21 mars 2011

Le grenier de mes souvenirs n’est pas aussi poussiéreux que ça !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; philosophie à deux balles .

Chronique radioactive, musicale et passéiste mais plutôt revigorante pour son auteur

La conjoncture actuelle, à savoir l’accident nucléaire au Japon, mais aussi les hasards de la vie, m’ont entrainé à plonger le nez dans mes archives diverses et variées. Il faut dire que je suis plutôt conservateur – cela va faire sans doute sourire quelques uns/unes de mes lecteurs/trices, mais c’est comme ça – et que j’ai de la suite dans les idées… D’une, je conserve des traces matérielles de tous les centres d’intérêt (les lubies diraient certaines personnes de ma connaissance) qui ont été les miens, et de deux je suis assez constant dans mes opinions. Cela ne veut pas dire que mes positions sont figées depuis presque un demi-siècle, mais que, si j’ai évolué, je n’ai jamais changé vraiment d’orientations fondamentales. Bref je gueulais déjà à dix-huit ans, et même un peu avant, contre une société qui ne me plaisait guère et je gueule toujours, même si, l’âge aidant, je considère que le « lancer de pavé » n’est pas forcément la meilleure voie vers le « peace & love » universel… Le bulletin de vote, tel qu’il est employé, a le don aussi de provoquer  les mêmes éruptions cutanées. Je vais donc vous causer un peu de ces recherches archéologiques que je viens d’effectuer depuis quelques temps, dans mon patrimoine personnel, en vous expliquant, en partie, les raisons de ma démarche. Ne vous attendez pas à des révélations sensationnelles : je n’ai jamais milité avec Jospin chez les Trotskistes ni fait partie d’Action Directe. Cette chronique ne devrait pas d’ailleurs apporter beaucoup d’éléments nouveaux à la DCRI, c’est juste un petit rapprochement, plus ou moins sympa, entre passé et présent.

Au fil de cette chronique, je vais naviguer allègrement du plus sérieux au plus futile ! En 1971, j’ai « sombré » dans l’écologie, comme le disait si gentiment l’un des copains libertaires que je côtoyais alors. Je n’ai jamais eu vraiment l’âme militante,  chevillée au corps. Je ne possédais d’ailleurs, et ne possède toujours pas, les qualités requises pour être un bon militant : j’ai toujours un regard assez critique sur ce que je fais et sur ce que je raconte, du moins je le pense, et la « langue de bois » et « l’avant-gardisme » de certains des groupes que je fréquentais à l’époque m’agaçaient passablement. Je me rappelle de vaines tentatives de diffusion de journaux politiques. Comme j’expliquais à mes clients potentiels que l’article de la page 10 était sacrément intéressant mais que dans le restant des pages, il y avait pas mal de « bourrage de mou » et de « blablabla », les piles de journaux me restaient généralement sur les bras… J’avais, déjà à l’époque, une sympathie poussée pour « Mon oncle Benjamin » et je me souviens, avec un certain plaisir, avoir été exclu d’un groupe pour avoir « mangé des crêpes » plutôt qu’assisté à une réunion d’une importance fondamentale. Si ma mémoire ne déforme pas trop les faits, je pense que le motif était de cet acabit-là, et qu’il était, de plus, injustifié… Je pensais juste être « un peu » en retard… Après avoir donc « sombré » dans l’écologie (et dans la pédagogie Freinet sur le plan professionnel), je me suis jeté avec une passion dévorante sur la lecture d’une grande quantité de brochures et de livres concernant la question. A l’époque cela allait du « printemps silencieux » de Rachel Carson, aux brochures antinucléaires de l’A.P.R.I. de Jean Pignero, en passant, entre autres, par « C » la revue des communautés, ou « La Gueule Ouverte » de Pierre Fournier. Bien entendu, j’ai conservé toute cette littérature. Les événements récents au Japon m’ont amené à l’exhumer des cartons dans lesquels elle reposait et à me replonger un peu dedans. Là se situe l’aspect déprimant de la démarche, car bien des problèmes énoncés à l’époque, restent entièrement d’actualité. Je pensais que tous ces textes avaient un peu perdu de leur acuité militante ou de leur validité scientifique, mais cela n’est que peu le cas.

A l’époque de la contestation contre Bugey ou Malville (première crise pétrolière), les arguments des deux camps étaient d’ordre scientifique et les horions s’échangeaient dans les réunions publiques sous la forme de grandes envolées théoriques, de graphiques et de données statistiques. Je constate que, depuis, le niveau du débat a bien changé et que les armes utilisées ne sont plus les mêmes. Les experts scientifiques improvisés ou professionnels ont été remplacés par des spécialistes de la communication. Le débat n’est pratiquement plus technique et l’on ne se préoccupe plus guère des niveaux de radiation inquiétants pour les populations ou des épaisseurs de béton nécessaires pour confiner un réacteur en furie. Les apprentis sorciers du nucléaire ont fait appel à une multitude d’experts, non point en psychanalyse de l’atome, mais en manipulation de foule, et les arguments avancés ne le sont plus qu’après forces études des réactions probables de l’opinion publique. La problématique « progrès-obscurantisme », de première importance dans les années 70, même si elle reste présente, a été remplacée par des arguments beaucoup plus subtils : mal nécessaire mais contrôlé, choix inévitable… On ne discute plus du tout sécurité, mais confort. On ne propose plus forcément aux foules un océan de progrès et de bonheur à venir (le mythe de la ménagère libérée de son travail « en l’an 2000 » a vécu), on leur offre simplement un quotidien avec un minimum de galères… On peut rapprocher la valse-hésitation des citoyens par rapport au nucléaire, du comportement de l’opinion publique au moment des grèves de l’automne en opposition au sabordage des retraites… Tant que le carburant ne manquait pas dans les stations service, le soutien de la population aux mouvements de grève et aux manifestations semblait plutôt large… Du jour où le plein des réservoirs a commencé à poser problème, le présent a pris le pas sur l’avenir. Le futur – avoir à travailler jusqu’au moment où on met le pied dans le cercueil – a perdu une bonne part de son importance face à l’immédiat – ma vie quotidienne est déjà ingérable, il n’est pas question que ça empire. Les gouvernements savent très bien que, dans ce domaine-là, ils jouent sur du velours… Qu’importent les cancers (à venir) induits par les radiations qui se répandent partout sur la planète face au coût immédiatement exorbitant du chauffage et à l’attrait irrésistible des appareils électriques qui nous environnent (emprisonnent). Les experts du nucléaire ont fort bien compris que le débat n’avait plus besoin d’être technique : une fois le poisson pris dans la nasse, la seule chose qui l’intéresse ce n’est pas de connaître l’épaisseur des filins ou la façon de s’échapper, c’est de trouver un peu d’oxygène pour ne pas étouffer. Tant pis si cet oxygène est condamné à disparaître pourvu qu’il y en ait de suite et en quantité suffisante pour pouvoir frétiller abondamment des nageoires.

Quarante ans plus tard, il suffit de feuilleter les numéros de la « Gueule ouverte » pour se rendre compte de l’actualité des problèmes posés alors par Pierre Fournier et ses potes. La pollution par l’amiante, la crise pétrolière (qui n’était pas encore là), les problèmes liés au nucléaire en cours de développement, la malbouffe et les cocktails de pesticide,  toutes ces questions étaient déjà évoquées de façon super détaillée et critiquées avec des arguments tout à fait pertinents. Il a fallu 30 ans pour que nos chers décideurs adoptent les mêmes conclusions quant à l’emploi massif de l’amiante. Pour le nucléaire, on a foncé tête baissée dans cette voie sans issue, et l’on peut maintenant évoquer à l’aise, son inéluctabilité. Même les écologistes patentés se contentent de réclamer une sortie en 10, 20 ou 30 ans selon leur niveau de radicalité. Joli coup messieurs de l’Edéheffareva. Vous en avez rêvé, vous l’avez fait, vous voulez continuer mais on n’est toujours pas d’accord !
Journaux et brochures ne retourneront pas au grenier. La situation a évolué dans le mauvais sens : au lieu de se renverser elle a empiré. Examinons d’un œil lucide les conséquences sociétales des choix  qui ont été faits : les adversaires du nucléaire prévoyaient une évolution de plus en plus sécuritaire de la société et un rôle de plus en plus policier des états. C’est le cas. Les mêmes disaient que le risque zéro n’existait pas et que, erreur humaine ou catastrophe naturelle, on ne pouvait pas éviter les accidents. Ils avaient raison. On pensait en 1970 que la gestion des déchets nucléaires et le démantèlement des centrales en fin de course poseraient des problèmes insolubles. Les apprentis sorciers du CEA clamaient haut et fort que les déchets ce n’était qu’une question de temps pour trouver une solution… La réponse vraiment sérieuse à cette question, on l’attend toujours…  J’arrête là car j’aurai l’occasion d’y revenir. Je compte créer une rubrique « archives » sur ce blog. Plutôt que de paraphraser ou de réactualiser, je préfère vous livrer, de façon brute, certains écrits de l’époque dont la lucidité m’interpelle.

Mauvais militant j’étais donc, car je n’avais pas ma langue dans ma poche et que je peinais à retenir mes critiques même lorsqu’elles s’adressaient à des gens dont je partageais bon nombre d’idées… Je suis donc resté simple pioupiou, trainant mes grolles dans les manifs innombrables, et essayant, par mon travail pédagogique et dans la limite de mes maigres moyens, de fabriquer de futurs adultes un peu moins serviles que l’étaient ceux qui m’entouraient. Il faut dire qu’à l’époque (mais ça n’a guère changé) ma naïveté et ma foi dans les utopies étaient déjà bien grandes. L’une des raisons aussi pour lesquelles je n’étais que d’une efficacité douteuse c’est que – déjà – une multitude de centre d’intérêts grignotaient mes courtes journées par les deux bouts. Entre deux marches à pied dans les rues de Grenoble ou la campagne de Bugey, j’étais passionné par la renaissance de la musique traditionnelle en France (vous voyez que je suis conservateur !) et je fréquentais assidûment les concerts, festivals et autres rassemblements à caractères musicaux plus ou mois apparents. Je m’essayais, sans trop de succès d’ailleurs, à la flûte à bec, à la mandoline, au violon, à l’épinette des Vosges… Les musiciens m’attiraient tout autant que leur musique. Chaque occasion de rencontrer les uns ou les autres était bonne à prendre et, avec ma complice de toujours, on trainait les mêmes grolles dans les festivals de musique traditionnelle : Malataverne, Pons, St Germain de Calberte, autant de souvenirs émouvants et de contacts enrichissants. Cette fin de semaine, nous avons assisté, dans un village voisin, à une soirée musicale avec Catherine Perrier et John Wright, deux des pionniers de la naissance (ou plutôt de la résurrection) du folk français à cette époque. Grand moment de retrouvailles joyeuses et de papotage en fin de concert. Certes nos physiques ont changé – nous nous sommes un peu assagis et empâtés – mais le plaisir et la qualité musicale eux, étaient encore au rendez-vous ! Catherine chante toujours avec une aussi belle voix et les choix de mélodies traditionnelles qu’elle opère parmi son répertoire de « collecte » sont toujours aussi plaisants. Quant à John, il jongle de la guimbarde au violon en passant par les instruments à cordes les plus farfelus, avec un talent évident et une maîtrise de plus en plus confirmés… Du coup, cette fois, c’est ma collection de la revue « Gigue » (revue de folk paraissant dans les années 70/80) qui a changé de place dans les étagères.

Comme je vous l’ai dit plus haut, il semble que ma période « rétro » batte son plein. Il faudra que j’interroge la boule de cristal de ma voyante pour savoir si c’est l’une des graves séquelles de la crise existentielle de la cinquantaine (je ne suis moralement pas encore prêt à écrire « soixantaine » !) Je renoue aussi avec mon époque « jeuderôliste ». J’ai descendu du grenier quelques cartons de jeux que je ne veux plus conserver. La décision prise de les revendre à d’autres personnes, plus motivées pour les utiliser, me peine un peu, mais elle me permettra aussi de financer mon envie croissante de « vieux bouquins ». Certes je garde des traces de mon passé, mais il est des domaines où la conservation correcte de l’intégralité de mes collections génère des conflits dans l’espace. Les rayonnages ne sont pas extensibles à l’infini et, petit à petit, les livres grignotent de plus en plus de place. La dernière étape de la liquidation des stocks ne notre ancienne société d’édition (promis je vous en parlerai un jour) est, elle aussi, l’occasion de nouvelles rencontres ou retrouvailles. Ce que j’ai fait à l’époque, années 90, je ne le renie point et j’envisage même de me replonger un peu dedans, histoire de mettre de l’ordre dans mes souvenirs et de ne conserver que des réalisations abouties. Les retours que j’ai, ces derniers temps, du travail que nous avons effectué il y a une vingtaine d’années dans le domaine du jeu, sont particulièrement gratifiants. Ma carrière d’enseignant a été marqué par de nombreuses périodes de doute et d’inquiétude. Il faut dire que, dans ce métier là, les retours positifs sont peu nombreux, les critiques fréquentes et les problèmes multiples. On a un peu tendance à construire ses propres outils d’évaluation et ils sont souvent artificiels, basés principalement sur la méthode Coué. On ne peut pas tirer des conclusions aussi simples, quand on réfléchit sur un travail pédagogique, que lorsque l’on assemble deux morceaux de bois en menuiserie. Un tenon et une mortaise ça s’assemble, ou pas, ça tient, ou pas ; rien d’aussi catégorique dans le travail quotidien de l’enseignant. Du coup ça me fait plaisir d’entendre, de temps à autre, que ce que j’ai écrit autrefois n’est pas aussi futile que ce que je le pensais, et d’échanger avec des gens qui ont apprécié et qui reconnaissent une certaine valeur au moins à ce travail-là. Certes il y a de vils flatteurs mais heureusement, je suis plutôt crédule….

Je termine temporairement cette évocation rapide d’un passé fourmillant d’anecdotes. Je m’aperçois que j’ai un peu abusé question longueur… Le futur réclame sa part de mon temps quotidien. Faute de semis il n’y aura point de salades, et faute de nouveaux « coups de gueule » les apprentis sorciers qui nous gouvernent et nous exploitent auront un milliardième de chance en plus de réussir à atteindre l’objectif de leur croisade débile, à savoir rendre notre quotidien de plus en plus invivable et n’avoir, pour l’avenir, plus que le choix entre mourir d’une overdose de pesticides, de radiations ou d’ennui. Promis donc, je garde un œil sur l’actualité, entre deux coups de pioche et un interlude livresque ! Cela ne m’empêchera pas non plus d’entretenir le côté « almanach et veillée des chaumières » de « La Feuille », en vous contant quelques histoires gentillettes, quitte à décevoir la frange « radicale » de notre lectorat !

6 Comments so far...

JEA Says:

21 mars 2011 at 10:40.

Même la frange radicale ne risque pas de tirer pas la gu… quand lui sont offerts de rouges radis du jardin (avec un p’tit coup pour que ces radis ne calent pas…).

Paul Says:

21 mars 2011 at 10:47.

@ JEA – le problème c’est que pendant que certains se vautrent dans la radioactivité et moi dans la rétroactivité, ma « feuille » pour « Mo(t)saïques » n’avance guère. Certes, dans un grand élan d’enthousiasme j’en ai rédigé dix lignes, mais depuis mon esprit vagabonde des malles du grenier aux cerisiers (presque) en fleurs. Mais je ne désespère pas d’aboutir dans un délai raisonnable. De toutes manières, les colons libertaires d’Aiglemont ne remuent plus guère !
Pour les radis, il parait que les meilleurs sont ceux du pays de Caux, surtout quand ils sont libres ! Amitiés…

JEA Says:

21 mars 2011 at 21:31.

Les vrais délais ne tournent pas comme le vieux lait…
Le calendrier vous coinçant n’a pas encore été imprimé…

Lavande Says:

23 mars 2011 at 12:15.

Quand je pense que j’ai collaboré à la rédaction du flamboyant petit livre rouge de la dernière photo! Souvenirs, souvenirs!

baly claudine Says:

13 février 2018 at 21:23.

bonjour je tombe par hasard sur ce site et tant mieux;je cherche le n1 de la revue de folk Gigue; peut être vous saurez où je peux trouver ou si quelqu’un pourrait la copier; ma démarche ressemble beaucoup à une bouteille à la mer; merci c baly

Paul Says:

14 février 2018 at 08:27.

@ Claudine – Cette revue j’en possède une collection d’au moins une vingtaine de numéros. Selon l’endroit où vous habitez, on peut envisager un prêt pour copie, mais par contre, je ne fais pas d’envoi postal et je ne souhaite pas m’en séparer !

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