4 janvier 2011

Les Amérindiens appelaient « Wawona » le géant de leur forêt

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres .

Les botanistes l’ont baptisé « Séquoia » en hommage à un chef cherokee

Prendre un peu de hauteur, c’est une attitude plutôt intéressante pour aborder  une nouvelle année. Pour cette fois je vous propose de vous élever à quelque 80 m en dessus du plancher des vaches, à la cime des arbres géants des forêts de la Sierra Nevada…

En fait, il faut toujours un déclic pour débuter une histoire… celle-ci en a même deux… Le premier, c’est un livre, « le sentier des larmes », dont j’avais projeté de vous parler, il y a une année de cela, juste avant de le ranger dans ma bibliothèque. « Le sentier des larmes », c’est le récit de l’exode forcé des indiens Cherokees, chassés toujours plus loin vers l’Ouest des grandes plaines, par des conquérants européens avides d’espace… Une histoire terrible qu’il est difficile d’oublier et que je vous conterai un jour. Le rapport entre cet événement et l’arbre géant ? Tout simplement l’hommage rendu par les botanistes à un chef indien cherokee (*), en choisissant son nom pour baptiser le vénérable ancêtre… Le second déclic, un peu le même que celui nécessaire pour faire pousser un arbre, c’est un sachet de graines (**), que l’un de mes fils, ambassadeur du blog outre-Atlantique, et grand voyageur dans les espaces infinis, nous a offert, à l’issue de sa longue virée dans les Montagnes Rocheuses. Il conte cette aventure passionnante en long, en large et avec talent dans son blog-carnet de voyages « les aventures du Pourquoi pas ». Je lui ai emprunté par ailleurs plusieurs des photos qui illustrent cette chronique (voir note sur les photos en fin de texte). Suite à ces deux déclics, la petite graine virtuelle a germé et je suis maintenant à peu près mûr vous parler de ce grand ancien, le séquoia géant, emblème des parcs nationaux de Californie, avec le respect qu’il se doit…

Nombreuses sont les particularités de cet arbre et les histoires que l’on raconte à son sujet. Son apparition sur terre remonte approximativement à 200 millions d’années, mais il a fallu attendre 1833 pour que l’arbre soit découvert par les explorateurs européens et une vingtaine d’années de plus pour qu’il soit répertorié par les botanistes sous une appellation inappropriée. En réalité, il a été découvert trois fois et baptisé 12 fois avant qu’une plaque d’identité botanique définitive ne soit choisie en 1939 par le botaniste J.T. Buchholz : Sequoiadendron giganteum. Il faut dire que notre bon vieux Séquoia géant possède plusieurs cousins : le Séquoia gigantea (ou Séquoia à feuilles d’if) et le Metasequoia glyphostroboides (ou Séquoia de Chine). Je ne vous conterai pas le détail des dénominations successives, ce feuilleton ayant occupé les botanistes pendant près d’un siècle, mais il me paraît intéressant de rendre hommage à ses trois découvreurs successifs. Le premier se nomme Leonard et faisait partie de l’expédition Walker à travers la Sierra Nevada. L’arbre est longuement décrit dans son journal de voyage. Le second, un certain John Wooster, laissa une trace de son passage, en 1850,  en gravant ses initiales sur le tronc d’un arbre baptisé « Hercules ». Seule la découverte du troisième, August T. Dowd, bénéficia d’une large publicité et eut des conséquences désastreuses pour l’avenir des forêts de Séquoias géants. Les botanistes ne furent en effet pas les seuls à s’intéresser à ce géant végétal. Dès 1852, les compagnies forestières se précipitèrent sur la manne que représentaient ces forêts et se lancèrent dans une campagne d’abattage effrénée. En quelques dizaines d’années, la population de Séquoias géants dans les forêts de Californie fut réduite de plus d’un tiers. La folie des hommes put s’exprimer sans limites : lorsque les arbres étaient trop gros, on les abattait à l’explosif, quitte à rendre inexploitable les deux-tiers du bois abattu.

Il fallait épater les foules à tout prix et, lors de l’exposition internationale de Chicago, en 1893, le gouvernement US alla jusqu’à exposer la base du tronc de l’un de ces géants, préalablement abattu et transformé en puzzle pour la circonstance (cf photo). Le tronçon mesurait 6,70 m de diamètre pour une hauteur de 10 m et avait été prélevé dans un arbre de 91,50 mètres de haut, de 8 mètres de diamètre et 33 mètres de circonférence à la base, baptisé « Général Noble ». Il s’agissait alors d’un spécimen de dimensions « raisonnables ». L’intention des exposants était tout aussi « noble » que le nom choisi pour l’arbre : conscients du massacre qui se produisait alors, les inspirateurs de ce projet espéraient ainsi préserver au moins un exemplaire de cette merveille de la nature. L’arbre présenté à Chicago était aménagé « à l’américaine » : intérieur creusé pour laisser la place à un escalier à vis illuminé par des ampoules électriques et conduisant à une plate forme sommitale présentant une exposition de photos sur l’abattage et le transport du géant. L’opération avait nécessité la découpe de 46 pièces pesant parfois plus de quatre tonnes et la mobilisation de 11 wagons de chemin de fer…

Pendant ce temps là, un autre défenseur de la nature, plus efficace celui-là, John Muir (***), réussit à attirer l’attention des autorités fédérales sur la question de la survie de cette espèce extraordinaire. Grâce à son action déterminée fut créé le parc national de Yosemite, suivi quelques temps plus tard par celui de Sequoia et celui de Kings Canyon. Un certain nombre de spécimens de premier ordre furent ainsi protégés de l’action dévastatrice des bûcherons. Dans le cadre des mesures de protection, une erreur fut commise, pendant un demi-siècle, avec la meilleure intention du monde. Pendant la première moitié du vingtième siècle l’on combattit avec la plus grande efficacité possible les incendies de forêts, croyant ainsi éviter la destruction des sequoiadendron giganteum. En réalité, on favorisait l’extinction de l’espèce en empêchant sa reproduction. Deux raisons à cela, découvertes bien tardivement : d’une part, l’écorce du séquoia résiste à la chaleur et protège le bois vivant ; d’autre part, la graine du Séquoia géant a besoin de la chaleur d’un incendie modéré pour éclater et pour pouvoir germer. Les conséquences dramatiques de cette politique vinrent aggraver les effets des abattages inconsidérés. Très peu de jeunes arbres poussaient sur les terrains dégagés par la disparition de leurs ancêtres et l’on voyait peu à peu apparaître de nombreuses espèces concurrentes, notamment le sapin du Colorado. Les incendies étant trop rares pour assurer un bon nettoyage du sol, le bois mort s’accumulait et, lorsque par hasard un feu de forêt échappait au contrôle, la chaleur était alors suffisamment intense pour endommager les géants et brûler leurs graines. La croissance rapide de la « concurrence » privait par ailleurs les jeunes plants de Sequoia de la lumière indispensable à leur bon développement.

Depuis un demi-siècle, la politique des forestiers a évolué en intégrant les nouvelles connaissances, mais le séquoia géant a échappé de peu à une disparition quasi-certaine, d’autant que les territoires sur lesquels il consent à pousser spontanément sont peu étendus. L’arbre est en effet quelque peu délicat : il lui faut un climat humide, chaud en été, froid en hiver et il apprécie les sols pauvres en humus, granitiques et riches en matière minérale. Il ne trouve ces conditions réunies de façon idéale que dans la Sierra Nevada, aux Etats-Unis, région dans laquelle il pousse à une altitude comprise entre 1200 et 1500 m, sur les versants Sud des montagnes du Nord, et Nord des montagnes du Sud : une vraie « chochotte » à comparer d’autres espèces forestières ! Si l’on ajoute le fait que Monsieur a un enracinement très superficiel et, par conséquent, horreur du piétinement des nombreux visiteurs venus se dévisser le cou pour apprécier sa hauteur, on comprend que les individus âgés de mille ou deux mille ans bénéficient du régime de faveur qui leur est octroyé dans les parcs nationaux de Californie ! Les tribus indiennes vivant dans la Sierra Nevada n’ont pas attendu la venue des premiers colons blancs pour attribuer à cet arbre magnifique une place de choix dans leur vision de la nature et dans leurs légendes. Pour les autochtones, le Sequoia était tout simplement le « pilier du monde », support de toute la création.

Les particularités du Séquoïa ne s’arrêtent pas à sa taille, même si le fait de réaliser que divers tunnels ont été créés à travers leur base pour permettre le passage des piétons, des cavaliers et des voitures, est déjà quelque chose de passablement impressionnant. La composition chimique de son bois, par exemple, est telle qu’une fois abattu, vautré de tout son long dans la forêt et abandonné aux vilaines petites bêtes xylophages, eh bien figurez-vous que le cadavre résiste pendant des dizaines, voire des centaines d’années au « plan recyclage » de dame Nature. Cette qualité est bien entendu appréciée par les bâtisseurs sur deux pieds et explique en partie le fait que le Séquoia ait été abattu massivement au profit des constructeurs d’ouvrages de plein air en tout genre. Les menuisiers l’apprécient également beaucoup : son bois se travaille facilement, a peu de défauts visibles et a une très belle apparence une fois poncé et huilé.  On peut l’utiliser pour réaliser du lambrissage, des plans de travail ou des plateaux de tables ; il bouge relativement peu au séchage. Fraichement scié le bois a un pouvoir colorant très fort : lorsque l’on manipule les planches à mains nues, celles-ci prennent très vite une magnifique coloration bleutée liée à l’oxydation de la résine.

Il n’est pas surprenant que l’on ait cherché à adapter un arbre doué de qualités aussi prodigieuses aux parcs et aux forêts européennes. Il serait d’ailleurs plus logique de parler de « retour » que d’importation. Le Séquoia a disparu d’Europe pendant les grandes glaciations du quaternaire. Les premières graines de « Giganteum » ont été rapportées après 1853 et les arbres plantés à cette période, âgés d’un siècle et demi à l’heure actuelle, atteignent des tailles considérables pour nos régions (50 m et plus de hauteur). L’arbre le plus spectaculaire que l’on peut voir en France est sans doute le séquoia géant de Chalus, dans la Vienne : il mesure plus de 4 mètres de diamètre. Il faudra attendre quand même encore un bon millénaire pour pouvoir faire une étude comparative de croissance, vraiment sérieuse, avec les spécimens de la Sierra Nevada ! L’exemple de l’exposition universelle de Chicago a dû impressionner les scientifiques français puisque l’on trouve une section de tronc de séquoia géant exposée au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Cet échantillon serait âgé de deux mille ans, mais, renseignements pris, il ne possède plus aucune de ces myriades d’aiguilles et de cônes qui font le charme de ses compatriotes d’outre-Atlantique !

Vous n’êtes pas encore impressionnés ? Je vous livre encore quelques nombres pour terminer cet article (en attendant qu’il ait une suite – j’aimerais en effet beaucoup que notre ambassadeur/explorateur canadien vous raconte ses promenades dans les différents parcs des Rocheuses mentionnés plus haut !). Un Séquoia géant adulte porte environ 11  000 cônes, ce qui lui permet de disperser, chaque année, environ 300 à 400 000 graines jusqu’à plus de 100 mètres de sa base. L’un des plus beaux arbres actuellement vivants, le Général Sherman, qui se dresse dans le parc national de Sequoia, a une hauteur de 83 m. Le poids de ce géant est estimé à 1200 tonnes et son volume à 1400 m3. Au risque de faire pousser les hauts cris à quelques écologistes de ma connaissance, je dirais que cela représente le volume dont j’ai besoin pour chauffer la maison pendant une bonne cinquantaine d’années. Je vous fais grâce du nombre de lits et d’armoires que l’on peut fabriquer avec… quoique, de toute façon c’est fichu, je viens de perdre une cinquantaine de lecteurs/trices d’un coup ! (mais non, c’est de l’humour, le guide de ma tronçonneuse ne mesure que 40 cm !).

Notes
(*)
Sequoyah, Indien Cherokee, est l’inventeur d’un alphabet qui a permis d’écrire la langue cherokee, au début du XIXème siècle.
(**) Je préviens tout de suite une éventuelle critique d’expert… Le « Redwood », annoncé sur le paquet de graines, n’est effectivement pas le Séquoia géant, mais le Séquoia gigantea (à feuilles d’if). C’est un Séquoia quand même ! Plus qu’à faire le semis !
(***) Sacré personnage que ce John Muir ! Il mérite bien une chronique à lui tout seul et je pense que cela sera fait dans un futur… proche ! La rédaction dégage toute sa responsabilité des promesses non tenues ! Hommage lui a été rendu aux Etats en donnant son nom à une forêt classée « Monument National » ainsi qu’à un sentier de Grande Randonnée qui traverse Yosemite.

Photos
Les clichés n°2, 5, 6 et 7 (dans l’ordre d’apparition sur scène) ont été pris en 2010 par notre reporter, sur place, dans les forêts de Sierra Nevada (Compte-tenu des frais de plus en plus élevés engagés pour réaliser les chroniques de la Feuille Charbinoise, vous comprendrez que, dès le premier janvier, nos tarifs d’accès augmentent de 300%). La photo n°2 vous donne une très légère idée des douleurs que l’on peut ressentir au niveau de la nuque, lorsque l’on se trouve au pied d’un séquoïa et qu’on essaie d’observer un oiseau posé à sa cime… La photo n°5 montre un splendide spécimen, double à la base, et permet d’avoir une bonne idée de la silhouette et du volume global de l’arbre. Les photos 6 et 7 représentent un arbre abattu depuis deux siècles environ et transformé en tunnel pour piétons. La Feuille Charbinoise remercie la charmante personne qui a bien voulu se prêter au jeu de « l’échelle humaine » indispensable pour prouver qu’il ne s’agit pas d’un simple platane déraciné par une tempête !
Les clichés n°3 et n°4 ont été scannés par l’auteur de ces quelques lignes dans une revue scientifique publiée à la fin du XIXème siècle, intitulée « La Nature »…

6 Comments so far...

Pourquoi Pas ? Says:

4 janvier 2011 at 18:16.

J’ajouterais que la deuxième photo en est une du Général Sherman, dont il est fait référence à la fin de la chronique. L’ambassadeur va voir ce qu’il est possible d’écrire pour compléter une chronique déjà bien complète !

Lavande Says:

8 janvier 2011 at 17:20.

Un bel hommage à l’arbre chez un grand écolo (avant que le terme n’existe): Jean de La Fontaine. Dans « l’homme et la couleuvre », l’arbre est pris pour témoin (après la vache et le boeuf) de l’ingratitude de l’homme:

 » L’arbre étant pris pour juge,

Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge

Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;

Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs ;

L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire :

Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire

Un rustre l’abattait : c’était là son loyer,

Quoique, pendant tout l’an libéral il nous donne,

Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,

L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.

Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?

De son tempérament, il eût encor vécu. »

Pierre Says:

8 novembre 2015 at 01:56.

Bonjour,

Très intéressant article sur les Séquoias géants et le traitement qu’ils ont subi lors de leur découverte. Une petite erreur, cependant : le séquoia à feuilles d’if, qui pousse en Californie, a pour nom botanique Sequoia sempervirens.

« Sequoia giganteum » est un des anciens noms de Sequoiadendron giganteum.

Paul Says:

8 novembre 2015 at 08:29.

@ Pierre – Merci pour la précision botanique ! J’avoue que mes compétences dans ce domaine sont parfois fort incertaines !

bernard Says:

20 février 2016 at 12:16.

Bonjour, lorsque je vois les photos d’abattage de séquoia dans les années 1800, lorsque les machines n’étaient pas inventées, je me demande : Combien de temps fallait-il pour scier un séquoia géant? impossible de trouver l’information!
merci!

Paul Says:

20 février 2016 at 13:02.

@ Bernard – Faute d’outils adaptés, certains bûcherons, dans leur rage de détruire, utilisaient des bâtons de dynamite. Le tronc était pulvérisé et seule la tête d’arbre était récupérable. Sinon côté outillage, seul la bonne vieille scie passe-partout était disponible. Je pense qu’il y avait de grands modèles requérant la présence de plusieurs personnes de chaque côté. Quant au temps passé, je pense que c’était une époque où l’on ne le comptait pas. Je pense aussi que les outils manuels anciens, seuls utilisés, étaient plus performants que ceux que l’on fabrique maintenant. Voir par exemple les collections impressionnantes de rabots dont disposaient les menuisiers. Désolé de ne pouvoir satisfaire plus complètement votre curiosité. Merci pour votre intérêt !

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