14 janvier 2013

Histoire d’un journal anarchiste : « le Révolté » (1)

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps .

Première époque : de 1879 à 1894

 Des journaux anarchistes, il y en a eu des milliers de par le globe et à travers les époques. On associe souvent les anarchistes et les bombes. Il serait plus judicieux de les associer à la plume et au caractère d’imprimerie, car la volonté de diffuser leurs idées par l’écrit a toujours été bien présente. Recenser la totalité des écrits issus de la mouvance libertaire, chansons, pamphlets, brochures, livres et journaux n’est pas une sinécure. Ceux qui s’y sont attaqués – je pense entre autres à René Bianco ou à Thierry Maricourt – se sont raisonnablement limités à un seul type de publication. Je pense que, dans le futur, les historiens qui analyseront les blogs de la mouvance libertaire auront aussi pas mal de grain à moudre !

Si je m’intéresse au Révolté, c’est parce qu’il cumule un certain nombre de facteurs originaux. Il y a tout d’abord sa longévité, impressionnante et plutôt rare pour les « brûlots révolutionnaires » à la Belle Epoque. On va en parler plus en détails. Il y a aussi le fait que, publiant dans ses colonnes de nombreux compte-rendus de réunions, de publications, de grèves et de manifestations, « le Révolté » permet de se faire une bonne idée de l’activité des anarchistes, non seulement en France et dans les pays francophones mais aussi dans les contrées plus éloignées. Il y a enfin la personnalité peu commune du militant qui a été l’âme de cette revue, Jean Grave, dont le sérieux et la ténacité ont permis, à travers vents et marées, la durée de la publication. D’autres journaux anarchistes ont également une notoriété importante à la même époque : l’En-Dehors, La Feuille, le Père Peinard… J’aurai sans doute l’occasion d’en reparler… plus tard ! En tout cas, aucun n’a connu une telle longévité.

 Parler simplement du « Révolté » est un peu une erreur car, dans la réalité, ce journal a porté trois noms différents, en grande partie à cause des persécutions dont sa publication a été l’objet. Dans un premier temps, à sa fondation en Suisse, il s’est appelé « Le Révolté » ; pour éviter des poursuites, une fois la rédaction bien installée en France, Jean Grave l’a rebaptisé « La Révolte » ; le changement de patronyme est devenu plus radical lorsque de « La Révolte », il est devenu « Les Temps Nouveaux », en 1895. La filiation entre les trois titres est indubitable. Le responsable de la rédaction reste le même ; le contenu n’évolue guère, quant à la présentation, elle est identique.

Avec trois titres différents donc, quelques interruptions et divers changements de périodicité, « Le Révolté » va paraître de février 1879 jusqu’en août 1914, soit trente-cinq années. Essayons de dresser un bref historique de cette publication. Cette période présente l’intérêt de voir mises en œuvre, au sein du mouvement anarchiste, diverses stratégies plus ou moins heureuses, de l’insurrectionisme à l’entrisme dans les syndicats en passant par « la propagande par le fait ». Le mouvement va connaître des hauts et des bas et subir, de plein fouet, une répression féroce après la publication des « lois scélérates » en 1893-1894.
Le numéro 1 du « Révolté » paraît le 22 février 1879 à Genève… Ses fondateurs sont Pierre Kropotkine, François Dumartheray, Georges Herzig, ainsi qu’Elisée Reclus. Jean Grave rejoint l’équipe de rédaction en 1883 à la demande de Reclus. Que du beau monde ! Socialiste révolutionnaire à l’origine, le journal devient très vite un organe anarchiste. Le numéro 1 comporte un éditorial prometteur :

«Nous sommes des révoltés.
Oui, nous le déclarons carrément : le spectacle que donne la société actuelle, nous révolte, nul travailleur n’y jouissant du produit intégral de son travail. Elle signifie l’extrême misère des uns, avec cette aggravation : l’insolente opulence des autres.— D’où cela ? De l’accaparement progressif de tous les instruments de travail.»

 Pas si décalé finalement cet éditorial avec la situation sociale que l’on connait 134 années plus tard. Il y a de quoi réfléchir ! Dans ce premier numéro, comme ce sera l’habitude par la suite, des « correspondants » envoient des infos sur la situation sociale et politique dans divers pays : Espagne, Italie, Russie, Etats-Unis… Pour l’Angleterre, c’est un compte-rendu de la grève des dockers et des matelots à Liverpool qui est publié. Le rédacteur conclut son texte par ces mots : «Le mécontentement est si général dans la classe ouvrière, que l’agitation socialiste, qui autrefois ne trouvait aucun écho en Angleterre, gagne aujourd’hui du terrain à vue d’œil.» Dans la rubrique « faits-divers » on trouve un bref article intitulé « des municipalités à imiter ». Je trouve amusant de le reproduire ci-dessous :

«Une petite municipalité du Gard a voté, à l’unanimité, 50 fr. pour les amnistiés de la Commune. Très bien !
En Italie, à San Giovanni Rotonde, (Pouille), un maire donne des conférences socialistes ; les conférences sont goûtées par le village, et la municipalité les fait imprimer aux frais de la commune, pour faire la propagande. Très bien aussi. Mais voila encore mieux.
À San Nicandro et à Lesina, dans la même province, les maires poussent les paysans à s’emparer de vive force de toutes les terres qui jadis ont appartenu aux communes et qui, depuis, ont été (comme partout) volées aux communes par des particuliers.
Si ça marche de ce train, ça promet !»

On pourrait publier un tel faits-divers en 2013, en s’amusant à lister des communes comme Marinaleda en Espagne avec sa gestion coopérative des terres agricoles, Barjac en Ardèche, avec sa politique d’encouragement à la conversion en agriculture biologique, ou Tordères dans les Pyrénées Orientales qui tente l’autogestion au niveau de l’administration communale. Il serait souhaitable, bien entendu, que ce mouvement « communal » prenne une ampleur suffisante pour être mentionné autrement que dans les « faits-divers » de la presse bourgeoise. Cela n’a pas été le cas au temps du « Révolté ».

 La rédaction du journal déménage à Paris le 12 avril 1885. Les tracasseries administratives se font trop nombreuses : surveillance de la correspondance, saisie des exemplaires envoyés en France à la frontière, arrestations, perquisitions, interrogatoires. Le gouvernement et la police ont engagé une vaste campagne de répression contre les révolutionnaires allemands réfugiés dans les grandes villes en Suisse. Au passage, les anarchistes font les frais de cette politique. Le siège du journal est perquisitionné à Genève. Mieux vaut plier bagage. Après le transfert de la rédaction en France, Jean Grave prend la gestion du journal en mains. Il commence par chercher un local et des contacts fiables. Il s’agit là d’une mission difficile car la Préfecture de Police de Paris est active et les mouchards et les provocateurs pullulent dans les milieux révolutionnaires de la capitale. Les problèmes les plus urgents se résolvent peu à peu. Le 15 mai 1886, le journal devient hebdomadaire. Son prix est de 5 centimes et le tirage varie selon les numéros. Il atteint 8000 exemplaires en février 1887. La situation financière est précaire, malgré le soutien de quelques généreux donateurs (parmi lesquels Elisée Reclus qui engloutira pratiquement tous les bénéfices qu’il tire de la publication de ses œuvres de géographe dans le soutien aux publications libertaires). Il est difficile de tenir un budget et de payer régulièrement l’imprimeur malgré le mal que se donne son animateur, Jean Grave.

Sans qu’il y ait véritablement de censure, ce militant honnête et scrupuleux va contribuer à donner au Révolté, puis à La Révolte, une ligne éditoriale assez claire. Les textes publiés sont très critiques à l’égard de la société mais plutôt « posés » au niveau du ton. Jean Grave rejette rapidement ce que certains camarades appellent « la reprise individuelle » (voler pour survivre et/ou pour financer certaines actions) ainsi que la « surenchère révolutionnaire ». A quoi bon user d’un vocabulaire outrancier et faire peur à une partie du lectorat potentiel, alors que la volonté de ceux qui écrivent dans cette revue est de diffuser largement les idées anarchistes et d’ouvrir le débat sur les questions qui divisent le mouvement. Cette attitude quelque peu rigoriste amènera bien entendu certains militants à désavouer l’attitude de Jean Grave et à le traiter de « père La Morale ». Comme le dit lui-même Jean Grave : «A force de tenir tête aux braillards, nous finîmes par nous imposer». Il faut reconnaître aussi que certains des jugements qu’il a prononcés étaient parfois un peu trop rapides, comme cela a été le cas dans l’affaire de « l’assommoir » à Lyon. Un attentat dans un café a entrainé l’arrestation  d’un militant anarchiste, nommé Cyvoct, et à sa condamnation à la déportation au bagne, alors que les juges ne disposaient d’aucune preuve solide pour le condamner. Jean Grave lui-même, selon les propos qu’il a tenus, était convaincu de sa culpabilité et ses écrits au sujet de Cyvoct manquent quelque peu de lucidité !

Point de financement occulte en tout cas pour le Révolté, contrairement à d’autres journaux, mais des moyens conformes à l’éthique de son éditeur : vente au numéro, abonnements, édition de brochures révolutionnaires, collectes et tombolas. C’est l’une de ces tombolas, source de revenus estimée « illégale » par une administration des finances plutôt procédurière (surtout lorsque la procédure permet de créer des difficultés aux journaux révolutionnaires), qui va motiver le changement de titre du journal. Pensant éviter des poursuites néfastes à la trésorerie de la publication, Grave préfère organiser sa disparition, puis le faire reparaître presque à l’identique, grâce à un tour de passe-passe typographique : « Le » devient « La » et le « é » final du « Révolté » devient un « e ». Le journal « La Révolte » nait des cendres du « Révolté » le 17 septembre 1887. Les collaborateurs restent peu ou prou les mêmes et la structure éditoriale ne change pratiquement pas. Dès novembre 1887, un « supplément littéraire » est ajouté à la revue. Il comporte des textes inédits ou non de grands noms de la littérature, pas forcément anarchistes. Jean Grave estime qu’il est important d’acquérir une certaine culture et que la publication de textes bien rédigés ne peut qu’éveiller le goût à la lecture. Le premier supplément propose entre autres des textes d’Alexandre Dumas, de Camille Desmoulins ou du poète Schiller. L’autorisation de publier est toujours demandée au préalable aux écrivains. Cependant, les collaborateurs du journal ne sont pas rémunérés. Cela ne pose pas de problèmes avec certains auteurs, comme Jean Richepin, qui accorde à Jean Grave le droit de publier ses œuvres sans restriction. La lettre fort courtoise que le poète adresse au directeur de La Révolte mérite d’être reproduite :

«Monsieur, Je vous autorise, pour ma part, à reproduire, sans payer aucuns droits, tout ce que vous voudrez de mes œuvres, absolument. Je me trouverai assez rétribué par la joie d’avoir pu faire plaisir à des amis inconnus. Si toutefois il vous est désagréable de recevoir sans rien donner en échange, considérez que vous me servez gratuitement le journal, ajoutez à ce service l’envoi d’une collection complète de La Révolte, et nous voilà quittes ! Pour la forme, du moins ; car je resterai toujours, et de beaucoup, votre débiteur, à vous qui me répandez dans le public le plus vivant, le seul où les idées semées fleurissent en actes.»  (Jean Richepin)

 Darien, Descaves, Mirbeau, et quantité d’autres auteurs… acceptent volontiers la reproduction de leurs écrits. D’autres publications sont plus problématiques et Jean Grave doit affronter l’ire d’une « Société des Gens de Lettres » particulièrement agressive. Pendant quatre années, de 1890 à 1894, les lettres de menace se succèdent. La société réclame des sommes exorbitantes pour la publication de certains auteurs – droits qui paraissent parfois surréalistes au vu du budget du journal. Il y a parfois même conflit avec le groupement alors que les auteurs ont donné leur accord pour une publication gratuite. La position d’Emile Zola est loin d’être aussi tolérante que celle de Richepin. Je dirais même qu’elle est plutôt équivoque et provoque la colère parmi les anarchistes (sauf au moment de l’affaire Dreyfus, les rapports entre Zola et les libertaires seront souvent conflictuels). Dans un premier temps, il accepte la reproduction libre de ses écrits. La situation change lorsqu’il adhère à la Société des Gens de Lettres puis en devient responsable. A partir de ce moment, il veut que la « loi commune » soit appliquée à La Révolte et trouve parfaitement normal que la SGL s’attaque au journal… L’affaire se termine par un commandement d’huissier signé entre autres par Courteline, Maupassant… et Zola. Voici un autre thème que l’on peut considérer comme d’actualité, si l’on en juge par les nombreux débats et procès qui entourent la question des droits d’auteur. Nul doute qu’en 2013, Jean Grave aurait eu quelques démêlés avec Hadopi ! Ce qui est malheureusement certain, c’est que la publication de « La Révolte » est un combat incessant contre les difficultés de toutes sortes, parmi lesquels les problèmes de trésorerie ne sont pas les moindres.

De 1892 à 1894, nous sommes en pleine période de « propagande par le fait » ; pendant deux bonnes années, les attentats anarchistes se multiplient et les bombes explosent un peu partout. Certaines actions sont d’ailleurs directement téléguidées par les services de police. L’attentat de Caserio est la dernière action importante. La presse anarchiste prend ses distances avec ce mode d’action jugé peu profitable et surtout trop risqué. « La Révolte » a anticipé et ce n’est pas étonnant quand on connait la personnalité de Grave : à la fin de l’année 1886, on peut lire cette mise en garde dans les colonnes du journal :

«Par ce mot de « propagande par le fait » les trois-quarts des camarades n’envisagent que les manifestations à main armée, les exécutions d’exploiteurs, les incendies de bagnes industriels… etc… Le mouvement anarchiste s’étant développé au moment où les terroristes russes livraient leur admirable guerre de représailles contre leurs autocrates, il s’est un peu imprégné de cette manière de faire. Certes, si le mouvement pouvait s’établir et avoir une action continue, cela serait admirable […] Mais cela serait se perdre, croyons-nous, dans l’illusion et l’utopie, que de croire que des actes semblables peuvent devenir l’objet d’une propagande raisonnée active et continue. […] Combien d’occasions se présentent tous les jours où il y aurait à agir d’une manière moins brillante qu’on ne le rêve peut-être mais tout aussi efficacement.»

 En 1891, Kropotkine, à son tour, prend clairement ses distances avec cette stratégie. Il dénonce la « propagande par le fait », conçue uniquement sous l’angle du terrorisme, comme une erreur. Quant à Elisée Reclus, il comprend cette politique, refuse de la condamner (tant il estime légitime la colère de ceux qui posent les bombes), mais ne l’approuve pas. Il devient difficile d’estimer que le journal « La Révolte » et ses rédacteurs soient directement impliqués dans la série d’attentats des années 92 à 94. La politique de l’amalgame va cependant bon train du côté gouvernemental et la publication des « lois scélérates », en 1894, permet d’inculper quiconque touche de près ou de loin à « l’idée anarchiste ». Nul besoin d’être pris avec des explosifs à la main : l’idée d’anarchie elle-même devient un crime et ceux qui la défendent sont passibles de lourdes peines d’emprisonnement.  « La Révolte », tout comme « le Père Peinard », doit interrompre sa publication, le 10 mars 1894. Jean Grave est arrêté. La seule chose dont on l’accuse c’est de défendre ses idées puisque c’est la publication de son livre « La société mourante et l’anarchie », deux ans auparavant, qui est retenue comme premier motif de poursuite. Suite à son procès, il est condamné à deux années de prison. Lorsqu’il passe à nouveau devant la justice, quelques mois plus tard, l’accusation de participation à une association de malfaiteurs n’est cependant pas retenue. Il purge sa peine à Clairvaux et bénéficie d’une libération anticipée. Son premier souci est de relancer « La Révolte » et donc de trouver les fonds nécessaires. Le journal va devoir changer de titre une nouvelle fois, pour contourner l’interdiction dont sa publication fait l’objet.

L’aventure continue donc ! (à suivre)

NDLR : ce texte est une version très abrégée d’un travail plus long que j’ai entrepris sur le mouvement anarchiste francophone à l’époque du « Révolté » et de « La Révolte », de 1879 à 1895. Cette période de l’histoire du mouvement anarchiste et de ses rapport avec le monde ouvrier, est passionnante, tant elle est riche en idées et en faits qui vont influencer la suite des événements. Les sources documentaires utilisées pour cet article sont nombreuses ; je me dois de citer au moins deux d’entre-elles : « Le mouvement anarchiste en France » de Jean Maitron et « Quarante années de propagande anarchiste » de Jean Grave. Je complèterai ces indications biographiques à la fin de la seconde partie.

 

4 Comments so far...

JEA Says:

15 janvier 2013 at 11:57.

Les années commencent par tant de voeux creux. Mais pas quand la traditionnelle carte un peu tarte est remplacée par la collection du Révolté et de ses jumeaux…

Paul Says:

15 janvier 2013 at 15:10.

@ JEA – Merci ! S’il y a bien un personnage qui correspond bien au dicton « cent fois sur le métier tu remettras ton ouvrage… » c’est bien Jean Grave ! Tant d’obstination à faire paraître un journal contre vents et marées ne peut que rendre – au minimum – admiratif. J’ai vu avec plaisir aussi que du côté de Mo(t)saïques 2 on ne chôme pas en ce début d’année. Bon vent !

Erwan Says:

19 janvier 2013 at 15:49.

J’attends avec impatience la deuxième partie.

Paul Says:

19 janvier 2013 at 16:03.

@ Erwan – chose faite ! Je voulais d’abord laisser le temps de digérer l’indigeste volume 1…

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