16janvier2018

Après les « fake news », soyons courageux, dénonçons les « garbage news »

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Désolé pour ces anglicismes malvenus. Malgré les propos tenus récemment à propos de notre langue, comme je souhaite agrandir la faction « geek » de mon lectorat, j’ai décidé – tout comme notre bon maître – d’angliciser un brin, notamment dans les titres, pour améliorer l’accroche auprès des jeunes technocrates en marche.

 Le gardien suprême de nos rêves a décidé de protéger les enfants que nous sommes, rassemblés autour de sa houlette de berger, des horripilantes fausses nouvelles que les ennemis ne manquent pas de répandre sur nos médias sociaux. Belle et courageuse initiative, sans doute pas facile à appliquer mais bon… Pour le faire comme il faut il faudrait demander conseil aux roitelets qui gouvernent notre galaxie… A Pékin, à Ankara ou à Budapest, les experts en manipulation de cerveaux sont réputés et pourront certainement aider notre Colomb de l’intérieur à débusquer les semeurs de discordes. Pour l’heure, on va taper sur quelques complotistes néophytes et benêts. Si tout se passe dans le consentement et l’harmonie on pourra faire quelques expéditions punitives sur des terres qui tentent de dévier de la ligne officielle du réalisme de bon aloi. Je pense par exemple que laisser entendre qu’il y a eu un lien quelconque entre la ministre de la santé et les laboratoires pharmaceutiques et que cette histoire d’amour prolongée a pu avoir un effet sur le décret gouvernemental concernant l’obligation vaccinale…, c’est l’exemple type d’une « fake news » que l’on va laisser circuler le temps que les assidus d’internet s’habituent, puis on tentera, par un biais ou par un autre, d’enrayer sa diffusion. Vous croyez que je divague ? Un article est paru sur Le Monde intitulé « les théories du complot bien implantées dans la population française ». Quand on parcourt cet article, illustré de moult exemples habilement choisis, on découvre ceci : «plus de la moitié des Français (55 %) estiment ainsi que « le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Donc, l’information que je vous ai exposée juste avant, montre bien que mes dons de voyant ne sont pas si mauvais que cela… Bref, Monsieur Macron, jusqu’où allez-vous « sévir » dans ce domaine ? Quels outils allez-vous fournir à vos successeurs d’extrême-droite qui n’en manquent pourtant pas, déjà ?

 Si j’étais conseiller à l’Elysée, je serais l’instigateur d’une politique de contrôle, plus difficile à mettre en œuvre (vu l’ampleur du chantier), mais ô combien favorable à la santé mentale de mes concitoyens : l’interdiction de faire de l’information poubelle (garbage news) bien plus répandue encore que les « fakes ». L’information poubelle c’est faire passer tout et n’importe quoi pour un élément important, c’est ne respecter aucune hiérarchie dans les titres. Le journal de la « 3 » proposait comme informations essentielles l’autre soir : la neige (il neige en hiver, c’est nouveau), la mort de France Gall, et la remontée dans le classement de je ne sais trop quelle équipe de quinzième ou seizième division. Point barre : le reste, pacotille, faisant l’objet de « brèves » enchainées sans queue ni tête, sans aucun dossier d’explication pour étoffer derrière. Je cite la « 3 » mais je pense qu’il en est de même pour les autres chaînes publiques et privées. Même ARTE, à force de vouloir chevaucher le bronco de l’Europe, n’échappe pas à ce genre de méfaits. Je ne compte pas les heures pendant lesquelles on nous aura fort pédagogiquement expliqué de quelle manière les partis présents aux élections en Allemagne peuvent trahir leurs électeurs en optant pour des choix de gouvernement absolument contraires aux idées qu’ils ont défendues pendant la campagne « aux alouettes ». Pour échapper à tout cela, encore faudrait-il qu’il y ait une certaine pluralité dans nos médias. Comme le contrôle (essentiel) de tous les moyens d’information (ou plutôt de divertissement) du public est entre les mains de quelques groupes financiers, on comprend qu’ils n’aient pas envie de faire entendre des sons de cloche trop contraires à leurs intérêts. Donc l’heure est à l’omission, l’assimilation ou la désinformation ; on énonce avec plus ou moins d’exactitude des faits bruts, plus ou moins confirmés ; tout cela passe comme une lettre à la poste sans qu’aucun débat ne soit engagé. Expliquer que la gendarmerie de l’Oise a réuni des fédérations de chasse pour utiliser ces amis de la nature comme force auxiliaire pour faire respecter l’ordre public… ; cela peut difficilement passer comme cela, sans faire valoir quelques points de vue divergents sur la question ; et encore moins figurer entre le énième nourrisson congelé et la pénurie d’huitres pour les fêtes encore à venir… Qu’en France la police soit laissée libre de tuer, presque à son gré, et que la mort de Rémy Fraisse reste à jamais impunie, que du banal…

Je ne souhaite pas instaurer un « commissariat central » aux infos, chargé de décider ce qui est important ou pas à l’échelle de la planète. Je crois que je souhaite tout simplement ficher en l’air tout le château de cartes de l’audiovisuel public et en changer radicalement le mode de fonctionnement. En temps qu’idéaliste forcené, dans un premier temps, je voudrais que l’on ait la pudeur de respecter un minimum de hiérarchie dans les titres, de ne pas mettre sur le même plan la disparition de la « poupée de son » et le problème des SDF que notre bon chef a finalement laissés dans la rue « puisqu’ils ne veulent pas aller ailleurs ». Un exemple qui me vient à l’esprit : après avoir lu, vu ou entendu la propagande que les médias zofficiels déversent au sujet du Vénézuéla, vous estimez-vous informés correctement sur la situation dans ce pays ? J’en doute. En ce qui me concerne je peine à discerner qui est contre qui. N’étant partisan ni de la clique à Maduro, ni du retour de la droite au pouvoir, j’ai bien du mal à naviguer. Sûr que le « petit peuple » sera encore une fois le dindon de la farce quel que soit le camp qui se maintienne ou se hisse au pouvoir. Je pense aussi que les pauvres gens auront bien du mal à obtenir une amélioration de leurs conditions de vie si la Droite revient au pouvoir comme au Honduras. Certes, les banques des supermarchés seront fournies grassement, mais le pouvoir d’achat des ouvriers et des paysans ne leur permettra que de contempler les rayons et leur panier restera vide.

 Je reviens à l’article du Monde. En continuant, on apprend que la défiance des Français à l’égard des médias est croissante. Je cite : Seules 25 % des personnes interrogées jugent que « globalement, [les médias] restituent correctement l’information et sont capables de se corriger quand ils ont fait une erreur. » J’espère que ce pourcentage de Français, plutôt réalistes et lucides, va augmenter et que les gens prendront l’habitude de comparer les sources. Sur un dossier comme « Notre Dame des Landes » ce genre de précautions est vraiment stupéfiant. Je crains que ceux qui ne sont informés que par le JDD ne soient obligés d’acheter de l’armement lourd pour se protéger lorsque les hordes Zadistes se lanceront à l’assaut du territoire. Les soi-disant photos de caches d’armes publiées dans ce torchon, témoignent du fait que les « fake news » ne sont pas toujours celles que l’on croit. Par contre, du côté de Rennes et de Nantes, les bruits de bottes se font de plus en plus assourdissants. Si les médias continuent leur politique d’info poubelle actuelle, les braves citoyens seront fin prêts pour applaudir aux ratonnades à venir. Faudrait pas que la bleusaille se prenne à rêver que l’on peut trouver des solutions négociées à ce genre de situation. On n’est pas au Larzac ici et la force doit rester dans le camp du plus fort. Citoyen Bové, rompez les rangs.

Il paraît aussi qu’une petite fraction de nos concitoyens est convaincue que le zomo sapiens dont ils font partie fièrement, descend d’Adam et Eve. Après tout, c’est bien ce que l’on m’a enseigné au catéchisme au temps où je l’ai fréquenté, quelques temps avant de rejoindre la secte « Ni dieu ni maître ». Bref il y a du pain sur la planche pour ceux qui essaient de mettre en place des moyens d’information un peu moins abêtissants. La tache est ardue, mais certains médias parallèles ne tirent pas trop mal leur épingle du jeu. Dans les poids plumes un peu lourds, je pense aux sites Basta, Reporterre ou Altermonde sans frontières ; dans les médias papier, je pense à « CQFD », « L’âge de faire », « la Brique » ou autre (je suis déjà abonné aux deux premiers). Il est grand temps de prendre en main le problème de la télé, sans que l’on ait forcément besoin de la béquille « Mélenchon ». Si l’on ne veut pas que les chefs trahissent, le mieux c’est « pas de chef », ou alors surveillé comme le lait sur le feu. Si tout cela ne constitue pas un programme pour 2018 !

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9janvier2018

En balade dans le Périgord : le village et le château de Bourdeilles

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres.

Où il est encore question de « vieilles pierres » mais aussi d’épicerie ambulante, comme quoi…

 Quoi de plus évident comme itinéraire, pour des Dauphinois en goguette, rentrant du Pays Basque en ce mois de septembre finissant, que de passer par le Périgord pour revenir au bercail ? Surtout quand, à l’aller, on est descendus par la Margeride et l’Aubrac, deux autres de nos régions fétiches… La journée dans le Périgord vert ne fut guère souriante. La grisaille du ciel s’acharnait à vider le paysage de toute substance et à essayer de nous convaincre que ce Nord du Périgord, que nous connaissions assez mal, ne méritait pas qu’on lui consacre plus que le temps nécessaire à le traverser en voiture. Mais la magicienne qui veille sur ce pays vallonné n’était pas de cet avis. Il y avait plusieurs jours que je n’avais pas eu ma dose de « vieilles pierres » (comme les qualifie mon fils aîné) et j’étais plutôt en manque. L’arrivée à Bourdeilles, petit bourg très champêtre avec une vue splendide sur les ruines d’un splendide château fort, eut raison du début de morosité climatique ambiant ; d’autant que le comité des fêtes du cru, bienveillant à l’égard des touristes, avait eu l’obligeance de border la route de quelques surplombs rocheux fort bien venus pour faire une pause « clic-clac Kodak » comme on l’appelait dans les temps lointains du siècle précédent et ce sans avoir besoin du moindre parapluie… Voiture garée (presque comme il faut), appareil photo en batterie, je me précipitai de l’autre côté de la route, en bordure de la rivière Dronne… Un joli cadrage, histoire de ne pas voir que les poteaux EDF, les tas de gravier et les lignes téléphoniques peu seyants sur une gravure médiévale, et une première photo « carte postale » à mettre dans l’album. Nous étions en milieu de matinée et nous avions tout le temps nécessaire pour abandonner le véhicule et nous livrer à une exploration pédestre de ce lieu, apparemment aussi charmant que désert (c’est un privilège de ne pas voyager au mois d’août !).

 La commune de Bourdeilles compte moins de 1000 habitants au dernier recensement. Ce village castral avait plus d’importance au Moyen-âge puisqu’au Xème siècle, il avait été choisi pour être le siège de l’une des quatre baronnies du Périgord. Le tourisme vert attire à nouveau du monde pendant la période estivale, mais, en ce début d’automne, la rue principale est plutôt calme. Sur l’esplanade devant l’entrée du château, il y a un petit marché local de producteurs. L’occasion de s’arrêter un peu et de papoter avec l’une des marchandes présentes, une épicière ambulante dont la présence nous surprend. Chez nous, ce type de commerce a disparu depuis quelques décennies. Les plus longs à résister ont été les bouchers et les boulangers, mais eux aussi ont renoncé à leur tournée. Tous les commerces de proximité ont fermé même dans des villages comme le nôtre qui dépasse le millier d’habitants. Ne restent plus que les fameuses « zones artisanales » et leurs collections d’enseignes de supermarché, toujours les mêmes, proposant toutes les mêmes produits. Les marchés s’installent à nouveau mais beaucoup ont du mal à survivre. Ils simplifient pourtant grandement la vie des habitants qui n’ont pas de voitures ou n’ont pas envie de faire 5 km pour aller acheter une baguette de pain. Selon notre interlocutrice (Cécile Gomendy de « La cour des Miracles »), la situation est meilleure dans le Périgord et elle n’est pas la seule à poursuivre les tournées dans les villages avec son sympathique camion épicerie richement pourvu en produits bios, essentiellement locaux. Comme nos discussions ne sont jamais totalement désintéressées, on en profite pour faire l’acquisition de quelques bouteilles de Bergerac bio ainsi que de bière de la brasserie voisine de La Margoutie. Je remarque au passage que s’il y a un secteur qui est dynamique, dans toutes les régions de France, c’est celui des micro brasseries (plus d’une douzaine en Périgord, mais mes statistiques sont sans doute à mettre à jour).

 Si notre connaissance du milieu gastronomique local progresse à grands pas, ce n’est pas le cas de notre visite du château dont nous n’avons encore pas franchi le portail d’entrée. L’édifice est imposant. Contrairement à ce que l’on apercevait depuis notre parking, ce n’est point un, mais deux châteaux qui se trouvent dans la même enceinte. Lorsque la forteresse médiévale a été abandonnée au début de la Renaissance, les propriétaires ont fait construire une « villa italienne », à savoir un palais presque aussi imposant que son ancêtre, mais un peu plus accueillant grâce à ses nombreuses ouvertures. En passant d’un bâtiment à l’autre, on effectue un véritable parcours architectural et l’on peut mesurer, sans peine, l’évolution et les progrès des techniques utilisés par les maîtres d’œuvre successifs. Je ne pense pas que ce soit un souci pédagogique à destination des visiteurs du futur qui ait poussé les seigneurs du domaine à ne pas démanteler le premier pour construire le second. La forteresse a été conservée comme bâtiment à usage défensif ; le palais a servi de lieu d’habitation et de réception. Lieu de vie d’autant plus agréable que de somptueux jardins « à la française » ont été aménagés sur le pourtour de la nouvelle résidence. Les propriétaires ne manquant pas d’ambition, ils avaient même prévu, lorsqu’ils ont dressé les murs, des points d’ancrage pour une aile supplémentaire dominant la rivière, mais cette extension n’a jamais été construite.

Le point fort de la visite du château, c’est la grimpette au sommet du donjon par un escalier en spirale qui donne le tournis et qu’il vaut mieux ne pas escalader en courant, l’épée à la main, avec une cotte de mailles de dix kilos sur les épaules. La tour, de forme octogonale, mesure 35 mètres de haut et ses murs d’une épaisseur de 2,50 m ont plutôt bien résisté aux assauts du temps et des projectiles. Nous aussi on a bien tenu le choc à la grimpette, après trois semaines de randonnées (tranquilles mais quotidiennes) dans les Pyrénées Atlantiques. Pour être honnête il faut préciser aussi qu’on avait laissé la cotte de maille et la caisse de bière aux bons soins de notre gentille épicière après l’avoir grassement rémunérée avec une bourse d’écus bien remplie. Sur la plateforme sommitale on a une vue remarquable sur la vallée, et comme tout effort mérite une récompense, sachez que cette vue est magnifique ! Elle permet, entre autres, de se faire une idée du plan du village et d’admirer, presque vu du ciel, le vieux pont qui franchit la Dronne et le moulin rénové qui se trouve au pied du château.

Le second centre d’intérêt c’est la vaste salle qui se trouve à côté du donjon (voir photo). Elle mesure 38 m de long par 11 m de large. Il s’agissait de la pièce de vie principale du château, l’Aula, à l’intérieur de laquelle avaient lieu toutes les réceptions importantes. Elle est fort bien restaurée et ses fenêtres géminées assurent une relative luminosité. On ne possède guère d’informations sur la construction de ce magnifique bâtiment, si ce n’est qu’elle a débuté en 1283 sous la direction de Géraud de Maumont, l’architecte de Châlus et de Châlucet, l’immense forteresse du Limousin, et que ce château fort a été construit sur l’emplacement d’un bâtiment fortifié plus ancien fort endommagé, en 1259, par les guerres fratricides auxquelles se livraient les différentes branches de la famille de Bourdeille. Ce genre d’imbroglio est fréquent sur les sites médiévaux importants qui abritaient la résidence de plusieurs familles nobles et parfois concurrentes. Il faut donc savoir que le château fort visible actuellement date de la fin du XIIIème siècle, âge d’or de ce genre de constructions ! Sur le castrum précédent, on sait juste qu’il existait en 1183 : il avait servi de refuge à des abbés de Brantôme pourchassés par des brigands désireux de leur emprunter la collection de reliques de St Sicaire qu’ils transportaient.

Cette importance acquise par le château de Bourdeille (le « s » est un ajout récent) à l’époque médiévale ne dure pas et la forteresse va perdre de son importance au fil des siècles. Les causes sont nombreuses : querelles familiales, partages malencontreux, occupation anglaise pendant la Guerre de Cent Ans… Un certain nombre de personnages célèbres évoluent dans l’ombre de ce château qui n’est pas aussi « imprenable » qu’on voudrait le faire croire (la suite des événements en témoigne)… En 1310, Philippe Le Bel, craignant une attaque de son vassal, le roi d’Angleterre, installe une importante garnison royale dans la forteresse. Au début de la guerre de Cent Ans, la position de Bourdeille est critique, à cause de sa situation géographique et du fait du partage de la propriété entre deux familles occupantes, chacune étant liée à l’un des camps opposés. D’un côté, la famille Bourdeille, ayant prêté allégeance au roi d’Angleterre, de l’autre, une garnison aux ordres du Comte du Périgord rallié au roi de France, Philippe VI de Valois, depuis peu. Le parti anglais assiège le château pendant trois mois et s’en empare. On connait moult détails sur ce siège mémorable grâce au témoignage de l’historien Froissard qui l’a conté par le menu. La forteresse change à nouveau de camp en 1372, puis 1375. Nouveau siège, en août 1377 cette fois : l’armée du Duc d’Anjou est commandée par le connétable Duguesclin. Le drapeau à fleur de lys flotte à nouveau au sommet du donjon.

 La construction du palais Renaissance a débuté deux siècles plus tard, en 1588, à l’initiative de Jacquette de Montbron, l’une des favorites de Catherine de Médicis. Celle-ci avait quitté la cour et fait un « retour au pays », bénéficiant d’un legs de 4000 écus de la part de la Reine pour ses bons et loyaux service. Les travaux ont été rondement menés. Une dizaine d’années s’est écoulée avant que la châtelaine puisse quitter son autre propriété de Matha, dans le Saintonge, et s’installer dans sa nouvelle demeure de Bourdeilles. L’influence italienne est remarquable. La noble dame de Montbron n’a guère pu profiter du magnifique panorama qu’elle avait sur la campagne depuis les fenêtres de son grand salon, puisqu’elle est morte à la fin du chantier. Je dois vous avouer que si j’avais dû vivre en ce lieu, aucun des deux bâtiments ne m’aurait convenu : les espaces sont trop vastes dans le palais Renaissance, et je n’aurais pas apprécié de voir le plafond plusieurs mètres au-dessus de mon lit à baldaquin, et la cheminée à une vingtaine de mètres de là. Quant au château médiéval, appelé aussi château des Comtes, il m’aurait fallu un nombre considérables de torches et de chandelles pour que la lumière me suffise. Autre temps, autres mœurs. Tout au long de la visite on peut admirer des meubles splendides, en particulier une collection de coffres qui n’a pas manqué de me rappeler celle qu’on avait admirée au château de Gruyère chez les Helvètes.

 L’angélus de midi nous a incités à admirer aussi au passage la somptueuse église qui se dresse à portée d’arc du donjon. La faim (et non l’irrévérence religieuse) nous a par contre poussés à nous abstenir de la visiter ce qui est sans doute un manquement regrettable au respect des lois du tourisme. Le restaurant sis sur l’esplanade du château avait une mine sympathique, et son menu était des plus attrayants, mais notre conscience nous a rappelés à l’ordre : les excès alimentaires se multipliant, un jeûne momentané serait sans doute le bienvenu. Tout cela s’est terminé par un piquenique modeste dans la voiture sous la pluie, quelques kilomètres plus loin, dans la très photogénique cité de Brantôme, mais je garde cette histoire pour vos vieux jours. je sais que vous êtes tous hyper actifs et qu’il ne faut pas abuser de votre temps. Dès maintenant je travaille à l’écriture de chroniques format « texto », du genre qu’on peut lire le temps que le feu repasse au vert… Quand je pense que je m’étais juré de ne pas m’étendre sur la partie historique de cette chronique !

Sources documentaires et illustrations
• Photos de l’auteur sauf n°2 : annuaire de l’économie locale et solidaire.
• sources documentaires : mairie de Bourdeilles – livre de Jean Mesqui  « Châteaux forts et fortifications en France » –

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31décembre2017

La « Mitoufle »

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Le verbe « emmitoufler » existe, mais pas de Mitoufle dans notre dictionnaire. Le verbe est de moins en moins souvent employé, et, comme beaucoup d’autres mots considérés comme un peu «précieux», s’oublie peu à peu. Notre langage quotidien s’appauvrit comme la fertilité de nos sols. « Emmitouflé » est un mot qui sera bientôt délicieusement « suranné ». Nous faisons appel semble-t-il à un nombre de plus en plus limité de mots (c’est vrai pour d’autres langues aussi), et cherchons souvent à les remplacer par leurs équivalents anglais qui sont bien plus « tendance » ou par des formules style texto. Depuis peu, nous bénéficions de la présence d’une « pool house » non loin du « buiseness center » de la ville voisine… Après un « brainstorming » et un entretien avec le DRH c’est cool de faire un p’tit « running ». Une « pool house » ça a sacrément plus de gueule qu’une « piscine couverte » ! Quand on sait que grâce à compère Guillaume, dit « Le Conquérant », bon nombre de mots « so British » dérivent du Français ! Enfin bon, c’est la trêve des confiseurs alors cessons de grincher. Un espèce de « galimatias » d’anglais est en train de se constituer comme langue internationale, pourquoi pas… Le problème c’est qu’il ne faudrait pas que cette normalisation, favorable à la communication, paraît-il, ne touche tous les aspects de la vie culturelle !

Cet été, je venais de relire pour la troisième fois « la maison des marées » de Kenneth White quand l’envie m’a pris de chercher quel nom familier je pourrais bien donner à la maison douillette qui nous sert de havre de paix ; le mot « mitoufle » m’est venu à l’esprit, sans qu’il y ait de relation, au départ, avec le verbe à la consonance hivernale. Il m’arrive souvent de comparer les livres que j’aime à des habits douillets que j’ai plaisir à enfiler. Mais je n’ai jamais franchi le pas qui sépare le livre de la maison à l’intérieur de laquelle il a trouvé refuge. Je ne suis pas certain d’ailleurs de la parenté absolue entre ma Mitoufle et le verbe dont on pourrait l’extrapoler. D’aucun pourraient par exemple le rapprocher de pantoufle. Dans ce cas, ce serait presque un mot valise ! Difficile aussi de ne pas faire le rapprochement avec les maisons de hobbits telles que les décrit Tolkien, d’où le choix de la première photo de cette chronique.

La Mitoufle c’est donc le mot qui, dans mon esprit, colle le mieux avec la réalité de notre terrier. Parlons en un peu de cette « réalité ».

 Plus particulièrement ces dernières années (mais cela a été vrai aussi auparavant), la maison est un havre de paix et de (relative) abondance. Non que nous soyons milliardaires pour ce faire (*), mais parce que nous consacrons un temps important à la culture de nos légumes, à nos approvisionnements alimentaires et à leur transformation. Histoire d’être à peu près sûrs de ce que l’on met dans nos assiettes, on vadrouille pas mal d’un fournisseur à un autre, afin de réaliser l’accord parfait « papille – santé – budget » ! Notez que j’ai mis « papille » en premier, parce que le fait de se nourrir est plaisir avant toute chose. Je refuse de m’approvisionner dans un entrepôt ou dans une pharmacie ! Cela nous permet d’offrir, pour un budget relativement raisonnable, un accueil chaleureux et plutôt gastronomique à notre table pour les amis, les voyageurs de passage et parfois même les artisans qui améliorent notre environnement. Le fait que nous soyons tous deux retraités joue aussi un rôle important dans notre disponibilité, mais pas que. On aurait pu faire le choix « club med, grosse cylindrée, fringues de marque » et on aurait cherché notre mitoufle ailleurs.

La sensation de « havre de paix » est liée au fait que nous cherchons à accueillir chacun dans le respect de ses idées et de ses croyances, sous réserve que l’attitude de nos visiteurs colle avec cette éthique. « Il n’y a pas d’étrangers ici, seulement des amis que vous n’avez pas encore rencontrés.» Havre de paix aussi parce que nous offrons de la place aux personnes que nous accueillons et que nous avons cherché à ménager, à l’intérieur comme à l’extérieur, un décor qui soit le plus hospitalier possible. Je ne dis pas cela pour faire étalage d’une quelconque vanité, mais parce que c’est le jugement porté (et honnêtement retranscrit) par bon nombre de celles et ceux que nous avons hébergés. Nous pouvons même nous considérer, avec fierté, comme étant parfois une « famille de repli » pour des jeunes avec lesquels nous avons sympathisé et qui conservent, à travers leur parcours de vie, une relation avec nous.

Une place pour chacun, aussi bien au niveau matériel que spirituel. La « Mitoufle » joue donc son rôle à l’égard de ses occupants permanents, mais aussi, à l’occasion, j’espère, pour ceux qui y séjournent un temps. Il faut donc que « pyjama et pantoufles » acceptent un peu toutes les tailles et toutes les corpulences !

 La relative abondance dont je fais état, ne dépend nullement d’une quelconque fortune personnelle, mais d’un travail régulier et parfois harassant, dont les visiteurs d’un jour ne sont pas toujours conscients. Certes nous sommes plutôt privilégiés, mais cette situation, nous l’avons, pour une bonne part, construite de nos mains. Nous avons beaucoup travaillé sur cette demeure familiale qui est devenue la nôtre et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles nous ressentons un « lien du sol » aussi fort, et que la maison reflète sans doute beaucoup notre état d’esprit.

L’âge venant, nous ne pouvons plus tout assumer, et nous sommes contents lorsque d’autres prennent le relai. C’est la conception que nous avons de notre adhésion à des réseaux comme Help’x ou au SEL encore balbutiant qui se développe dans le secteur. Mais comme nous ne croyons guère aux drapeaux et aux logos, je tiens tout de suite à vous rassurer : pas besoin d’être « labellisé » pour mettre un pied dans notre antre. Le bonheur absolu, c’est quand le·la nouvel•le arrivant•e, enrichit le trésor du dragon avec ses compétences ou ses connaissances. Lorsque nous avons fêté le solstice d’hiver cette année avec quelques ami·e·s de passage, le petit air de violon accompagné au violoncelle, était un vrai bonheur et complétait admirablement le vin chaud de saison. Le solstice d’été, lui, nous l’avons fêté un peu de la même manière, sauf que le bûcher se dressait non loin de la « cabane » au fond du parc. La Mitoufle, en effet, a maintenant une petite sœur, spécialement pour les jours où l’on a envie d’un terrier encore plus petit pour s’abriter des intempéries sociales. Je ne crois pas que seul Thoreau soit responsable de la réalisation de ce projet, car, comme disait ma grand-mère lituanienne, le désir de cabane sommeille au fond de chacun de nos cœurs. Elle s’exprimait drôlement bien cette grand-mère, enfin c’est comme cela qu’elle s’exprime dans mon mental !

Je remarque que tout ceci a une incidence sur les livres que j’ai envie de lire ou les voyages que j’ai envie de faire. Je m’embourgeoise peut-être diront certains ! Je n’aime pas les ouvrages dans lesquels s’étalent, sans aucun talent autre que le déroulement d’un scénario bien connu, toute la misère, toute la violence et tout le cynisme de ce monde. A ce niveau-là, ma dose d’infos quotidiennes sur la toile et dans la presse alternative me suffit et je n’aime pas la complaisance. Histoire de me convaincre que la situation a enfin bougé, et dans le bon sens, depuis cinquante ans, il me faut une prose (ou une poésie) qui me fasse rêver ou au minimum « positiver » comme disaient dans leur pub les branleurs de la chaîne d’hypermarchés pourvoyeurs de pétro-bonheur. Je ne tiens pas à ce que les écrivains me dissimulent la réalité, mais qu’ils en retiennent, au moins partiellement, des aspects autres que ceux qu’étalent les médias chloroformeurs, bref qu’ils sachent la dépeindre avec talent. Bienvenu·e·s celles et ceux qui éclairent le monde par la luminosité de leurs écrits. Je pense entre autres à Paolo Cognetti dont je vous ai longuement parlé ces temps-ci, mais aussi à la grande dame de la Science-Fiction qu’est Ursula K. Le Guin ; au moment de boucler cette chronique, je suis en train de lire un de ses recueils d’essais sur la littérature, et je me régale ! (**)

Côté voyage, j’avoue que j’apprécie d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe, histoire d’enrichir mon quotidien et surtout mon imaginaire. Je laisse les « clubs Med » et autres « Center Park » à ceux qui ont une soif modérée d’humanité, ou des vacances trop courtes pour pouvoir réveiller leurs appétits. Je veux prendre le temps de voir et de comprendre. J’aime revenir d’ailleurs avec une hotte pleine d’images, d’exemples et de choses à imiter (ou pas).

C’est donc du fond de cette mitoufle confortable que je vous souhaite, à tous, une belle et heureuse année 2018. J’espère que les luttes que nous saurons mener et/ou encourager d’une manière ou d’une autre, permettront d’enrayer le rapide déclin social, seule perspective que nous offrent les derniers gouvernants en place.

Notes : (*) Rassurez-vous nous ne faisons pas partie des 8 « gugusses » qui possèdent autant d’argent que 3,6 milliards de leurs congénères. (**) Le livre s’intitule « le langage de la nuit » et aurait bien pu faire partie de ma « sélection 2017 », si je ne l’avais pas lu juste après avoir bouclé la chronique précédente !

Photos : n°1 photo de Anup Sha, sous licence creative commons – n°2 création sur métal de « Celtic card team » – autres photos « maison, fabriqué main ».

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26décembre2017

Mes dix livres préférés de l’année (2) : florilège de citations

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

Après avoir présenté (dans la chronique précédente) ma sélection de dix ouvrages lus cette année et que j’ai fort appréciés, je laisse maintenant la parole aux auteurs et je vous propose un choix de citations. Une chronique « copie-colle » ! Bonnes lectures pour les fêtes.

Les huit montagnes de Paolo Cognetti

«Si l’endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir en amont. Voilà ce que j’aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.»

«Ma mère avait fait du beau travail en vingt ans : partout où je posais les yeux, elle avait laissé sa marque, celle d’une femme qui avait les idées claires sur ce qui rend une maison accueillante. Elle avait toujours adoré les cuillères en bois et les casseroles en cuivre, et détesté les rideaux qui empêchaient de regarder au-dehors. Sur le rebord de sa fenêtre préférée, elle avait mis un bouquet de fleurs séchées dans une cruche, la petite radio qu’elle écoutait à longueur de journée et une photo de moi et Bruno où nous étions assis dos à dos sur une souche de mélèze, sans doute à l’alpage de son oncle, avec nos bras croisés sur le torse et des airs de durs…»

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

«Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il n’y a d’êtres humains sur Terre.»

«Nous devons veiller à ne pas puiser dans l’écosystème forestier au-delà du nécessaire et nous devons traiter les arbres comme nous traitons les animaux, en leur évitant des souffrances inutiles. L’exploitation du bois doit se faire dans le respect des besoins spécifiques des arbres. Cela signifie qu’ils doivent pouvoir satisfaire leurs besoin d’échange et de communication, qu’ils doivent pouvoir croître dans un véritable climat forestier, sur des sols intacts, et qu’ils doivent pouvoir transmettre leurs connaissances aux générations suivantes.»

Kalawaya – Churla chamane bolivienne de Henry Gougaud

«Nos dieux ne savent pas punir. Ils ignorent ce que ce mot veut dire. Ils ne sont même pas plus grands que nous. Sans notre présence ils n’auraient pas pu venir à l’existence, et sans eux, nous nous serions asséchés comme des ruisseaux privés de source. Si la terre est notre mère, et pour nous cela ne fait aucun doute, elle ne peut que nous aimer, et nous ne pouvons que lui offrir notre constante affection. Elle ne nous donne pas seulement ce qui nous est nécessaire, elle nous donne tout ce qu’elle a, comme font toutes les mères du monde pour leurs enfants (…). En Occident, vous la traitez comme une servante. Pire, comme une esclave. Elle doit travailler et travailler encore sous le fer de vos machines et la puanteur de vos pesticides. Vous la traitez comme les Espagnols nous ont traités.»

«Seulement elle, c’est une femme. Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu’un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.»

 

 Rosa Candida de Auður Ava Olafsdottir

«J’ai tendance à croire que l’homme est, par nature et en gros, bon et honnête si les circonstances le permettent et que les gens s’efforcent généralement de faire de leur mieux.»

«- Combien de temps peut durer une histoire d’amour ? Et une relation sexuelle ? Et le mélange des deux? Est-ce que ça peut durer une vie entière, toute la vie?
– Oui, oui, et comment donc, dit frère Thomas, c’est tout à fait possible. Il y a tant de facettes à l’union d’un homme et d’une femme, que ce n’est pas un tiers qui pourra comprendre ce qui se passe entre eux.»

Quand sort la recluse de Fred Vargas

«Quand il a eu vingt-trois ans, il a massacré le père. Crac, trois coups de hache, il l’a décapité. Et son sexe avec. Je ne sais pas comment on dit « décapiter » pour la verge.»

«D’une puissance physique inégalable et d’une résistance mentale indélogeable, Retancourt apparaissait à Adamsberg comme un arbre de légende : de ceux sur les branches desquels la totalité des agents de la Brigade, perdus à la nuit dans une vaste forêt secouée par la tempête, pourraient se réfugier dans une sécurité définitive. Un chêne celtique.»

«Les êtres remplis d’une si haute idée d’eux mêmes n’ont jamais envisagé de chuter un jour. Quand cela se produit, ces êtres se vident, effarés, impréparés, leur substance s’évapore dans la stupeur de l’échec. Pas de milieu, pas de nuance, pas d’anticipation. Ainsi sont ils.»

Mes amis devenus de Jean Claude Mourlevat

«Nous avons parlé plus de trois heures et écouté de la musique, assis sur le tapis. Le tube de l’année était  » A whiter shade of Pale » du groupe Procol Harum qui commence par l’inoubliable  » we skipped the light fandango-o-o ». Aujourd’hui encore, il suffit que j’entende les trois premières mesures de ce titre, pour me retrouver à seize ans, assis sur ce tapis, le coeur battant, amoureux fou.»

«Tout en elle me tourneboulait, son regard sombre en premier avec son triple effet: brûlure, caresse et noyade, mais aussi ses cheveux noirs dans lesquels j’avais envie de m’enfouir et de m’enfuir.»

«J’étais tombé ami comme on tombe amoureux. Après cela je n’ai plus jamais été seul dans ma vie et cinquante ans plus tard, c’est ce même Jean que j’attends, accoudé à une barrière métallique, sur l’embarcadère du port d’Ouessant, en cet après-midi d’octobre.»

«Je n’en reviens toujours pas de l’incroyable galerie de tordus, de pervers et de sadiques que comptait le personnel de cet internat.»

Dans la forêt de Jean Hegland

«Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.»

«C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre.»

Liberté belle de Joël Cornuault

«L’apprentissage des langues et de l’histoire, et la sympathie pour des êtres humains différents, vivant dans un contexte différent leurs langues différentes, suffisent à rendre les longs déplacements nécessaires et attirants, spécialement à la saison de la jeunesse. Toutefois contrairement à ce que fait croire la propagande commerciale des Agences Cook de par le monde,  voyager n’a été rendu ni plus facile ni plus épanouissant par les vols intercontinentaux. La possibilité de se déplacer à la surface du globe rapidement et sans risque, du moins officiellement, encourage une insatisfaction de consommateurs de paysages, plutôt qu’un sens profond du plaisir géographique et un développement de la géophilie, c’est à dire l’appétence des hommes pour la beauté immédiate de la terre.»

«Pendant ces quelques jours à Phénix, je vais enfin pouvoir me vêtir comme je l’entends. Lézarder dans le sous-bois avec un pantalon effiloché, adopter une tenue plus naturelle pour fréquenter la campagne, après cette longue période passée dans une tenue de convention. Non que je cherche spécialement à m’avilir en présentant une image corporelle dégradante. Pas plus que je ne communie dans la culture du faux vieux, qui fait revêtir aux adolescents des pantalons préalablement déchirés et décolorés. Simplement, je me sens à l’étroit, dans tous les sens de l’expression, dans des habits de ville destinés sinon à séduire l’autre, sinon à gagner la confiance des passants, du moins à m’éviter les œillades soupçonneuses et les histoires embrouillées avec les voisins. Se vêtir à sa guise est un premier moment de réappropriation. Après cela, on peut se faufiler plus commodément dans les interstices, quand il s’en présente devant ou autour de soi.»

Les vieux fourneaux de Paul Cauuet et Wilfrid Lupano

«Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous votez à droite, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde !
En quatre-vingts ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulet élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim !
Historiquement, vous… VOUS ÊTES LA PIRE GENERATION DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITE !
Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez HYPER vieux !»

«- Tu comptes faire chier le monde encore longtemps ?
– Le plus longtemps possible, oui. Qu’est ce que tu veux faire d’autre ? A nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion. C’est ça ou moisir du bulbe.„

Le moine et le singe roi de Olivier Barde-Cabuçon

«- Je ne réclame que l’application de mon droit inaliénable en tant qu’homme à exercer le premier des principes de la liberté.
– A savoir ?
– Se révolter contre la loi lorsqu’elle nous est imposée de force et va à l’encontre de la nature humaine.
– Et quelle est-elle, selon vous, cette nature humaine ?
– Elle est le fondement même du but de notre existence sur terre qui doit être de faire le bien d’autrui et non de soumettre l’autre.
– Vous refusez toute loi et donc tout ordre sur terre ? Mais que feriez-vous sans ordre ?
– Ah, ah ! s’exclama le moine. Je l’attendais ! La loi et l’ordre ! Elle est bien bonne celle-là ! Vous semez la peur du désordre pour nous convaincre de l’utilité de votre présence ! Sachez, monsieur, qu’il y a lois oppressives et lois émancipatrices.
Sartine s’emporta
– Vous n’êtes qu’une force libertaire, un champ confus de liberté, d’indépendance et d’autonomie ! Vous refusez de vous soumettre à nos lois car vous vous estimez au-dessus d’elles. Vous êtes porteur de forces destructrices puériles et aveugles.
– Je dirais plutôt merveilleuses et terribles !
– Des forces sans principe, sans foi ni loi !
– Certes ! Mon idéal est, comme le dirait le grand Thibault, que les hommes se régulent entre-eux sans avoir besoin de divin ou d’absolu. Un jour, ils apprendront à le faire.»

Post Scriptum
Cette liste et ces citations à peine publiées, j’ai déjà des hésitations et des regrets… Mais il y a aussi des livres qui traversent notre ciel comme des comètes. Ils nous semblent précieux, irremplaçables et quelques temps après le feu d’artifice, leur souvenir s’estompe. D’autres ouvrages, parfois ensevelis dans une bibliothèque comme au fond d’un océan, remontent à la surface à l’occasion d’un rangement-tremblement de terre. Découverts au mauvais moment, lus dans de mauvaises conditions, ils prennent lors de cette seconde apparition, une toute autre dimension. Ceux dont la présence perdure en mémoire peuvent alors être catalogués comme pouvant être « emportés sur une île déserte » où ils meubleront, sans peine, les moments de solitude et provoqueront une détente ou une exaltation salutaire.

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20décembre2017

Mes dix livres préférés de l’année

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

Décembre est, paraît-il, le mois des bilans. Beaucoup de blogueurs en font un : livres, films, disques, concerts et pourquoi pas enterrements… qui les ont marqués pendant l’année. Pour moi c’est une première !
Il y a des ouvrages que j’ai ajoutés dans la liste sans aucun doute (au moins cinq), d’autres pour lesquels j’ai eu des hésitations. Pourquoi celui-ci et pas celui-là ? Pourquoi mentionner ce livre qui est largement connu du public et considéré comme un best-seller, et laisser de côté ce titre moins connu pour lequel un petit coup de promotion serait profitable ?
Pour ce titre aussi j’ai hésité parce que j’envisageais d’écrire « les dix livres qui m’ont le plus intéressé cette année », et qu’il y a, à mes yeux, une nuance entre « préféré » et « intéressant », nuance sans doute sentimentale. Cela explique aussi qu’il y ait peu ou pas de livres véritablement politiques dans mon énumération, alors que j’ai lu des choses fort intéressantes aussi dans ce domaine-là. Il faudrait que j’établisse une autre liste, intitulée par exemple « dix livres que je vous recommande de lire ! » Y figurerait probablement le tome 1 de « la CNT dans la révolution espagnole » de José Peirats… Bref, il n’est pas simple de jouer à ce jeu de sélection, finalement très arbitraire et très personnel ; il est sans aucun doute critiquable, mais peut-être vous donnera-t-il quelques envies…
J’ai parlé de liste, mais non de classement. Les titres sont placés dans l’ordre où ils me sont revenus en mémoire, ce qui veut quand même dire que les premiers cités ne m’ont posé aucun problème de choix ! Comme la liste est longue aussi, je me contenterai de vous parler des ouvrages les moins connus. Les autres n’ont pas besoin de mon « soutien promotionnel » ! Que Fred Vargas ou Peter Wohlleben me pardonnent d’avoir été aussi concis…Il n’empêche que je les aime bien quand même.

Les huit montagnes de Paolo Cognetti
Une de mes dernières belles découvertes, mais je ne sais plus à qui je la dois ! Ce dont je suis certain c’est qu’une interview de l’auteur, Paolo Cognetti, sur « A Rivista », la première des revues italiennes dans l’ordre alphabétique, avait aiguisé mon appétit ! J’ai donc débuté ma lecture assez fortement motivé, contrairement à d’autres ouvrages que j’aborde avec une certaine méfiance. Ce livre est un succès éditorial en Italie, avec plus de six cent mille exemplaires vendus, et une traduction dans plus de trente langues. J’espère que la version française, traduite avec talent par Anita Rochedy (elle aurait mérité son nom en couverture !), connaitra le succès mérité, car, croyez-moi, elle le mérite. Encore un livre pour lequel j’ai du mal à cerner vraiment précisément ce que j’ai apprécié. Plusieurs thèmes sont abordés : l’amour de la marche, la vie (et peut-être devrais je dire la survie) à la montagne, les relations familiales, l’importance de l’amitié, la recherche de nouveaux espaces de liberté à conquérir… Un foisonnement dans lequel l’auteur chemine habilement. Certaines scènes sont vivantes et chaleureuses, d’autres plus tristes mais sans jamais sombrer dans le mélo. Les images utilisées pour nous faire ressentir la beauté des paysages sont plaisantes. Les relations entre amis, entre père et fils, entre mère et fils, entre compagne et compagnon, sont décrites de façon profondément humaine. J’ai eu envie de noter, à défaut de mémoriser, plusieurs passages d’une grande sensibilité et, à peine le livre posé, j’ai ressenti le besoin d’une relecture pour prolonger mon plaisir. Ce qui est intéressant aussi c’est que Paolo Cognetti ne se contente pas d’une simple description du quotidien de ses personnages mais que son livre ouvre la réflexion sur le besoin que ressentent de plus en plus de jeunes et de moins jeunes de retrouver ou de découvrir des territoires nouveaux au sein desquels ils se trouvent plus libres que dans les grandes cités où l’oppression et la surveillance deviennent une constante. Aux États-Unis, c’est à l’origine la ruée vers l’Ouest et la fascination pour l’Oregon, les Rocheuses ou la Californie, puis maintenant l’attirance pour un état du Nord comme l’Alaska. En Italie, ce sont les hautes vallées des Alpes qui jouent ce rôle d’aimant pour les habitants désorientés des grandes métropoles de la plaine du Pô, notamment vers l’Est, dans la région du Trentino. Dans l’interview donné à un camarade de la revue « A », Paolo annonce son intention d’investir une partie de l’argent gagné avec ses droits d’auteur dans la construction d’un refuge de haute montagne, à la fois abri pour les randonneurs et centre d’agitation culturelle… Il y a certes des éleveurs, des artisans qui constituent ce nouveau peuple de montagnard, mais aussi des peintres, des poètes ou des écrivains comme lui. Ce qui est le plus dur pour tous, ce n’est pas forcément la rigueur de l’hiver, mais le manque de lien social et d’échanges culturels, plus faciles à établir lorsque l’on habite une grande métropole. Un manque à combler et des initiatives à prendre qui seront les bienvenues.

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben
Un best seller au niveau mondial dont le succès est mérité. Tout ce que vous rêvez de savoir concernant la vie sociale de la forêt. Plus qu’à démontrer que les salades souffrent aussi quand on les coupe et les végétariens les plus radicaux seront bien ennuyés. Le livre de ce garde forestier allemand est vraiment une mine d’informations. Pas mal d’autres ouvrages du même genre sont parus cet automne ; comme s’il y avait un filon à exploiter ou que nos concitoyens prennent enfin conscience de la valeur des arbres et des forêts. Celui de Wohlleben est sans doute le plus enthousiasmant. Certaines descriptions des modes de « conversation » entre les arbres sont carrément lyriques. Nul doute que certains esprits chagrins trouveront que l’auteur exagère un peu. Mais je crois que nous avons de grandes lacunes dans notre connaissance du monde végétal et qu’une petite secousse à l’encontre des pseudo certitudes acquises ne peut pas faire de mal.

Kalawaya – Churla chamane bolivienne de Henry Gougaud
J’ai beaucoup apprécié ce livre découvert à l’automne. La biographie de Churla est vraiment étonnante et Henri Gougaud la raconte avec talent. Avoir un père anarchiste, recevoir une éducation de Kalawaya (chamane) en Bolivie, faire des études brillantes dans un lycée catholique, devenir membre de la guérilla pendant la dictature militaire… Ce n’est pas une destinée commune. Ce ne sont là que quelques unes des péripéties de la vie de Churla. le récit de Gougaud est émaillé de réflexions philosophiques d’un grand intérêt ; tout cela étant écrit avec beaucoup de clarté et dans un style accessible à tous. Je connaissais un Gougaud conteur, chantre de l’Occitanie ; je découvre là un nouveau visage de ce personnage fort sympathique. Je vous propose de lire cet ouvrage qui est un petit bijou et qui invite, sans trop se prendre la tête, à réfléchir sur ses choix personnels et sur nos relations avec les personnes que nous fréquentons. Je pense aussi que le livre démontre à quel point une éducation ouverte a son importance dans la construction d’une personnalité solide et équilibrée. Je ne connais pas beaucoup de pères révolutionnaires qui auraient accepté que leur fille fasse des études dans un collège religieux, et mieux encore, que cette fille ait les outils suffisants en main pour déconstruire les pseudo vérités qui lui sont assénées…

 Rosa Candida de Auður Ava Olafsdottir
Une belle découverte aussi. J’avoue que je me suis régalé, bien que ce livre soit un peu un OVNI dans mon paysage habituel de lecture. C’est l’émission d’ARTE, « l’Islande vue par ses écrivains », qui m’a donné cette envie de voyage littéraire. Beaucoup de fils se sont tissés pour me faire apprécier la toile qu’a tracée l’auteure : le ton du récit, l’ambiance, la singularité des personnages dépeints et des décors. Une saga islandaise à l’envers puisque le besoin de voyager n’est pas motivé par l’idée de conquête de nouveaux territoires, mais par la simple envie de faire connaître, de par le monde, une bouture de rose créée par une mère jardinière. Notre aventurier part avec l’intention d’occuper le poste de jardinier dans un monastère quelque part en Europe. La destination n’a guère d’importance, seule compte la rose et les personnes rencontrées. Dans ce monastère, une rencontre surprenante elle aussi, celle d’un moine amoureux de cinéma qui accumule les cassettes vidéos dans sa cellule. Ajoutons à cela une paternité mal assumée après une rencontre fugitive. Cette histoire est aussi le récit d’un apprentissage et d’une ouverture à un monde qui ne se limite pas à un jardin aussi beau soit-il.  Je ne voudrais pas déflorer le parcours atypique choisi par l’auteure pour son héros, et je m’arrêterai là dans la liste des faits et des images qui m’ont fait apprécier ce livre. J’ai eu envie de découvrir d’autres titres de la même écrivaine, mais, pour l’instant, le sortilège avec lequel elle m’a envouté n’a fonctionné qu’une fois.

Quand sort la recluse de Fred Vargas
Retour en force de cette grande dame de la littérature policière. On n’est pas déçus et c’est du Vargas pur jus, sans compromis. Les non-fans peuvent s’abstenir ; ils risquent des boutons. Les amateurs de thrillers haletants aussi ! Notre bon commissaire Adamsberg a le blues au début de cette histoire et s’il accepte de quitter l’Islande et de revenir à la brigade pour résoudre (en trois coups de cuillère à pot) une énigme insoluble (apparemment), c’est bien contre son gré. La mauvaise humeur est au rendez-vous et son fidèle second, Adrien Danglard entre en résistance lorsque son ami décide de s’intéresser à la toxicité du venin d’une araignée peu courante… N’oublions pas que Mme Vargas a une formation d’archéozoologiste et que rares sont les romans où n’apparaissent pas de petites bestioles. Si après la lecture de cette histoire palpitante, vous vous permettez encore de dire que les araignées sont des… insectes, je ne donne pas cher de votre peau !

Mes amis devenus de Jean Claude Mourlevat
Retrouver Mourlevat c’est toujours un plaisir. J’ai lu et fait lire (en classe) certains de ses romans comme « La rivière à l’envers » ou « Terrienne » qui sont plutôt destinés à des ados mais que l’on peut apprécier tout autant quelques dizaines d’années plus tard !
J’ai découvert ces jours-ci que cet auteur écrivait aussi pour les adultes. J’ai ouvert « Mes amis devenus » à la première page et je l’ai posé… à la dernière, un peu abasourdi par l’excellent moment que je venais de poser. Je me suis retrouvé, comme à la lecture de Jacques Poulain ou de Paolo Cognetti, dans un habit si confortable que je n’avais plus envie de m’en séparer.
Le thème, très bien posé par le titre, est un classique, celui des retrouvailles « longtemps après », mais la façon de le traiter ne l’est pas. Les personnages qui peuplent le roman sont originaux et attachants. Certains, dont le récitant, n’ont pas eu la vie facile. Aucune mièvrerie, aucun mélo dans ces biographies entrecroisées. L’auteur a su nous conter cette belle histoire d’amours et d’amitiés avec le ton qu’il fallait : réalisme, délicatesse, humour… J’avoue aussi que la fin m’a agréablement surpris par sa finesse, mais je n’en dirai pas plus… Après ce livre j’ai eu envie de revoir des films comme « Peter’s friends » de Kenneth Branagh ou « Les copains d’abord » de Lawrence Kasdan, tant les tonalités sont proches. Je ne l’ai pas encore fait, mais la période des fêtes est propice aux rétrospectives cinématographiques !

Dans la forêt de Jean Hegland
Ce livre-là, je ne vais pas trop vous en parler car c’est déjà chose faite dans ce blog et je ne voudrais pas que l’on m’accuse de rabâchage… Parce que de là, à « sénilité précoce », il n’y a qu’un pas ! Cela ne m’empêche pas de vous répéter tout le bien que je pense de ce roman post-apocalyptique original. Là aussi, le succès rencontré auprès du public est mérité. Je n’espère qu’une chose c’est que d’autres titres de la même auteure soient traduits, mais je suis inquiet car le comportement des éditeurs français en matière de traduction est assez chaotique. S’il n’y a rien à espérer ces temps-ci côté gouvernemental, du côté des écrivain·e·s étatsunien•ne•s et canadien•ne•s, il y a beaucoup de grands textes à moissonner !

Liberté belle de Joël Cornuault
Je crois bien que c’est un ouvrage que je vais ajouter à la liste de ceux que j’emporterais sur une île déserte, pour tenir compagnie à Jacques Poulain et Élisée Reclus. Un livre précieux pour la beauté des images qu’il fait naître dans ma tête et pour les idées qu’il développe.
Il s’agit d’un recueil de textes courts, genre littéraire dans lequel j’ai parfois du mal à entrer, sauf dans le cas présent. Je pense que le fil conducteur est suffisamment solide pour que je puisse sauter sans peine d’un lieu à un autre. L’auteur montre le plaisir que l’on a à marcher et la sensation de liberté qui est le complément indispensable à cet exercice. La lecture de certains passages est véritablement jubilatoire. On a un peu l’impression, d’une histoire à l’autre, de butiner les fleurs dans une prairie. On s’aperçoit, à la fin, qu’au milieu de tant de légèreté se cache matière à pas mal de réflexion !

Les vieux fourneaux de Paul Cauuet et Wilfrid Lupano
Eh oui ! C’est une série de quatre BD (la cinquième arrivera sans doute un jour) et quelle série ! Il est rare que je rigole autant et que j’ai envie de prendre des notes tant certaines répliques sont plus vraies que nature. Pour l’instant ma vision est trop bonne pour que j’adhère au groupe « Ni yeux ni maître » mais qui sait… Au fil des pages on suit les aventures cataclysmiques d’une bande de papys contestataires qui se baladent de squats parisiens en ZAD remuantes. Leurs modes d’action sont souvent surprenants et les armes utilisées pas toujours très « politiquement correctes », mais quelle poilade (si vous me permettez l’expression). Autre personnage central de la BD, une sympathique marionnettiste fauchée qui essaie de mener sa barque au milieu de la tourmente des événements sentimentaux et matériels. Chaque volume propose une histoire complète et permet surtout que se dévoile peu à peu le passé complexe des différents intervenants. Essayez le tome 1 rien que pour voir !

Le moine et le singe roi de Olivier Barde-Cabuçon
J’ai lu avec plaisir ce dernier volume paru des aventures du « commissaire aux morts étranges » et de son moine d’acolyte. Cette série raconte des enquêtes assez originales à l’époque de ce bon vieux Roi Soleil. Quel portrait troublant de réalisme des mœurs de l’aristocratie décadente et de la pétaudière de Versailles ! D’histoire en histoire, le personnage du moine m’est de plus en plus sympathique. Ses principes moraux sont sans doute en avance sur son temps et il formule clairement des idées qui paraissent bien modernes, mais cela change un peu des héros ténébreux et infaillibles que l’on trouve dans certains romans ! Deux reproches à formuler : quelques longueurs dans le texte et une solution un peu trop originale et assez peu crédible à l’intrigue ! Mais je n’en dirai pas plus. J’attends avec impatience la suite de cette série…

J’espère que vous me pardonnerez ce long pensum. J’ai renoncé à inclure des citations, mais je compte bien vous offrir un second opus sur le même thème, avec quelques beaux extraits de ces livres. Juste quelques jours pour vous laisser le temps, qui sait, de digérer, et, encore mieux, de me faire quelques suggestions de lecture pour bien démarrer l’année nouvelle dans ma bibliothèque. Le pire, pour moi, c’est d’enchainer sur un autre titre lorsque je viens de terminer une histoire qui m’a enchanté…

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12décembre2017

Henry Poulaille et « le musée du soir »

Posté par Paul dans la catégorie : Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

 Le 16 mars 1935 s’ouvre à Paris, dans un local situé près des Buttes-Chaumont, un « lieu alternatif » avant l’heure, le « Musée du Soir ». A l’initiative de ce projet, l’écrivain Henry Poulaille et ses amis du Groupe des Ecrivains Prolétariens, parmi lesquels René Bonnet, Ferdinand Teulé, Edouard Peisson et Paul Löffler ; parmi les « sponsors » se trouve principalement l’Union des Syndicats de la région parisienne de la CGT. Ce musée du soir est avant tout une bibliothèque, mais pas que… C’est aussi une salle d’exposition et surtout un lieu de rencontres pour les ouvriers et les employés de la région parisienne qui souhaitent enrichir leur culture personnelle. Ce lieu va perdurer jusqu’à la déclaration de guerre en 1939. Le gouvernement prendra alors prétexte de sécurité intérieure pour le fermer définitivement. « Le musée du soir », c’est aussi une revue littéraire qui va paraître après guerre, dans la lignée de la bibliothèque mais après sa fermeture. Nous en parlerons également.

 Cette idée de « Musée du soir » n’est pas tout à fait nouvelle. La proposition remonte au XIXème siècle. Elle a sans doute été formulée une première fois par un journaliste, critique d’art, nommé Gustave Geffroy. Poulaille connaissait le travail de son prédécesseur qu’il avait qualifié de « parfait honnête homme » dans l’un de ses textes. En 1895, Geffroy propose à ses contemporains la création d’un « Musée du soir aux quartiers ouvriers ». Le projet de Geffroy est moins ambitieux que celui de Poulaille, puisqu’il s’adresse avant tout aux ouvriers du meuble et de l’objet d’art de l’Est parisien. Il envisage la création d’un lieu permettant d’élever le sens esthétique des classes populaires, de former leur goût et de les amener, par cette éducation artistique, à lutter pour leur émancipation sociale. Il espère que ce projet fera tache d’huile s’il fonctionne dans des conditions satisfaisantes. L’ensemble de ces propositions est publié dans un manifeste soutenu par une large fraction des organisations ouvrières allant des socialistes aux anarchistes, mais aucune suite concrète ne sera donnée à ce projet. Le texte original de ce manifeste, très intéressant, peut être consulté sur « Gallica ». Les premières universités populaires, puis les Bourses du Travail, créées à la même époque, peuvent être en partie considérées, également, comme des ancêtres du Musée du Soir. Dans le cas des Bourses du Travail, c’est surtout la qualification professionnelle qui est visée, plus que l’ouverture à la littérature et aux arts divers (voir chronique parue dans ce blog sur ce sujet).

 Lorsqu’il se lance dans ce projet, l’écrivain prolétarien Henry Poulaille bénéficie déjà d’une certaine audience dans le milieu ouvrier. Il vient de publier, en 1931, l’un de ses ouvrages les plus célèbres : « le pain quotidien ». Il a déjà créé deux revues : « Nouvel âge » et « Prolétariat ». Il est à l’initiative d’une troisième publication, celle de « A contre courant, revue mensuelle de littérature et de doctrine prolétarienne ». Ses frictions avec le Parti Communiste sont nombreuses, surtout depuis qu’il participe à la campagne pour la libération de Victor Serge, écrivain déporté en Sibérie par le gouvernement stalinien. Il refuse de participer au congrès pour la « défense de la culture » organisé par les intellectuels communistes. Poulaille estime que sa place est aux côtés des prolétaires et non des intellectuels piégés par une défense inconditionnelle de la ligne communiste orthodoxe. Il rejoint également le « Comité International contre la répression anti-prolétarienne en Russie » constitué à Bruxelles au mois de mars 35, et adhère, à l’automne 1936, au Comité pour «l’enquête sur le procès de Moscou et pour la défense de la liberté d’opinion dans la Révolution» formé à Paris. Cette opposition au « Parti » lui vaudra, à la libération, d’être « mis de côté » par la bande Aragon et consorts, mais ceci est une autre histoire !

 Avant même l’ouverture du musée, voici comment Poulaille voit les choses (extrait d’un appel publié dans « l’homme réel » pour la création de bibliothèques ouvrières)… De ce texte se dégage une vision bien plus globale que ce que proposera le local des Buttes Chaumont.

«Elles contiendraient des collections de journaux syndicalistes, des ouvrages de technique et de doctrine, des œuvres littéraires d’auteurs strictement de tendance socialiste révolutionnaire. Ce ne seraient pas des salles silencieuses, on y parlerait. Des lectures y seraient faites. Des exposés, des résumés engageraient à la lecture. Il faudrait que ce soit des ruches vivantes et non des nécropoles. On aurait vite créé un noyau actif dans chaque quartier et, peu à peu, tous les indifférents reprendraient goût à la vie collective, cristallisation première du sens de classe que les mots d’ordre de lutte de classes ne sauraient remplacer».

 Giraud, trésorier de l’Union des Syndicats de la Région Parisienne est d’accord pour financer la location d’un local situé au 69 de la rue Fessart. René Bonnet, l’écrivain charpentier, Ferdinand Teulé, le bouquiniste (les deux hommes sont sur la photo, Poulaille à l’arrière), donnent un coup de main pour l’aménagement du Musée. Dès l’ouverture, le 16 mars 1935, une première exposition est organisée. Elle a pour objet la vie et l’œuvre d’Emile Zola et rencontre un certain succès. Elle propose au public de découvrir l’œuvre de Zola à travers portraits, souvenirs, autographes et documents divers. Pour créer de l’animation, les expositions sont de courte durée, un mois généralement. Les projets ne manquent pas, mais le nombre des adhésions et leur montant réduit ne permettent pas de les financer. Le déficit est permanent et les « trous » dans la comptabilité doivent être comblés par les amis. L’un des objectifs est pourtant atteint : à part les artistes qui participent aux animations, le public du musée est essentiellement populaire. La première année, on dénombre 75 adhérents. Trois ans et demi plus tard, peu avant la fermeture, ce nombre est passé à 450. Ouvrières et employées constituent une part importante du public.

Même si leur nombre est réduit, René Bonnet, dans un bilan qu’il fait de son travail d’animateur, dénonce la part prise par les intellectuels, trop bavards, qui intimident parfois les ouvriers :

«Il y avait des bavards au Musée. On causait et les conversations n’étaient pas toujours intéressantes, voire instructives : on y parlottait parfois. Ces raisons avaient pour résultat qu’il était difficile d’y lire avec profit, sans être distrait par le voisin. Cet inconvénient n’était pas dû au hasard ni au manque d’activité du bibliothécaire. Mais, comme je l’ai laissé entendre, à l’exiguïté de la salle et, pour une part aussi, au trop grand nombre d’intellectuels fréquentant le Musée qui, sans étaler leur savoir, donnaient une impression d’infériorité aux ouvriers. Mais comme l’écrit André Sévry, il régnait au Musée du soir une atmosphère que l’on trouvait nulle part ailleurs. C’était en effet une ambiance de camaraderie qui, bien que ne correspondant pas au but initial fixé par Poulaille, ne manquait pas d’attrait.»

Parmi les projets qu’il est difficile de financer figure l’édition d’une revue. Celle-ci fera bien son apparition, mais en 1954, à l’initiative de Ferdinand Teulé et de Louis Lanoizelée. Un numéro consacré à Marcel Martinet. Ce sera le seul publié par cette équipe. Le projet revoit le jour l’année suivante en Belgique… mais l’idée est différente de celle de l’équipe du Musée du Soir. Une troisième série va paraître de 1957 à 1964. Celle-ci renoue avec le projet initial et elle est sous-titrée « Revue Internationale de Littérature Prolétarienne ». Son équipe de rédaction veille à l’indépendance du contenu vis à vis de toute chapelle ou parti politique. La publication est trimestrielle et diffusée sur abonnement seulement. Parmi les animateurs de la revue, voici ce que déclare René Berteloot :

«Nous étions intraitables sur ce point : l’authenticité sociale. C’est à dire que seuls les auteurs ouvriers ou paysans, écrivant sur leur condition, témoignant, pouvaient figurer parmi nos collaborateurs. Nous n’avons jamais dérogé à cette règle. Le nombre de signataires de nos différents sommaires, de Malva à Noguès, de Cluzel à Gornik, de Ligneul à Lanoizelée, de Bonnet à Poulaille, ou de Sabatier à tant d’autres, suffirait à prouver, si cela était nécessaire que la littérature ouvrière et paysanne existe bien, que si leurs auteurs étaient trop souvent méconnus, tout simplement nous entendions bien réparer cette injustice.»

Sources documentaires : en premier lieu, un article de Christian Porcher paru dans un numéro de la revue « Intinéraire » consacré à Henry Poulaille (difficile à se procurer malheureusement) – Un portrait d’Henry Poulaille sur le site du groupe Henry Poulaille de la Fédération Anarchiste – l’ouvrage de Thierry Maricourt « histoire de la littérature libertaire en France » – « Histoire de la littérature prolétarienne » de Michel Ragon – J’ai consulté également le site de l’APLO (Association pour la promotion de la Littérature Ouvrière),  « littérature ouvrière » –

 

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5décembre2017

Théo et Rémi, chômeurs, en vacances permanentes aux Bahamas

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses; Humeur du jour.

Conte de Noël à peine politique

Il a bien raison, Daniel Adam, le député « En Marche » de Seine maritime. Et il n’est pas le seul puisque son pote du gouvernement, Castaner, et son collègue au Parlement  Wauquiez, ont dénoncé le même phénomène avant lui. Ces trois là ne sont soi-disant pas du même bord, mais leurs idées se rejoignent sans qu’il y ait besoin de trop de colle, lorsqu’il s’agit de défendre la veuve et l’orphelin. Votre blog préféré a enquêté sur leur assertion concernant les vacances perpétuelles des chômeurs. Voici ce que nous avons découvert après un reportage à haut risque.

Deux chômeurs sont passés aux aveux et ont révélé, à l’enquêteur de la « Feuille Charbinoise » (ma pomme, car je cumule les emplois pendant que d’autres glandent) les turpitudes indécentes dans lesquelles ils croupissent depuis qu’ils touchent leurs grasses indemnités de chômeurs bienheureux. Pauvre député Adam ! Il croit avoir levé un lièvre mais il est bien en dessous de la triste réalité. Les deux compères ont précisé qu’ils me racontent tout ça depuis la suite quatre étoiles qu’ils ont louée aux Bahamas pour six mois, assis sur une banquette moelleuse, un verre de cocktail à la main, les yeux tournés vers le grand large. S’ils ne sont pas encore à la plage, m’ont-ils confié, c’est parce que chaque matin, par conscience professionnelle, ils consultent leurs emails et visitent le site de Pôle Emploi, pour voir s’ils ont enfin une proposition d’embauche correspondant à leur profil atypique. Ces détails ennuyeux réglés, ils passeront de la banquette au matelas sur le sable, à moins que ce ne soit l’heure de leur leçon de surf. Ils apprécient cet exercice physique qui leur permet de se maintenir en forme pour leur futur emploi. En plus, les cours ne sont pas très chers : leur prof est rémunéré lui aussi par ses allocations chômages et ne demande qu’une modeste contribution en liquide pour compléter ses revenus. Grâce aux questions adroites que je leur ai posées, au cours de notre échange de courriels, j’ai découvert, assez rapidement, comment ces deux lascars ont réussi à vivre dans des conditions aussi paradisiaques depuis plus de trois mois ! J’espère vivement que notre élu marcheur préféré (Laurent Wauquiez, lui, il est tellement au top qu’il joue dans la « hors classe » !) va lire cette chronique et qu’il comprendra, sans trop stresser, à quel point il a mis le doigt là où ça fait mal ! Comment accepter, en effet, que de simples gens retraités, comme nous, acceptent de payer tous les mois des impôts qui ne servent qu’à entretenir des feignants ! Nous, si on veut passer une semaine au paradis (le Club Med ou Center Parcs) il faut qu’on se prive de presque tout pendant des mois… Il a bien raison de dénoncer cette situation ce brave Daniel « en marche vers plus de fraternité, d’égalité et de justice » ! Ah si j’habitais dans la Seine maritime…

Revenons à nos deux fraudeurs – car je suis bien convaincu que c’est de cela dont il s’agit ! Comme l’a dit cet extrémiste PS de Filoche, y’a une limite au pognon ; si on gagne trop c’est qu’on n’est pas très net ! Nos gars sont sans doute de sales hackers qui ont réussi à berner les gentils employés de Pôle Emploi et à pirater le fichier qui les concerne…
Voyons comment ils se présentent et surtout comment ils justifient leur situation amorale.

«Ben voilà m’a expliqué Théo. Avant, je bossais au service de nettoiement de la ville de Trifouilly. Les conditions étaient correctes : le Smig, trente-cinq heures et des poussières, les congés payés, une pintade à Noël. Mais, à la fin de l’année dernière, j’ai coincé une poubelle dans le camion et je me suis cassé un ongle en appuyant sur le bouton d’arrêt d’urgence. Il y a eu un courjus et le camion a pris feu. Je suis passé en conseil de discipline et j’ai failli être lourdé. Faut dire que le délégué du personnel y m’aime pas trop ; on n’est pas du même syndicat ; lui il est plutôt du côté des « marche au pas » ; moi je préfère rigoler avec les zanars. Y m’a pas trop défendu ; je dirais même qu’il a aidé la direction à me pousser vers la sortie. Du coup, quand l’équipe municipale a changé et qu’ils ont décidé de faire des économies sur les dépenses somptuaires, je me suis retrouvé au chômage. C’était pas mal : moins que le Smig, zéro heures, un « cordon bleu » à Noël. Le seul problème, c’était le fric… J’avais pas de quoi payer mon loyer au centre ville, pas de copine pour me loger, et le « restau du cœur » où j’allais bouffer à la fin de mois, du 10 au 30, a fermé, faute d’emplois aidés comme ils avaient avant. C’est là que j’ai rencontré Rémi. Il m’a aidé à bidouiller quelques infos sur ma fiche informatique. Ce con, y m’a fait passer pour un ministre au chômage, ancien sénateur, ancien député européen, ancien membre du Rotary Club. Alors là, ça a été le choc ! Même mon banquier n’a pas trop compris comment la fée carabosse avait boosté mon compte. Mais tant qu’il y a du pognon, y’a de l’espoir pour un banquier alors il a pas moufté à propos des trucs bizarres. Il ne comprenait pas que je parle aussi mal pour un ancien ministre inscrit au Rotary. Il a fallu que je lui explique que je parlais comme ça uniquement pour faire peuple. Si ça lui faisait plaisir, je pouvais jacter comme un aristo, mais il fallait qu’il me fasse une petite faveur concernant la cotisation annuelle de ma « Gold ». Vous comprenez, mon père, il était propriétaire d’un château dans le Bordelais, mais il a tout vendu aux Chinois !»

J’étais tout retourné par ce que je venais d’entendre. La confession de Rémi, c’est par téléphone que je l’ai reçue, car je voulais vérifier qu’il y avait bien de vrais êtres humains cachés derrière toutes ces turpitudes. Quand Rémi m’a appelé, j’ai rentré la tête dans les épaules : j’étais prêt à tout entendre ! L’autre touriste permanent aux Bahamas m’a alors raconté que lui il n’était pas verni comme Théo. Lui il ne touchait plus que la moitié des allocations tellement ça faisait longtemps qu’il était indemnisé. Il avait dû faire comme Robin des Bois : prendre de l’argent aux riches pour se le redonner à lui. Par chance, le bricolage informatique n’a pas été trop compliqué. Il a la chance de porter le même patronyme que le patron des usines Molecon qui s’est fait licencier deux années avant. Du coup, le bidouillage n’a pas été trop complexe (enfin, d’après lui !) Son homonyme avait bien négocié le coup : un parachute doré avec une voilure assez large, plus le poste de « conseiller financier » à vie. Ce boulot de remplacement l’avait assez vite emmerdé et il s’était fait à nouveau licencier. Depuis, il pointait au chômage comme « cadre supérieur polyvalent ». En fait, c’était « il pointait » et maintenant c’est « je pointe »… Mais comme sur la fiche de CV c’est marqué « patron », c’est pas facile se recaser, à cause de la crise. «Et il ne faut pas croire, m’a précisé Rémi. Y’a une certaine justice dans tout ça : les cadres supérieurs sont traités comme les larbins ; passé un certain temps, leurs indemnités, même confortables, diminuent. Là aussi, il a fallu que j’intervienne : j’ai dû modifier la date de licenciement sinon j’allais me retrouver avec des clopinettes. La preuve ? J’ai dû vendre l’appartement que j’avais acheté à Lisbonne pour financer la location de notre petit pied à terre aux Bahamas. Heureusement que je me suis arrangé pour que Théo ait un peu d’argent de poche ! Enfin, si vous connaissez une place de patron qui est libre… moi je veux bien !»

J’étais complètement abasourdi par cette histoire, au point que j’envisageais d’envoyer un courriel de félicitations aux trois courageux élus, qui avaient, pour une fois, pris le temps de s’attaquer au lobby surpuissant des chômeurs. J’ai commencé à chercher l’adresse de ces trois admirables guérilleros. C’est alors que le téléphone a sonné à nouveau : j’ai décroché, c’était Rémi…

Il a commencé par s’éclaircir la voix ; il a bafouillé un instant, puis il m’a dit «tu vas le publier ce truc ? En fait, soyons honnêtes, c’est un « fake », des conneries quoi. Avec Théo, c’est pas exactement aux Bahamas qu’on est… On vit dans une caravane pourrie, dans le camping de Trifouilly. Je vais te donner notre adresse poste restante. Tu pourrais pas faire un geste ? T’aurais pas du fric en rabe pour qu’on se rachète un pétard ?»
Je me suis dit que je ne le publierai pas, finalement, ce texte. Mon pote Wauquiez serait capable de dire que les chômeurs gaspillent leurs allocs pour fumer du chichon. Y’en a bien un, de ces enflures, qui a bloqué le RSA d’un pauv’gars, sous prétexte qu’il était alcoolique… Compte pas sur moi, Big Brother, pour que je renseigne tes fichiers. Ce n’est pas mon job de dénoncer les chômeurs homosexuels drogués… Je ferais peut-être mieux d’enquêter sur les comptes en banque dans les paradis fiscaux ; des fois qu’il y ait un député en exercice qui ait un compte aux îles Caïman !

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29novembre2017

Henri Terrenoire, libre penseur et jardiniste…

Posté par Paul dans la catégorie : Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

 Le personnage dont je vais vous parler aujourd’hui n’est ni un guérillero ni un grand théoricien de l’anarchisme. Il s’agit de l’un de ces nombreux militants qui ont œuvré, au quotidien, pour que leur idéal puisse un jour se concrétiser. Outre les nombreuses luttes dans lesquelles il s’est investi en tant que militant de la Libre Pensée et de la Fédération Anarchiste de l’Allier, Henri Terrenoire avait une passion : le jardinage et, plus particulièrement, la création de roses… En 2009, âgé de 87 ans, il obtint une nouvelle variété qu’il aimait beaucoup et qu’il souhaitait dédier à… Michel Ragon, un auteur qu’il appréciait pour la richesse de son œuvre. En résumé, un homme que je regrette de n’avoir pas connu car nous aurions sans doute trouvé quelques sujets de conversation communs !

C’est au cours de la deuxième guerre mondiale, alors qu’il était déporté en Allemagne, dans le cadre du STO, que Terrenoire s’intéressa aux idées libertaires. Les injustices et la barbarie dont il fut témoin le convainquirent du fait que lutter pour la paix et contre le militarisme était un devoir et que l’on ne pouvait se contenter de rester un simple spectateur de la folie des humains embrigadés. Une rencontre joua un rôle décisif dans son orientation politique, celle de Robert Favry, travailleur forcé, comme lui, mais aussi militant du mouvement des Auberges de Jeunesse, de la CGT et de la Fédération Anarchiste. Il faut croire que le discours de Favry fut particulièrement convaincant. A la Libération, Henri Terrenoire, sympathisant de gauche mais pas vraiment militant avant guerre, s’engagea à son tour dans différents mouvements. En 1945, il suivit les cours de l’école d’horticulture d’Angers et adhéra à la CGT. Pour terminer sa formation, il partit travailler en Suisse et devint un lecteur régulier du journal « Le Libertaire » que lui adressait son compagnon de déportation. En 1947, de retour dans son département de l’Allier, il devint membre du groupe local de la Fédération Anarchiste ainsi que de la Libre Pensée. De simple lecteur du « Libertaire », il devint collaborateur, puisqu’il fut correspondant régional de ce journal. Bien qu’il ait quitté l’école à quatorze ans avec en poche comme seul diplôme le Certificat d’Etudes, notre « jardiniste », comme il aimait se présenter, maniait aussi bien la plume que le sécateur.

 Le groupe anarchiste de Vichy était un groupe actif, fortement impliqué dans le fonctionnement de l’organisation. Une ambiance amicale régnait entre les militants et Henri Terrenoire se lia avec d’autres activistes comme Gabriel Auboire, Secrétaire départemental de la Libre Pensée, ou le couple François, Raymond et Suzette… Gabriel était un militant particulièrement engagé et qui s’était distingué par ses nombreux écrits dans la revue « Le Combat Syndicaliste » où il dénonçait l’alliance du cléricalisme avec le fascisme et le militarisme. C’est à sa demande qu’Aristide Lapeyre vint à deux reprises faire une conférence dans l’Allier, la première fois en 1937 pour parler de la Révolution en Espagne, puis la seconde en 1947 pour soutenir le mouvement libertaire en plein développement. C’est à cette occasion que Terrenoire le rencontra et sympathisa avec lui. Son engagement ne faiblissait pas et en 1956 il s’impliqua, avec le groupe de Vichy, à organiser la tenue du congrès de la Fédération Anarchiste. La même année il se lança aussi dans la mise en place d’une coopérative de consommation, Vichy Coop, à propos de laquelle il est malheureusement difficile de trouver des informations.

 En 1961, il fonde le Comité Départemental d’Action Laïque, ce qui témoigne de la persistance de son engagement anticlérical. Après les événements de mai 1968, un élan nouveau est donné au mouvement libertaire ; jeunes et anciens se rejoignent dans la lutte. Avec quelques compagnons, Henri Terrenoire crée l’Atelier Populaire qui va être l’un des supports de l’agitation post soixante huitarde dans l’Allier. Il participe à la publication du journal de contre information « Le Débrédinoir », qui paraît dans les années 70/80 (objet singulier que ce débrédinoir – car cela existe – je vous laisse faire quelques recherches iconographiques !). Le bulletin est tiré à trois cents exemplaires et diffusé sur Vichy et Moulins. On retrouve les animateurs de l’atelier et de la revue dans toutes les luttes en cours à l’époque. Henri Terrenoire est, par exemple, secrétaire au comité Larzac, même s’il ne participe pas à la grève de la faim parce qu’il a – explique-t-il – quatre enfants à nourrir et se doit de rester en forme. Il n’apprécie pas la prise de contrôle du groupe de la « Libre Pensée » par les Trotskistes et s’éloigne de cette organisation pour devenir président d’une autre, « l’association des Libres Penseurs de l’Allier ». Il prend la défense aussi d’un élu, Fernand Auberger, lorsque cet homme pourtant intègre est accusé par une cabale d’opposants politiques, d’avoir été un collaborateur. A cette occasion, Henri Terrenoire rédige un ouvrage intitulé « Fernand Auberger et la Résistance : mon devoir de mémoire ». Il connaissait bien l’action de ce militant socialiste, appartenant au mouvement de résistance le MUR. Sa présence pendant quelques temps dans l’administration du gouvernement de Vichy lui avait permis de protéger et de faire sortir de nombreux militants de Gauche, de toutes tendances, parmi lesquels Gabriel Auboire, ami anarchiste du jardinier libre penseur.

 L’autre passion de Terrenoire, c’est le jardinage, domaine dans lequel il possède une solide expérience. Des fraises des bois qu’il produit à Cusset pour la clientèle des hôtels de Vichy, à la pépinière de fruitiers qu’il installe par la suite à Bellerive, il ne cesse d’innover et de cultiver des variétés ou des plantes insolites. Il ne se contente pas de produire des plants ; il effectue aussi un travail de paysagiste et intervient dans les jardins publics et privés.

«A Cusset, je me suis surtout concentré sur les plants de fraisiers avant de déménager à Bellerive-sur-Allier, en raison du coût des locaux. Là, je fabriquais mes propres plants, plantes vivaces, arbres, arbustes fruitiers et d’ornement. J’avais des centaines de clients qui venaient chez moi, me demandaient des conseils. […] Mais, à cette époque, les marchands de graines et de bulbes ont commencé à vendre des plantes. Et puis ce fut l’avènement des magasins spécialisés. […] Heureusement, je ne vivais pas uniquement de mes ventes. Je concevais également des jardins pour mes clients, partout, même dans le Midi. J’ai été obligé d’engager des ouvriers pour qu’ils me donnent un coup de pouce. Je regrette de ne pas avoir été photographe, j’aurai voulu conserver des souvenirs. Beaucoup de mes jardins étaient vraiment très beaux.»

Il invente le terme de « jardiniste » qui lui permet de mieux définir son activité professionnelle : l’art de cultiver, certes, mais aussi de mettre en valeur le produit de ses pépinières. Voici la définition qu’il donne de ce « mot-valise » : « Le jardiniste dessine et conçoit les jardins, il ne se contente pas de les cultiver ». Il s’intéresse aux arbres fruitiers nains mais surtout aux roses de collection. Dans l’hommage qui lui est rendu dans l’un des bulletins de la ville de Bellerive, il est dit qu’il a créé au moins une quinzaine de variétés de roses originales parmi lesquelles « Libre Pensée », « Emile Guillaumin » ou « Alice Auberger ». Il est l’inventeur du « pêchelier », hybride du pêcher et de l’amandier et son nom a été donné à une variété de cornouiller : « Terrenoire Gold ». Il conçoit son jardin comme un laboratoire pour le futur… Henri Terrenoire a le regard tourné vers cet avenir qu’il espère meilleur : sans haine, sans violence, sans armée, sans religion. « Le passé peut être étudié, analysé, mais pour moi il ne doit pas être un idéal auquel on s’attache. Passéiste, non, c’est l’avenir qui m’intéresse. »

 Henry Terrenoire est mort le 20 avril 2016 à Randan, dans le Puy de Dôme. Il a légué toutes ses archives au groupe libertaire de l’Allier. Trois bibliothèques fort sympathiques ont été crées en partie grâce à cette documentation. Elles portent son nom et sont situées en trois lieux alternatifs du département : « Le Maquisard » à Doyet ; au local du « Lokara », lieu alternatif du Mazerier, près de Gannat ;  aux « Peuplas » (que je n’ai pas réussi à localiser !). La bibliothèque Henri Terrenoire possède un site internet avec de nombreuses archives en ligne, entre autres sur les luttes en cours ou passées, dans l’Allier. J’y ai déniché la « une » du journal « La Torche », journal anarchiste publié dans ce département au début du siècle dernier qui illustre ce dernier paragraphe, histoire de montrer que l’agitation anarchiste n’y était pas quelque chose de nouveau…

Bravo pour le travail réalisé dans ces bibliothèques : la mémoire de notre ami des roses et du drapeau noir n’est pas totalement éteinte !

Sources documentaires principales : bulletin de l’Association des Libres Penseurs de France – Dictionnaire Maitron des anarchistes – Gallica, site de la BNF (d’où provient la dernière illustration).

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23novembre2017

Solidarité avec Zehra Doğan

Posté par Paul dans la catégorie : Luttes actuelles.

zehra-dogan-2 Zehra Doğan est une artiste peintre et une journaliste kurde, originaire de Diyarbakir. Elle est aussi connue pour avoir fondé l’agence de presse Jinha, dont l’équipe est entièrement constituée par des femmes. Depuis février 2016 Zehra vit à Nusaybin, une ville située près de la frontière syrienne. Elle a été témoin des violences que la police et l’armée turque ont commises dans cette cité. Elle a été arrêtée le 21 juillet 2016.  Un procès expéditif a eu lieu, au cours duquel un certain nombre de témoins (incapables de l’identifier formellement ou de fournir une description correcte) ont certifié que la jeune femme était membre d’une organisation terroriste (on devine laquelle !). Elle a été emprisonnée une première fois, puis libérée en décembre 2016, suite à de nombreuses protestations. Laissée en liberté surveillée, elle est à nouveau passée en jugement en mars 2017. Les chefs d’accusation ont alors changé. L’état turc lui reproche d’avoir réalisé un tableau dans lequel elle représente les dommages commis par les tirs d’artillerie et de chars de l’armée en ayant placé un drapeau turc sur les bâtiments détruits. Or ce tableau a été peint d’après une photo que les militaires turcs eux-mêmes ont fait circuler sur les réseaux sociaux en signe de victoire (sur le document photographique, les drapeaux sont bien visibles !). On lui a reproché également d’avoir fait circuler sur Internet la photo et le message d’une petite fille kurde de dix ans, Elif Akboga, témoignant des conditions de vie inhumaines que l’armée turque a imposées à Nusaybin. Zehra est enfermée d’abord à la prison de Mardin, puis, depuis juin 2017, dans celle de Diyarbakir, où elle purge une peine de deux ans, neuf mois et 22 jours…

nusaybin-tableau-de-zehra-dogan

L’agence Jinha a été interdite par décret et ses locaux mis sous scellés. Dans la prison de Diyarbakir, les loisirs sont interdits et tout le matériel qui lui servait à dessiner a été confisqué. Cela n’a pas empêché Zehra, avec l’aide d’autres militantes détenues, de réaliser un exemplaire manuscrit du journal Ozgur Gundem, une publication kurde qui a – elle aussi – était interdite par le gouvernement et qui constituait l’un principaux liens des détenu·e·s avec le monde extérieur. La journaliste a réussi à faire passer hors les murs cette publication clandestine. Un certain nombre de ses toiles ont été confisquées par la police, mais, à titre préventif, elle avait réussi à faire sortir d’autres œuvres de Turquie. Un collectif de militants, soutenus par la revue en ligne Kedistan, ainsi que par une tribu de petits chats noirs, a décidé d’éditer un catalogue de ces toiles et de ces dessins, accompagnés de textes sur la situation dans la province de Diyarbakir. Le livre est maintenant disponible et cela fait plusieurs jours que je l’ai sous les yeux. Du bel ouvrage : il est à la fois remarquable par sa qualité, et touchant de par l’intensité dramatique des témoignages de la jeune journaliste. Si vous cherchez une idée de cadeau militant pour les fêtes de fin d’année, je vous le recommande vivement, d’autant qu’une partie du produit des ventes est destinée directement à soutenir matériellement Zehra. Pour toute commande, le mieux est de passer par le journal Kedistan, en utilisant ce lien. Et puis, tant qu’à faire, ne manquez pas de consulter la « une » de Kedistan, vous aurez ainsi des informations sérieuses sur ce qui se passe dans les différents Kurdistan. Les luttes en cours n’ont plus tellement la faveur des medias, et pendant ce temps-là, l’armée turque veille, prête à toutes les basses besognes. Pourtant, la transformation sociale en cours dans la région du Rojava, en Syrie, est probablement un événement de première importance au niveau mondial. J’ai déjà traité ce sujet, à au moins deux reprises (voir aussi ), mais, depuis, la situation a beaucoup évolué !

«Oui, je suis otage, mais sur ma toile, j’ai créé avec le pinceau que je tiens, une prison de toutes les couleurs. Même si je suis emprisonnée, je peux changer des choses, parce que le pinceau est toujours dans ma main.» (Zehra Dogan, 13 août 2016)

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17novembre2017

Comment je vois les choses…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Où il est question du monde, d’un anniversaire de blog et de bien d’autres sujets…

portail-blog Dix ans que je publie des chroniques sur ce blog, avec – trop peu souvent – l’aide de quelques proches ou amis. Il y a eu des hauts et des bas dans le rythme de publication. Une bonne dizaine de billets chaque mois dans les premières années : l’enthousiasme du début et surtout moins d’attention portée aux textes mis en ligne. Des billets d’humeur, des tranches de vie succinctes, de brefs textes historiques… Essayer d’aborder de multiples sujets qui me préoccupent mais sans me prendre la tête, du moins au début. Depuis je me suis « pris au jeu », et comme j’avais la chance d’avoir quelques lectrices et lecteurs fidèles, je suis devenu plus critique à l’égard de mes productions. C’est là aussi l’une de mes raisons pour interrompre la publication pendant quelques mois. Trop de textes commencés et abandonnés parce que jugés redondants, trop pédagogiques (au sens « pédant » du terme) ou tout simplement inutiles. Cette pause m’a permis de prendre du recul et d’essayer – je l’espère – de trouver un équilibre entre tous les courants opposés par lesquels j’étais traversé. Une constante cependant, je continue à exprimer mon intérêt et ma sympathie pour les idées libertaires et écologiques, mais je n’ai, par chance, nulle chapelle à défendre : je me méfie des discours exclusivement politiques, des slogans à l’emporte-pièce et autres vérités toutes prêtes qui témoignent trop souvent d’un manque d’attention à autrui. Ayant la chance (le tort diront certains) de n’être point « encarté » dans un quelconque courant et de me tenir à l’écart des discours électoraux comme de la peste, je ne me sens pas trop concerné par les règlements de comptes, les noms d’oiseaux qu’on lance dans toutes les directions, histoire de montrer que le courant d’idées que l’on défend lave plus blanc que blanc. Le corollaire de tout cela étant que l’on prend un malin plaisir à casser ceux dont les idées sont proches mais quelque peu divergentes.

clair-3 Voilà pour ma position, à la fois confortable et inconfortable. Il est indubitable que plus l’âge avance, plus j’appréhende les choses avec une certaine distance, n’étant plus guère motivé pour courir dans les champs ou dans les avenues avec les forces de l’ordre aux trousses (ce qui ne veut pas dire que je désapprouve ce genre de démonstrations). Mais tous ces beaux discours ne m’empêchent pas de constater qu’à première vue le monde va fort mal. Il n’y a pas besoin, pour cela, de passer des heures à écouter/visionner  le discours bon chic bon genre des médias zofficiels. Il suffit d’écouter, d’observer ce qui se passe autour de nous. Les idées les plus réactionnaires sont maintenant à nouveau bien implantées dans la tête d’une majorité de nos concitoyens. Ce qui fait que les politiques, de droite comme de gauche, peuvent se permettre de sortir n’importe quelle aberration. Il suffit de ne pas se trahir en oubliant d’enlever son nez de clown ou ses oreilles de lapin. Les responsables de l’indigence intellectuelle qui menace de nous submerger sont nombreux… Que la droite et plus encore l’extrême-droite tiennent ce genre de discours xénophobe, raciste et patriotard, est – dirais-je – « dans l’ordre des choses ». Que la gauche l’ait adopté pour tenter de rallier celles et ceux que l’on considérait comme des brebis égarées dans le champ du voisin en est une autre, beaucoup plus grave. En banalisant les discours hostiles à « l’étranger », nos politicards préoccupés surtout par la prolongation de leur mandat, lui ont ôté toute dimension morale. Il ne suffit pas de braire de temps à autre que notre pays est celui de la déclaration des droits de l’homme pour qu’il le reste !

camp-d-argeles-sur-mer-fevrier-1939_274666_516x343 Un voisin, pour lequel j’ai pas mal d’estime, m’a tenu récemment ce discours si souvent entendu selon lequel “on en ferait trop pour les réfugiés et pas assez pour « nos pauvres », ceci en partant du constat facile à établir que la situation économique de ceux qui sont en bas de l’échelle devient chaque jour un peu plus difficile”. S’occuper en premier lieu des « Français » en n’oubliant pas de trier le bon grain de l’ivraie, car, selon nos édiles, il y a quand même des chômeurs ou des allocataires du RSA qui vont se « bronzer aux Bahamas » au lieu de chercher du boulot. Quand on voit ce que la France fait en matière d’accueil de réfugiés, ce discours misérabiliste prêterait plutôt à rire dans un premier temps. Mais en fait il est trop lourd de sens pour être traité comme un simple bavardage de comptoir. Inutile – pour les tenants de ce genre de discours – de chercher des responsabilités économiques ou sociales à cette misère rampante, « de toute manière, le système on ne peut pas le changer ». Beaucoup plus simple de se servir des clichés diffusés à la fois par la clique politique et celle des journalistes « aux ordres ». Il est malheureusement inutile d’opposer une quelconque réfutation argumentée et logique à ce genre de propos puisqu’il s’agit d’un « credo » et non d’une opinion construite. Il est absolument navrant que ce discours bidon, servi depuis des décennies, lors de l’arrivée des travailleurs polonais, italiens, espagnols, portugais, arabes… fonctionne toujours aussi bien. Une preuve, parmi d’autres, que « l’école républicaine » dont j’ai été l’un des fidèles serviteurs n’a pas accompli l’une de ses tâches éducatives primordiales qui est le développement de l’esprit critique plutôt que l’apprentissage de la servilité.

policiers et refugies Ce discours tenu par une personne plutôt sympathique, généreuse et accueillante, qui ne ferait – comme on dit – pas de mal à une mouche, sort maintenant de la bouche de millions de « braves gens » partout dans le monde. La xénophobie s’étale sur la place publique et fait aussi l’affaire des gouvernements néo-libéraux qui se prétendent « démocratiques ». Certains de leurs ministres poussent des cris d’orfraie contre ces manifestations populistes (j’ai horreur de ce dernier mot qui fait partie de la langue de bois du discours politique) de plus en plus nombreuses et de plus en plus « vulgaires ». Le summum de l’hypocrisie est atteint lorsque ces braves technocrates vous expliquent qu’il faut bien prendre des mesures pour limiter l’accueil des réfugiés, pour empêcher que d’autres (les méchants) ne prennent le pouvoir et ne fassent encore pire. Pendant que le citoyen lambda se préoccupe de sa survie économique, le gouvernement intègre les dispositions de l’état d’urgence dans la loi ordinaire, sans que personne ou presque ne se pose de question sur ce genre de pratique. Nul doute que tous ces « responsables de notre sécurité » ne soient fascinés par les systèmes de caméras avec reconnaissance faciale qu’installent les dirigeants chinois dans toutes les villes de leur pays. Chez eux, le profilage a une dimension policière qui domine ; pour l’heur, chez nous, ce sont surtout les banques de données de nos vendeurs de bazar qui souhaitent cerner le moindre de nos désirs. Cela fonctionne cahin-caha, mais faisons confiance à nos vaillants techniciens pour améliorer les dispositifs année après année.

290px-Limenitis_archippus_Cramer Ce que l’on vérifie aussi dans notre quotidien c’est la justesse du point de vue des organisations écologiques internationales qui s’alarment au sujet de la disparition des insectes et des oiseaux. Nous avons eu la chance, cette année, d’avoir deux couvées successives de deux couples d’hirondelle. Celles-ci avaient complètement disparu de notre ciel, il y a quelques années. Leur retour est un point positif. Ce qui l’est moins c’est que tous les oisillons des deuxièmes couvées sont morts. Nous les avons retrouvés au sol, sous le nid, quelques jours avant la date où ils auraient dû s’envoler. Les symptômes ne laissent guère de doute : ils ont sans doute été empoisonnés par les insectes rapportés par leurs parents. Il faut dire que la campagne environnante bénéficie de quelques belles aspersions lorsque les premiers parasites apparaissent avec les chaleurs… Le problème ne se limite donc pas au glyphosate. Il ne faut pas oublier non plus les néocortinoïdes encore utilisés, ainsi que divers fongicides employés en traitement sur les semences… Seules les espèces accoutumées à vivre aux basques de nos comportements tarés se développent : les rats, par exemple, dont les chasseurs anéantissent progressivement tous les prédateurs dans la chaîne alimentaire…

Au jardin, les papillons se font de plus en plus rares. Il y a quelques années, après un trajet en voiture un peu long, il fallait régulièrement nettoyer les parebrises pour en enlever les débris d’insectes. Ce n’est plus le cas. Même remarque pour ce que l’on peut voir dans la lumière des phares, la nuit. Les petites créatures volantes se font rares. La réponse technocratique à tout cela ? Des recherches en génie biologique pour mettre au point des semences de plantes qui n’auront plus besoin d’être fertilisées par les abeilles et autres pollinisateurs. Quand les humains deviendront stériles à cause des perturbateurs endocriniens, les fabricants d’éprouvettes pourront rallonger leurs chaines de fabrication. Il suffira juste aux théologiens de nous faire un discours d’accompagnement pour cela en nous précisant que leur « créateur » ne voit pas plus d’obstacle à cette évolution qu’il n’en a vu à la mise au point de l’arme atomique.

DMFrpFRX0AAI1g3 Alors on se suicide tout de suite, ou l’on empile des boîtes de conserve dans un abri souterrain en attendant l’apocalypse ? Certes non ! Comme me le fait remarquer ma compagne, inutile de perdre son temps, son moral et son énergie à faire une fixation sur les malversations des crétins qui nous gouvernent. Mieux vaut prêter attention aux multiples initiatives qui vont à contre courant de l’abrutissement général, et là, on s’aperçoit qu’elles ne manquent pas : des nouvelles entreprises autogérées aux Zones à Défendre et à leurs projets somptueux, des jeunes qui font un solide retour à la terre, axé sur l’agroécologie ou la permaculture, aux multiples réseaux sociaux qui se construisent dans tous les domaines. Grâce à ces derniers, entre autres, les gens peuvent enfin apprendre à construire leur autonomie et à avoir un regard critique sur les projets inutiles qui leurs sont imposés et corriger ainsi les graves lacunes d’une éducation qui ne leur a appris que soumission et intégration au système. Certaines initiatives peuvent paraître bien pusillanimes mais leur accumulation finira par créer un courant fort pour contrarier les menées des tenants du libéralisme économique tous azimuts. Je ne crois pas qu’il faille opposer la « stratégie du colibri » et celle du « Sanglier », comme le fait Alexandre Pignocchi dans un article publié sur le site écologiste radical « Le Partage ». Les deux sont complémentaires, et je ne crois pas que l’on puisse qualifier « d’idiots utiles » celles et ceux qui s’échinent à monter des circuits courts de distribution alimentaire ou à gérer leur usine, seul·e·s, sans patrons et sans contremaîtres. Il suffit que les actions entreprises par ces dernier·e·s soient soutenues par une vision à long terme de leur projet et qu’ils·elles prennent soin de les insérer dans une perspective globale pour en faire toute autre chose que du réformisme stérile. Cela ne me dérange absolument pas de m’intéresser tout autant à ce qui se passe dans le Rojava, au Nord de la Syrie, qu’aux initiatives du mouvement paysan Navdania en Inde. Quand on dit « s’intéresser » cela ne signifie pas non plus abandonner tout regard critique, bien entendu.

Toujours amoureux de « musiques du monde » je vous écris ce billet en écoutant le dernier CD du groupe polonais « Laboratorium pieśni « , un groupe vocal féminin aux sonorités aussi harmonieuses qu’originales. Bien que je me sois régalé avec le bouquin de Gougaud « Kalamaya, Churla chamane Bolivienne », je ne suis pas très branché « chamanisme », mais j’aime les musiques aux sons très purs de ce groupe. Quand je fatigue, je passe à du Blues et à un peu de Country. Rhiannon Gidens, Chocolate Drop et Orange Mandolin, je suis fan aussi !

Musique, jardin, lecture, marche à pied… sans oublier quelques coups de gueule salutaires, voilà comment je vois les choses à l’orée de l’hiver. Portez-vous bien !

PS – Les illustrations de cette chronique. 1 – photo maison ; 2 – merci Patrick Mignard, alias « la Belette » – 3 – archive prise sur le site « opinion internationale » ; 4 – empruntée au site « Levif.be ; 5 – Wikimedia ; 6 – Philippe PENEAU @PeneauP.

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