22 juin 2009

La petite amarante rebelle face au géant des OGM

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes .

Petite histoire d’un pied de nez végétal à une multinationale célèbre

roundupready_soya_ Décidément, 2009 est une année noire pour la firme Monsanto. Ce ne sont pas tant les opposants à sa politique industrielle et commerciale qui lui posent problème, que la nature elle-même, refusant de se prêter aux caprices des apprentis sorciers qui œuvrent dans les laboratoires de cette entreprise. De toutes les mésaventures qu’a connues cette société, ma « préférée » est celle des champs de soja, génétiquement modifié pour être résistant au Roundup, le désherbant maison, qui a généreusement transmis cette particularité à une sympathique « mauvaise » herbe, l’amarante… L’historique de cette affaite est l’occasion d’évoquer la « stabilité » génétique des OGM (garantie mordicus par une fraction de ces gentils messieurs en blouse blanche) ; c’est aussi l’occasion de parler un peu de l’amarante, une plante qui jouait un rôle important dans l’alimentation des Amérindiens et dont les propriétés nutritives sont loin d’être négligeables.

Le match « soja-amarante » commence en 2004 aux Etats-Unis dans l’Etat de Georgie. Un agriculteur de la ville de Macon sème son soja (vendu par Monsanto) et applique, selon ses habitudes, un traitement au Roundup, un désherbant total (vendu par Monsanto). Quelques semaines après le désherbage chimique, ce brave homme s’aperçoit que ses champs sont envahis par une plante indésirable (du moins pour lui), une des multiples représentantes de la grande famille des amarantes. Il n’est pas question d’appliquer un autre désherbant pour régler le problème. Il ne reste plus qu’une opération possible : le désherbage mécanique entre les rangs (très délicat en ce qui concerne le soja, surtout si l’on réagit tardivement) ou l’arrachage manuel. Cette dernière opération ne pose aucun problème dans un jardin potager, mais nécessite quand même quelques efforts car l’amarante est un végétal qui a la particularité de s’enraciner profondément. Dans les terres lourdes, l’arrachage peut être plutôt difficile. Appliquée à l’échelle de l’agriculture industrielle, même si l’on peut faire appel à une main d’œuvre nombreuse et payée au lance-pierre, l’entreprise est carrément irréalisable… La seule solution est l’abandon du terrain cultivé. Lorsque les herbes indésirables ont proliféré, la moisson du soja est rendue quasi impossible. Il semble que notre plante mutante ait apprécié le climat et les sols de la Georgie, puisque, depuis 2004, ce sont plus de cinq mille hectares de cultures qui ont été abandonnés, et cinquante mille autres hectares sont en passe de devenir incultivables. L’explication du phénomène est simple : l’un des gènes modifiés du soja s’est adapté à l’amarante sauvage…

graines-amarante-en-formati Selon le chercheur anglais Brian Johnson, généticien spécialisé dans les problèmes liés à l’agriculture : « Il n’est nécessaire que d’un seul évènement (croisement) réussi sur plusieurs millions de possibilités. Dès qu’elle est engendrée, la nouvelle plante est titulaire d’un avantage sélectif énorme, et elle se multiplie rapidement… L’herbicide puissant utilisé ici, à base de glyphosphate et d’ammonium, a exercé sur les plantes une pression énorme qui a encore accru la vitesse d’adaptation. » La plante réceptrice du gène, ici l’amarante, a une capacité de reproduction importante puisqu’elle engendre 12 000 graines par an et que la capacité germinative peut se prolonger, dans de bonnes conditions, pendant une trentaine d’années. La nature s’est adaptée et nous offre un avant-goût de ce qui va se passer avec les autres semences agricoles déjà massivement employées, et pire encore, ce qui nous attend avec les plantes expérimentales en cours d’élaboration dans les laboratoires… D’autant que si le transfert de gène a été relativement rapide dans le cas du soja, pour d’autres mutations le délai peut-être plus long (le taux de probabilité est très bas) et que les conséquences, totalement imprévisibles, peuvent donc attendre plusieurs années avant d’être perceptibles.

amarante-rouge Ce problème n’est pas le seul que l’on ait rencontré jusqu’à présent avec les cultures OGM, mais il est une excellente illustration des mauvaises surprises que nous réserve l’avenir proche de cette planète aux mains des apprentis sorciers. Les agriculteurs bios se sont déjà rendu compte que les gènes modifiés sur le maïs avaient tendance à quelque peu voyager et à s’installer dans leurs propres cultures, sans avoir la sagesse de respecter les distances maximum légales autorisées aux pollens pour se déplacer au gré du vent ou des déplacements d’insectes. Les agriculteurs mexicains désireux de maintenir les variétés traditionnelles dans leurs champs s’arrachent également les cheveux en découvrant que les « sanctuaires » de semence ne sont absolument pas respectées par les caprices de la nature. Les mêmes semences transgéniques de maïs se sont révélées stériles au grand dam des paysans d’Afrique du Sud. Les écologistes constatent que certaines espèces d’insectes, notamment le célébrissime papillon Monarque, l’une des fiertés du Canada, réagissent de plus en plus mal aux pollens des nouvelles variétés. Bref l’image de marque des multinationales concernées (il n’y a pas que Monsanto dans cette liste) est en train de se ternir sérieusement. Alors, pour tenter de redonner une couleur « verte » à toutes ces expériences catastrophiques, on se lance dans une fuite en avant et surtout dans une course de vitesse fort préjudiciable aux expérimentations sérieuses. Le nouveau dada des chercheurs, c’est « d’adapter » les plantes à un régime hydrique plus sec : riz, coton, soja, blé, maïs… poussant avec des quantités réduites d’eau, de façon à limiter les dépenses d’irrigation. « Dépenser moins d’argent » en traitements, c’était justement l’argument principal qu’avançaient les commerciaux de Monsanto pour vendre leurs semences de soja : un seul produit pour désherber, beaucoup moins coûteux qu’un désherbant sélectif… Le rêve à portée de main ! Quand on pense à ce que toutes les études récentes ont révélé sur la toxicité du Roundup alors que celui-ci était présenté au grand public comme un produit presque naturel. Nombre de jardiniers l’emploient encore massivement sans connaître les risques éventuels qu’ils peuvent courir. Une personne m’a cité l’exemple d’un représentant qui prétendait que le produit était totalement inoffensif au point même qu’il en buvait une petite dose devant ses clients médusés…

amarante Intéressons-nous d’un peu plus près à cette plante commune, l’amarante (amaranthus caudatus, retroflexus, cruentus… ), qui vient de remporter le premier match contre le soja « Roundup ready ». Il en existe une soixantaine de variétés différentes. Certaines poussent spontanément dans les friches ou dans les cultures, d’autres sont semées à titre décoratif (comme la très belle variété rouge « crête de coq » fréquente dans les massifs fleuris) et parfois même alimentaire. L’amarante fait partie de ces plantes mal connues que les jardiniers soucieux d’exotisme (sans connotation péjorative de ma part) dans leurs cultures essaient de remettre à l’honneur. La plante est originaire des régions tropicales du monde, Asie, Afrique ou Amérique du Sud. Ce sont les variétés provenant des Andes qui sont les plus connues. C’est sans doute la raison pour laquelle l’amarante est souvent surnommée « blé des Incas ». Les peuples de la Cordillère l’employaient largement dans leur alimentation, au même titre que le maïs, les haricots ou les pommes de terre. L’amarante possède des propriétés nutritives intéressantes (plus intéressantes même que le soja disent les mauvaises langues, toujours soucieuses de jeter de l’huile sur le feu dans les débats sérieux !). Feuilles et graines sont utilisables. Les feuilles renferment de la vitamine A, de la vitamine C et de nombreux sels minéraux. Elles peuvent être cuisinées un peu comme des épinards (il vaut mieux ramasser de jeunes pousses). La graine contient plus de protéines que celle du soja, et la qualité de ces protéines serait, selon certains diététiciens, supérieure à celle du lait de vache. Une fois séchée, elle peut être moulue et mélangée à la farine de blé traditionnelle (dans la proportion d’une mesure pour six ou sept par exemple) pour modifier le goût du pain. La pâte obtenue a un petit goût de noisette et elle est légèrement plus sucrée. La graine peut aussi être cuisinée entière, comme l’on prépare la quinoa ou le petit épeautre. Intérêt indiscutable pour certaines personnes qui sont allergiques au gluten, l’amarante n’est pas une céréale et n’en contient pas.

amaranthus-retroflexus L’association Kokopelli propose un nombre important de variétés d’amarante dans son catalogue. Dans le livre « les semences de Kokopelli », Dominique Guillet, l’auteur, en fait la description suivante : « La culture de l’amarante fut à son apogée durant l’Empire aztèque. Pour le peuple aztèque, l’amarante possédait une valeur nutritionnelle, thérapeutique et rituelle. » C’est le caractère sacré de la plante, utilisée notamment pour confectionner des poupées offertes aux divinités, qui a valu tous ses ennuis à l’amarante. Sitôt la conquête achevée, les prêtres du clergé catholique espagnol combattirent sa culture par tous les moyens à leur disposition. Cette pratique d’éradication s’est avérée efficace puisque la plante a pratiquement disparu de la cuisine, notamment au Mexique, alors qu’elle était présente dans la confection de beaucoup de recettes traditionnelles. Plusieurs variétés traditionnelles sont sans doute « perdues ». Il s’agit pourtant d’une culture intéressante pour les pays dont les sols sont particulièrement pauvres et peu réceptifs à des cultures comme celle du soja ou du blé. L’amarante est peu exigeante en nutriments et en eau. Elle résiste assez bien à la sécheresse (en 2003, le fameux été caniculaire, elles étaient florissantes dans mon jardin). Il est possible d’obtenir des rendements largement supérieurs à ceux obtenus avec les céréales importées de nos régions tempérées, dans les zones agricoles difficiles. Elle a déjà été remise à l’honneur dans certains pays d’Afrique comme l’Ouganda, le Kenya ou le Zimbabwe. Les agriculteurs de ces contrées n’ont pas attendu les résultats miraculeux annoncés pour la nouvelle génération d’OGM adaptés à la sécheresse. Leur prudence mériterait d’être prise en compte par les techniciens agricoles dans d’autres régions du globe. Il se pourrait bien que la prochaine révolution verte annoncée par les producteurs de semences OGM ne soit qu’un grand pas de plus en avant vers la désertification de notre planète et une aggravation des famines endémiques. Les producteurs de soja US, en ce qui les concerne, commencent à bouder sérieusement les semences transgéniques, mais l’information à ce sujet est soigneusement filtrée et il est difficile de savoir quelles proportions a pris désaveu. Monsanto anime un lobby particulièrement efficace auprès du Ministère de l’agriculture US (et d’autres instances internationales aussi). Pour avoir plus d’informations sur les agissements de la firme, je vous conseille le site « Combat Monsanto » : les informations qui y figurent sont édifiantes.

Note : les photos d’amarante rouge 3 et 4 sont plutôt intéressantes. La n°3 est prise dans mon jardin. J’ai semé des amarantes rouges il y a une dizaine d’années. Elles se sont parfaitement acclimatées, se sont croisées avec la variété sauvage de croissance spontanée. Les plantes ont perdu de leur hauteur et de leur rougeur à comparer de celle figurant sur la photo n°4 (extraite du site de l’association Kokopelli) qui donne une petite idée de la taille du végétal dans son milieu originel. Si les rapports entre les peuples indigènes et les semences vous intéressent, le site de Kokopelli propose une étude intéressante sur la question.

11 Comments so far...

LePtitLu Says:

22 juin 2009 at 19:40.

Très très intéressant. En plus l’amarante, c’est un joli nom je trouve.

fred Says:

24 juin 2009 at 08:30.

ouèp ! on devrait même dire « la marrante » dans ce cas précis !

Lavande Says:

24 juin 2009 at 09:55.

Version Molière ( les femmes savantes):

« Sonnet de Trissotin:

Et quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
Ne dis plus qu’il est amarante:
Dis plutôt qu’il est de ma rente. »

Version Monsanto 2009:

« Ne me parle pas d’amarante
Je crains qu’elle n’ait foutu en l’air ma rente. »

Paul Says:

24 juin 2009 at 12:08.

@ Lavande –
Va-t-il falloir que moi aussi je continue en vers ?
Ma prose serait-elle un calvaire ?
Pourtant s’il faut que je glose
En vue de défendre la bonne cause
Je choisirai le ver puisqu’il te sied
Même si je manie la langue comme un pied…

Lavande Says:

24 juin 2009 at 15:13.

Je sais que tu es plus familier
du ver de terre, du verre de vin
que du petit alexandrin
que tu as mal orthographié!

Paul Says:

24 juin 2009 at 15:41.

Mon doigt a dérapé
le s a manqué
tout confus je suis
qu’un tel oubli je fis

Pour me faire pardonner
et point me faire bastonner
je m’en vais de ce pas
boire un petit verre ici bas

Je n’aurai point de chagrin
du grand soir au petit matin
si le noble Alexandrin
goûte avec moi le bon vin.

sagesse populaire : les verres c’est bien, mais on ne peut pas tout le temps converser car il faut parfois bosser ! Faute de proser je m’en vais donc marner !

Vinosse Says:

2 juillet 2009 at 10:53.

Rien ne prouve qu’un gène ait muté et favorisé la prolifération de l’amarante, bien plus ancienne que l’apparition du roundup.

Paul Says:

2 juillet 2009 at 11:08.

C’est possible en effet, mais cela semble contredit par l’une des sources US sur lequel je me suis appuyé. Celle-ci fait état d’un transit des gènes modifiés du soja vers l’amarante (article de Paul Brown dans le journal « the guardian » publié en juillet 2005 – le problème est donc déjà signalé depuis plusieurs années). Effectivement, un transit n’est pas directement une évolution du gène de la plante elle-même. Pour le C.E.H. (Center of Ecology and Hydrology), il s’agit d’une hybridation entre les deux plantes, ce qui rejoint la théorie précédente. Je ne pense pas, dans mon article, avoir trop déformé la réalité. Ce qui est certain c’est que d’autres études sont en cours mais que la firme concernée par la polémique ne fait pas de gros efforts de « transparence ». Merci pour la remarque en tout cas, j’aime bien que l’on « rebondisse » sur ce que j’écris !

Vinosse Says:

4 juillet 2009 at 12:17.

J’ai tellement arraché de mes mains de gros pieds d’amarante pour éviter, pas toujours avec succès, qu’ils ne grainent partout dans les hectares, quand j’étais adolescent, qu’aujourd’hui je me permet de proposer mes observations du moment de dans le temps…

Après…

krapo Says:

10 juillet 2009 at 19:03.

Quand l’amarante ne fait pas rire Mon$anto…

Bon article, comme toujours… àplus et bon été !

COLLIN Denis Says:

1 décembre 2011 at 12:01.

Suis tombé sur un article sur l’amarante,j’ai des graines que je reseme depuis plusieurs années ,je ne me rappelle plus qui ou comment je les ai eu,cela me donne des p)lantes tres resistantes et décoratives ,je ne savais pas ce que c’était:L’AMARANTE! vous publiez une photo qui est en tous points semblables a ce que je récolte,je cultivais et cultive cette plante pour sa beauté& et sa vivacité .J’ai en déjà semer comme chaque année pour 2012,dans un autre endroit vu que nous avons déménager,a l’endroit dont nous sommes partis il va en pousser car j’en ai semé pas mal,comme partout ou nous sommes passés(Corbieres:Montgaillard11,Espéraza 11,Vieillevie15 au resto le cantou,et ici a Firmi.),suis trés heureux de savoir que cette plante est comestible,riche et qu’elle aide bien a la lutte contre les ogm…..!instinctivement j’ai fait en sorte qu’elle se multiplie…. lutte contre les ogm!
Si cela intéresse il me reste quelq y a t il plusieurs variétés de l’amarante?

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