25 mai 2012

Maison ouverte ?

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie .

 Promenade dans les environs de notre ermitage, à brunante, juste avant la grande noirceur, comme l’expriment si bien les Québecois francophones. Nous sommes cinq, trois jeunes « helpeuses » en séjour à la maison pour une relativement longue durée, ma compagne et moi. Besoin de se dégourdir les jambes, après une journée pourtant bien remplie. Depuis une dizaine d’années environ, plus moyen de quitter le hameau et de faire un circuit sans traverser l’un de ces lotissements nouveaux que les urbanistes contemporains se sont ingénié à laisser se disperser autour des villages traditionnels. Plongée brève mais angoissante, dans l’un des aspects de cette société moderne qui me traumatise en profondeur. Je ne donnerai pas de détails permettant une localisation trop précise, histoire d’éviter les récriminations de voisins grincheux. Il faut se méfier ; Monsieur Toulemonde passe beaucoup de temps devant l’écran de son téléviseur mais ne dédaigne pas pour autant les excursions virtuelles avec Google ou Yahoo comme guides accompagnateurs. « C’est vous qui rédigez la Feuille Charbinoise ? » – Réponse à la Judas : « Non c’est quelqu’un qui a usurpé mon identité ; je vais lui intenter un procès ! Vous pensez, je ne me permettrai pas de telles insinuations ! »
Une grosse villa, un peu prétentieuse à mon goût… Elle est ceinturée par un mur en béton, très laid, surmonté d’une palissade en faux bois, genre vinyl ou autre matière plastique moulée. L’ensemble est clos par un portail… opaque. Deux piliers encadrent ce monument de laideur, ambiance Fleury Mérogis ; ils servent de support à un équipement électronique dernier cri : détecteur de présence, vidéo surveillance, récepteur de télécommande puisqu’ils sont électrifiés, éclairage aveuglant, interphone… Même la gendarmerie locale ne possède pas telle quincaillerie me semble-t-il. Il ne manque que le clebs de service, mais si ça se trouve il y est peut-être… Par les interstices de la barrière, on aperçoit quelques unes des baies vitrées de la façade. Deux sur trois, de ce côté-ci, sont closes par des volets roulants – électriques eux aussi. La maison est sans doute occupée puisque l’on aperçoit, par la troisième ouverture, l’angle d’un meuble et une lampe d’ambiance, nul doute très chaleureuse. Grâce aux doubles (triples) vitrages, nul bruit ne sourd de la forteresse. Nulle odeur non plus. On n’est plus à l’époque où l’on pouvait s’amuser à deviner les plats qui mitonnaient sur les cuisinières, dans ces rues méridionales aux huis entrouverts. Odeurs ? Y en a t-il seulement dans ces demeures « design » où la hotte aspire la moindre émanation épicée, où les barquettes décongèlent tranquillement dans un micro-onde inox, après quelques coups de fourchette destinés à éviter l’explosion fatale ?

 Un peu plus loin, la route longe une autre demeure, plus modeste d’apparence. Comme elle est construite sur une butte (j’allais dire sur une motte féodale…), la muraille d’enceinte ne permet pas d’empêcher les curieux de jeter un œil à l’intérieur. Encore faut-il que les volets, les rideaux, ou les stores ne soient point fermés. Le seul signe de vie apparent est fourni par l’écran géant d’un téléviseur extra-plat qui se montre à travers la porte vitrée du salon. Une ou plusieurs silhouettes s’agitent sur l’écran, puis on a droit à un gros plan sur une personne, une femme semble-t-il, élégamment vêtue, qui a l’air de donner un cours, et qui arbore un air tout aussi pédagogique que magistral. Double garage (il en faudra bientôt un triple ou un quadruple dans certains pavillons) mais l’une des voitures est restée à l’extérieur. Peut-être un travailleur matinal qui ne veut pas, en début de semaine, gérer l’ouverture et la fermeture de la porte de son garage, plus celle de son portail. Je ne pense pas qu’il y ait de sas de compression… Nous ne sommes pas sur Mars, et, même s’ils ont l’air de cosmonautes, nos voisins respirent sans doute le même air que nous… Tout cela m’interpelle… J’abandonne la promenade, je fais demi-tour et je m’assieds à mon tour devant un clavier et un écran. J’ai besoin de traduire par des mots cette impression pénible que j’ai ressentie en marchant. Mon cerveau cogite. Eux et nous… Ce soir, j’ai l’impression qu’un monde nous sépare… Dans quelques minutes, nos voyageuses de passage vont rentrer et nous pourrons discuter de leurs projets à venir autour d’un petit verre de liqueur ou de grappa. Pour l’heure, je suis seul et indécis.

Plusieurs jours ont passé et je reprends cette chronique, au point où je l’avais laissée, mais avec l’envie de partir dans une direction opposée, de positiver en quelque sorte…

 Inutile de dire que nos choix de vies sont bien différents. S’il y a un portail devant la maison, il est constamment ouvert et nous avons perdu la clé de bien des portes (toute ressemblance avec la maison bleue sur la colline à San Francisco n’est que purement culturelle). Il n’y a ni naïveté, ni angélisme dans cette décision. Ce n’est pas une décision d’ailleurs, au sens strict du mot ; plutôt un constat, un état des lieux ou simplement la volonté paresseuse de ne pas nous empoisonner la vie avec des codes, des motorisations électriques et des mots de passe à rallonge. Et puis nous préférons les chats, même cons (clin d’œil à Mère Castor) aux chiens aboyeurs. Certes, cette attitude nous a valu quelques déboires matériels par le passé, mais rien de bien marquant en regard des heures que nous avons économisées à ne pas nous compliquer la vie. Cet aspect matériel n’est pas essentiel ; on peut fermer ses portes (sans que cela tourne à l’obsession) sans pour autant fermer son cœur et son mental. Disons que chez nous l’état matériel des choses traduit un peu notre état d’âme. Mais chacun est maître de ses choix en fonction de la situation locale. Je comprends très bien que l’on n’apprécie guère, dans certains lieux, de voir ses affaires personnelles distribuées à des gens inconnus qui n’en ont généralement pas besoin. Je comprends moins que l’on agisse uniquement en fonction d’une angoisse souvent générée par les médias. Et puis sachez qu’un cadenas ne décourage pas longtemps un visiteur de la nuit et qu’à moins de recourir à un arsenal complexe alliant doberman, radar, alarme et serrure à dix points, vous ne gagnerez jamais cette guerre-là. Seuls votre assureur et votre marchand de sécurité seront vraiment ravis. Certaines fortifications, au Moyen-Âge, bien qu’ayant atteint un niveau de perfectionnement élevé, n’ont pas suffi à décourager des assaillants très motivés (cf le siège de Château-Gaillard par exemple).

Pause lecture : j’ai beaucoup aimé lire « les aventures extraordinaires de Laplume et Goudron, travailleurs de la nuit », un petit bouquin de Claire Auzias, aux Editions Libertaires. J’en ai conclu qu’il valait mieux avoir une vieille voiture et des bijoux en plastique plutôt qu’une Ferrari, des diamants et une alarme ! Au bon vieux temps d’Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur, les victimes étaient toujours ciblées. Les objets « empruntés » au domicile de Pierre Loti, lui furent restitués car « on » ne cambriolait pas les gens de lettre…

Revenons à nos moutons blancs et noirs… De tous temps, beaucoup de gens, au masculin comme au féminin, ont défilé à la maison : amis, militants, voyageurs, inconnus ou les quatre à la fois… Depuis que nous avons adhéré à des associations comme Couch’Surfing et Help’x, ce défilé ne va pas en diminuant… Les rencontres extrêmement riches que nous faisons à toutes ces occasions, ne font qu’ouvrir un peu plus notre esprit sur le monde, et nous permettent de faire des découvertes extraordinaires. Il s’agit là d’un remarquable antidote contre la morosité ambiante, et contre le « tous des cons » qui nous vient bien souvent à l’esprit en d’autres circonstances. Rares sont les rencontres qui nous ont laissés indifférents. Nous devons à notre fiston québecois-australien cette adhésion à l’association Help’x (comme celle à CS d’ailleurs) et nous ne le regrettons pas. Une anecdote ? Nous dialoguons, via Skype, avec notre voyageur qui s’occupe actuellement de kangourous orphelins, au beau milieu du désert australien. L’une des deux Canadiennes présente à la maison remercie le père nourricier d’avoir poussé ses vieux parents à recruter de courageuses stagiaires pour les aider dans leurs diverses farfeluteries. S’ensuit un concert à la guitare qui vogue sur les ondes, en l’honneur du bébé kangourou. Celui-ci, un peu ingrat, semble préférer les bras qui le dorlotent et surtout le biberon qui l’alimente. Tant qu’à faire, la berceuse chantée par notre artiste locale est un chant traditionnel en Swahili… Rose vient de séjourner pendant plus d’une année en Afrique du Sud, et rapporte de son séjour un bagage culturel conséquent qu’elle partage volontiers. Elle fait le tour du monde, mais prend le temps de faire des étapes qui lui permettent de mieux appréhender le milieu environnant. Anecdote, certes, parmi tant d’autres, mais condensé de l’une des soirées pittoresques que nous venons de vivre au mois de mai… Difficile de dénigrer Internet après ça – le réseau a grandement facilité toutes ces rencontres… La vraie mondialisation se situe probablement dans ce secteur là.

Plusieurs jours passent à nouveau avant que je reprenne ce texte ; la tête toujours bien pleine d’images nouvelles et de réflexions plus ou moins sérieuses…

 Quand j’évoque cette notion de « maison ouverte » c’est donc surtout en opposition avec ce phénomène de frilosité, de repli sur soi que nous observons de plus en plus autour de nous. Ce qui m’amuse c’est que, lorsque nous nous sommes installés dans le secteur, il y a maintenant une quarantaine d’années, nous avons été rapidement classés comme « marginaux ». Il faut dire que le fait de s’installer en communauté (même si celle-ci n’a eu qu’une brève durée d’existence) a largement contribué à établir notre réputation. Celle-ci a duré quelques longues années. Dans le village d’à côté, par exemple, lorsque l’on demandait notre adresse, une brave commerçante répondait : « vous voulez l’instituteur de l’école ou celui pour les tracts ? ». Nous nous sommes assagis un peu, avons été partiellement intégrés dans le paysage… Comme de surcroit je n’apprécie pas le fait d’afficher mes opinions politiques avant d’avoir soigneusement étudié le terrain, et que je ne m’approche pas des gens un drapeau à la main et une bible sous le bras… ça passe sans trop casser.
Avec le nouveau pas de côté, ce choix d’ouverture que nous faisons depuis quelques années, nous commençons sans doute à alimenter à nouveau les chroniques locales. Il faut dire que certain(e)s de nos visiteurs et de nos visiteuses ne manquent pas de pittoresque. On a beau habiter « le pays des couleurs »…
Disons que nous avons la chance de vivre dans un espace relativement privilégié et que cet espace, plutôt que de le confisquer, nous préférons le partager. Comme on n’est plus au top de la forme physique non plus (au Moyen-Âge on aurait été qualifiés de « vieillards ») on trouve logique d’inclure dans ce partage un petit coup de main de temps en temps. C’est l’une des dimensions de notre projet politique, son côté « terre à terre », en attendant que le petit « réseau » que nous construisons soit en mesure de donner la main à d’autres réseaux, comme c’est déjà un peu le cas, pour en constituer un ou des plus vastes. Il n’est question ni de communauté, ni d’autogestion, simplement de brins d’herbe et d’instants partagés : une convivialité fuyante à restaurer pas à pas. L’expérience m’a montré que les projets peu ambitieux ont quelques chances de réussite, et peuvent parfois ouvrir de plus vastes perspectives.

 Si vous aimez lire, piocher, boire, discuter, récolter, manger, partager, rêver, venez naviguer dans notre arche pendant quelques jours. La seule chose que nous vous demandons c’est au minimum de partager quelques unes de nos valeurs : respect d’autrui, amour de la vie… que sais-je encore. Les idées racistes, impérialistes, militaristes… restent au vestiaire. Ce n’est pas rien déjà. Les convictions religieuses ne nous dérangent pas, mais le prosélitisme n’est guère apprécié… Si un jour nous trouvons un marinier prêt à souquer ferme pendant une durée prolongée, peut-être embarquerons nous alors des animaux de compagnie autres que mésanges, couleuvres et chats ! Avoir des racines ce n’est pas forcément être enchainé et l’on peut apprécier, à la fois, d’être de quelque part et d’être de nulle part (allusion à une très belle chanson de Béranger).

 

 

5 Comments so far...

Lavande Says:

25 mai 2012 at 15:22.

Vu chez des amis américains, la pancarte suivante:
 » Le chien est sympa mais méfiez vous du chat! »
(…et c’était diablement vrai!)

Pourquoi Pas ? Says:

25 mai 2012 at 17:34.

Il faudra que je prenne le temps de relire, un peu plus réveillé, pour réagir un peu plus. Comme à chaque fois que ça parle de racine,de voyages et de portes ouvertes, je me sens étrangement concerné 🙂

Une canadienne, en France, qui joue une chanson Africaine pour un kangourou, ça fait du quatre continent pour le prix d’un !

Et puis petit correctif en passant aussi :
« la grande noirceur », c’est la période post seconde guerre mondiale au Québec. Une période que beaucoup préfère oublier. Quand il s’agit de la nuit, c’est d’une noirceur toute simple et sans qualificatif dont il est question.

François Says:

25 mai 2012 at 22:35.

Rien à redire sur une aussi belle philosophie!

A demain 😉

lamerecastor Says:

26 mai 2012 at 11:43.

Je réalise que dans mon village, on sait ce que mange le voisin ou la voisine, les odeurs circulent, les bruits aussi, la vie est encore partagée. A propos de chat, il est bon de se méfier du mien (pas le con qui est bon comme la romaine, mais celui de la maison)
A propos de Béranger, il a fini sa vie ici, au village, où il avait ouvert un petit restaurant appelé « La villa Eugénie ».
Merci enfin pour le clin d’oeil et ce beau billet avec des kangourous, ce n’est pas si souvent qu’on parle des kangourous, quand on y réfléchit.

Zoë Lucider Says:

27 mai 2012 at 23:44.

Nous vivons sans volets et oublions souvent de fermer une porte (il y en a cinq qui donnent sur l’extérieur). mais il n’y a rien qui vaille la peine d’être volé. A part des choses qui n’ont pas de prix : livres, photos, objets souvenirs. C’est bien ce Help’x.

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