7 octobre 2008

Une, deux… trois bibliothèques…

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; Des livres et moi .

L’agitation politico-économique actuelle ne me fait pas oublier que je vous ai promis quelques « carnets de voyage » à propos de notre récente « excursion » tout autour du massif des Alpes. Au mois de mai, de retour d’Irlande, je vous faisais part du plaisir et de l’émotion que j’avais ressentis à visiter la bibliothèque du Trinity College à Dublin. Je m’étais promis d’enchaîner rapidement par la découverte de celle du monastère de Saint-Gall en Suisse, dont j’avais entendu parler dans de nombreux reportages historiques, notamment un sur les Nibelungen et les légendes germaniques. C’est maintenant chose faite : nous avons admiré St Gall, et, cerise sur le gâteau, enchaîné quelques jours plus tard, par la visite de la bibliothèque abbatiale de Rein, à côté de Graz, à l’Est de l’Autriche. Ces deux « temples du livre » ont un certain nombre de points communs mais présentent aussi une différence importante avec la « long room » de Dublin. D’une part, le style architectural des deux grandes bibliothèques d’abbaye, d’inspiration baroque très marquée, est fort différent de celui de la bibliothèque du collège de Dublin. D’autre part, St Gall et Rein étant des abbayes ont possédé leur propre scriptorium et conservent des manuscrits qui ont été copiés et réalisés sur place, alors que le Trinity College est essentiellement une bibliothèque de collecte. Cela marque une différence au niveau du type d’ouvrages conservés.

Quelques mots sur l’abbaye de Saint-Gall pour commencer. Respectant l’ordre chronologique de notre voyage, je vous parlerai de cette bibliothèque en premier. Le monastère possède un lien assez fort avec l’Irlande, puisqu’il a été créé par un moine itinérant, accompagnant Saint Colomban, l’un des acteurs essentiels de la christianisation de l’Ile. Saint Colomban était un prédicateur et, entouré d’un certain nombre de moines, il parcourut l’Europe et œuvra à la création d’un certain nombre de monastères. Le frère Gall, sans doute irlandais comme son maître à penser, se fixe dans un ermitage non loin du lac de Constance, au bord de la rivière Steinach, en 612 de notre ère. D’autres disciples se joignent à lui et un petit groupe de bâtiments se construit dans ce lieu paisible. Le noyau du monastère se met en place. En 719, un véritable couvent est construit et les moines qui s’y installent adoptent la règle de Saint-Benoît. Dans la première moitié du VIIIème siècle, ce couvent connaît une expansion rapide et importante et acquiert une puissance économique conséquente, grâce à de nombreux legs de terres agricoles et de propriétés immobilières.

Gall possédait sans doute déjà quelques livres liturgiques, mais il faut attendre le milieu du VIIIème siècle pour qu’une bibliothèque monastique se constitue véritablement. L’existence d’un scriptorium est attestée après 760. Une douzaine de moines copistes, sous les ordres du frère Winithar, travaillent alors assidûment à la copie des premiers ouvrages qui feront la célébrité du monastère. Quelques années plus tard, ils seront une soixantaine. Du IXème au XIème siècle ce sera l’âge d’or de la bibliothèque. Dans les archives de Saint-Gall, on possède un catalogue, datant de la seconde moitié du VIIIème siècle, attestant de la présence de 426 ouvrages différents, ce qui, pour l’époque, est déjà beaucoup, si l’on tient compte du fait qu’il s’agit de manuscrits, puisque notre bon vieux Gutemberg n’est pas encore né ! Cette précieuse collection doit affronter un certain nombre de périls : une invasion hongroise en 926, un terrible incendie en 937, pour n’en citer que quelques uns. On parle beaucoup des Vikings à cette époque là, mais selon les travaux les plus récents des historiens, les peuplades hongroises représentaient un péril beaucoup plus grand pour l’Europe de l’Ouest (notez que je n’ai rien contre les Hongrois, même si je ne pense pas grand bien de l’un d’entre eux !). Avant l’arrivée des « barbares », sur les conseils d’une recluse, Wiborade, les livres avaient été déménagés dans l’abbaye voisine de Reichenau. La sainte femme, massacrée sauvagement par les envahisseurs, est considérée depuis sa canonisation comme la protectrice des bibliothèques et des bibliophiles…

Je ne vous infligerai pas le récit de l’histoire détaillée de cette abbaye. Là n’est point le propos de ce blog qui se voudrait plutôt athée sur le plan philosophique que « propagandiste de la foi » ! Au XVIème siècle, la bibliothèque abbatiale de Saint-Gall, installée dans un nouveau bâtiment, est considérée comme un foyer de culture et de recherche scientifique. De nombreux érudits viennent de l’étranger pour y effectuer des travaux et un atelier d’imprimerie s’y installe en 1633. Les conflits religieux opposant les cantons suisses au XVIIIème siècle causent des dégâts importants dans les bâtiments et dans les collections : les troupes venues de Zurich notamment, se livrent à un véritable pillage dans la collection des manuscrits précieux. D’importants manuscrits médiévaux, « empruntés » à Saint-Gall figurent toujours dans les collections de la bibliothèque centrale de Zurich et n’ont jamais été rétrocédés à leur lieu d’origine.

La bibliothèque que l’on visite actuellement a été construite et aménagée de 1758 à 1767, dans le style baroque, en lieu et place de l’ancienne bibliothèque Reanaissance. Des artisans très habiles ont été appelés pour effectuer les travaux, mais c’est un moine de l’abbaye, le frère Gabriel Loser, qui est le concepteur et le réalisateur de toute la partie ébénisterie de la bibliothèque. Même si l’on peut déplorer la surcharge de décorations et de contournements, on ne peut qu’admirer les prouesses techniques qui ont été accomplies en matière de sculpture et de marquetterie. Les rayonnages ont des formes complexes et chaque meuble de rangement constitue une œuvre d’ébénisterie à part entière, digne du travail d’un compagnon (je pense aux réalisations de la famille Hache à Grenoble, en particulier). Malgré les déprédations et les vols qu’elle a subis au cours de son histoire, la bibliothèque possède une collection d’ouvrages assez exceptionnelle, en particulier des manuscrits, au nombre de 2100. Au total, Saint Gall possède plus de 150 000 ouvrages anciens, dont près de 30 000 exposés dans la salle baroque, ce qui la place au même rang d’importance que la « long room » du Trinity College. La bibliothèque est classée au patrimoine mondiale de l’humanité établi par l’UNESCO, en 1983. Comme à Dublin, des expositions temporaires permettent de découvrir les trésors enfermés dans la précieuse salle des manuscrits (fermée au public). Les ouvrages choisis sont alors présentés dans des vitrines centrales dans la grande salle ouverte aux visiteurs. Nous avons pu ainsi admirer, parmi d’autres curiosités,le plan original de l’abbaye, datant de 820 environ, différents manuscrits annotés à l’aide d’encres invisibles ou rédigés à l’aide de codes particuliers, une page extraite de l’épopée des Nibelungen et une autre faisant partie d’un cantatorium réalisé par le scriptorium de l’abbaye en 920. Il s’agit là du manuscrit musical entièrement conservé, le plus ancien au monde… Bref, des trésors qui font véritablement partie de notre patrimoine commun.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette bibliothèque, les objets conservés appartenant à un ancien « cabinet de curiosités » fort bien rempli, le lapidaire, la collection impressionnante de monnaies… En amoureux du bois, je terminerai cette brève visite en vous parlant du… parquet de la salle baroque, un véritable chef d’œuvre associant des motifs aussi complexes que rosaces et arabesques et mélangeant des essences de bois contrastées pour le plus grand plaisir des yeux. Je ne saurais que vous recommander la visite de Saint-Gall si vos pas vous conduisent un jour dans l’Est de la Suisse. Mon seul regret est de ne pas être dans « le secret des dieux » et de ne pas avoir pu visiter tout ce qui est caché aux yeux des visiteurs communs… Il faudra, un jour, que je trouve un prétexte et surtout des relations (!) pour pouvoir effectuer une visite plus approfondie et surtout mieux commentée car l’on ne fait que peu d’efforts pour les touristes francophones ! Rendez-vous sous peu à l’abbaye de Rein ! Par les temps qui courent la méditation dans des lieux plus saints que Wall Street ne peut pas faire de mal…

Pour terminer cette chronique, je vous offre un petit cadeau, véritable chef d’œuvre d’enluminure. Cette illustration provient du site de l’abbaye de Saint-Gall, bibliothèque virtuelle. Il s’agit d’un manuscrit irlandais du milieu du VIIIème siècle, un évangéliaire appartenant à Saint-Gall fondateur de l’abbaye. (référence du document : Cod. Sang. 51 page 6 page 7 – « Stiftsbibliothek St. Gallen / Codices Electronici Sangallenses »).

2 Comments so far...

fred Says:

8 octobre 2008 at 14:02.

Avec un nom pareil, le frère Gabriel Loser a eu bien du mérite à faire ce qu’il a fait !

Paul Says:

8 octobre 2008 at 14:08.

Pour des ébénistes (français) s’appeler Hache c’est pas mal non plus ! Quoique, depuis Bernard Palissy…

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