3 juin 2010

Chemins secrets en Toscane

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage .

ildebranda La tombe se dresse face à nos yeux, imposante sculpture taillée dans le roc. Elle fait partie de la nécropole de Sovana et date du IIIème siècle av. JC. « Ilbebranda », le nom me fait penser, sur le coup, à une mystérieuse princesse, étrusque comme il se doit… Ce n’est pas le cas, mais j’ai gardé cette vision romantique du site jusqu’à ce qu’un complément d’information vienne changer ma perception des choses. Un couloir s’enfonce dans le sol, au pied de la colline et deux escaliers s’élèvent de part et d’autre d’un édifice étrange, aux formes estompées par l’usure du temps, mais évoquant sans trop de doutes un temple soutenu par une série de colonnes. Nous n’avons pas le temps d’explorer les lieux comme nous le voudrions : la nuit tombe, nous sommes arrivés trop tard. Nous reviendrons car nous n’avons fait qu’effleurer l’ambiance mystérieuse qui entoure ce décor étrange. Nous avons visité plusieurs autres nécropoles au cours de l’après-midi et nous avons largement pris notre temps de façon à découvrir les sites les plus reculés. Une heure auparavant nous étions au pied de la tombe de la Sirène à Soprapipa. Nous avons été surpris par la variété des styles employés dans les différentes sépultures réparties sur les collines entourant Sovana : cubes, édicules, temples… La plupart des emplacements sont entourés d’une riche végétation et il faut un certain temps pour distinguer ce qui a été réalisé par la main de l’homme des formes étranges que la nature a elle-même sculptées dans les rochers.

saturnia Le programme de la journée du lendemain est conçu de manière à ne pas renouveler la même erreur. Il faut du temps pour arpenter la nécropole de Poggo Felceto qui est un élément essentiel de l’ensemble funéraire situé aux environs de Sovana.  Après avoir consacré le délai nécessaire à la visite des villages de Pitigliano et de Saturnia (incontournable baignade dans les eaux chaudes des termes), nous sommes prêts à rendre à nouveau hommage à Ildebranda. Le nom a été donné à cette tombe, en hommage au moine Ildebrando, né au début du XIème siècle, futur pape  Grégoire VII et découvreur du site. Une fouille méthodique des lieux a été conduite à partir de 1925 et a permis une reconstitution graphique à peu près complète du monument. Celui-ci comprend deux parties distinctes, la chambre funéraire située dans la partie basse et un podium surélevé consacré à la mémoire du défunt, accessible par deux escaliers latéraux. C’est cette partie haute qui était la plus richement décorée.  Elle avait l’apparence d’un fronton de temple grec avec une douzaine de colonnes sculptées dans la masse du rocher. De toutes les nécropoles étrusques que nous avons visitées, c’est certainement l’une des plus ouvragées. La chambre mortuaire ne comporte qu’un seul socle : ce tombeau n’a donc abrité qu’un seul défunt. Compte tenu de l’importance de l’édifice, il est évident qu’il s’agissait d’un notable. Les restes d’une frise, ornementation constituée de représentations d’animaux et de plantes, sont encore visibles au dessus de la colonnade sculptée en façade. Les Etrusques aimaient les couleurs vives, mais ce genre de détail artistique n’est malheureusement plus perceptible.

ildebranda-sous-sol Nous sommes au début du mois de novembre ; la saison touristique est pratiquement terminée et les visiteurs ne se bousculent pas dans ces lieux un peu sinistres. Le soleil rend un peu plus angoissant le trou noir qui s’ouvre au pied de la falaise. L’envie est plus grande d’emprunter l’un des deux escaliers qui permettent de grimper vers le haut de l’édifice et d’en faire le tour. Nous n’hésitons pas cependant à descendre dans le sous sol ; il est tôt dans l’après-midi et les fantômes ne sont pas encore réveillés. Je me demande ce qui se serait passé si nous avions prolongé notre visite la veille au soir. Qui était l’occupant de ces lieux, puisqu’il ne s’agit point d’une jeune princesse morte d’un chagrin d’amour ? Riche marchand, notable au fait de sa gloire, prince à l’ambition démesurée ? D’après tous les documents que j’ai consultés, rien ne permet de le savoir. Beaucoup de choses restent à découvrir en ce qui concerne cette civilisation des Etrusques. Peut-être cela explique-t-il l’attrait irrésistible qu’elle exerce sur certains amateurs d’histoire.

san-sebastiano-2sans-sebastiano-3 Nous quittons Poggo Felceto pour nous retrouver très vite dans un autre lieu étrange : la via cava de San Sebastiano. Nous parcourons plusieurs centaines de mètres à pied sur un chemin étroit qui s’enfonce entre deux falaises élevées. Ce n’est pas notre premier contact avec les voies excavées ; nous en avons déjà parcouru plusieurs la veille. Elles sont nombreuses dans cette région de la vallée de la Fiora. Elles datent du temps des Etrusques, mais ont été utilisées longtemps après, pendant l’occupation romaine et jusqu’au Moyen-Âge. Durant cette période, les voyageurs qui les empruntaient devaient sans doute avoir quelques angoisses à surmonter car, en différents points, l’on trouve des représentations de la Vierge censées éloigner les « mauvais » esprits des lieux. Une quinzaine de fragments de ces « vie cave » subsistent à notre époque. Elles étaient intégrées, à l’époque romaine, à la via Clodia reliant Rome à Saturnia.

Certaines de ces voies sont très étroites, permettant juste le croisement de deux piétons ; d’autres sont plus larges, soit parce que le contexte le permettait, soit parce qu’elles ont été mises aux normes romaines et permettaient le passage des chars. Les tracés sont sinueux… Lorsque c’était possible, les bâtisseurs ont exploité des failles naturelles, suivant le lit de petits cours d’eau, mais certains tronçons, parfois bordés de falaises d’une vingtaine de mètres, ont été totalement creusés à la main. On peut s’interroger sur les raisons d’un tel travail. La réponse semble être double d’après ce que nous avons pu découvrir : accélérer la circulation en facilitant le passage entre deux vallons, mais aussi assurer la défense en interdisant une approche trop facile de certains villages. Il est plus aisé de contrôler et de barrer un passage de deux ou trois mètres de large qu’une voie sans limites dans les hauteurs. La région magnifique du « valle dei fiori » attisait les convoitises des Romains, mais ils n’étaient pas les seuls visiteurs indésirables. Des pillards débarquaient aussi régulièrement sur la côte toute proche (ce qui explique en partie les villages perchés sur des plateaux escarpés).

san-sebastiano-1 Via San Sebastiano… encore un lieu dont nous sommes les seuls visiteurs à cette heure tardive. Nous prenons longuement le temps de l’explorer. Elle doit son nom à un oratoire abandonné, construit sur le bord du chemin. La lumière est magnifique. Le soleil décline à l’horizon et les ombres envahissent peu à peu le paysage. Nous n’avons aucun mal à nous mettre dans la peau d’un personnage de l’époque : paysan rentrant du champ ou colporteur déambulant d’un village à un autre. De temps en temps nous lançons un coup d’œil inquiet vers le haut de la falaise, mais nul danger ne nous guette. La végétation, accrochée à la falaise, dissimule une grande partie de notre progression. Il est difficile de nous voir depuis le haut du plateau. Le seul risque que nous courrons c’est de trainer trop longtemps et d’arriver en retard pour notre collation du soir. Nous avons établi notre camp de base à Bolsène, au bord du lac du même nom. Depuis quelques jours nous explorons cette région magnifique à la limite entre l’Ombrie, la Toscane et le Latium, autrefois partie intégrante du royaume des Etrusques… Sorano, Sovana, Pitigliano, Orvieto, Saturnia, autant de noms qui me font encore rêver : villages bâtis sur de hauts plateaux rocheux, dédales de ruelles dans lesquels on se perd sans cesse, petites épiceries aux senteurs épicées évoquant déjà l’Orient alors que nous ne sommes qu’à quelques centaines de kilomètres de chez nous…

bagnoreggio J’espère que cette brève évocation d’un voyage maintenant ancien (cinq ans) dont les souvenirs sont encore très présents dans ma mémoire, aura éveillé votre intérêt ou tout au moins votre curiosité. Je n’ai guère l’habitude dans ces « carnets de voyage » de parler du passé, mais, ces derniers temps, les circonstances un peu particulières expliquent ma démarche. Depuis quelques mois nous n’avons plus quitté notre petit royaume et il est des petits matins où l’envie de poser mes pas dans des ornières inconnues me démange. Un coup d’œil dans les albums de photos, un détour avant-hier dans le rayon « voyage » d’une librairie, et c’est fait : mon esprit vagabonde… Mes mains fouillent la terre du jardin mais ma tête cherche de nouveaux itinéraires !

colombarium

5 Comments so far...

JEA Says:

3 juin 2010 at 15:53.

beau dommage que l’éditeur Tchou ne soit plus de ce monde pour publier ces secrets partagés

Paul Says:

3 juin 2010 at 17:52.

@ JEA – J’ai dans ma bibliothèque un guide de la Bretagne mystérieuse qui a été publié chez Tchou dans les années 70/80, dans la collection des guides noirs. A l’époque il m’avait été précieux pour découvrir pas mal de lieux intéressants hors des sentiers battus. C’était bien conçu et assez fouillé.

Floréal Says:

24 juin 2010 at 21:42.

J’ai lu votre bel article qui parle de lieux que je connais bien et qui m’a parfois fait sourire, parce que c’est tout à fait ce que l’on ressent et c’est l’impression, parfois inquiétante, qu’on a lorsqu’on visite pour la première fois les grandes nécropoles étrusques, particulièrement hors saison. Connaissez-vous aussi celle de Cerviteri et les tombes de Tarquinia? Il y a d’autres lieux très suggestifs aussi, pour des raisons diverses, Vulci, Populonia…

Paul Says:

25 juin 2010 at 13:00.

@ Floréal – Je suis content d’avoir lu votre commentaire à propos de mon billet sur les nécropoles et les vie cave en Toscane. Cette chronique n’avait eu que peu de réactions jusqu’à présent. Nous avons visité Tarquinia et Vulci. A Tarquinia, nous avons fait une série de très belles photos de la nécropole et de ses tombeaux « champignons », mais je ne me souviens pas être passé à Cerviteri. De toutes façons, la région est si belle et si riche sur le plan archéologique qu’elle mérite bien plus qu’un séjour d’une semaine. J’espère bien y retourner un jour, d’autant que j’ai beaucoup apprécié l’ambiance dans les villages et l’accueil sympathique des rares offices du tourisme ouverts.

Floréal Says:

25 juin 2010 at 14:21.

Peu de réactions, sans doutes parce que les gens ne connaissent pas tellement, ou que de nom, et c’est assez spécial, disons.

Les villages sont assez accueillants, c’est vrai. Quand aux \rares offices du tourisme (j’y ai travaillé et ça m’a fait rire), que voulez-vous!… C’est une question de crédits, toujours manquants… La preuve, je n’y travaille plus et suis accompagnatrice… dans le privé, malheureusement.

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