19 janvier 2008

Fleur de pêcher

Posté par Pascaline dans la catégorie : Le sac à Calyces .

« Une Japonaise décidée à se débarrasser de la femme de son amant est allée se plaindre à la police du tueur qu’elle avait engagé et qui tardait à exécuter le contrat. »
Voilà une info insolite trouvée sur Yahoo, et ci-dessous le récit plus détaillé de l’affaire :

utamaro2.jpg A l’heure où les pitits noiseaux s’égosillent à saluer le premier rayon qui n’en a rien à battre, à l’heure où l’herbe croule sous le poids de la rosée, à l’heure où les petits créatures de la nuit se remuent le popotin pour regagner bille en tête leur gîte secret, à cette heure-là comme à n’importe quelle heure d’ailleurs, Fleur de Pêcher inonde son oreiller de larmes amères.
Son malheur, c’est d’aimer un homme marié. Il est beau, il est tendre, il est doux, il la couvre de tendresse et de son corps vigoureux, mais il est marié.
Elle a fait installer un jeu de miroirs dont le plus éloigné de son domicile se trouve à proximité de la chambre nuptiale de Dard Insatiable, son amant. Le premier miroir, qui réfléchit intensément, renvoie au second une image qui la transmet au troisième, et ainsi de suite jusqu’au dernier que Fleur de Pêcher surveille avec consternation.
« Comprends-moi. » lui dit Dard Érigé lors de leurs trop rares rencontres. «Je tiens de ma femme mon immense fortune, et si elle apprenait notre liaison, ma belle Fleur, notre divorce me précipiterait dans la misère. »
C’est la raison pour laquelle le jeu de miroirs rapporte à Fleur de Pêcher des ébats où elle n’a aucune place. Dard Pointu, son amant, ignore cet espionnage et omet de préciser qu’il passe au futon avec madame beaucoup plus de temps que ne l’exige le strict respect d’un engagement matrimonial. Cependant, quand il rejoint sa belle maîtresse, et la câline, et caresse un sein nacré, tout en donnant de multiples prétextes pour expliquer ses retards, Fleur de Pêcher ne tarde pas à oublier les larmes et la rancoeur ; elle prête une oreille fort peu attentive aux discours de Dard Infatigable.
Cependant, Dard de Velours réduit les tortures qu’il inflige à Fleur de Pêcher en la flattant sans vergogne, de ses doigts virtuoses et de ses paroles mielleuses. S’il n’y avait eu que les caresses, Fleur de Pêcher, dans ses moments de solitude, aurait bien compris qu’elle n’était qu’un intermède dans la vie amoureuse de Dard Turgescent. Mais il sait lui dire les mots qu’elle veut entendre : il l’a persuadée qu’elle est la plus belle des femmes, et aussi sa préférée. Et comme c’est toujours plus confortable d’endosser le rôle des amants maudits plutôt que de la roue de secours, Fleur de Pêcher a volontiers abandonné ce dernier au profit du précédent.
Mais cela ne pouvait durer – et cela dura. Or, une nuit, les larmes de Fleur de Pêcher se tarirent subitement : elle avait eu une idée alors qu’elle gisait, alanguie, sur son oreiller de soie. Et comme chez elle l’action succédait toujours à une absence totale de réflexion, elle se glissa hors du lit et revêtit en hâte des vêtements d’homme dans lesquels elle dissimula un objet d’une grande valeur.
Dehors, il faisait doux et le silence régnait. Distribuant le cliché d’une clarté laiteuse, fantomatique, la lune à son premier quartier permit à Fleur de Pêcher de se diriger vers celui des Assassins.

utamaroestampe.jpg Elle trouva aisément chaussure à son pied sous la forme d’un balafré, petit, sec, nerveux, et assez affamé pour accomplir n’importe quelle besogne. Elle lui tendit un collier d’une grande valeur, une pièce unique, magnifique, dont la disparition avait alimenté les chroniques pendant des jours, mais Fleur de Pêcher ne s’intéressait pas aux journaux.
Chaussure, ou plutôt Balafré, sut rester de marbre de Carrare. Il avait accumulé un assez joli nombre de contrats sur la tête de Dard le Menteur, les maris jaloux étant venus chacun à leur tour lui demander de faire disparaître cet obstacle à la paix des ménages.
« Avez-vous quelque chose contre Dard le Vertueux, monsieur ? », demanda-t-il en insistant sur le « monsieur », à quoi Fleur de Pêcher crut que son déguisement était réussi.
« Oh non, pas contre Dard Mon Amant de Saint Jean ! » suffoqua-t-elle. « Contre sa femme !»
Cette fois, le Balafré sursauta.
« Vous voudriez faire disparaître la Grande Dame du Palais Blanc ? La Richissime Héritière de la Troisième Dynastie de la Boîte de Thé en Satin Cramoisi ? » Pour lui qui par prudence ne parlait qu’à mots couverts, cette phrase était la marque d’un trouble profond. Mais pas troublée le moins du monde, Fleur de Pêcher acquiesça sereinement.
« Et vous aurez un autre présent d’aussi grande valeur quand ce sera fait » précisa-t-elle.
Cause toujours, pensait le Balafré, que veux-tu que je fasse d’une pièce pareille ? Il était stupéfait de l’ignorance de la jeune femme mais cherchait quel profit il pourrait tirer de leur rencontre. Et quand au bout d’un bref instant il lui vint une idée, sans hésiter davantage il accepta le contrat, salua Fleur de Pêcher et disparut dans une venelle.
Il fut chez Fleur de Pêcher bien avant elle et n’y resta pas longtemps.
Peu de temps après, les gardes de l’empereur investissaient la maison de Fleur de Pêcher et trouvaient sans difficulté le collier à l’endroit indiqué par le Balafré, qui put ainsi toucher la récompense promise par l’épouse de Dard Triomphant. Fleur de Pêcher eut beau hurler que ce n’était pas juste, que ce collier, elle venait de l’offrir au Balafré pour qu’il exécute l’épouse de Dard Frénétique, et que d’ailleurs sans blague quoi merde qu’est-ce qu’il attendait celui-là pour exécuter et l’ordre et la femme, que non ce n’était vraiment pas juste, qu’elle était une malheureuse victime… elle en fut pour un bon enrouement. Puis pour une bonne décapitation à laquelle n’assista même pas Dard Vigoureux, qui coulait le parfait amour avec une bergère à la peau tiède et parfumé.
Suite à une grève surprise des bourreaux, la décapitation fut suspendue sine die, et Fleur de Pêcher eut l’autorisation de rentrer chez elle sans se faire remarquer et qu’on ne l’y reprenne plus non mais sans blague on n’a pas que ça à faire.
Le temps a passé…
La plupart de ses biens ont été redistribués aux plus démunis, dont la veuve de Dard Ensanglanté après qu’il ait eu affaire à une cabale de maris vengeurs. Fleur de Pêcher a néanmoins conservé son domicile : elle regarde dans le miroir qui lui renvoie l’image du précédent, et ainsi de suite jusqu’au plus lointain, celui où elle distingue un vieux futon sur lequel sommeille un vieux chat, et rien d’autre ne se passe. L’ancien spectacle insoutenable n’est plus là pour exciter sa jalousie. La vie est bien cruelle parfois.

clair-de-lune.jpg Elle a acheté de nouveaux oreillers en soie car les anciens ressemblaient à des serpillères, si fort avaient-ils été utilisés, mais elle cessera bientôt de les inonder de larmes amères, car elle sait que la vie est la plus forte, et un jour son chagrin fera partie du passé.
La nuit, elle écoute des flopées de grillons et des mégatonnes de grenouilles raconter les mêmes histoire lassantes. La lune gibbeuse se lève dans un ciel pur. Les petites créatures de la nuit vaquent avec frénésie à leurs activités.

Et elle à son oisiveté…

illustrations 1 et 2 : estampes du peintre japonais Utamaro – photo 3 : Caly

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