14 février 2013

Bourrage de crâne : la méthode fonctionne toujours très bien

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique .

La preuve (une parmi d’autres) ? «Selon un sondage CSA, 60% des Français considèrent que le report à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite, contre 62 ans prévu par la réforme de 2010, sera à terme nécessaire.» A force d’entendre marteler toujours le même discours monolithique par les économistes agréés qui sévissent à longueur d’émissions dans les médias dominants, l’idée s’installe peu à peu qu’il n’y a pas d’autres solutions que de travailler jusqu’à l’épuisement ou, ce qui est plus probable, de se contenter d’une pension de survie. De même qu’il n’y a pas d’autres solutions que l’intervention française au Mali, la baisse des salaires, la mort des CDI, la fermeture des usines… «Il va falloir se serrer la ceinture !» nous annoncent posément ceux qui ont suffisamment de crans de réserve pour n’avoir que peu d’inquiétude pour les lendemains qui déchantent. On peut certes discuter de la validité des sondages, et du sens que l’on peut mettre derrière les réponses (« nécessaire » ne signifiant pas « accepté » mais seulement qu’on n’a pas le choix parce qu’on ne peut pas lutter contre la fatalité…), mais l’instantané correspond quand même assez bien à une opinion qui s’exprime de façon courante. Beau travail messieurs les experts… Certes ce n’est pas nouveau, mais quand même ! En anticipant de plus d’un siècle, l’écrivain Bernard Lazare donnait une assez belle définition de ce prestidigitateur de la statistique qu’est l’expert en économie : «un citoyen patenté qui a la charge pénible, mais fructueuse, de prouver aux pauvres la légitimité et la douceur de leur état.» (citation extraite du roman « Porteurs de torches », écrit en 1897).

Le seul exemple relativement récent que je connaisse d’un bourrage de crâne qui ait dysfonctionné, c’est dans le cas du dernier référendum européen auquel la population française ait été conviée à participer. Pendant des mois, le chœur des journalistes a entonné dans les médias la chanson du « oui, c’est la seule solution ; les électeurs sont des gens sérieux ; le oui va l’emporter ; l’Europe du Capital c’est l’avenir ». Les citoyens ont désobéi ; ce n’est pas grave ; on a décidé à leur place. Cette expérience a été grandement intéressante. Elle a démontré la valeur de l’adage selon lequel « si les élections changeaient quelque chose, il y a longtemps qu’elles seraient interdites ».

 A travers les résultats des élections, des sondages, des micros trottoir, des tables rondes, des interviews, nous montrons à longueur de journée, nous autres citoyens « de base » à quel point nous sommes raisonnables, à quel point nous faisons la sourde oreille aux discours catastrophistes des extrêmes, à quel point, en fait, nous sommes passifs, soumis, et enchaînés au banc de nage sur lequel nous sommes assis pour ramer. Non seulement le bourrage de crâne, le formatage qui se fait de nos cerveaux depuis l’école jusqu’à la file d’attente des caisses des hypermarchés en passant par les heures passées devant le spectacle abrutissant du « petit écran », nous ont convaincus que seuls nos bons maîtres connaissaient la solution ; mais en plus, ils ont réussi à nous enfoncer dans un marécage de passivité dont la consistance évoque celle de la glu arboricole… A quelques soubresauts près, on croirait observer la file des moutons attendant patiemment leur tour devant l’entrée de l’abattoir. J’ai assisté à l’abattage de différents animaux de ferme : la soumission des agneaux à leur futur bourreau m’a toujours impressionné.

Contrairement à ce que le paragraphe précédent laisse supposer, je ne suis pas fondamentalement pessimiste, car les « quelques soubresauts » qui se produisent dans la file d’attente m’intéressent grandement. J’ai suffisamment étudié l’histoire pour me rendre compte que ce sont les responsables de ces mouvements à contre-courant dominant, ces opposants de toujours aux lendemains inéluctables, qui ont influé le cours des événements. Il en sera de même pour les temps présents ; du moins espérons le. N’en déplaise à Monsieur Manuel Valls, la mémoire populaire se souviendra de ceux qui luttent contre les licenciements spéculatifs, que ce soit avec leurs mots ou avec leurs poings, et non de ceux qui les entérinent et ne veillent qu’au maintien de l’ordre en place. Mais il faut reconnaître que le discours ressassé sur l’absence d’alternative, le seul choix raisonnable et autres fadaises, fait quand même des ravages certains jours même dans les esprits les plus combattifs ! On se convainc peu à peu du fait que les choses vont mal tourner, et l’on cherche désespérément des bouts de ficelle, des combines, pour trouver une issue individuelle qui permette de s’en tirer malgré tout.

  Si je m’intéresse au dossier des retraites dans ce billet d’humeur sur le « bourrage de crâne », c’est parce qu’il est très significatif. Le résultat sur la fraction la plus jeune de la population active est particulièrement parlant. Le système de retraite par répartition a été subtilement dénigré pendant ces dix dernières années. Tout en parlant de prendre des mesures pour le sauver, on l’a subtilement torpillé dans l’esprit de ceux qui ne sont concernés qu’à une lointaine échéance. Le discours est habile et jamais global. On ne montre qu’un aspect du problème à la fois dans le trou de la lorgnette. Dans un premier temps, on laisse entendre aux jeunes cotisants ou non cotisants, que de toute façon « ils n’auront pas de retraite » ou que « leur retraite sera d’un montant ridicule ». On leur explique, à grands renforts de schémas, de graphiques et de statistiques, qu’il leur faut épargner dans le privé, construire leur propre réserve (au moins pour assurer une complémentaire substantielle). En parallèle on leur explique que pour « payer la retraite de leurs ainés », il n’y a pas d’autres solutions que d’augmenter les cotisations obligatoires qu’ils paient déjà… ce qui ne leur laisse guère d’opportunité pour une épargne privée… N’importe quel esprit un tant soit peu rationnel, se rend bien compte que les charges qu’on lui prélève chaque mois, sont entreposées dans un panier percé et que l’on ne peut pas cotiser dans deux corbeilles à la fois. Il ne reste plus, dans un troisième temps, qu’à susurrer que les aînés sont des privilégiés, que les pensions sont confortables, que « eux au moins ils en profitent », pour créer dans la population une différenciation malsaine entre les actifs surexploités et les retraités, véritables parasites vivant aux crochets de la société. Certes, comme je l’ai dit plus haut, les idées ne sont pas assénées de façon aussi triviales – nos experts sont trop malins pour cela – mais le résultat est peu ou prou le même. En 2003, l’escroc qui a mis en place le nouveau système de calcul des pensions dans la fonction publique garantissait qu’elles ne seraient plus indexées sur les salaires mais sur l’indice INSEE bidon de l’augmentation du coût de la vie. En janvier 2013, l’un de nos braves ministres « de gauche », laissait entendre que cette indexation coûtait trop cher aux finances publiques. D’ici un an, cette mesure de protection toute relative du montant des pensions aura disparu dans les limbes de l’austérité.
Résultat des courses : les jeunes générations qui réussissent péniblement à trouver une porte d’entrée dans le monde du travail sont convaincues que cette histoire de pensions ne les concerne pas. Il suffit d’ailleurs de voir le public mobilisé lors des manifestations organisées par les syndicats sur la défense des retraites : la moyenne d’âge est plus proche de la cinquantaine que de la trentaine !

 Pas d’autre solution que la hausse des prélèvements, l’allongement de la durée de cotisation et la baisse des pensions versées actuellement ? Mon œil ! Je ne reprendrai pas ici l’argumentaire qui a déjà été exposé à de multiples reprises, ici comme ailleurs… Comment se fait-il que des pays comme ceux de l’Europe de l’Ouest, qui n’ont jamais été aussi riches, ne puissent plus reverser à leurs aînés, de l’argent qui de toute façon leur est dû ? Comment se fait-il qu’on ait pu le faire lorsque ces pays avaient un PIB par habitant beaucoup plus faible et qu’on ne puisse plus le faire maintenant ? La première fois que l’on a parlé de revoir l’âge du départ en retraite c’était en 1983. Depuis, le PIB a progressé de 45 % ! Trop de pensionnés, va-t-on me répondre, et pas assez de cotisants. Certes le pourcentage d’actifs chez les jeunes va en baissant… En Espagne, cinquante pour cent des moins de trente ans sont au chômage… Qui peut considérer comme un argument sérieux le fait que maintenir en activité les travailleurs les plus âgés va résoudre le problème ? Je crois au contraire que les épiciers qui gèrent la boutique sont sacrément incompétents… à moins qu’ils ne veillent qu’à une chose c’est au remplissage de leur propre tiroir caisse plutôt qu’à celui des rayonnages. Ces « costumes-cravate » distingués qui nous affirment, la bouche en cœur, qu’ils veillent au bien-être général, ne s’intéressent en fait qu’au confort du matelas sur lequel eux-mêmes vont s’allonger. C’est logique. Ce qui l’est moins c’est que l’auditoire les approuve, frappe dans ses mains et en réclame une seconde couche.

Magie des sondages, lorsqu’ils font suite à une propagande bien conduite… De même qu’ils sont convaincus que les mesures d’austérité les concernant sont la seule issue à une crise financière avec laquelle ils n’ont rien à voir, nos chers concitoyens ne veulent pas entendre parler du vote des immigrés (qui leur volent déjà leur pain et leur travail), veulent bien que les homosexuels se marient (ça ne mange pas de pain), approuvent que l’on promène nos soldats dans les terres africaines (ça coûte cher mais c’est beau comme un jeu vidéo)… Ils sont consternés par tout un tas de choses, concernés par d’autres, mais souhaitent surtout que les coupures de courant (la neige c’est la faute des fonctionnaires) ne leur fasse pas rater « questions pour un champion », « plus belle la vie », « un dîner presque parfait » ou « C à vous », toutes ces émissions de télé profondément éducatives sans lesquelles on se sent un peu perdu face à l’adversité du quotidien.

 Il y a du travail à faire pour déblayer toutes ces idées reçues, tous ces comportements de soumission et pour trouver la plage sous les pavés. Chaque idée à contresens, chaque geste de révolte, chaque grain de sable que l’on réussit à insérer dans la machine a son importance. Dans une foule rassemblée, silencieuse, entièrement vêtue de gris, les premières personnes sur lequel le regard de l’observateur s’attarde, ce sont celles qui ont poussé l’audace jusqu’à mettre un bonnet rouge. Ni le bruit des bottes, ni le silence des pantoufles ne doivent obstruer notre horizon. Nous avons trop d’espoirs en nous pour nous contenter d’un avenir géré par les technocrates ou pour accepter le retour des fantômes du passé ; trop de colère aussi pour que les mêmes guignols continuent de nous mener par le bout du nez vers l’abattoir. Il y a un siècle, un siècle et demi, beaucoup de nos anciens pensaient que la société pouvait changer radicalement. Ils nous ont ouvert la voie ; nous avons du retard sur leur programme ! Il va falloir mettre les bouchées doubles ! Il serait intéressant que notre belle jeunesse sache que « Louise Michel » ce n’est pas le nom d’un groupe de musiciens de rap peu connus. Il n’y a aucune raison sérieuse, autre que la règle falsifiée du jeu actuel, pour que ceux qui s’insèrent dans le monde du travail en 2013 ne voient pas leur semaine de travail diminuer, qu’ils ne partent pas à la retraite ou ne bénéficient pas au moins d’un temps partiel à 50 ou 55 ans, et que la pension qu’ils toucheront ne leur permette pas de vivre correctement. Il est parfois bon d’entonner une autre ritournelle que la scie que nous diffusent actuellement les éléphants assis au poste de commandement. A bon entendeur salut, on en reparle dans… 30 ans.

D’ici là je vous laisse avec les papouilleries et autres lasagneries du moment. Un célèbre dicton charbinois : « Lorsqu’un petit nuage sort des fumées du Vatican, il faut faire attention, ce sont les lasagnes à la viande pourrie qui brûlent.. »

NDLR – A lire pour compléter, le « petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon aux éditions Lux, et (si vous ne l’avez pas encore fait), « les petits soldats du journalisme » de François Ruffin aux éditions Les Arènes.

 

One Comment so far...

Lavande Says:

19 février 2013 at 21:38.

Incroyable! un soubresaut dans la file d’attente.
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/02/19/atomique-en-australie-un-aborigene-dejoue-les-projets-de-mines-duranium-dareva/
Tu as peut-être raison de ne pas être complètement pessimiste.

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