10 août 2009

Tu feras ça quand tu seras…

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Humeur du jour; philosophie à deux balles .

paradis1 au choix : grand, riche, marié, retraité, ministre, vieux, guéri, en vacances, chez les zoulous, chez ta mère, fonctionnaire, au paradis… Passer sa vie à vendre des parcelles de son temps, ce temps si précieux (jusqu’à preuve du contraire, il semble que le capital soit limité, même si l’on a du mal à en connaître le montant exact !). Passer sa vie à attendre… la fin de la journée, la fin du mois, la fin des études, la fin du travail salarié, la fin de la maladie… Vivre de l’espoir qu’un jour, dans un an, dans une autre vie… les choses iront mieux et que le bonheur que l’on palpe du bout des doigts, juste ce qu’il faut pour faire envie, on pourra le saisir à pleine main. Monnaie de singe ! Instants précieux que l’on brade, au comptant ou à crédit, en attendant le jour où l’on n’aura plus rien à espérer ni à regretter. Ce moment que certains appellent « le repos éternel » ou « la transition » selon les idées auxquelles on se raccroche tel le noyé à sa branche. Je me demande quel est le premier parent qui a eu l’idée de dire à son rejeton : « tu feras ça quand tu seras grand… un jour… ! » (*) Je me demande quel est le premier employeur qui a créé cette notion sadique de « salaire différé »… Si au moins le fait d’attendre faisait croître le plaisir ! Malheureusement, ce qui est vrai lorsque l’on se livre à de plaisantes activités l’est moins lorsqu’il s’agit d’activités contre nature, telle l’insertion d’une fiche dans la pointeuse de l’entreprise. Attendre jusqu’au 30 du mois le salaire des premiers jours n’entraine ni une valorisation supplémentaire de ce travail, ni un plaisir plus grand à l’effectuer ! Je me demande aussi, en passant, quel est le premier être démoniaque qui a réussi à embobiner ses consorts en leur faisant croire qu’ils pouvaient supporter sans rechigner une vie de m… dans ce bas monde, puisqu’ils connaîtraient la jouissance éternelle dans un au-delà paradisiaque… C’était un sacrément bon commercial… Les fabricants de bagnoles se l’arracheraient de nos jours !

paradis Tout ce système n’était guère motivant : je t’exploite, tu bosses, tu bénéficieras un jour du produit de ton travail, enfin d’une petite miette du produit de ton travail, alors le système s’est complexifié afin d’insérer l’individu dans une véritable toile d’araignée (**) de relations subtiles entre le temps de travail, la consommation, l’économie, le crédit… Si la rémunération du travail effectué est différée, il n’est pas question que la consommation souffre des mêmes retards. La publicité incite à acheter de suite, faute de quoi on est un « moins que rien », le bien de consommation que l’on n’aura les moyens de ne payer que… plus tard. Le crédit doit aider à résoudre cette improbable équation : vendre d’avance une partie de son temps de vie, pour acheter, à un prix légèrement majoré, la maison, la voiture, la télé ou la piscine, dont on a le besoin immédiat. L’intérêt de cette invention diabolique est double : outre le fait que le délai de réflexion est le plus bref possible avant l’achat, la part de capital temps dont l’intéressé conserve la gestion se réduit comme une peau de chagrin. Dans ce marché de dupes (auquel il est pourtant difficile d’échapper) le « client » s’enferme de lui-même dans la prison qu’on lui a choisie, et hypothèque parfois plus que le travail qu’il est capable d’offrir à son employeur pendant des années et des années. Plus question de ruer dans les brancards puisque les chaines sont telles qu’il a l’impression de ne plus pouvoir les casser. N’importe quel mouvement de contestation est brisé dans l’œuf puisque (sauf à renverser totalement les règles du système, ce qui n’est pas une démarche individuelle évidente) une très large partie du salaire est dépensée au moment où l’employeur le crédite sur le compte du salarié. Les grèves ouvrières d’il y a un siècle (ou un peu moins) l’ont montré : on peut, pendant un temps, se contenter de manger du pain sec et de tremper son vin ; par contre, il est difficile de laisser filer un crédit, de perdre son logement, d’ouvrir la porte à un huissier. Les mineurs des Houillères du Nord gagnaient des miettes, mais ils en avaient réellement le contrôle. Les employés des bureaux aseptisés de La Défense, touchent des miettes plus importantes, mais ils n’en ont plus guère la maîtrise.

paradis2 Pour disposer d’un levier permettant d’inciter les gens à dépenser la totalité de leurs maigres revenus, ou à en réinjecter une partie dans le processus économique, la société capitaliste a également inventé les concepts d’épargne et de rémunération d’épargne : l’écureuil met de côté dix noisettes pour l’hiver et, s’il ne les mange pas trop vite, il en aura onze au bout de quelques mois de patience, voire une quinzaine le jour où le renard le mangera. Lorsque le volume de consommation de biens est jugé suffisant pour assurer un taux de profit confortable aux entreprises, on invite le salarié à mettre de côté une partie de ce que l’immense générosité de son employeur lui a permis d’empocher. Le mécanisme est complexe car, si le principe d’épargne est important, celui de consommation immédiate l’est encore plus… Pour gérer un ensemble d’équations aussi délicat, les capitalistes ont alors créé un certain nombre de spécialistes : experts, analystes, conseillers financiers, professeurs d’économie, ministres du pognon… dont la fonction est essentielle. Ce sont eux qui agissent sur les leviers, qui prodiguent leurs conseils à « l’opinion » en fonction des demandes de leurs « maîtres » . Ils incitent les salariés inquiets en ce qui concerne les lendemains peu chantants, à « mettre de côté » en prévision de la tempête, « au cas où », « pour leurs vieux jours », ou bien à tout flamber à la roulette de la consommation… Vaste jeu où certains vont, un jour, avancer la carte « fourmi » et le lendemain abattre leur collection de cartes « cigale ». Le mécanisme de la rémunération proposée alors est proche de celui du salariat : attendre pour voir son capital grossir de quelques euro, dollars, livres, pesos… supplémentaires. Ce travail occupe, dans notre société, des milliers de gens, enfermés dans des tours vitrées ou des sous-sols obscurs, qui achètent, vendent, placent, détournent, le temps de vie de leurs concitoyens. Ce qui est vrai un jour ne l’est plus le lendemain, au gré de la conjoncture (définition  de ce terme vague : la conjoncture est un ensemble de facteurs permettant d’optimiser les profits de quelques uns sur le dos du plus grand nombre).

J’attends que l’euro que j’ai gagné aujourd’hui soit crédité sur mon compte. J’attends que l’euro que j’ai habilement placé gagne un centime d’intérêt. J’attends d’avoir fini de rembourser l’objet que j’ai acheté 2 euro alors qu’il en valait 1, sachant que grâce au désagrément de ce surcoût j’ai pu utiliser tout de suite ce gadget magnifique et irremplaçable dont la durée de vie ne dépassera guère celle du crédit. J’attends avec impatience que mon « plan épargne obsèques » arrive à son terme. Ce jour là, coup de chance, mes héritiers n’auront pas à dépenser, ni à emprunter, ni à épargner, un seul euro pour payer le magnifique cercueil en chêne qui ira brûler dans l’incinérateur. Ce n’est pas grave, j’ai l’habitude d’attendre… C’est follement excitant comme plan de carrière non ? Vous ne trouvez pas ? Mauvais joueurs !

brueghel-le-jeune-le-para Tout petit déjà, on me promettait la lune, à l’issue d’une longue vie de travail, de prière et de soumission à des idées farfelues. Ça s’appelait le « catéchisme » je crois ; on m’apprenait à devenir un parfait petit citoyen catholique. A l’école, grâce aux « leçons de morale » et aux règles strictes de la discipline, j’apprenais à respecter la loi et l’ordre républicain, à ne pas remettre en cause la pyramide ordonnée que la société avait inventée pour maintenir chacun à sa place. Au catéchisme, j’apprenais à hypothéquer le peu de libertés que me laissait la religion laïque, en échange de perspectives éblouissantes dans un au-delà brillant de toutes les paillettes des casinos de Las Vegas. Plus tard, j’ai rencontré d’autres prédicateurs qui m’ont, eux aussi, laissé entrevoir qu’en échange de quelques privations momentanées, en acceptant de m’engager dans une lutte prestigieuse, je verrais un jour un monde meilleur… Eux appelaient ça la Révolution : le paradis, mais sur terre, et dans un délai relativement rapide. Il suffisait d’être à l’heure aux réunions du parti, du groupuscule, du syndicat… et d’être présent de façon assidue aux manifestations, derrière la banderole, de marcher au pas, de crier les bons slogans, de me plier à une « certaine discipline ». Beuark ! Né sous d’autres cieux j’aurais sans doute appris à vénérer Allah, Vishnou ou un quelconque Bouddah ; j’aurais vécu une existence plus difficile ou plus agréable ; j’aurais appris la haine de mon voisin, la résistance, l’esprit de sacrifice, la vénération sans bornes pour un quelconque leader charismatique… Autant de lieux, autant d’illusions, autant de variantes des principes énoncés ci-dessus. Je ne suis ni jaloux, ni envieux… Je ne souhaite pas être né en Chine ou dans la forêt amazonienne… Je ne pleure pas sur le fait de ne pas avoir été pilote de ligne, pompier ou hôtesse de l’air… Je ne regrette pas d’avoir exercé le métier que j’ai exercé, seulement le cadre dans lequel j’ai été contraint de le faire. Je n’ai ni remords, ni folles espérances, ni croyance en une quelconque réincarnation…. Quoique, vu l’ampleur de mes projets actuels, une deuxième ou une troisième vie (selon des modalités clairement définies) pourraient m’intéresser… A négocier, si vous connaissez un commercial compétent ! Je me suis rendu compte que j’avais mal tourné le jour où, au bac de philo, on m’a demandé de disserter sur cette illustre banalité : « le travail anoblit l’homme ». Je suis sorti des balises du passage clouté et mon correcteur n’a, visiblement, pas apprécié mon équipée sauvage.

bruegel Soyons clair et mettons un point final à cet ensemble de récriminations en changeant l’angle d’approche du problème… Disons que je veux tout, tout de suite : du moins tout ce que je peux obtenir sans hypothéquer mon temps de vie, ma santé physique ou la destinée de mes proches ou de mes concitoyens. Je sais que je ne pourrai pas aller sur la lune mais je m’en fous. Je sais que je n’aurai jamais ni la limousine de Bill Gates ni le souci de distribuer des milliards de dollars dans de nobles organisations, comme ces vieilles rombières qui, autrefois, récompensaient les « pauvres méritants » à la sortie de la messe. Je sais aussi que les ressources de la planète sont limitées, même si le discours moralisateur des écologistes me gonfle sérieusement (***). Je suis devenu un « grand garçon raisonnable ou presque » (à mon âge vénérable, c’est peut-être temps me direz vous !). Je revendique la gestion de mon temps, de mes maigres moyens financiers, le droit d’avoir mes propres idées, le droit de me tromper, le droit de ne plus supporter que le gouvernement et les médias me prennent pour un con, le droit d’aimer et d’être heureux… Je voudrais que le plus grand nombre possible de parcelles du temps qui me reste à vivre échappe à leurs lois, à leurs réglements à la con, aux imprimés à remplir « pour avoir la permission »… Je vous fais grâce de la suite de mon cahier de doléances !
Les dix minutes ou les trois heures que « je perds » à observer le vol d’un papillon, à papoter avec une copine, à siroter un ballon de rouge, à contempler le ciel étoilé, à faire les plans d’une construction imaginaire…. ces minutes-là m’appartiennent, sans salaire, sans crédit, sans intérêt, sans différé, et je veux en être le seul comptable, sans avoir à référer à l’avis d’un quelconque « supérieur ». Cela ne veut pas dire que je ne sais pas attendre ! Mais il est des attentes qui sont parfaitement supportables et même tout à fait plaisantes. Je ne suis pas pressé de voir vieillir les gens qui m’entourent ; je trouve parfaitement normal qu’il faille un siècle ou deux pour qu’un arbre devienne majestueux et j’autorise la lune à prendre 28 jours pour faire sa longue randonnée dans le ciel… J’aimerais faire durer l’instant qui passe, souvent trop fugitif… Je suis capable de faire la part entre mes rêves et la réalité, pourvu que l’on me laisse le temps de les faire, ces rêves. Je ne cherche pas un refuge quelconque, une île déserte pour me cacher du monde. Le malheur des autres m’insupporte, par pur égoïsme, car il gache le plaisir que j’ai à voguer sur l’océan de la vie. Je ne serai jamais un martyr, de quelque cause que ce soit et quelle que soit la récompense promise (même les quarante vierges au paradis me laissent de marbre !). J’attache trop de prix aux secondes qui défilent, pour marcher à l’abattoir. Je ne suis ni prolétaire ni militant ; ni bourgeois ni bohême ; ni clown ni raisonnable…  J’ai horreur des faux semblants, des amitiés hypocrites et des « plans de carrière ». Je préfère une bonne tranche de pain bio avec trois rondelles de saucisson bien sec (****) à la promesse de lendemains qui chantent. Je ne suis que le prince d’un royaume de brume : les pieds sur terre, la tête dans les étoiles. Je me moque de ce que je ferai… plus tard.
En fait, c’est simple : je veux les pavés, la plage, le beurre, l’argent du beurre et la crémière… tout de suite ! Je retourne dans mon tonneau. Je l’ai aménagé de façon à ce qu’il conserve une fenêtre ouverte sur le monde : vous pouvez donc me faire part de vos éventuelles observations, voire même… critiques.

Notes complémentaires
(*) Ce père de famille, entendu il y a quelques années dans une boutique de souvenirs : « moi j’ai le droit de toucher parce que si je casse, je peux payer… ». Je ne mets évidemment pas en cause dans cette phrase les interdits liés à la sécurité.
(**) Toile d’araignée car il est de plus en plus difficile de se dégager du système et surtout de démêler le nécessaire du superflu, les principes utiles à la vie en société de ceux destinés uniquement à asservir l’individu.
(***) Je trainais déjà mes savates dans un certain milieu écolo, dans les années 70, à cette époque bénie où l’on avait encore le droit de penser du mal de l’énergie nucléaire et où le fait de prôner une vie simple et une consommation raisonnée était un discours qui n’avait pas l’apparence culpabilisatrice d’un sermon de curé. De nos jours, je commence à craindre que l’écologie ne devienne un simple prétexte à la multiplication des règlements, des interdits, des taxes… pour les « simples citoyens » cependant que les plus gros pollueurs de la planète continueront à appliquer les règles qu’ils auront envie d’appliquer.
(****) Le saucisson, je l’ai rajouté juste pour dissiper toute illusion quant au fait que je sois végétarien et le pain bio, afin de laisser entendre que j’apprécie la bonne chère.
(!!!) Cette chronique est longue ; je le concède ; prévoyez deux jours au bureau pour la lire et trois ou quatre sur la plage…

8 Comments so far...

fred Says:

10 août 2009 at 09:59.

Alors comme ça tu es devenu un grand « garçon raisonnable ou presque” !
Je comprends tout à fait ce que tu peux ressentir !
Car moi aussi cette année, je suis devenu un « adulte » !

Le comité de défense des pivoines Says:

11 août 2009 at 22:36.

J’aime beaucoup ce billet là. C’est peut être à cause de l’allusion au saucisson, je ne sais pas…

LePtitLu Says:

14 août 2009 at 18:58.

J’aime beaucoup ce billet moi aussi.

Aimé Le Lann Says:

28 septembre 2009 at 17:26.

Je connais un homme qui préfère détruire celui qui a raison plutôt que d’admettre
que lui-même a tort.
Croit-il que cela le fera grandir et avoir raison ?
Combien seront-ils, qui, après le croiront…?

Aimé Le Lann Says:

29 septembre 2009 at 11:50.

Je n’ai pas de site web

Aimé Le Lann Says:

3 novembre 2009 at 17:53.

Peut-on crroire qu’en salissant son voisin on deviendra propre ?
Aimé

Aimé Le Lann Says:

3 novembre 2009 at 18:08.

çà m’est arrivé: on m’a demandé de faire une animation musicale, j’ai répondu d’accord mais
tout frais payés. Accord pris, ensuite on m’a fait payer pour le travail accompli. Que peut-on espérer d’un accord verbal sans témoin ? rien. Mais çà fait du bien de l’écrire…

Aimé Le Lann Says:

29 janvier 2010 at 10:41.

tout semble s’apaiser Aimé. Maintenez celui-ci, dans l’autre message il y a une faute d’orthographe… merci

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