31 juillet 2008

Cent mille sous la pluie

Posté par Pascaline dans la catégorie : Le sac à Calyces .

Nous étions soixante mille d’après… euh… les services de police ? Les renseignements généraux ? Cela montre donc bien que nous étions cent mille, d’ailleurs je nous ai comptés.
Sous la pluie. J’ai le souvenir d’un homme en chemisette détrempée, lui parmi d’autres. Moi, j’avais certainement passé le ciré de coton plastifié super étanche qui venait d’Irlande.

En plein mois de juillet, tu prévoies plutôt de la flotte dans ta gourde quand tu vas marcher pendant des heures, et non pas que tu vas la prendre en douche continue, la flotte, et que tu n’auras guère soif.Les cerfs-volants destinés à se repérer à distance n’ont même pas décollé : le lendemain, nous les avons essayés dans le pré à côté de chez nous. Faisant leur ronde, les flics s’apprêtaient sans doute à se garer devant notre porte, mais voyant un grand nombre de gens quelques pas plus loin, ils ont continué de rouler… pour voir des pignoufs en train de faire voler des cerfs-volants.

C’était le trente et un juillet 1977, jour où Vital Michalon a été tué. Et le mouvement antinucléaire n’a pas été loin de subir le même sort.
Il y avait eu la fièvre des préparatifs. Nous, nous faisions partie des “locaux”, et nous nous organisions pour accueillir les militants venant d’ailleurs. Quand les gens en question ont commencé à affluer, le pays a changé de physionomie. Des cars de CRS circulaient souvent, faisant dans Morestel des crochets destinés à bien se faire voir, sans doute. Les villages étaient plus ou moins investis, des réunions publiques se tenaient partout.

On était là pour exprimer notre refus de Superphénix, super folie, le plus gros surrégénérateur au monde, qui allait produire plus de plutonium qu’il n’en consommait (facile, si le combustible autre se transforme en plutonium, pas besoin d’allusion à la mythologie pour comprendre qu’il y en a plus à la fin qu’au début !). On se sentait pris pour des cons, on était pris pour des cons.La voix de Philippe Lebreton, parmi d’autres, expliquait que l’armée avait besoin de ce plutonium. Je l’entends encore dire que sans l’armée, jamais les technocrates n’auraient osé. Mais c’était en un autre temps, en un autre lieu. Revenons au trente et un juillet.
Un périmètre contrôlé proche du site a été délimité. Nous avions des amis qui habitaient à l’intérieur, leurs gamins faisaient exprès de passer le check point en vélo dix fois par jour, après avoir collé des bouts de carton au cadre, ça tape contre les rayons, ça crépite… N’empêche qu’il y avait un contrôle policier permanent.
L’impression d’être en état de guerre, même pour nous, hors du périmètre, s’est renforcée quand le téléphone a été coupé. Plus de tonalité. Pas encore de téléphone portable, ça n’existait pas. Nous étions coupés du monde. La tension était extrême.
J’ai gardé des impressions fortes plus de trente ans après, mais éparses. J’ai oublié le déroulement de la journée. Combien de gens logeaient chez nous ? Comment avons-nous organisé le convoi de voitures pour nous rendre sur les lieux des marches ?
Ou plutôt DE LA marche. Soigneusement organisée, la manifestation a été si bien infiltrée par les renseignements généraux que les consignes ont changé la veille au soir : il n’y avait plus trois marches, mais une. Et l’itinéraire passait par ces chemins vicinaux où deux voitures ont le plus grand mal à se croiser.
Nous avons rejoint de notre côté, et nous avons débouché sur un paysage familier – le site se trouve à cinq kilomètres de chez nous – et pourtant méconnaissable : un fleuve humain occupait jusqu’à l’horizon routes et chemins.
La marche était annoncée comme pacifique, non-violente. Lanza del Vasto avait cautionné le mouvement (un an avant ?) et avait fait une grève de la faim à Morestel. La plupart des marcheurs étaient venus les mains vides.
D’autres avaient prévu. En les voyant, certains s’enfoncèrent dans les bois pour casser des branches et se munir ainsi de gourdins. Au passage de la marche, on pouvait entendre le raclement de barres de fer, de gourdins, ou encore de brindilles de noisetiers pas méchantes pour deux sous, armes inutilisables improvisées.

La tête de la manifestation a atteint un lieu dégagé, avec les CRS en face, je l’ai appris plus tard, j’étais trop loin derrière. Les manifestants se sont déployés et assis. Il paraît que certains ont chargé, toujours est-il que les CRS, eux, ont tiré.
Nous étions en quelque sorte habitués à des manifestations plutôt pacifiques. La violence extrême des CRS était inattendue.
(Plus tard, mes amis, ceux qui habitent sur place, iront explorer les bois aux abords du passage des manifestants et des forces de l’ordre, et trouveront une incroyable quantité de matériel, parmi lesquels les cocktails molotov qui souvent n’explosaient pas, sur la terre : ils sont conçus pour la ville et le béton. Mes amis trouveront aussi des grenades, dont certaines de modèles peu usuels.)
Nous, derrière, avons entendu les explosions. Il y avait autour de nous les zonards de Grenoble ou d’ailleurs, enchantés d’en découdre, qui se frottaient les mains dès que ça pétait, les cons ! On ne les avait pas sonnés, comment aurait-il fallu faire pour les empêcher de rejoindre la manifestation ?
Nous ne sommes jamais arrivés sur le lieu des affrontements. Les témoins ont précisé que Vital Michalon était tranquillement assis dans l’herbe quand une grenade a explosé assez prêt de lui pour le tuer sur le coup. Un CRS et un manifestant ont eu une main arrachée, un autre manifestant a perdu une jambe.
Moi, je voyais les véhicules (de petites estafettes) remonter la marche, se frayant un chemin avec les plus grandes difficultés, et je criais à pleins poumons “ambulance !”, espérant que le cri serait relayé pour aider au passage du véhicule. Mais j’ai entendu dire que l’homme qui a perdu sa jambe avait gardé un garrot trop longtemps dans l’attente des secours : nous étions dans un périmètre contrôlé où il était extrêmement difficile de circuler.
J’ai vu passer trois véhicules de secours, et je garde le souvenir effrayent de l’homme debout, cramponné à la carrosserie, qui tient la perfusion le plus haut possible de l’autre bras, brandie à l’extérieur.
Dès que quelqu’un rejoignait sa voiture, il n’avait d’autre hâte que d’allumer l’auto-radio. C’est de cette façon que j’ai appris la mort de Vital, qui n’était pas encore nommé. Par chance pour moi, je ne le connaissais pas.

Nous sommes rentrés avec le moral plus bas que terre, et nous avons préparé des boissons chaudes que les gens appréciaient en arrivant.
Plus tard dans la soirée sont arrivés des amis de Morestel, littéralement verts de peur : ils avaient été poursuivis dans les rues par des CRS qui avaient noué sur la bouche des mouchoirs à la manière des cow-boys : nous n’avons jamais su s’ils étaient ivres, s’ils avaient échappé à l’autorité de leurs chefs.
D’autres manifestants, partis en voiture, ont vu des armes braquées sur eux lors d’un contrôle “de routine”.
Enfin, il y a eu des arrestations, non pas sur les lieux de la marche, mais loin, très loin, faites au hasard. Il suffisait d’être possesseur d’une arme de sixième catégorie (en français courant : un opinel) pour être jugé en flagrant délit. Les gens arrêtés ainsi ici ou là ne niaient pas avoir fait partie de la marche antinucléaire, et une dizaine ont été jugés et ont subi de lourdes peines.

Le mouvement antinucléaire a subi ce jour-là un coup sérieux, même si toute activité ne s’est pas arrêtée.
Et la centrale ? C’est la cour des comptes qui a décidé, de longues années plus tard, de l’arrêt de ce gouffre financier. Superphénix a produit de l’électricité quelques jours, et consomme, depuis son arrêt, l’énergie nécessaire à une ville de quinze mille habitants pour maintenir en fusion le sodium.
Si mes chiffres sont faux, allez en chercher ailleurs. Je ne propose pas ici un article journalistique avec des vrais chiffres, je raconte ce que je ressens aujourd’hui en repensant à ce qui s’est passé il y a trente ans.
J’ai repensé à tout cela il y a un an, quand France 3 a commémoré les trente années passées depuis la mort de Vital Michalon. Le réseau “sortir du nucléaire” proposait ce reportage sur son site. J’ai regardé l’émission, malheureusement elle ne paraît plus, il y a à la même adresse et à la place l’ami Georges qui raconte cette journée. L’émission de France 3 durait vingt-six minutes, l’interview de Georges est plus courte, on y perd. Allez quand même l’écouter… Aujourd’hui, “Rebellyon” se rappelle…

Et vous me direz ce que vous pensez de cet état scélérat qui ne nous a jamais écoutés dans notre lutte antinucléaire. Qui a produit, en vrac, le Concorde, Pleumeur Bodou, Superphénix et tant d’autres expériences prestigieuses au coût prohibitif qu’il a fallu abandonner.
Nous, on continue d’habiter tout près de ce bijou technologique dont le démantèlement avance à pas d’escargot pour des raisons à la fois techniques et financières.
Le souvenir s’est estompé bien sûr, mais je n’oublierai jamais qu’on peut quadriller une région et l’isoler du monde, empêcher la circulation, couper l’arrivée des secours, comme ça, paf ! Et je ne comprends toujours pas tout-à-fait qu’on peut construire comme pour s’amuser une énorme machinerie ultra compliquée qui sera un gouffre financier. Je devrais pourtant ne plus être surprise par les conduites irresponsables de nos dirigeants.

NDLR : les photos utilisées pour illustrer cette chronique proviennent du Réseau Sortir du Nucléaire ou de Rebellyon.

8 Comments so far...

Clopine Trouillefou Says:

31 juillet 2008 at 16:46.

ben voilà, c’est malin, j’ai la gorge nouée, là. Perso, je n’ai pas vécu ça (pas encore arrivée à l ‘âge idoine) mais j’ai vécu un jour, à propos d’une lutte féministe, une charge de crs dans la rue Jeanne d’Arc à Rouen. L’air s’est carrément immobilisé, on aurait pu prendre un couteau et le couper entre le premier rang des manifestantes et le rang des crs en face, et puis ces salauds-là ont chargé, je portais les sabots qu’on faisait dans ce temps-là, je les ai perdus tous les deux à vitesse grand v pendant que les lacrymos sifflaient au-dessus de nos têtes : le cauchemar, quoi. – et mes pieds qui saignaient coupés par des débris par terre, je laissais une jolie empreinte de pieds, rouge sur fond gris, des pieds qui couraient quoi. Visuellement je ne l’ai jamais oublié !

Paul, j’envoie ton texte à Jean-Yves (Clopin), parce que ça va lui remuer les tripes, c’est sûr. Il était au Larzac juste avant;..

Clopine Trouillefou Says:

31 juillet 2008 at 16:48.

pardon, Pascaline. J’ai cru que c’était un texte de Paul, vous allez m’excuser bien sûr. Salut à vous… tous !

Clo

Pascaline Says:

31 juillet 2008 at 16:55.

Pas grave du tout, d’ailleurs Paul était avec moi, se rappelant, lui, non pas des pieds esquintés sur les débris de verre, mais une belle série de coups de matraques qu’il avait « essuyée », un autre jour, à Grenoble, grâce à de généreux robocops…

Clopin Says:

1 août 2008 at 08:32.

Un avant, en 76, j’étais à la première manif de Malville mais il y faisait beau. On avait symboliquement occupé le site du super-générateur en découpant le grillage et en faisant un sit-in quelques mètres à l’intérieur du périmètre interdit devant un rangée de CRS en nage dans leurs uniformes. J’ai plein de photos. Le matin, des flics m’avaient obligé à ouvrir mon appareil pour voiler la pellicule mais là, ils n’ont pas osé. J’y ai retrouvé là, en preneur de son mon copain Jean-Bernard Thomasson, ancien de Vaugirard, que je n’ai revu que plusieurs années plus tard, place Brévière, à Forges sur le tournage de « Poulet au vinaigre » où il était ingénieur du son de l’équipe de Chabrol.
Un an plus tard, en 77, on avait acheté Beaubec et on y bossait comme des malades. On avait chargé Joseph de nous représenter à la manif… Il nous a effectivement rapporté cette ambiance de guerre civile.
Dont’forget, comme écrit près du pont de Mostar !

transmis par Clopine, témoignage de Clopin…

Lavande Says:

1 août 2008 at 09:14.

J’ai parlé de ce post sur la République des livres et je recopie une réaction/information de quelqu’un que j’apprécie beaucoup:

@ Montaigne, Clopine, Lavande et quelques autres.
Puis-je vous recommander 2 petits ouvrages à lire absolument pour ne pas mourir idiot sur le sujet qui vous tient à cœur.
Le 1er: ” La nucléarisation du monde” de Jaime Semprun. Editions Gérard Lebovici (1986)
Et le second: “Catastrophisme, Administration du désastre et Soumission durable” de René Riesel et Jaime Semprun. Editions de l’encyclopédie des Nuisances (2008)
.
Amicalement,
H.Z

Rédigé par: henri Zerdoun | le 01 août 2008 à 08:41| Alerter

Est-ce que vous connaissez ces deux livres?

Christiane Says:

1 août 2008 at 09:50.

Heureuse que cette tragique mémoire vienne, en ce matin, remettre de la gravité aux paroles. Celles-là sont essentielles qui disent une colère bafouée qui était comme une prémonition des désastres qu’elle annonçait…
Merci.

Pascaline Says:

1 août 2008 at 13:45.

Merci à tous pour vos réactions.

Merci, Lavande, pour les références livresques, mais je ne sais pas si ma pharmacie actuelle contient assez d’antidépresseur pour m’attaquer à de telles lectures !

Bien d’accord avec vous, Christiane.

Monsieur Clopin, accepterais-tu de faire figurer quelques-unes de tes photos sur l’album de la feuille ?

J’avais oublié le découpage de grillage en 76, mais j’en ai connu un autre, sous forme de commando, soit quelques personnes ayant tous le numéro de l’avocat à appeler si arrestation, et repérage de la voiture qui allait se charger du morceau de grillage à faire passer sur le site d’une autre centrale et d’autres luttes.

Les découpeurs étaient masquées, les autres attendaient en surveillant les alentours. Nous avons vu partir une voiture garée à côté du mirador, et avons pensé que l’alerte allait être donnée, et nous, mal. Or le type dans le mirador ne nous avait pas vus ! Et la NERSA a appris la découpe du grillage et la pose de la banderole… par les infos à la radio !!!

Nous aurions pu, si cela avait été le but, investir le site et faire absolument tout et n’importe quoi… Rien que cela, ça laisse rêveur…

Clopine Trouillefou Says:

1 août 2008 at 17:26.

Clopin est d’accord ! Lui se souvient de 76 comme d’un « Woodstock » militant (baignades… à poil !) et il va vous envoyer une dizaine de photos (pas de lui à poil, faut pas rêver Lavande…) . Il faut qu’il vous les scanne d’abord, il a dit qu’il le ferait ce soir.

Clopine

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