24 juin 2009

Le regard du « curieux » sur les étransgetés du monde…

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul .

le-curieux-seveille

Aube blême ; les premiers rayons du soleil peinent à se frayer un chemin dans la trame serrée des nuages laiteux. Un mouvement discret se produit tout en haut du tympan de l’église abbatiale de Conques : comme tous les matins, le «curieux» pointe son nez et ouvre l’œil sur les étransgetés du monde qui l’entoure.
Il reste prudent cependant et ne se hasarde guère à quitter l’abri douillet qui a été le sien pendant la nuit.
Son regard est tout d’abord attiré par le jeu de la lumière sur une goutte de rosée, là, non loin de lui, sur une aile de l’archange Gabriel. Un peu plus loin, dans le jardin de l’abbaye, un rayon de soleil joue à cache-cache avec les boutons de rose. C’est un spectacle qu’il a admiré à des milliers d’occasion mais qui le fascine toujours autant et  l’incite à écarter un peu plus son rideau de pierre… La première créature vivante qu’il aperçoit est un petit campagnol qui furète dans la pelouse. A cette heure-là, les marionnettes humaines ne s’agitent point encore. Le curieux a déniché, dans le grenier d’un savant fou, une drôle de lunette astronomique qu’il compte bien utiliser pour observer les êtres humains. L’objet est si étrange, qu’il ne sait encore vraiment comment l’utiliser. Il sent pourtant confusément qu’il tient là, entre les mains, la clé  lui permettant de mieux comprendre le délire dans lequel ont sombré toutes les créatures qu’il voit s’agiter à ses pieds depuis un millier d’années. Il sait que le cuivre dont est façonné sa découverte est un matériau suffisamment opaque pour que nulle lumière divine ne vienne entraver ses observations. Aussi « curieux » que cela paraisse, on peut être sculpture sur le tympan d’une église et avoir quelques doutes sur l’existence d’un créateur tout puissant. Grâce à sa lunette, il pourra confronter sa raison, et elle toute seule, aux étranges images qui se forment dans les turbulences de la vapeur.

curieux-eveille Dans une rue, non loin de son observatoire, une porte s’entrouvre et une silhouette voûtée se faufile sur le trottoir. Comme chaque matin, le curieux s’immisce dans l’esprit de la vieille dame et n’y trouve que tristesse et douleur. Les êtres humains vieillissent mal et leur corps résiste moins bien que le sien au poids des années. Cette détresse le chagrine profondément mais les larmes ne peuvent couler sur son visage de pierre. Tel un papillon, il préfère butiner le pollen d’une autre fleur. Il s’arrête un instant au bout des doigts de cette femme qui caresse le visage d’une fillette endormie. Le marteau de la cloche, au-dessus de lui, frappe régulièrement sept coups bien sonores…
Comme s’il s’agissait d’un signal, soudain, une agitation effrénée s’empare du quartier. L’échelle du temps s’accélère : les premiers employés se dirigent vers l’abri du bus pour rejoindre leurs bureaux et leur ennui ; les enfants se précipitent vers l’école traînant par la main des parents alanguis ; un camelot installe son stand et déballe son lot de médailles sacrées ; le curé se jette un petit verre de blanc au bistrot voisin pour se donner du cœur à l’ouvrage…

lunette-astronomique Le curieux est toujours là et ses sens sont maintenant bien éveillés. Rien de ce qui se passe ne lui échappe.

Le spectacle de ce petit monde clos qu’il domine quotidiennement, depuis presque mille ans, finit par le lasser. Son esprit dérive vers d’autres lieux.  Le curieux est peu à peu submergé par un océan de sensations nouvelles. Bruits, images, odeurs se mélangent dans sa cervelle de granit. Du haut des nuages où il virevolte tranquillement, le monde lui paraît soudain bien petit, mais il ne peut échapper à sa présence tant les sollicitations sont nombreuses. Un afflux d’informations de nature variée parvient à son cerveau. Il doit mobiliser toutes ses capacités intellectuelles pour tenter de leur donner un sens. Il n’y arrive plus ; la tête lui tourne. Il marque un temps d’arrêt afin de donner à ses yeux, à ses oreilles, à son odorat… le temps de se reprendre et de choisir quelles informations ils souhaitent privilégier. L’odeur de la mort s’entrelace avec le parfum des roses, le cri des mourants déforme le chant des grenouilles amoureuses, une tache de sang tente d’obscurcir les lueurs rougeoyantes du soleil levant sur la mer d’Irlande. Le monde l’habite mais il n’a pourtant pas quitté l’abri que lui offre le porche de l’église. Il est à la fois là et ailleurs. Son esprit vogue dans le ciel attiré par les cris de souffrance et les gestes désordonnés d’un monde à l’agonie. Mille ans qu’il trône en ces lieux ; mille ans qu’il considère la folie des hommes. Ils sont treize autres curieux, comme lui, disposés en arc de cercle tout en haut du tympan richement sculpté de l’église abbatiale de Conques, mais il ne perçoit pas l’esprit de ses congénères de pierre. Serait-il le seul à avoir cette conscience du monde et de sa détresse ? Ses compagnons s’éveilleront-ils un jour ? La charge est lourde pour une simple petite créature de pierre qui devient, l’espace d’un instant, cette fillette qui pleure dans les ruines d’une maison de Palestine, cet adolescent qui meurt dans les rues d’Ispahan, cette femme qui se tord de douleur quelque part au Kenya, cet arbre qui s’effondre au pied de la Cordillère sous les coups de butoir d’un bulldozer géant… Le curieux cherche dans les profondeurs du marécage, un feu follet, une lueur d’espoir. La quête est difficile mais elle n’est pas vaine : il est des êtres de chair qui possèdent encore quelques fragments de sa conscience. Il y a des hommes et des femmes dont le cœur irradie la générosité et l’intelligence. Il est des maisons dont les portes et les volets restent ouverts… Mais que de noirceur ! Le discours des prophètes endort les petites gens pendant que le bonheur se sauve par l’entrée des fournisseurs. De la misère pour tous, il y en aura plus qu’il n’en faut…

tympan-abbaye Le seul pouvoir que lui ait donné le ciseau de son créateur c’est son humanité. Cette capacité de voyager dans les limbes, il ne la doit qu’à son propre travail, sa concentration infinie au fil des siècles. Au temps des croisades, il était trop jeune pour assister aux scènes de barbarie qui ont accompagné le heurt des religions. Ses forces limitées ne lui ont pas permis d’accompagner Collomb sur l’autre rive du monde. Il fallait qu’il atteigne l’âge de raison pour suivre le char du soleil dans sa course autour de la planète. Depuis, il a compris qu’aucune région sur cette terre n’échappait au comportement destructeur et brouillon de ses habitants. Des étendues glacées de la Berezina aux boues de Verdun, des villages d’Afrique incendiés aux pirogues des missionnaires prêchant l’amour le fusil à la main, il a dressé la carte complète des passions humaines.
Il aimerait tant que les autres curieux s’éveillent… Qui sait si leurs énergies réunies ne pourraient pas influencer les battements de cette horloge abracadabrante dont le tic-tac s’accélère de jour en jour. Etranges créatures que ces humains : ils connaissent leur destin commun, le redoutent et donnent l’impression de vouloir s’en approcher au plus vite. S’ils savaient le plaisir que l’on peut éprouver à vivre au rythme de la pierre…

Les rayons du soleil ont trouvé leur chemin entre les toits des maisons avoisinantes. Le curieux est maintenant en pleine lumière et une douce torpeur l’envahit. Les yeux mi-clos, il rentre un peu la tête derrière son écharpe protectrice. La niche de l’archange Gabriel est vide depuis quelques heures. Le sombre justicier a sans doute quitté sa demeure pour accomplir quelque vengeance divine. Il faudra qu’il lui explique un jour que tout cela n’est qu’une vaste mascarade destinée à calmer les angoisses des êtres de chair. La seule religion qui vaille la peine d’être suivie est le culte de la vie : s’épanouir ici et maintenant et non courir après une quelconque chimère… Mais l’archange est trop imbu de lui même ; son esprit étriqué ne lui permet pas de comprendre que les maîtres chimériques du monde le manipulent à longueur de temps. L’avenir de l’être humain n’est plus entre les mains d ‘un quelconque justicier céleste : Gabriel, Saint-Pierre, Judas, Mahomet, Marie et les autres peuvent cesser de faire de la figuration. Seul lui, le petit curieux, connaît la réponse de l’énigme. L’homme est seul au milieu de l’Univers, seul responsable des malheurs qu’il se fabrique et des châtiments qu’il se croit obligé de subir. Ses mains, ses jambes et son cerveau doivent agir de concert, et pour réaliser cela, il doit arrêter de courir. Une humanité peuplée de « curieux » immobilisés sur des tympans de pierre le temps d’une longue réflexion.

croix celtique clonmacnoise La lumière décline. Toute cette activité cérébrale a fatigué notre curieux. Il est temps qu’il interrompe son errance et regagne l’abri de la pierre. Les vagues se sont apaisées sur la mer d’Irlande. Le char du soleil s’apprête à quitter notre monde pour voguer dans l’au-delà. Dans les ruines de Clonmacnoise au cœur d’Eirin, notre curieux a rencontré une sœur. Elle n’a pas la même apparence que lui, mais au centre de la croix de granit une âme palpite. Ils ont pu échanger quelques pensées ; un papillon aux ailes de pourpre s’est transformé en messager. Ses frères dorment sur le tympan à côté de lui, mais il n’est plus seul et c’est cela l’essentiel : une créature de pierre, bien éveillée, l’attend. Ils pourront joindre leurs forces et calmer leurs angoisses. Le chaos ambiant est tel qu’il a le pouvoir de déstabiliser les petites créatures de pierre. Les ombres s’installent. Une dernière question taraude l’esprit du curieux avant qu’il ne disparaisse dans les profondeurs du mur : son créateur à lui, cet homme qui a mis tout son cœur dans la pointe de son ciseau de sculpteur…. comment s’appelait-il ?

7 Comments so far...

Lavande Says:

24 juin 2009 at 16:27.

Même si je me permettais d’ironiser sur ton écriture/lapsus de « vers » dans le post précédent, tu est un sacrément bon poète sur ce coup-là!
J’ai incité pas mal de gens à venir lire ce beau texte qui apporte  » un peu de douceur dans un monde de brutes ».

idle Says:

24 juin 2009 at 18:35.

Merci pour ce beau texte, je rentre d’une balade à bicyclette en forêt et cette lecture m’a enchantée.

Paul Says:

24 juin 2009 at 19:37.

Je suis certain que le « curieux » aurait adoré une promenade en forêt à bicyclette… Merci pour ce commentaire !

fred Says:

26 juin 2009 at 11:55.

j’suis déçu ! je constate avec amertume que tu n’as toujours pas sorti une chronique sur la mort de Mickael JACKSON ! et ça se dit « Roi de la Blogosphère » ! si c’est comme ça, je pars comme un prince en moonwalk ….

Paul Says:

26 juin 2009 at 12:29.

J’allais le faire mais le nouveau sinistre de la culture m’a coupé l’herbe sous les pieds ce matin. Il a eu ces paroles brillantes que je n’aurais pas été capable d’inventer : « On a tous un peu de Mickael Jackson en nous. » Tant mieux pour lui ; en ce qui me concerne, j’ai cherché et je n’ai rien trouvé d’autre. Certes j’ai travaillé pendant plus de trente ans avec de jeunes enfants, mais, comme on dit, « en tout bien, tout honneur », formule consacrée…

Cathy Says:

27 juin 2009 at 10:47.

Quelle belle journée en compagnie de ce petit curieux !
Mais je m’interroge… Ferme-t-il les yeux pour dormir ?

François Says:

28 juin 2009 at 10:49.

Merci pour ce très beau texte.

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