15 juin 2009

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est la terre »

Posté par Sebastien dans la catégorie : Feuilles d'érable .

Un rédacteur invité pour la chronique du jour : notre ambassadeur permanent à Montréal. Du coup on inaugure une nouvelle « catégorie » dans le blog : « chroniques québecoises » pour l’obliger à travailler un peu plus souvent !

_mg_25981 Imaginez un mur. Un mur de deux kilomètres en hauteur et plusieurs centaines en longueur. Successions de montagnes, à perte de vue.
Je n’aime pas la notion de pays. Je n’aime pas le concept de citoyenneté. Demandez moi d’où je viens, et je vous répondrais « de Montréal ». Je ne suis pas nationaliste. Je n’attache aucune importance à ces divisions purement administratives que l’on appelle « frontières » et qui, dans ma tête, ne représentent rien. Et pourtant…

_mg_48661 Imaginez un fleuve. Un fleuve tellement large, que l’on ne voit pas l’autre bord. Un fleuve tellement large, que l’on peut le prendre pour la mer et qui pourtant gèle en hiver.
J’ai posé les pieds sur ce sol pour la première fois le 7 juin 2000. J’y ai posé mes bagages le 18 avril 2001. Pendant huit ans, le Canada n’aura été pour moi qu’un concept administratif : visas, impôts, assurances, etc… mon pays, c’était le Québec. Un pays suffisamment grand pour mériter de très nombreux superlatifs. Un pays dont j’ai pu me contenter pendant sept ans. Avec tant de choses à voir ici, pourquoi aller ailleurs ? Certes, la tendance est de faire le contraire : ignorer le « ici » pour aller admirer le « ailleurs ». Mais pour moi, « ailleurs » et « ici » se confondent, pour ne faire qu’un : mon « ici » n’est que le « ailleurs » d’un autre « ici ».

iles1 Imaginez une plage de sable. Une plage de quelques mètres à peine. De chaque côté, l’océan. Au milieu, une simple route.
Je m’en suis donc contenté sept années durant. Jusqu’à ce que les fourmis dans les jambes se fassent suffisamment fortes, pour vouloir aller plus loin. Ce fut d’abord la concrétisation d’un rêve mis de côté il y a bien longtemps, en allant boire une Guiness à la source ; avant de finalement me décider à poser mes yeux sur le Canada, que je continuais à considérer plus comme un pays voisin qu’autre chose. La raison ? L’aboutissement d’un processus administratif logique : visa étudiant -> résidence permanente -> citoyenneté. Après sept ans à étudier, travailler, vivre à Montréal, je ressentais le besoin de finaliser tout cela.

neige1 Imaginez du blanc. Du blanc absolument partout. Tellement de blanc, que les maisons disparaissent. Que tout devient uniforme, fantomatique, irréel.
La démarche n’est pas évidente. Oh, pas du tout au niveau administratif. À ce niveau là, tout ce que cela prend, c’est la même chose que pour toute autre interaction administrative quelle qu’elle soit : du temps, de la patience, de l’argent, et un bon sens de l’humour. Je n’ai pas essayé la seconde méthode, si bien décrite dans les 12 travaux d’Astérix. Peut être marche-t-elle également.
Non, c’est plus dans la tête que la démarche est délicate. Car je me suis retrouvé confronté à un symbolisme contradictoire : revendiquer une citoyenneté, c’est revendiquer une nation, un pays, des frontières, un enracinement. C’est revendiquer quelque chose dont je n’ai jamais voulu, en répondant « je viens de Grenoble » ou « je viens de Montréal » au lieu de dire « je suis Français ». Car Français, je ne veux pas l’être. Pas plus que je ne veux être Canadien. Je veux juste être moi, un être humain, un habitant de la terre.
Je suis devenu Canadien-Français, pour ne plus être ni l’un ni l’autre. J’ai ce sentiment que deux citoyennetés s’annulent au lieu de s’ajouter. Qu’au lieu de préciser mon identité, je viens de lui ajouter un flou artistique. Désormais, je ne suis plus un point précis dans l’espace.

_mg_54881 Imaginez une ville. Une ville qui ne dort jamais. Où vous aurez toujours trop de choses à voir. Où vous ferez sans cesse de nouvelles découvertes.
J’ai beau ne pas vouloir être étampé « Canadien », j’ai pourtant le goût que l’on me reconnaisse cette identité. Montréal est une ville qui me passionne, qui vient me chercher au fin fond de mon ADN. Qui me fait vibrer et me dynamise comme ça a pas de bon sens.
Si la politique me fait rire au niveau fédéral et n’attire que bien légèrement mon attention au niveau provincial, j’en comprends directement les enjeux au niveau municipal. Ils me parlent, m’interpellent, me concernent directement. Après sept ans passés dans cette ville, je revendique le droit de donner mon opinion, de participer aux décisions. Droit que l’on donnait à des personnes arrivées à Montréal depuis quelques mois seulement, mais que l’on me refusait. Seule la citoyenneté pouvait me donner cette parole, venait me confirmer dans mon identité montréalaise. Je suis Montréalais. Je suis Terrien. Je suis moi. Ce sont les trois seules échelles auxquelles j’accepte d’être identifié.

_mg_10441 Imaginez un arbre. Un arbre qui était là avant que ce « là » ne soit jamais répertorié sur une carte. Un arbre qui chatouille les nuages dès qu’il y a un souffle de vent.
Et puis il y a ce passage stupide, mais obligatoire. Le plus difficile à accepter, et à la fois celui qui a le moins de sens, le plus ridicule de tous. Celui qui vient mettre un point final à tout cela.
Je jure fidélité et sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Élizabeth Deux, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs et je jure d’observer fidèlement les lois du Canada et de remplir loyalement mes obligations de citoyen canadien.
J’affirme solennellement que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Élizabeth Deux, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien.

Car le Canada est encore une monarchie rattachée à la couronne d’Angleterre. Oh, c’est évidemment à titre purement symbolique que la reine Élizabeth Deux est chef de l’état du Canada. Pur symbole, certes, mais méchant symbole (au sens québécois du terme, pas au sens manichéen). C’est ce fait que j’ai eu le plus de mal à accepter. Mes réflexions m’ont pourtant toujours amené à la même conclusion : tout cela n’avait juste aucun sens pour moi. Malgré les hésitations, ce symbole est creux, ne signifie rien, ne m’identifie pas. Que quelqu’un, aujourd’hui, puisse associer mon identité à un concept monarchique est un tel non sens à mes yeux que le problème disparaît de lui même. Je ne suis pas un sujet, mais bien un verbe et un complément.

_mg_38611 Imaginez, enfin, un train. Un train qui n’en finit jamais. Cent huit wagons défilent devant vous. Son klaxon retentit puis, d’écho en écho, de falaise en falaise, de rebond en rebond, c’est l’air tout entier qui est empli de cette résonance métallique. Ce train, il va d’un océan à l’autre, les reliant dans un projet d’une démesure sidérante. Ce train, il construit un pays. Et ce pays, depuis peu, m’appartient.
Nous étions 375 personnes, provenant de 58 pays différents. Tous les continents étaient là. Plus du quart de la planète était présent, dans une même salle, à un même moment. Le sentiment est d’une puissance rare. Ce n’est pas une réunion de l’ONU ou de chefs d’états venus jouer les marionnettes se partageant le monde, mais de vrais êtres humains, simples, normaux. Comme moi. En pleine recherche identitaire, la tête pleine de rêves. Le quart de la planète est venu me rappeler que j’étais comme eux. Non pas citoyen de la France ou du Canada, mais citoyen du monde.
C’était, cela doit paraître logique, la première fois que j’assistais à pareille cérémonie. Il y a de fortes chances que ce soit la seule. Surtout à titre d’acteur. Les discours du juge à l’assermentation étaient convenus. Pourtant, ils sonnaient vrais. Ils parlaient de tolérance, de respect, de partage. J’imagine que les juges à l’assermentation disent tous cela, quel que soit leur pays. Ici, à Montréal, et avec un quart de la planète à mes côtés, j’y crois à ce Canada ouvert et respectueux. J’y crois à l’accueil réservé aux passeports canadiens aux douanes. Et j’ai beau ne pas vouloir, j’ai quand même eu du mal, quand il nous a demandé que notre premier geste de citoyen canadien soit de serrer la main de nos deux voisins, à ne pas être fier. Un peu, juste là, ici, au fond de moi.

img_49771 Et puis la cérémonie s’est terminée. Je pensais déjà aux festivités (en privé évidemment) qui s’ensuivraient prochainement. Il ne restait qu’une toute petite dernière chose. Un nouvel hymne national à chanter. Or, ici on ne me demandait pas de faire couler à flots un sang impur. Non, le « O Canada » est beaucoup plus tranquille. Mon nouvel hymne national commence comme cela :
« O Canada, terre de nos aïeux… »

note de l’auteur : le nombre de 7 années pourrait être mélangeant dans le sens que je me suis installé au Québec en 2001, et que nous sommes rendus en 2009. Le calcul devrait théoriquement donner 8 ans. En fait, la raison est simple : les démarches pour la citoyenneté prennent douze mois (sur le papier). Si l’aboutissement est arrivé en 2009, tout a commencé en janvier 2008. J’ai donc disposé de 17 mois pour mes nombreuses réflexions.
NDLR : les photos illustrant l’article sont (bien entendu) de l’auteur et sont « couvertes » par les mêmes restrictions que toutes les autres illustrations accompagnant nos articles (cf bandeau latéral)

16 Comments so far...

Cactus Says:

15 juin 2009 at 08:10.

c’est vrai que ça fleurs bon la Lavande ici : haaaa , un tel frère ! ( mais on ne choisit point sa famille , le mien est parti au bout de 15 jours seulement , je ne m’en suis jamais remis vraiment ! )
bien à vous !!!!!)

Lavande Says:

15 juin 2009 at 10:23.

Superbe chronique, petit Seb ( tout sujet de Sa Majesté que tu sois, tu restes quand même mon petit Seb). J’en avais les larmes aux yeux à la fin et je suis fière de mon neveu!
J’ai l’habitude de raconter qu’en 4 siècles nos ancêtres du côté paternel ont réussi à parcourir 25 km dans le « Sud Isère ». Du côté maternel c’est la même chose dans le « Nord Isère » et nos parents ont fait une jonction historique dans la capitale grenobloise! A la génération d’après, ton Ardéchoise de mère était déjà exotique, mais toi tu fais nettement plus fort!
Je te fais une grosse grosse bise à travers le ouaibe.

Brigitte Says:

15 juin 2009 at 17:20.

Le message est pour Paul, je ne sais pas si je suis la seule dans ce cas (ça semble être une histoire mac vs pc) mais il me manque quelques centimètres à droite; je n’arrive pas à lire le premier mot de chaque ligne, c’est comme coupé.
Ça rend la lecture un peu ardue 😉

Paul Says:

15 juin 2009 at 17:28.

Dans le passé, j’ai déjà eu une ou deux remarques de ce genre par des utilisateurs de PC. Je ne sais absolument pas ce qu’il faut faire : ce n’est pas de mon ressort à la mise en page. Essaie de consulter la page avec un autre navigateur que celui que tu utilises. Firefox fonctionne bien avec ce blog par exemple. Je reconnais que s’il faut jouer aux devinettes, ça ne simplifie pas le travail du lecteur !

Louisette Says:

15 juin 2009 at 18:02.

Cher Sébastien,
Ta chronique m’a touchée…. plus que je ne m’y attendais. Certains de tes passages sont tellement poétiques et en même temps, intime, personnel. Merci de nous partager tes réflexions, elles ne sont pas banales. Ça me ramène à ce que j’ai souvent perçu de toi, un homme réfléchi, profond, et tu nous donnes accès à cet aspect de toi. Merci !
Je m’ennuie de toi, j’ai hâte que tu viennes avec Bri. Même si je sais que tu aimes Montréal, tu vas apprécier la beauté de notre nature ici, avec tout plein de nouveaux oiseaux cette année.
À bientôt ! Lou

julio Says:

15 juin 2009 at 19:49.

Immense et très beau pays peut-être un jour les européens devrons émigrer de nouveaux ?

François Says:

15 juin 2009 at 21:26.

Merci pour cette belle chronique, Seb. Et je ne peux que m’accorder avec ton paternel: travaille plus souvent dans ce blog, ça en vaut décidéement la peine!

Louve Says:

16 juin 2009 at 00:58.

ah… c’était pas « Oh Canada, crotte de chat »?
Enfant, c’est le premier hymne canadien que j’ai appris… et je croyais que c’était le vrai!
Mon éducation serait à revoir…

Outre tout ça, bravo Seb, belle réflexion autour de ce geste, quand même très important et symbolique que tu as réalisé.

Grégoire Says:

16 juin 2009 at 15:57.

Bah tu vois Seb, j’ai bien fait de te couper dans ton discours l’autre soir, tu as pu ainsi l’écrire ici et en faire profiter beaucoup plus de monde… ^^

En tout cas, je partage beaucoup de tes sentiments quand à cette double citoyenneté que je suis aussi en passe d’obtenir. Et tes réflexions me serviront très certainement de bases pour les miennes quand j’aurais un peu de temps pour me poser et réfléchir à ce que ça signifie pour moi. C’est clair qu’il va falloir que je me questionne un peu là-dessus avant de compléter tout le processus administratif.

Lavande Says:

18 juin 2009 at 22:40.

Petit élément de culture canado-étasunienne: sais-tu quelle est l’origine du symbole $ ?
Ça vient du mot Sesterce!

Oserai-je avouer que j’ai appris ça au jeu des mille dollars, pardon des mille euros (tu sais ce qui s’appelait jeu d’Emile Franc quand tu étais encore par chez nous).

Sur la dernière photo les drapeaux sont-ils ceux des 58 pays des heureux élus?

Pourquoi Pas ? Says:

18 juin 2009 at 22:43.

J’ai beaucoup pratiqué le jeu d’Émile le jeudi midi 😉

Concernant les drapeaux, il s’agit du drapeau canadien et des drapeaux des différentes provinces.

LePtitLu Says:

20 juin 2009 at 12:41.

Très belle chronique. Merci.

fred Says:

24 juin 2009 at 10:45.

Puisque désormais te voilà aussi Canadien, je te souhaite, en ce 24 juin, une bonne fête Nationale ! Caribou de tous les calices ! Tabernacle !

Paul Says:

24 juin 2009 at 12:10.

Encore mieux, « citoyen de la terre », je propose que l’on festoie du 1er janvier au 31 décembre. 365 jours fériés, 1 jour de travail les années qui l’imposent.

Pourquoi Pas ? Says:

25 juin 2009 at 18:24.

Merci à toi Fred ! Et désolé pour le temps de réponses : les festivités de la St Jean ont tendance à s’étaler sur plusieurs jours, tout cela dans une ambiance des plus joyeuses et familiales. Pas de défilés militaires ici, mais des concerts en plein air dans des parcs. Entre amis ou en familles, tout le monde assis dans l’herbe, dans la plus grande et la plus simple convivialité. La police est là, mais ferme les yeux sur les bouteilles de jus de fruit plus ou moins fermentées, et le nez sur la fumée qui n’est pas juste bourrée de nicotine.

Festivités d’autant plus agréables cette année qu’il semble y avoir de plus en plus de demande pour une St Jean « des jeunes » : aux traditionnelles grandes fêtes organisées par les grands noms, et où se retrouvent toujours les mêmes « vieux » chanteurs (Robert Charlevoix, Eric Lapointe, etc…) qui n’arrivent plus à aller chercher les « jeunes » avec leur thématique « je me souviens », se sont ajoutées des célébrations beaucoup plus orientées « développement durable » avec « l’autre Saint Jean », pour la première année le 23 au soir, et surtout en apothéose (selon moi) le concert de mes Aïeux, le 24 au soir. L’une des premières parties, une chorale a capela reprenant les grands classiques de Boris Vian (quel plaisir d’entendre « la java des bombes atomiques », « Johny » et surtout « le déserteur » dans un contexte de fête nationale quand même ! ) introduisait parfaitement Mes Aïeux un groupe qui monte sans jamais s’arrêter depuis 8 ans maintenant, en mêlant traditionnel et moderne dans un équilibre parfait. Que du bonheur !

Paul Says:

25 juin 2009 at 20:00.

Une belle citation de Traven (cf chronique relativement récente à son sujet) :
« Où donc est ma patrie ? Ma patrie est où je suis, où personne ne me dérange, où personne ne me demande qui je suis, d’où je viens et ce que je fais. »
B. Traven (qui aurait sans doute apprécié la chronique de Sébastien)

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