15 novembre 2009

Guédelon, 12 ans après le début de l’aventure…

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres .

guedelon-vue-densemble-chantier Petit voyage dans le temps : nous sommes en novembre 1240, la douzième année de construction du château fort de Guédelon s’achève. Non, je ne perds pas encore la tête et je sais bien que nous sommes en réalité en l’an 2009. Pourtant lorsqu’on se promène sur l’impressionnant chantier de ce monument en devenir, nul doute n’est permis, on a fait un voyage dans le temps : un recul de près de 750 ans, en franchissant quelques centaines de mètres, après avoir laissé notre véhicule à moteur au milieu de ses congénères dans un parking qui n’a, en ce qui le concerne, rien de médiéval ! Le dépaysement est rapide : silhouette du château, costume des artisans, outillage étalé dans les ateliers… rien n’est laissé au hasard pour créer l’illusion. Même les porcs qui baguenaudent dans leur enclos ont une silhouette inhabituelle. Cette année, les travaux ont progressé de façon significative. Le donjon a gagné en hauteur, et le logis seigneurial devrait bientôt être suffisamment achevé pour abriter quelques somptueuses réceptions auxquelles je ne bouderais pas le plaisir d’être invité ! Mais sans doute vais-je un peu vite en besogne pour certains d’entre-vous pour qui le nom de « Guédelon » n’évoque rien ou pas grand chose. Je vais donc prendre un peu de recul dans mon grand bond en arrière, et vous conter l’histoire à partir de 1228 (1997)… Ceux pour qui le début de cette « affaire » n’a plus de secrets me pardonneront, je l’espère, cet apport d’informations complémentaires.

guedelon-plan-de-masse A l’origine du projet « Guédelon », on trouve un homme, Michel Guyot, entouré d’une équipe de passionnés, férus de reconstitution historique. En 1997, Michel Guyot, propriétaire et conservateur du Château de St Fargeau, dans l’Yonne, a l’idée, jugée plutôt farfelue à l’époque, de lancer la construction d’un château-fort médiéval en utilisant les techniques de l’époque. Le projet a certes une dimension ludique, mais aussi des objectifs scientifiques : de nombreuses thèses ont été élaborées par les chercheurs sur les conditions dans lesquelles on bâtissait les grands monuments du Moyen-Âge, mais peu ont été confrontées à la réalité des faits. Concernant les matériaux utilisés, l’outillage employé et surtout les techniques mises en œuvre, on ne sait en réalité pas grand chose, du moins avec certitude. Après avoir résolu un certain nombre de difficultés matérielles ou administratives, un permis de construire est déposé et le chantier démarre assez rapidement. Un terrain à vendre, adapté aux exigences de nos bâtisseurs des temps modernes, est acheté sur la commune de Treigny, dans un lieu-dit appelé « Guédelon ». Le site est bien adapté : ancienne carrière permettant l’extraction de blocs de pierre à tailler, sur place ; forêt de chênes exploitable, à proximité immédiate. Une période précise a été choisie, de manière à ce que le projet ne soit pas un fourre-tout historique, et que sa construction soit quelque peu cohérente avec l’environnement historique existant. C’est l’époque du règne de Philippe Auguste qui est choisie pour différentes raisons. La principale d’entre-elles est le fait que Philippe Auguste a lancé la mode d’un type de château bien précis : ses architectes ont en quelque sorte « standardisé » les plans pour diminuer les coûts de fabrication. Pendant la durée de son règne, les conflits sont nombreux, le territoire appartenant à la couronne royale augmente considérablement de superficie, et, pour asseoir son autorité, le Roi lance de nombreux chantiers de construction. Les châteaux « philippiens » sont plutôt bien connus des castellologues et leur plan, simplifié, est « relativement » simple à mettre en œuvre. Les forteresses du Louvres et de Dourdan sont les premières construites par Philippe Auguste, et elles vont servir de modèle pour beaucoup d’autres, propriétés de la couronne royale ou d’autres membres de la noblesse. Il est envisagé à Guédelon la construction d’un château de dimensions modestes, qui aurait pu appartenir à un seigneur de « moyenne envergure » dans l’échelle féodale. Les initiateurs du « projet Guédelon » savent en effet qu’il ne leur faut pas être trop ambitieux. Il n’est pas possible, question prix et délais, de rebâtir une forteresse de dimensions trop imposantes. Utopie peut-être, mais utopie réaliste : Michel Guyot n’en est pas à sa première réalisation d’envergure. Il y a eu d’abord la réfection de St Fargeau, et la création d’un spectacle « son et lumière » important pour financer les travaux en cours.

guedelon-tailleurs-de-pierre Une association a été constituée pour mener à bien les premières démarches administratives, ainsi que la collecte de fonds auprès de sponsors plutôt dubitatifs dans un premier temps. La pose de la première pierre a eu lieu le 20 juin 1997 et l’ouverture au public l’année suivante. Quelques milliers de curieux sont venus les premières années, nombre d’entre-eux pour juger de la réalité du projet (certains le percevaient un peu comme un « canular »), d’autres pour encourager les courageux pionniers. Des employés enthousiastes et motivés ont été embauchés, et, petit à petit, le concept a été traduit dans les faits. Il a fallu beaucoup tâtonner, pour retrouver les gestes anciens et mettre au point un mortier adapté aux différents types de travaux. Des erreurs ont été commises (qu’il a fallu corriger), certaines démarches largement admises par les historiens se sont révélées bien peu opérantes une fois mises en pratique sur le terrain… L’équipe initiale a montré très vite qu’elle possédait un très grand talent de communication et, très rapidement, le nombre de visiteurs a augmenté. Pour donner un ordre d’idée du succès « touristique », en 2009, trois cent mille visiteurs ont été accueillis sur le site. Dès l’ouverture au public, un gros effort a été fait pour expliquer les travaux en cours et il faut reconnaître que cette approche est particulièrement passionnante. On n’imagine mal le labeur que représente le délignage d’un tronc, ou l’ajustement de deux pierres, sans avoir vu les artisans à la peine. La cadence de production des différents ateliers n’est d’ailleurs pas très élevée. Cela est dû à plusieurs facteurs : l’emploi exclusif de l’outillage manuel existant au Moyen-Âge, la nécessité d’apprendre leur maniement, mais aussi le temps passé à expliquer aux visiteurs les différents gestes que l’on effectue. Travailler sous le regard des curieux n’est pas toujours facile, d’autant qu’il faut parfois supporter les commentaires douteux de certains touristes malavisés. Ceux-ci sont heureusement fort peu nombreux car on est très vite saisis par l’ambiance et plutôt admiratifs devant le talent de certains maîtres artisans. Des bénévoles aussi participent au chantier, mais ils sont employés dans des conditions assez limitatives. Certaines compétences précises sont demandées à ceux qui veulent intervenir dans une tâche complexe.

guedelon-charpentier-au-travail En une douzaine de saisons de construction, les travaux ont maintenant bien avancé et certaines échéances peuvent être fixées. L’architecte, maître d’œuvre du chantier, considère que le château devrait être terminé aux environs de 2025 : une durée de 25 à 30 ans donc pour la réalisation complète. Comparer avec le temps nécessaire à la construction d’un bâtiment contemporain ne présente aucun intérêt. Par rapport au Moyen-Âge, c’est quand même un délai qui peut paraître long, mais qui s’explique facilement par les raisons énoncées au paragraphe précédent. Il ne faut pas oublier que ce chantier est avant tout une expérimentation historique, et qu’il ne s’agit pas de la construction d’un ouvrage réellement « défensif » ! Les bâtisseurs médiévaux obéissaient à d’autres impératifs, ce qui explique la durée parfois impressionnante de certaines constructions. Richard Cœur de Lion, au début du XIIIème siècle, a fait construire l’énorme forteresse de Château-Gaillard, à côté de la ville des Andelys, en deux années seulement. Il n’y a, à Guédelon, qu’une soixantaine d’employés permanents, dont une quarantaine impliqués directement dans la construction. Au Moyen Âge, un facteur essentiel dans la vitesse d’avancement d’un bâtiment comme un château fort ou une cathédrale, c’est le nombre de tailleurs de pierre présents sur le chantier. Les artisans qualifiés qui étaient recrutés par le maître d’œuvre étaient salariés, et plutôt bien payés. Leur nombre dépendait donc directement du prestige et surtout de la fortune du donneur d’ordres. On est loin du mythe des « journées de corvée » et des « pauvres serfs » qui se trouvaient obligés de construire la résidence de leur « bon maître ». Les manouvriers, sans qualification, n’étaient employés que pour des travaux de manutention et de transport. La construction d’un mur vertical, d’une voute en ogive ou d’une charpente complexe était l’apanage d’ouvriers très qualifiés.

guedelon-fenetres-a-coussieges Nous avons donc visité Guédelon, ce mois d’octobre, quelques jours avant la « fermeture annuelle » pour cause d’intempéries et de congés payés, en faisant étape sur notre route vers la Normandie. Ce n’était pas notre première incursion, puisque nous avions déjà séjourné dans les environs en 2005. Bien que je sois abonné à la lettre d’infos du chantier et que j’ai vu maintes et maintes photos de ces « neuves vieilles pierres », la surprise a été grande en débouchant sur le site. On peut dire que l’on a maintenant sous les yeux un ensemble de bâtiments qui évoque parfaitement le devenir du château. L’une des tours secondaires est bien avancée ; la tour maîtresse s’élève à mi-hauteur ; le logis seigneurial est presque terminé : charpentiers et couvreurs sont maintenant à l’ouvrage et le bâtiment sera achevé sans doute en 2010. En ce qui concerne les autres tours, les courtines (remparts) et le castelet d’entrée, les soubassements sont prêts et reposent sur de solides fondations : le plan du château est donc visible au sol. Le travail de charpente effectué en 2008-2009 est impressionnant surtout lorsque l’on voit la vitesse à laquelle les différentes pièces sont réalisées. Les emboîtements sont magnifiques : mortaises creusées au ciseau, assemblages chevillés, et le tout, bien entendu, en chêne massif. Ces dernières années ce sont donc les charpentiers qui ont fourni le plus gros de l’effort réalisé, mais cela ne signifie nullement que maçons et tailleurs de pierre ont chômé. Les encadrements de fenêtres du logis, réalisés en pierre calcaire blanche, provenant d’une carrière éloignée d’une trentaine de kilomètres, sont absolument magnifiques. Elles témoignent de la richesse du propriétaire du bâtiment, car, au Moyen-Age le transport des matières premières était long et coûteux. Les ogives blanches contrastent agréablement avec le grès ferrugineux local utilisé pour le parement des murs. Les salles voûtées au rez-de chaussée des deux tours témoignent d’un savoir-faire indéniable de la part de ceux qui les ont bâties. Les échafaudages impressionnants qui ont aidé à la construction des arcs cintrés sont toujours visibles sur le terrain, pour l’information des visiteurs. De grandes cheminées volumineuses ont fait leur apparition dans les salles du logis seigneurial. On imagine sans peine le plaisir que l’on pourra avoir d’ici quelques années, de voir le feu brûler à l’intérieur tout en contemplant le paysage de la Puisaye depuis les coussièges des fenêtres… Nulle agression extérieure n’étant à craindre, on peut espérer que troubadours et jongleurs auront plus leur place en ce lieu que les chevaliers partant guerroyer !

guedelon-vue-de-la-charpente Nous retournerons à Guédelon dans quelques années, car les réalisations se mettent en place à un rythme suffisamment rapide pour que l’intérêt de la visite se renouvelle. Vous me direz que tout cela est bien futile, dans un monde où tant de problèmes nous agressent au quotidien. Pourquoi n’y aurait-il plus de place pour la rêverie et les projets les plus fous ? D’autant que ceux-ci n’ont pas un impact négatif sur l’environnement à ma connaissance… Bâtir un château fort expérimental à Guédelon, cela me paraît nettement moins nuisible que de vouloir installer une station de ski en Arabie Saoudite, ou des parcs d’attraction bêtifiants dans des environnements qui n’ont nul besoin de ce genre de nuisances. Certains regretteront peut-être le fait que ce chantier absorbe énormément de crédits et de subventions qui seraient bien utiles par ailleurs pour financer la restauration de monuments déjà existants. A mon avis, les finalités sont bien différentes et un budget culturel qui ne soit pas le parent pauvre de la nation devrait permettre de répondre aux différentes demandes lorsque celles-ci sont justifiées. Un pays possédant un patrimoine historique comme le nôtre se doit de faire des efforts importants pour le préserver. Il s’agit là d’un patrimoine commun  à l’ensemble des citoyens qui devrait rester dans le domaine public plutôt que d’être bradé à des investisseurs privés… Mais je m’écarte du thème de cette chronique ; je ne veux pas lancer aujourd’hui ce thème de discussion, plutôt polémique. Longue vie donc au projet de Guédelon et à ses suites éventuelles (notre guide, en 2005, évoquait la possibilité de continuer… après, en lançant, pourquoi pas, le chantier d’une abbaye cistercienne !).

Eh bien voilà… J’espère que cette belle histoire vraie vous a plu ! Après tout c’est dimanche, et un dimanche de novembre qui plus est : les conditions idéales pour se laisser aller à la rêverie !

Illustrations petites et grandes  : reportage photo novembre 2009, Pascaline – © la feuille charbinoise. Autres clichés disponibles sur demande (2005 et 2009)

guedelon-attelage

2 Comments so far...

Margaux Bieber Says:

8 mai 2011 at 12:01.

Je suis allée visiter le château de Guédelon avec ma classe !
J’aime beaucoup la façon de construire le château à la manière du Moyen-Age .
=D

Paul Says:

9 mai 2011 at 21:09.

@ Margaux – C’est une chouette idée de sortie et je pense que tu t’es régalée. Moi j’y suis déjà allé deux fois pour suivre l’évolution du chantier…

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