19 avril 2008

Du rififi dans la laiterie…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; le verre et la casserole .

Ce n’est pas le titre d’un nouveau roman dans la « série noire »; simplement quelques épisodes du combat incessant que mènent les grands groupes agroalimentaires pour le contrôle de nos assiettes. Les faits-divers, d’apparence anecdotique, ne sont parfois que la partie visible d’icebergs financiers dont le volume se mesure en milliards d’euro…

vache-1.jpg Il y a les tenants du camembert Lepetit (boîte rouge à ma gauche), et ceux qui ne jurent que par le Lanquetot (boîte noire à ma droite). Il y a ceux qui trouvent ces deux camemberts plutôt bons, mais un peu chers, et qui choisiront plutôt le Président, le Châtelain ou le Roitelet, moins cotés, mais moins onéreux aussi. D’autres guerres tribales fromagères ont lieu aussi hors du terroir normand : les adorateurs du Rouy face à ceux du Saint Morgon, ou ceux qui ne jurent que par le roquefort Société et considèrent les autres marques comme des « sous-produits ». Il y a les frustrés qui rejettent avec mépris tous ces fromages bien gras pour se « régaler » avec les préparations à la crème Bridelight ou les yaourts Sveltesse… Que les vaillants guerriers participant à tous ces conflits tribaux se rassurent : dans tous les cas, leur argent tombe dans la même caisse, celle du groupe agroalimentaire Lactalis, un groupe bien discret jusqu’à ces derniers temps, dont le nom n’apparaît jamais sur les rayons fromagers de vos supermarchés favoris.

Ce groupe Lactalis, que vous ne connaissez peut-être pas, n’est pourtant pas un « poids-plume » dans le domaine de l’alimentation. Propriété exclusive de la famille Besnier, il est le premier fabricant de fromage en Europe, le deuxième au monde et le premier fabricant de beurre en France. Les laiteries usines de Lactalis traitent six milliards et demi de litres de lait par an. Plus d’une quarantaine de marques appartiennent au groupe, et, quelle que soit votre appellation de fromage préférée, il y a de fortes chances pour que votre choix se limite entre Lactalis, Lactalis et Lactalis. Tous ces conflits de marque ne sont donc que des amuse-guignols : dans tous les cas nous avons affaire à une production industrielle de fromage, avec tous les avantages et tous les inconvénients que ce processus présente.

vache-2.jpg Le fromage ayant une forte image gastronomique à défendre, en France, tout est fait pour faire croire au consommateur qu’il va acheter un produit « régional », « fermier », voire même « artisanal ». Le pack d’emballage du yaourt comporte une superbe illustration présentant la fermière au teint fleuri, le sourire aux lèvres, assise sur son tabouret en train de traire une vache bien de « cheu nous ». Le camembert est « moulé à la louche ». Le paysan vous parle avec fierté de son troupeau qu’il conduit aux alpages en été, et qu’il nourrit de bon foin parfumé pendant l’hiver, afin d’obtenir ce délicieux gruyère dont lui seul a le secret… Tout cela n’est bien entendu que pure propagande commerciale. On ne va pas vous vendre un délicieux petit yaourt crémeux, en vous expliquant que le lait est totalement reconstitué pour le fabriquer : crème, caséine, lactose peuvent arriver, en poudre ou en concentré, de pays producteurs différents. La France importe ainsi plus de 20 000 tonnes de lactose par an (chiffres 2002). Les laiteries industrielles font varier leurs fournisseurs en fonction des cours, très variables, de ces différents composants.

vache-3.jpg Tous ces assemblages, triturages, tripatouillages… ne sont pas très bons pour l’image « fermière » du produit, image que les grands groupes comme Lactalis veillent à défendre avec ardeur, n’hésitant pas, s’il le faut, à faire lourdement pression sur ceux qui ne veulent pas respecter leurs règles du jeu. Le 26 décembre dernier, par exemple, FR3 diffuse un reportage intitulé « ces fromages qu’on assassine ». L’un des axes de ce documentaire est de dénoncer le travail de lobbying impressionnant qu’effectue l’industrie laitière auprès de la Commission Européenne pour obtenir l’interdiction des fromages au lait cru (qui pour la plupart sont produits par de petites laiteries). Le nom de Lactalis n’apparaît pas dans le reportage, alors que ce sont les manœuvres de ce groupe-là qui sont précisément dénoncées. Il faut dire que Lactalis est l’un des gros annonceurs de la chaîne, et que des menaces de retrait de budget publicitaire ont été formulées très clairement. Plus grave, des séquences du documentaire ont été censurées. Le groupe laitier se bat pour faire changer la législation concernant l’appellation « camembert de Normandie » et souhaite voir disparaître l’obligation d’utiliser du lait cru. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, y compris de supprimer les informations qui dérangent. Le commentaire du reportage est notamment amputé d’une phrase comme : « dans 66% des cas, ce sont des fromages au lait pasteurisé qui ont été inquiétés par des problèmes de listériose et pas des fromages au lait cru ! » Passent à la trappe également les images montrant comment deux personnes et une collection de robots se chargent de « mouler à la louche » 250 000 camemberts par jour , car elles nuisent à l’image de marque du « produit ».

vache-4.jpg Un autre épisode de cette guerre visant à permettre la mainmise du géant fromager sur l’ensemble de la filière a eu lieu ces derniers temps, montrant que Lactalis est prêt à faire feu de tout bois pour obtenir gain de cause. Au mois de mars, la société a opéré des prélèvements dans les stocks de camemberts d’une laiterie concurrente (Réaux) puis elle a procédé, en prenant tout son temps, à des analyses bactériologiques complètes. Ces analyses (contestées depuis) ont montré la présence de bactéries pathogènes dans les fromages testés. Lactalis s’est empressé (lentement) de transmettre le dossier au Ministère de l’agriculture qui a demandé le retrait des lots de fromages incriminés (pratiquement tous consommés) : du grand art en matière de délation, ou comment se débarrasser d’un concurrent en prenant fait et cause (soi-disant) pour la santé du consommateur. Soit les camemberts étaient dangereux et il fallait engager une procédure de retrait d’urgence, soit il n’y avait rien à signaler en réalité, et la manœuvre ne relevait que d’une pure entreprise de calomnie. La laiterie Réaux a fait procéder depuis à une contre analyse par un laboratoire de Montpellier qui a établi que les fromages étaient parfaitement conformes aux normes sanitaires…

Plus que jamais, la vigilance des consommateurs est nécessaire en matière de production alimentaire, si nous ne voulons pas que notre choix se réduise comme peau de chagrin, entre des produits de basse qualité et d’autres produits pires encore. Notre bon président propose d’instaurer une « semaine du pouvoir d’achat ». Vous ne m’en voudrez pas, j’espère, si moi je vous propose d’instaurer plutôt une « semaine du pouvoir de l’acheteur ». Il nous reste au moins une arme imparable sur le terrain économique, c’est celle du boycott de produits. Nos amis allemands l’ont compris depuis longtemps, mais nous, Français, avons du mal à l’employer de façon massive ! Nous reparlerons de tout cela bientôt…

2 Comments so far...

Clopine Trouillefou Says:

21 avril 2008 at 09:59.

à la louche ! Charbinois, tu aurais pu faire état d’un excellent documentaire passé sur ce sujet sur Arte dernièrement : « la guerre du camembert », mais tel quel, ton post résume parfaitement l’affaire. Laisse-moi cependant en rajouter une louche, d’autant que, moi je suis tombée dedans quand j’étais petite, et quand je regarde par ma fenêtre, je vois ce qui ressemble à des vaches, mais qui sont en réalité des unités de production d’usines à lait..

La campagne publicitaire du camembert Lepetit mise tout sur le caractère « terroir » – et insiste lourdement sur le « moulage à la louche » (non, non, pas de contrèpeterie s’il vous plaît) ; or c’est là aussi une tromperie manifeste, comme la disparition de l’aoc, la guerre contre le cru, les manoeuvres limites contre le concurrent, etc.

Parce que quand on prend une louche de lait fermenté pour le mettre dans un moule à camembert, il y a un « tour de main », une manière de tourner la louche, qui fait que la pellicule externe du lait est transportée telle quelle de la cuve au moule. C’est un peu le même geste quand on plonge le blanc d’oeuf battu dans l’eau bouillante, pour le pocher et en faire une île flottante…

Chez Lepetit, oh, il y a bien des louches, oui, mais industrielles : une batterie suspendue à une tige glissante automatiquement , qui plonge dans le lait, ouvre deux côtés bombés, prend le lait et le remonte. La couche superficielle du lait est évidemment mélangée au reste, le tout est transporté et plouf ! retombe dans le moule sans aucune précaution. Les deux louches n’ont rien à voir, quoi, c’est tout bonnement une tromperie…

Je t’en serre une quand même, et merci pour tes articles toujours si pertinents.

Clopine trouillefou au fait, (entre autres, mmmhhhh bon là allusion fine mais je commence à avoir un peu honte, je réclame votre indulgence), l’association dont nous nous occupons à la maison édite quatre fois par an une « feuille de l’arbre » – voudriez-vous la recevoir, c’est artisanal hein mais bon y’a des infos dedans ?
bonne journée

Paul Says:

21 avril 2008 at 10:45.

Oui pour « la feuille de l’arbre » ! Je réponds par courriel.

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