29juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Un bric à blog estival, bien décousu comme il se doit. Vent du Sud, Vent du Nord, on ne sait pas dans quel sens vont les nuages. Il n’y aura bientôt plus qu’eux qui auront le droit de mener une vie nomade dans nos pays « civilisés ». A moins que les « big-brothers » qui nous gouvernent ne s’emparent aussi des postes de commande de la météo !
Voyager sans quitter son canapé… Beaucoup d’écrivains l’ont fait, parait-il, y compris certains auteurs de récits de voyage. Jules Verne rassemblait, avant de rédiger ses romans, une documentation énorme et réussissait, grâce à ce travail, à donner l’impression qu’il était le témoin visuel de certaines des réalités qu’il décrivait. Je lis en ce moment « Miss Branican », le feuilleton qu’il a écrit après avoir rencontré Nellie Bly (voir chronique à ce sujet ce mois-ci). Les descriptions qu’il donne de la mer de Java ou de la région de la Tasmanie, en Australie, sont impressionnantes de réalisme. Et pourtant ! En tout cas, si pour une raison ou une autre, vous n’avez pas l’occasion de vous éloigner de votre écran d’ordinateur au mois d’août, je vous encourage vivement à lire les descriptions de villes arabes figurant sur le site « Al-Oufok« . Les auteurs (les chroniques sont signées « la rédaction ») décrivent une vingtaine de cités, connues ou méconnues, qui ont joué un rôle historique important dans l’histoire du monde arabe : de Palmyre à Alexandrie en passant, entre autres, par Alep, l’une des plus vieilles villes du monde. Chaque article propose un historique détaillé de la cité, ainsi qu’une brève description des éléments les plus pittoresques. L’occasion d’approfondir vos connaissances, mais aussi d’éveiller certaines envies de plongée dans une richesse culturelle souvent mal connue. J’ai fait en tout cas une découverte politico-géographique : « Al-Qaïdah » est aussi le nom d’une petite ville du Yémen qui n’a, bien entendu, aucun rapport avec le réseau du même nom… Ce n’est pas cette série d’articles qui va calmer mon envie de faire un tour culturel de la Méditerranée…
L’actualité dans l’hexagone n’est pas vraiment passionnante, et les marronniers abondent dans les médias. Il n’empêche que l’été n’est pas si calme que ça et nos journaleux ont quand même la petite dose de violence sociale dont ils ont besoin pour faire bouillir la marmite… J’ai trouvé intéressant l’article « Full Métal Sarkozie » sur Article XI. A propos des récents incidents sécuritaires à Grenoble et dans le Val de Loire, une très bonne analyse des faits et des motivations de ceux qui les commentent à haute voix dans les médias et dans l’entourage présidentiel. « Il y a chez ceux qui s’affichent comme les plus pieux défenseurs de l’ordre une très trouble inclination à savourer les manifestations du désordre. Et il ne me surprendrait pas d’apprendre qu’ils les appellent de leurs vœux, tant leur empressement à les monter en neige et à en tirer les plus alarmistes discours illustre leur schizophrène position. » Dans les hautes sphères de la répression, on profite de cette actualité en tout cas pour relancer la chasse aux sorcières habituelles, jeunes des banlieues, islamistes et travailleurs sans-papiers. Pour faire bonne mesure, Saint Brice, aux ordres de son saint patron, enfourche un nouveau cheval de bataille et débute une nouvelle croisade : bouter hors de France les Roms indésirables. Au passage, les hypocrites galonnés en profitent pour verser une larme sur nos valeureux gendarmes et policiers exposés à la vindicte des mécréants alors qu’ils s’étaient engagés pour secourir la veuve l’orphelin, et faire la circulation aux carrefours. Deux sites d’information sont dans la mire du ministère de l’intérieur, en attendant les prochains : Indymédia Grenoble et Jura Libertaire, site auquel j’ai déjà fait référence à plusieurs reprises dans ces colonnes éclectiques. Saint Brice a porté plainte pour indélicatesse à l’égard des forces de l’ordre… Si vous avez vu et apprécié le film « Liberté » de Tony Gatlif, vous lirez certainement avec intérêt sa prise de position au sujet des déclarations de notre bien aimé Président concernant les gens du voyage : « Les Tsiganes ne sont pas un problème« . Un court extrait de ce texte : « L’autre amalgame effrayant est de dire que les Roms et les Manouches sont en situation irrégulière, parce qu’ils n’ont pas de papiers. Les Manouches sont français ! Ils sont en France depuis quatre cents ans, ils ont souffert, ils ont été enfermés dans des camps et déportés durant la Seconde Guerre mondiale… Qui a mis les « gens du voyage », comme dit Sarkozy, en situation irrégulière ? Ce sont les politiques ! Les maires, les préfets, qui leur refusent l’emplacement légalement réservé pour leur caravane, voté dans la loi Besson il y a dix ans, mais que personne ne respecte. » Autre point important, on emploie un peu à tort et à travers, en France et ailleurs, les termes « tsiganes », « roms », « gens du voyage », « manouches », « gitans »… sans savoir ce qu’ils recouvrent exactement. Un article de Grégoire Fleurot, sur le site « Slate » fait le point de façon très précise sur la question. Il peut être utile de s’y reporter pour avoir les idées claires.
Il n’est pas question de faire un point sur l’actualité internationale. Le cynisme des grandes puissances est toujours aussi bien portant. S’il n’y a qu’un pas à franchir pour passer du jeu sur console au meurtre programmé à distance, deux pays au moins l’ont franchi : les Etats-Unis et Israël (d’autres y travaillent avec ardeur). Dans les territoires occupés, Gaza et Cisjordanie, les militaires ne se privent pas d’expérimenter les nouvelles technologies militaires. On lira avec intérêt, à ce sujet, l’article de Jonathan Cook repris ce mois-ci sur le site de Jean Dornac, « Humeurs ». La guerre bon chic bon genre, en tailleur bien coupé et chaussures « mode » : de jeunes femmes en uniforme appartenant à une unité particulière de Tsahal, manipulent à distance, à l’aide d’un simple joystick, des armes automatiques qui leur permettent d’éliminer, pour de vrai, mais de manière virtuelle sur leur écran, des militants palestiniens jugés dangereux à la sécurité de l’état israélien. L’avenir appartient aux combats sans combattants : drones, véhicules sans occupants, armes dirigées à distance… Quand on pense qu’il y a quelques siècles de cela l’Eglise catholique romaine condamnait l’emploi des armes à feu et de l’artillerie, jugées trop lâches car il n’y avait plus de corps à corps avec l’adversaire. A quand une déclaration papale sur les drones ? Certes, depuis, la très sainte église catholique, comme toutes les autres religions d’ailleurs, a mis beaucoup d’eau dans son vin ! Excuse à tout cela : les civils ont de plus en plus de mal à supporter les pertes militaires dans leur propre camp, d’autant que les victimes, avant d’endosser l’uniforme, étaient de simples citoyens aux velléités meurtrières relativement modérées. Les bombardements de l’Irak et de la Serbie nous ont déjà accoutumés à voir les raids aériens transformés en gigantesque jeu vidéo. Les combats au sol prendront sans doute un jour la même orientation. Il est plus simple d’éliminer un adversaire sur un écran par un simple clic de souris, que de lui perforer l’abdomen avec une baïonnette. Au bout du compte, le résultat est le même… mais la « virtualité » rend la chose plus facile.
Un peu de théorie ? Toujours dans les découvertes intéressantes du mois, une réflexion critique sur le thème de la décroissance. J’aime bien les gens qui jouent aux grains de sable dans les mécaniques trop bien huilées. Je suis aussi allergique aux relents culpabilisateurs profondément religieux qui entachent certains raisonnements des écologistes. Je vous invite à lire « la décroissance une théorie économique bien trop sage » sur le blog de Caleb Irri. Nul doute que certains propos vont irriter quelques militants de ma connaissance, mais il ne faut pas avoir peur de remettre en cause les idées prêtes à porter. Encore un mystique du progrès diront les inconditionnels du retour en arrière. Je pense pourtant que Caleb Irri pose les problèmes de développement dans des termes intéressants. Quant à moi, je continue à explorer toutes les pistes de réflexion qui se présentent. Les militants aux idées bien arrêtées et aux croyances intemporelles m’ont toujours inquiété. Ma ligne politique directrice est artistiquement sinusoïdale. Je fais comme beaucoup : je cherche mon chemin dans le noir avec une lampe frontale vacillante.
Envie de lecture relaxante ? même pas peur des idées grinçantes et saignantes ? Pas de problème le feuilleton « le Megoustastou » en cinq épisodes (et plus si affinités) a été écrit pour vous. Tout le monde en prend pour son grade, des écolos bobos aux bobos écolos et vous reconnaitrez certainement quelques uns de vos travers (?) en lisant ce portrait écrit au vitriol du militant « dans le vent » ! Enfin, moi je dis ça parce qu’en ce qui me concerne le tableau apocalyptique a fait mouche à plusieurs reprises. Mais vous me connaissez, je suis beau joueur et je n’hésite pas à vous donner le lien pour le sommaire… Vous n’aurez plus qu’à lire les cinq épisodes dans l’ordre. Un petit extrait pour l’apéro : « Le mégoustastou fait de la politique, de la vraie, de la qui tâche. Signer des pétitions contre le malheur des uns. Faire signer des pétitions pour le bonheur à lui. Il donne envie de faire de la politique avec une masse et de lui coller un pain révolutionnaire dans la gueule. C’est un non violent. On peut donc y aller. Même sans batte de base-ball. Il est simplement à gauche, 100% à gauche, proprement à gauche. Et il le dit. Il critique les ministres à gauche, révèle aux communs des mortels leurs errements comme s’ils étaient salement à droite. Le mégoustastou est un boulet. Rouge. A tirer … comme un lapin albinos. »
Je cherche une petite trouvaille délassante pour finir, un petit quelque chose de léger, bien adapté au contexte estival… et musical de surcroît ! Pourquoi pas un petit tour sur le site du « racing club choral » ? Ce groupe de choristes réalise des arrangements à sa façon de chansons connues ou méconnues… Le répertoire est sympathique et la qualité musicale irréprochable. Ecoutez donc « Cayenne (mort aux vaches)« , « Libertine » ou « Vive le feu« … Vous m’en direz des nouvelles. Sur le site de la chorale, vous trouverez le calendrier des concerts et les liens vers d’autres vidéos. Bonne sieste et rendez-vous dans un mois si le ciel ne nous est pas tombé sur la tête.
NDLR : puisque l’on parle (notamment) de voyage, je vous propose, pour illustrer cette chronique sans tête à queue, une série de photo prises sur les côtes du Portugal, au Nord de Lisbonne. Il parait que le bleu fait toujours rêver…
26juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Petites histoires du temps passé; les histoires d'Oncle Paul.
Nombreuses sont les femmes pilotes qui ont joué un rôle essentiel dans le développement du transport aérien, même si les historiens de l’aéronautique, des hommes pour la plupart, ont mis longtemps à s’en apercevoir. Certaines de ces héroïnes de la conquête du ciel ont fini par laisser leur nom dans l’histoire, d’autres sont encore largement méconnues. Certes on entend moins parler d’Amelia Earhart et de Jacqueline Auriol, que de Charles Lindberg ou de Jean Mermoz, mais leurs patronymes évoquent en général quelques souvenirs dans nos mémoires. Elles sont cependant peu nombreuses, ces femmes pilotes dont nous avons conservé la trace. Avec l’habitude qui s’est installée petit à petit dans ce blog d’emprunter des routes secondaires et des chemins sinueux pour parler d’histoire, il fallait bien que je vous raconte un jour celle de l’une de ces aventurières mal connues, et j’ai jeté mon dévolu sur Amy Johnson. Sa contribution au développement des liaisons aériennes n’est pas négligeable puisqu’elle est la première aviatrice à avoir assuré la liaison Grande-Bretagne / Australie, en volant seule de Londres à Darwin, en 1930. Cet exploit s’ajoute à deux autres de ses titres de gloire : avoir été la première femme à obtenir une licence d’ingénieur en aviation, et ce en 1928 ; avoir relié, deux ans après son vol vers l’Australie, Londres à Capetown en Afrique du Sud.
Amy Johnson est née le 1er juillet 1903 à Kingston-upon-Hull, en Angleterre. Ses parents travaillaient dans l’industrie des pêches. Elle a suivi une formation universitaire en économie et a obtenu un diplôme de la faculté de Sheffield. Elle s’est très vite aperçue qu’elle ne trouverait pas d’emploi à la hauteur de sa qualification dans sa spécialité et a suivi une formation en secrétariat, ce qui est une démarche beaucoup plus conventionnelle pour une jeune fille à son époque. Cette nouvelle orientation professionnelle lui permet de trouver rapidement un emploi à Londres, mais ce quotidien trop tranquille et routinier ne lui convient guère. Pendant ses loisirs, elle s’intéresse au pilotage bien que la pratique de ce sport ne soit guère encouragée pour les jeunes femmes. Rares sont les écoles qui acceptent de faire passer leur brevet de pilote aux demoiselles, fussent-elles issues de la bonne société… Tout cela n’est qu’excentricité et exhibitionnisme selon la morale en usage, et la place des femmes n’est pas dans la carlingue des avions… Le London Aeroplane Club finit quand même par lui décerner son brevet à la fin de l’année 1929. Son instructeur a eu l’idée singulière de lui dire que le seul moyen pour une personne de sexe féminin de trouver un engagement commercial dans le secteur, c’est de se faire remarquer, au préalable, en accomplissant quelque exploit de nature à intéresser les journalistes. Ce conseil ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde… Dès l’année suivante, bien qu’elle n’ait qu’une expérience limitée, Amy Johnson décide de se lancer dans ce projet fou de relier Londres à Darwin, par un vol en solitaire dans un avion monomoteur. Grâce à quelques subventions, elle achète un appareil d’occasion, un Gypsy Moth, construit par les usines De Havilland. L’avion est baptisé « Jason » pour l’occasion. Il a déjà pas mal d’heures de vol à son actif, et il faut le modifier pour lui permettre d’accomplir des étapes de longue durée. Il faut notamment lui ajouter des réservoirs d’essence sous les ailes… La jeune aviatrice de 27 ans se prépare à son expédition. Elle ne peut emporter qu’un volume de bagages très limité, d’autant qu’il faut prévoir un minimum d’outillage pour effectuer les travaux d’entretien incontournables. A ce kit de premiers secours mécaniques, elle ajoute un fusil pour assurer sa sécurité personnelle et un minimum de ravitaillement. Certaines des étapes de son vol sont prévues à l’avance, mais d’autres dépendront de sa fatigue et de la résistance de l’appareil. Amy choisit un itinéraire passant le plus possible au dessus de la terre ferme, évitant chaque fois qu’elle le peut les longs survols d’étendues d’eau, toujours risqués.
Le trajet qu’elle va suivre représente une distance totale de plus de 16 000 km. Le Gypsy Moth vole à une vitesse maximum de 170 km/h et dispose d’une autonomie de 700 km environ… Elle s’envole vers le Sud-Est, survolant l’Europe, puis l’Asie puis se dirige vers le Sud, la Malaisie, l’Indonésie. La partie la plus dangereuse, c’est l’étape finale, la traversée de la Mer de Timor pour arriver sur les côtes australiennes… 19 jours de vol dans des conditions souvent difficiles avec des atterrissages de fortune dans la savane pour réparer un moteur endommagé par les tempêtes de sable. Lorsqu’elle décolle de l’aérodrome de Croydon, le 5 mai 1930, Amy Johnson est totalement inconnue du grand public. A son arrivée à Sidney, le 24 du même mois, elle est devenue une héroïne nationale : radios et journaux ont largement couvert l’événement au fur et à mesure que les informations concernant le voyage leur parvenaient. Le quotidien Daily Mail va même jusqu’à lui offrir une prime de dix mille livres sterling. L’année suivante, en 1931, avec un copilote, Jack Humphreys, elle effectue le trajet Londres Moscou en une journée, puis elle continue ensuite jusqu’à Tokyo. En 1932, elle épouse un aviateur britannique, James Mollisson, amateur d’exploits lui aussi. Quatre mois après son mariage, elle décide de battre le record de vitesse sur la traversée Londres-Capetown (Afrique du Sud) – record justement détenu par son mari, James Mollisson ! Elle effectue le vol un première fois avec Humphreys comme copilote, puis une seconde fois, en solitaire, quelques années plus tard, en 1936. Les records se succèdent…
En juillet 1933, elle effectue une traversée de l’Atlantique avec son mari, à bord d’un De Haviland Dragon, mais l’avion a quelques ennuis à l’atterrissage à Bridgeport dans le Connecticut. Une panne d’essence contraint l’équipage à poser l’appareil en catastrophe. Les deux passagers sont blessés, mais heureusement sans gravité. La série noire continue cette année là puisque l’avion qu’ils se sont procuré pour le vol retour, s’écrase, lui aussi, mais au décollage cette fois. C’est l’âge d’or de l’aviation, mais la technologie a parfois des ratées et les accidents sont nombreux. La liste est longue des pilotes qui paient de leur vie des défaillances techniques de leur appareil ou des erreurs de guidage à cause de radios peu performantes ; disparaissent ainsi des aviateurs/trices chevronnés/ées comme Amelia Earhart, Jean Mermoz ou Charles Nungesser quelques années auparavant. La popularité d’Amy est immense en Grande Bretagne, depuis son vol spectaculaire jusqu’à Sidney. Une chanson, « Amy wonderful Amy » est même composée en son honneur. Dans les journaux où elle s’exprime de temps à autres, ses propos étonnent et questionnent le public. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle pense des femmes et de l’aviation, par exemple, elle répond « les femmes manquent de confiance en elle-même, mais on peut leur faire confiance ». D’une façon générale Amy Johnson se prête fort peu au jeu médiatique et reste plutôt discrète. Il faut dire que sa vie est bien remplie. Les projets succèdent aux projets. Certains marchent, d’autres non. La disparition d’Amelia Earhardt en 1937 la marque profondément et elle décide de renoncer aux « records ». Le transport aérien se banalise et les réussites les plus spectaculaires soulèvent moins qu’avant l’enthousiasme du public. En 1939, en pleine dépression et en proie à de sérieuses difficultés financières, elle se sépare d’un mari qui, finalement, ne se préoccupe que fort peu de son sort.
Elle meurt, en janvier 1941, à l’âge de 37 ans, dans des circonstances plutôt surprenantes. Après avoir sillonné presque tous les continents en avion et survolé d’immenses étendues d’eau, au cours de sa brève existence, elle va périr noyée dans la Tamise. Cette fin singulière justifie quelques explications. A l’entrée en guerre de la Grande Bretagne, Amy Johnson, comme beaucoup d’autres pilotes civils, s’engage dans la RAF. Les femmes pilotes ne sont pas autorisées à piloter des avions de combat, mais jouent le rôle fort utile de convoyeuses (Air Transport Auxiliary). Par exemple, elles livrent sur les terrains, les avions neufs qui sortent d’usine et vont permettre de remplacer ceux qui ont été détruits. La tâche n’est pas exempte de dangers, car, très souvent, elles effectuent de longs trajets à bord d’appareils désarmés et dépourvus de radio, dans un ciel où les avions ennemis rôdent parfois. Si des progrès techniques importants ont été accomplis au cours de la dernière décennie, les défaillances sont encore fréquentes. Petit détail historique mais non point anecdotique, les convoyeuses de l’ATA britannique sont parmi les premières femmes à être payées avec un salaire identique à celui de leurs partenaires masculins. Elles représentent le huitième environ des effectifs du service. Amy Johnson décolle de l’aérodrome de Hatfield, à côté de Glasgow, pour une mission de routine. Elle pilote un Airspeed Oxford qu’elle doit convoyer à la base de la RAF de Prestwick. Sur cet aérodrome, elle prendra en charge un autre Oxford qu’elle ramènera à Kidlington. La première partie du trajet est effectuée sans difficultés, mais la météo est mauvaise. Sa chef de service lui propose d’abandonner la seconde partie de la mission, mais Amy refuse. Elle volera malgré le mauvais temps. A cause des intempéries, elle dévie sans doute du trajet qu’elle devait suivre. Son avion tombe en panne d’essence et elle saute en parachute à la verticale de l’estuaire de la Tamise. Elle ne porte pas de gilet de sauvetage. Malgré des secours assez rapides (le capitaine du steamer HMS Haslemere qui a aperçu la parachutiste, plonge pour lui porter secours, mais en vain), la jeune femme se noie et son corps disparait, emporté par le courant. On ne la retrouvera jamais. Seuls quelques débris de l’avion seront récupérés ainsi qu’un sac de voyage portant ses initiales… Amy Johnson est la première femme de l’ATA tuée au cours d’une mission pendant cette guerre. L’émotion est grande dans le public, bien que les gens aient de nombreuses autres préoccupations. En 1942, un film est tourné pour retracer sa carrière et immortaliser ses exploits.
Chaque fois qu’une personnalité disparait dans des conditions un peu mystérieuses, sa mort entraine la création de légendes populaires. Cela n’a pas manqué pour Amy Johnson comme pour Amelia Earhardt et les choses les plus farfelues ont été racontées. Une piste singulière a été cependant ouverte par la déclaration d’un artilleur de la défense côtière. Sur son lit de mort, en 1999. L’homme a annoncé qu’il avait abattu l’avion de Miss Johnson, le pilote n’ayant pas renvoyé les signaux d’identification convenable. Le secret sur cette bavure aurait été conservé à la demande des officiers… Aucune confirmation, ni infirmation de ce récit mentionné sur l’article anglais de Wikipedia n’a été apportée par le Ministère des armées. Peu de gens se souviennent d’Amy Johnson, sauf dans les milieux aéronautiques anglais et australiens, sans doute. L’avion qui lui a permis d’accomplir le premier de ses exploits, le Gypsy Moth « Jason » (photos paragraphes 2 et 3) est exposé au Science Museum de Kensington à Londres. Depuis l’époque héroïque de ces vols « long-courrier » beaucoup d’autres femmes sont devenues aviatrices et certaines, même, ont revêtu le scaphandre des cosmonautes. Il est dommage que le rôle important joué par toutes celles qui les ont précédées, soit encore occulté.
NDLR : plusieurs des documents illustrant cet article proviennent des archives du Kensington Science Museum. C’est le cas notamment de la carte ci-dessous. De nombreuses sources documentaires anglaises sont disponibles sur cette aviatrice. Les documents en français sont plus rares et pas toujours très exacts.

22juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; au jour le jour....
Pourtant les différentes revues que je consulte sont formelles : cet été, il y a des « fêteumédiévaleuh » partout ; le calendrier en est débordant, saturé, rempli. On médiévalise à tout va, dès qu’il y a le moindre vestige dans les environs, et même lorsqu’il n’y a point le moindre os de templier à se mettre sous la dent. Pour être honnête, j’avouerai qu’on s’en est quand même fait une petite au mois de juin. C’était à Pérouges dans l’Ain, et le passé justifie amplement que l’on choisisse un tel lieu pour tournoyer, festoyer et batifoler à l’envie. Mais là, en juillet et août, rien… Quasiment le no man’s land culturel : on ne bouge pas de notre trou de verdure. Il faut dire que la culture, l’autre, celle qui est moins prisée dans les salons, occupe une bonne partie de notre temps. Quand il ne pleut pas, il ne pleut pas et le regard attendrissant que l’on peut adresser à ses zinnias en fleurs ou à ses poireaux, ne remplace en aucun cas l’eau tombée du ciel. Depuis un mois, sur ce coup, on est en train de se refaire le jeu de rôle de l’été 2003. Le personnage du preux chevalier est remplacé par la figurine du porteur d’eau provençal et le terrible magicien elfe par un guerrier indien effectuant la danse du scalp pour invoquer les nuages sacrés de bien vouloir délivrer quelques gouttelettes sur notre désert en devenir. Compte-tenu de la superficie à conserver en état hydrique suffisant, même un gars qui aurait le pouvoir de changer le vin et la bière en eau ne suffirait pas à répondre à nos besoins. Quant à acheter de l’eau en bouteilles dans les supermarchés pour arroser nos courgettes, faut pas exagérer, on n’est pas des pervers, on respecte trop nos légumes. L’eau en bouteilles, c’est juste bon pour les touristes qui s’arrêtent à la maison et qui ont peur de boire l’eau du robinet parce qu’elle vient d’une source qui n’est pas contrôlée par les Suez-Vivendi brothers.
La chaleur nous coupe l’envie d’aller au cinéma ; les programmes télé nous ôtent le désir de fixer d’un air absorbé le petit écran. Heureusement qu’il y a la lecture. Donc je lis, entre deux transports d’arrosoirs et quelques projections de copeaux de bois à la raboteuse. Mes provisions de pages à lire pour l’été fondent comme neige au soleil (sans laisser de flaque d’eau), mais heureusement, même dans notre campagne reculée ou culture rime avec engrais et désherbants, il y a de plus en plus de « fouarolivrrres » et les « fouarolivrrres » j’adore ça. Prenez dimanche dernier par exemple, eh bien il y avait une festivité annuelle dédiée à la lecture qui avait lieu dans le petit village de Brangues à 10 km de cheu nous. Comme vous êtes des lecteurs/trices cultivés/vées vous n’ignorez pas que dans ce charmant petit bourg du bas Dauphiné (faudra un jour trouver une appellation moins péjorative pour notre admirable région) se trouve la tombe (et le château, et le parc…) du dénommé Paul Claudel, écrivain décédé de son état. Dans le même village il y a aussi – chose beaucoup moins connue du grand public – la maison où eut lieu le fait-divers qui inspira le dénommé Stendhal, écrivain décédé de son état, lorsqu’il rédigea son roman intitulé « le Noir et le Rouge » (appellation abusive à mes yeux puisqu’aucun des protagonistes n’était militant à la CNT espagnole). Je stoppe là ma digression éducative, ayant adopté le principe très strict, cet été, de respecter l’état d’avachissement progressif des neurones de mes lecteurs/lectrices, et je reviens à cheval sur mon dada préféré. Il y avait donc, disais-je, un grand marché aux livres à Brangues, avec une trentaine de bouquinistes, mais aussi quelques auteurs venus dédicacer leurs œuvres. Je m’autorise à nouveau une brève digression à ce sujet pour faire remarquer que ce sont là des gens courageux et qu’ils sont de plus en plus nombreux chaque année. Ce sont souvent des écrivains/vaines qui se sont fait « éditer » (un autre mot me venait à l’esprit mais nous sommes entre gens de bonne éducation) « à compte d’auteur ». Convaincus de l’immense intérêt de leur création (dont je ne doute pas forcément par ailleurs, ayant parfois fait d’excellentes trouvailles), ils n’ont pas réussi à convaincre un éditeur, un vrai, de miser quelques thunes sur leur cheval et se sont donc gentiment laissés manipuler par des marchands de papier. Leur aventure s’est – trop souvent – terminée par une pile de livres qu’un monsieur souriant leur a remis – contre un chèque rondelet – en leur souhaitant bonne chance pour la diffusion. Contrairement à ce qui se passait il y a quelques années, ce sont bien souvent des auteurs lucides, qui ont signé consciemment, des contrats pourris, parce qu’ils ne voyaient pas d’autres solutions pour présenter leur création chérie au public. Dimanche, l’un d’entre-eux expliquait d’ailleurs qu’il ne gagnait pas un rond en tenant son stand, ayant signé un contrat dans lequel il renonçait à toucher des droits d’auteur… Il bossait donc, bénévolement, pour son éditeur/imprimeur… Sans commentaires… Fin d’agression et de distorsion (synthèse « digression » ?)
Que fais-je donc, quand je vais dans une « fouarolivrrres » ? Eh bien je me jette sauvagement, les binocles sur le nez et le cheveu au vent, sur la première pile de livres d’occasion qui se présente, puis sur une seconde, une troisième et cela dure jusqu’à ce que mes yeux fatiguent. Parfois je commence par feuilleter, mais lorsque je pressens que l’ouvrage va m’intéresser, ma démarche est toujours la même : je regarde le prix car je sais très bien qu’il est inutile que je me fasse « trop mal pour rien ». Dans beaucoup de marchés livresques locaux où je me rends, j’ai le plaisir de retrouver le même bouquiniste. C’est un homme affable, avec lequel j’ai plaisir à discuter. Il connait bien son métier qu’il exerce avec un plaisir et un talent indiscutables. Il semble savoir quelles sont mes limites et possède le don de toujours placer sur son étalage un ouvrage dont le rapport qualité/prix me fera impérativement craquer. C’est grâce à lui, l’an passé, que j’ai pu me procurer cette incomparable édition de « l’homme et la terre » de Reclus. C’est à lui également que je dois le plaisir d’avoir dans ma bibliothèque « l’astronomie populaire » de Camille Flammarion ou le somptueux « Train bleu » que j’ai rapporté dimanche dernier… Histoire, géographie, roman, livre d’art, littérature populaire… il a toujours, derrière les fagots, quelques volumes qui sauront exciter ma curiosité. Il n’a point besoin de se faufiler dans le public ou de jouer au coupe-jarret pour me détrousser : son sourire seul suffit généralement à vider ma bourse. C’est sacrément plus efficace que la « sélection de livres » choisis « juste pour moi » par l’ordinateur d’Ah ma zone pointcom ! Le plus terrible c’est que je rentre souvent à la maison avec un lourd bagage et l’impression d’avoir fait une excellente affaire. Lui pense sans doute de même et nous nous quittons sur un salut cordial en attendant la prochaine rencontre. Grâce à moi en tout cas, le chargement de sa camionnette est moins pénible le soir !
Or là, justement, il se trouve qu’à Morestel, encore plus près de ma principauté d’élection, dimanche prochain, a lieu un marché aux livres qui LUI est MENSUEL à la belle saison. Le bougre sait bien qu’il va m’y retrouver. Il m’a d’ailleurs promis d’apporter, juste pour moi (voilà qu’il se prend pour un Amazone lui aussi), quelques éditions antiques de romans populaires réjouissants qui devraient faire mon bonheur. Là c’est un peu terrible car j’ai l’impression, de la même façon que d’autres deviennent narco-dépendants, d’être livro-intoxiqué. Si au moins mes goûts se limitaient à la volonté sage et méthodique de vouloir compléter une collection de la « petite bibliothèque rose » ou de me procurer l’intégrale des œuvres d’Alexandre Dumas. Mais ce n’est pas le cas : des dizaines de domaines m’intéressent et une collection de livres, dans un cas pareil, c’est à peu près la même chose qu’une tentative de déplacement de la dune du Pilat avec une petite cuillère. Je lui ai laissé une liste d’ouvrages, à ce libraire compatissant… Il y a de quoi s’inquiéter : je ne suis pas sûr qu’une camionnette bourrée de précieux volumes suffirait à répondre à ma demande… Rassurez-vous, je vais réagir. Je ne veux pas plonger dans l’abîme ; j’ai une volonté d’acier et je ne me laisserai pas faire. Dimanche, je n’achète pas plus de livres que j’ai de doigts dans la main droite (pourvu que je n’ai pas un accident avec la machine à bois !). Deuxième résolution : avant Noël, je me débarrasse d’une bonne centaine d’ouvrages qui ne m’intéressent plus et qui ne sont là que pour m’obliger à raboter de nouvelles planches pour la bibliothèque. Je vais contrôler l’expansion de tout ça, avant, dans une deuxième étape, de passer à la décroissance. Oh là j’arrête, on ne promet pas n’importe quoi ! Certes la décroissance est à la mode mais faut pas exagérer, disons que je vais en rester au développement durable de ma bibliothèque.
Au fait, et la « fêteumédiévaleuh » dans tout ça ? C’est vrai qu’on n’en cause pas beaucoup. Du coup, pour vous consoler, je vous propose une deuxième image de celle de Pérouges dont je parle au début de ma conférence épiscopale. Mais c’est promis, un jour, je vous dirai tout le bien et tout le mal que je pense de la reconstitution historique et du médiévalisme ambiant. Bonne cervoise en tout cas, mais faites attention : l’abus d’alcool, même moyenâgeux, nuit gravement à la lecture, surtout en plein soleil !

19juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Un long combat pour la liberté et les droits; pages de mémoire.
La guerre des farines, première étape de la Révolution Française
La morgue des puissants n’est point une chose nouvelle et nos gouvernants actuels montrent simplement qu’ils ont tiré quelques enseignements de l’histoire mais pas forcément les bons. Il est parfois des propos prononcés à mauvais escient qui sont lourds de conséquences dans le déroulement des événements. Ainsi, à Dijon, le 17 avril 1775, cette réponse, donnée par l’Intendant du Roi, Monsieur de La Tour du Pin, aux émeutiers affamés réclamant de la nourriture, montre le fossé de plus en plus profond qui se creuse entre « les gens bien nés » et la populace : « L’herbe a déjà poussé, allez dans les champs la brouter, mes amis ! » Selon la tradition, la Reine Marie Antoinette rééditera ce genre de proclamation narquoise quelques années plus tard, en répondant à l’un de ses courtisans qui lui signale que les manants manquent de pain : “ qu’ils mangent de la brioche ! » Nos ministres actuels ne diffèrent guère de leurs prédécesseurs lorsqu’ils témoignent de leur ignorance du montant du salaire minimum ou des conditions financières dans lesquelles se débattent certains chômeurs, retraités ou salariés exploités… Disons que eux, au moins, disposent de conseillers en communication qui limitent un peu la casse, tout au moins quand ils n’improvisent pas.
Le début du règne de Louis XVI est marqué par de nombreuses insurrections populaires. La « guerre des farines » est sans doute l’une des plus symboliques d’entre elles. Comme chaque fois que le peuple descend dans la rue, il faut chercher les causes du côté du prix des denrées alimentaires, d’une pression excessive au niveau des prélèvements fiscaux, ou de la charge représentée par l’armée (chaque levée de milice, pratiquement, provoque une émeute). A l’époque qui nous intéresse, c’est à dire les deux décennies qui vont précéder la grande révolution de juillet 89, ces trois facteurs, responsables individuellement ou collectivement, des grands émois, sont renforcés par un quatrième de plus en plus fréquent : la colère à l’égard des privilégiés qui se livrent à la spéculation, vivent grassement sans travailler, ou laissent leurs terres en friches alors que la nourriture vient à manquer. « La guerre des farines », ainsi que l’indique clairement son nom, est provoquée par la pénurie de céréales et la hausse spéculative qui l’accompagne. Les récoltes de l’été 1774, particulièrement humide, ont été mauvaises, et les stocks de grains ne permettent pas de faire le joint avec la saison 1775. Ce n’est pas un hasard si la crise s’accentue au début du printemps : cette période charnière de l’année est aussi souvent marquée par les pénuries et par une mortalité élevée dans les paroisses. « Celui qui n’a plus rien dans la poche lorsque chante le coucou a peu de chances de passer une nouvelle année prospère ». La crise de 1775 est amplifiée par le fait que le contrôleur général Turgot, ministre de Louis XVI, précurseur du libre échange économique, a pris une mesure visant à libérer le commerce des grains. Conséquence directe de son édit, avec la pénurie, le prix du blé flambe littéralement, et le prix du pain suit la même progression. A la fin de l’hiver, le sétier de blé coûte dix-huit livres au lieu de douze (prix déjà élevé pour l’époque) et le prix du pain double dans les boulangeries.
Le 17 avril 1775, les ouvriers des faubourgs de Dijon descendent dans la rue, et le lendemain, ce sont des femmes, armées de bâtons qui rouent de coups un meunier accusé de trafiquer sa farine. Loin de calmer les esprits, on s’en doute, les propos que l’on attribue au Grand Intendant ne font qu’envenimer les choses et le grand émoi déborde très vite le cadre géographique de la Côte d’Or. Le mouvement de révolte gagne la capitale et c’est alors qu’on lui attribue la dénomination de « guerre des farines ». Le conflit est sans doute attisé par les ennemis de Turgot qui espèrent profiter de la multiplication des incidents pour se débarrasser du contrôleur général. Le jeune roi Louis XVI est très attentif à l’évolution des événements mais demande à ses officiers de police d’éviter à tout prix le bain de sang. Faute de pouvoir s’en prendre à la halle aux grains, gardée par la troupe, les émeutiers que l’on qualifie de « bandits » dans les hautes sphères du pouvoir, se livrent au pillage systématique des boulangeries. Le mercredi 3 mai, dans l’après-midi, le peuple de Paris, fort en colère, défile dans les rues en réclamant du pain. Les émeutiers affamés convergent sur Versailles. Louis XVI doit se montrer au balcon et promettre au peuple qu’il fera en sorte de faire réduire de deux sous le prix du pain – une promesse qu’il ne tiendra pas, comme beaucoup d’autres par la suite. Turgot convoque un conseil des ministres, révoque le chef de la police, Lenoir, et décide de réprimer les insurgés. L’intervention de la troupe apaise tout d’abord les troubles, mais, aucune solution n’étant proposée au problème du prix du pain, les incidents reprennent quelques jours plus tard. Un édit royal est publié. Il stipule qu’ « il est défendu de former aucun attroupement, d’entrer de force dans la maison ou boutique d’aucun boulanger ni dans aucun dépôt de grains, graines, farine ou pain. Qu’on ne pourra acheter aucune des denrées susdites que dans les rues ou places. Qu’il est défendu de même sous peine de vie d’exiger que le pain ou la farine soient donnés dans aucun marché au-dessous des prix courants. » Bien qu’il soit placardé et crié en divers point de la capitale, la colère prend à nouveau le pas sur la peur… La situation est un peu moins tendue à Paris, mais des soulèvements éclatent en Bourgogne, en Normandie, en Beauce, en Picardie. Dans toutes ces régions, Turgot envoie la troupe surveiller les marchés aux grains et reprend peu à peu le contrôle de la situation. Deux individus qualifiés de meneurs sont arrêtés et pendus à Paris. Des condamnations aux galères sont prononcées par les tribunaux, plutôt expéditifs, mais Louis XVI décide de faire preuve de mansuétude. Une partie des insurgés, arrêtés par la police, sont libérés, sous réserve qu’ils rendent les marchandises qu’ils ont volées. Le roi veut à tout prix éviter une répression trop sévère, qu’il juge sans doute préjudiciable à son « image de marque » !
Il est évident que les adversaires de Turgot ont eu tout intérêt, sur ce coup-là, à se servir de l’indignation populaire pour essayer de déstabiliser le ministre et de pousser le Roi à s’en détacher. Il faut dire que l’édit de Turgot sur le commerce des grains, s’il part d’une analyse assez judicieuse de la situation alimentaire de la France, aboutit dans un premier temps à un résultat spéculatif catastrophique. Les mauvaises récoltes sont fréquentes tout au long du XVIIIème siècle. C’est un problème que j’ai déjà évoqué dans des chroniques anciennes (notamment une consacrée au terrible hiver 1709). Il est cependant rarissime que les phénomènes climatiques entrainant des problèmes sur les cultures se produisent sur l’ensemble du territoire. Lors de plusieurs crises antérieures, la réglementation en place a eu pour conséquences le fait que l’on observe une famine cruelle dans certaines régions, et une absence totale de problème alimentaire dans d’autres, pourtant voisines. Le grain ne voyage guère et les provinces disposant de greniers pleins ne transfèrent que rarement leurs excédents dans les zones de pénurie. Ces échanges dépendent, pour une bonne part, du bon vouloir du roi. En libéralisant les règles d’échange, Turgot espère (entre autres) solutionner ce problème. Il abandonne, du même coup, tout contrôle de l’Etat sur le prix de ces marchandises fort spéculatives. Les grains vont maintenant voyager, mais les prix vont s’envoler ! Le peuple trouve cela fort immoral, ayant l’impression que le roi, toujours plus ou moins considéré comme le « Père de la Nation », laisse tomber ses ouailles et ne veille plus à ce qu’elles soient nourries convenablement. La colère est grande contre les spéculateurs mais par ricochet elle se tourne aussi du côté du roi auquel on reproche cet abandon de ses sujets. L’image consensuelle du « bon Roi », à la fois père et protecteur de son peuple en prend un bon coup. On commence à ne plus vraiment faire la distinction entre la noblesse oisive et parasite, le clergé corrompu et avili, et le souverain de la nation. Les germes de 1789 commencent à poindre leur nez, car, ainsi que le fera remarquer Pierre Kropotkine, le prince anarchiste russe, théoricien du communisme libertaire, une révolution n’arrive pas comme ça, par hasard, sans qu’il y ait conjonction d’un certain nombre d’éléments… Kropotkine s’est fait, en son temps, historien de cette période clé de notre histoire et il a consacré un gros volume à l’étude de cette révolution de 1789-1793 (« La grande révolution »). Son point de vue est original pour l’époque (1909) car il a essayé notamment de mettre en lumière le rôle essentiel joué par les masses populaires, souvent occulté par les historiens qui s’intéressent aux faits et gestes des notables. Il a voulu aussi démonter le mécanisme ayant permis à la bourgeoisie de confisquer aux « sans-culottes » une large partie des bénéfices de leur combat. La guerre des farines constitue, indéniablement, un volet précurseur des événements de 1789, avant même la journée des tuileries, souvent considérée comme l’élément déclencheur. A partir de 1786 le rythme des jacqueries, comme on les baptise alors, s’accélère, comme le balancier d’une horloge qui s’affole. En 1789, dans beaucoup de campagnes françaises, les comptes vont se régler avec la noblesse, sans que cela se fasse vraiment « dans la dentelle » ! Mais ceci est une autre histoire que des chroniques à venir ne manqueront pas d’évoquer…
Il est temps de conclure car, en période estivale, il me semble que les chroniques se doivent de ne point trop fatiguer les esprits engourdis. Puisque l’on parle délassement, je vous signale, en liaison avec l’histoire que je viens de vous conter, un excellent roman policier historique de Jean François Parot, publié dans la collection « Grands Détectives » et intitulé « le sang des farines ». Si l’on rêve de vacances plus studieuses, on peut bien entendu lire l’ouvrage de Pierre Kropotkine. Je laisse d’ailleurs le mot de la fin à ce brillant théoricien… « Deux grands courants préparèrent et firent la Révolution. L’un, le courant d’idées, – le flot d’idées nouvelles sur la réorganisation politique des Etats, – venait de la bourgeoisie. L’autre, celui de l’action, venait des masses populaires – des paysans et des prolétaires dans les villes, qui voulaient obtenir des améliorations immédiates et tangibles à leurs conditions économiques. Et lorsque ces deux courants se rencontrèrent, dans un but d’abord commun, lorsqu’ils se prêtèrent pendant quelques temps un appui mutuel, alors ce fut la Révolution. »
14juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Petites histoires du temps passé; les histoires d'Oncle Paul.
l’histoire étonnante de l’une des premières journalistes d’investigation
Le 22 novembre 1889, une journaliste américaine de 25 ans rencontre l’écrivain Jules Verne à Amiens. Ce rendez-vous est programmé depuis plusieurs semaines déjà. La jeune femme a embarqué le 14 novembre à New York, à bord du paquebot Augusta Victoria, s’est arrêtée à Londres puis a débarqué à Calais. Son départ des Etats-Unis s’est fait en tambour et trompette. Il faut dire qu’elle s’est fixé un objectif ambitieux pour l’époque : elle a lancé le pari qu’elle ferait mieux que Phileas Fogg, le héros de l’écrivain français, et réaliserait un tour du monde en moins de 80 jours, ce qui serait une première dans l’histoire. L’entrevue entre Nellie Bly et Jules Verne est très cordiale. La jeune femme lui fait part de ses espoirs, de ses projets. L’écrivain lui montre l’abondante documentation qu’il a rassemblée pour écrire son roman, et il est très ému de rencontrer celle qui va donner corps à son héros imaginaire. La seule déception du Français vient du fait que la jeune Américaine refuse de goûter à l’excellente bouteille qu’il a choisie dans sa cave à cette occasion. Miss Bly n’aime pas l’alcool ! Cela ne l’empêche pas de prodiguer de nombreux encouragements à la jeune aventurière lors de son départ, le lendemain. Cette rencontre marque l’écrivain au point qu’il décide que les héros de son prochain roman seront américains, et il se lance dans la rédaction de « Mistress Branigan », l’épopée d’une femme qui part à la recherche de son mari, disparu en mer… Jules Verne est informé par des dépêches que lui adresse le journal new-yorkais, des progrès du tour du monde de Nellie Bly.
Le voyage de la jeune journaliste se poursuit sans encombre et un mois après son départ, elle se trouve sur l’île de Ceylan, dans la ville de Colombo, attendant avec impatience le bateau qui doit la conduire à Hong Kong, puis à Tokyo…. A chacune de ses escales dans des grandes villes, elle câble à son journal, le « New York World » un récit pittoresque de ses dernières aventures. Les lecteurs attendent chaque nouvel épisode avec une impatience comparable à celle qui touche les amateurs de feuilletons à suspens, et, au fil des jours, sa célébrité grandit aux Etats-Unis. Lorsqu’elle arrive enfin à New York, le 25 janvier 1890, elle a parcouru 40 070 kilomètres et largement remporté son pari puisqu’il ne lui a fallu « que » 72 jours, six heures et 11 minutes. Elle est accueillie triomphalement et cette notoriété singulièrement acquise va lui permettre de réaliser son rêve : écrire et surtout faire publier des reportages sur ses thèmes de prédilection. Nellie Bly est en effet une journaliste qui s’intéresse au « social », aux conditions de vie des plus humbles, et n’hésite pas à payer de sa personne pour rédiger ses reportages.
Au moment où son exploit l’amène sous la lumière des projecteurs, Nellie Bly a réussi quelques coups spectaculaires qui lui valent déjà une solide réputation parmi ses confrères. Le premier article qu’elle doit écrire pour le « New York World », journal appartenant à Joseph Pulitzer, a pour thème « la vie quotidienne dans un asile de fous réservé aux femmes ». Histoire de recueillir des informations directement à la source et non dans les bibliothèques comme le font nombre de ses confrères, la jeune journaliste décide de simuler une maladie mentale. Elle est internée pendant quelques temps au Blackwells Island Hospital, et peut ainsi témoigner, avec beaucoup de sincérité, des conditions de vie épouvantable des femmes qui sont enfermées dans ce lieu maudit. Son article provoque pas mal de remous et a sans doute comme conséquence directe le fait d’entrainer une sérieuse rénovation de l’institution et de ses pratiques cruelles. Elle aura recours à plusieurs reprises à ce procédé d’immersion pour rédiger ses reportages et cette façon de procéder, mise en valeur par un « talent de plume » indéniable va contribuer à faire d’elle une journaliste renommée. Sa destinée va être brillante, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à s’intéresser au sort réservé aux plus humbles, plus particulièrement aux femmes qui luttent pour obtenir l’égalité des droits avec les hommes. La célébrité et la richesse ne l’empêchent pas de conserver une vision profondément sociale du monde. Ce qu’elle croyait à ses débuts, elle n’y a pas renoncé et va rester toute sa vie sur la même trajectoire idéologique, fait suffisamment rare pour être mentionné, la notoriété ayant tendance parfois à faire tourner la tête en direction des nuages.
Elisabeth Jane Cochran (Nellie Bly est le pseudonyme qu’elle utilisera pour signer ses articles) est née en Pennsylvanie le 5 mai 1864. Peu d’informations sont connues sur le début de sa vie. On sait par contre comment a débuté sa carrière de journaliste, puisqu’il s’agit d’un épisode plutôt original. Le journal local, le « Pittsburgh Dispatch » publie une chronique dont elle estime le contenu violemment sexiste. La jeune femme réagit vigoureusement à cet article en envoyant une lettre incendiaire au rédacteur en chef. Celui-ci apprécie le ton qu’emploie la jeune femme et surtout la haute tenue littéraire de sa missive. Il lui propose donc de collaborer régulièrement au journal, et lui offre ainsi une occasion de faire valoir son point de vue sur différents sujets d’actualité. Les articles de la nouvelle rédactrice (qui signe Nellie Bly, en faisant allusion à l’héroïne d’une chanson populaire du moment), ne laissent personne indifférent. La façon dont elle décrit les conditions de vie des ouvrières et des ouvriers de la région, l’ardeur de ses convictions féministes et surtout ses prises de positions enflammées lors des conflits sociaux, provoquent la colère des industriels locaux. Face à la levée de boucliers, et surtout au retrait des annonces payantes qui menacent la survie même du journal, le rédacteur en chef du « Pittsburgh Dispatch » propose à Nellie Bly de traiter de sujets plus consensuels, et, en fait, plus féminins. Voilà notre journaliste « sociale », reléguée aux pages maisons, cuisine et mode… ce qui ne lui convient guère ! Elle démissionne rapidement et part pour le Mexique, dans l’intention d’écrire des reportages sur la pauvreté des habitants et sur la corruption qui règne à tous les niveaux de l’administration. Cette fois-ci, c’est le gouvernement mexicain qui n’apprécie pas la teneur de ses textes et il lui est très vite signifié qu’elle est « persona non grata » dans le pays. Il n’est pas question pour elle de quémander quoi que ce soit en retournant à Pittsburgh. L’ambition ne lui manque pas, ni la détermination, et elle décide de s’installer à New York et de devenir journaliste au « New York World », dont elle apprécie le ton et l’indépendance relative des articles. Sa réussite est loin d’être assurée car le milieu journalistique est alors essentiellement masculin et il n’est pas évident pour une femme de percer dans la profession. Le reportage qu’elle écrit à ce moment là sur l’asile pour les femmes lui ouvre les portes du journal.
Le fait d’être devenue, quelques années plus tard, la « Phileas Fog » féminine, va influer sur le cours de sa vie, mais non sur ses idées, ainsi que je l’ai indiqué auparavant. En 1895 elle fait la connaissance d’un riche industriel, Robert Seaman, et devient son épouse. Elle renonce temporairement au journalisme pour se consacrer à sa nouvelle vie. Le mariage ne dure que neuf ans et, suite au décès de son compagnon, en 1904, elle se retrouve à la tête de son entreprise métallurgique et de sa fortune. Elle fait alors des choix de gestion plutôt singuliers pour la veuve d’un capitaine d’industrie, mais guère surprenants lorsque l’on sait à quel personnage on a affaire précisément. Nellie Bly décide de réformer fondamentalement le fonctionnement de son usine de fabrication de tôles. Elle supprime la rémunération à la pièce et introduit un salaire journalier indépendant de la productivité, et elle dépense une bonne part de ses capitaux pour réaliser des investissements sociaux dans l’entreprise : centre de loisirs, bibliothèque, club de pêche… Toutes ces « loufoqueries » sociales ne sont guère appréciées par ses pairs. La nouvelle patronne n’est pas une très bonne gestionnaire et la situation financière de l’usine devient catastrophique. Pour échapper aux pressions de ses créanciers, Nellie Bly quitte les Etats-Unis et se réfugie en Grande Bretagne. Elle décide de se consacrer à ce qui l’a fait vivre avant son mariage et qui est sa véritable passion : le journalisme. Nous sommes en 1914 et le monde est sur le point de basculer dans le chaos. Lorsque le conflit éclate, Nellie Bly devient correspondante de guerre. Jusqu’en 1919, elle se rend sur de nombreux fronts et publie une longue série de reportages sur la vie des soldats et l’évolution du conflit. La première guerre mondiale terminée, elle décide de tourner la page et de rentrer à New York. Elle devient collaboratrice au « New York Evening Journal » et consacre la quasi totalité de ses chroniques aux enfants abandonnés de la grande métropole. Elle meurt le 27 janvier 1922 des suites d’une pneumonie.
Figure marquante du féminisme américain, Nellie Bly est considérée, de nos jours, comme l’une des pionnières du journalisme d’investigation, n’hésitant pas à s’immerger dans la réalité sociale pour mieux en témoigner, ne reculant devant aucune prise de risque. Elle incarne une certaine image de la déontologie professionnelle que bien de ses confrères ou consœurs actuelles se devraient d’imiter quelque peu. Bien qu’elle n’ait jamais milité pour une idéologie politique particulière et n’ait jamais été membre d’aucun parti ou d’aucune organisation ouvrière, Nellie Bly a su montrer, tout au long de sa carrière, qu’elle était attachée à un idéal de justice et d’égalité, et qu’elle ne supportait pas la morgue des riches possédants et des hommes de pouvoir à leur solde. Elle a combattu l’oppression des femmes et des pauvres gens dans leur ensemble, avec les armes qui étaient les siennes : la plume, l’amour de la vérité et un courage indéniable dont elle a fait montre à de nombreuses occasions. A une époque où l’on voit certains journalistes de la presse écrite ou télévisée devenir de simples courroies de transmission du pouvoir, se contentant de recopier et/ou de répéter à n’en plus finir le contenu des dépêches d’agence, son histoire méritait d’être contée.
9juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.
Histoire de faire habilement le lien avec la chronique précédente, nous allons continuer à jouer un peu avec les nombres… ce qui n’empêche pas de faire de la poésie – j’espère que vous avez apprécié la richesse de la rime qui embellit le titre de ce billet – et d’encenser une fois de plus notre grandeur nationale. Les données « numériques » de cette chronique sont basées en grande partie sur les informations fournies par le SIPRI (Institut International de Recherches pour la Paix de Stockholm). Elles figurent dans le rapport sur les dépenses militaires mondiales publié en juin 2010, et concernent les budgets alloués en 2009. Il ne s’agit, bien entendu, que des dépenses « officielles » ; les crédits alloués par des biais divers (recherche « civile » intéressant directement les militaires par exemple) ne peuvent être évalués précisément. Bon… Ça c’était l’entrée en matière, histoire de montrer à quel point nous allons parler de choses sérieuses tout autant que kaki… Revenons donc à nos treillis froufroutants et aux Big Jim et supers Lolitas qui se pavanent avec. Pour faire plaisir à ces dames et à ces messieurs, notre planète bleue (qu’il faudra sans doute envisager de rebaptiser un jour planète rouge sang) a dépensé en 2009 la coquette somme de 1531 milliards de dollars. Cette enveloppe matelassée a augmenté de 49 % en dix ans. Il est fort probable que sur 2010, 2011, Messieurs les Militaires ne seront pas trop en peine non plus puisque, malgré la « crise » qui affecte essentiellement les budgets sociaux, les dépenses en lance-pierres, catapultes, pistolets à eau et missiles à la chantilly, continuent (et continueront sans doute) à grimper allègrement. Différents médias ont bien entendu commenté ce rapport du Sipri, avec le ton qui correspond généralement avec le style maison . Parmi les analyses que j’ai pu lire, cette citation d’un article du journal « Le Monde » que je vous laisse le soin d’apprécier : « Une partie des dépenses militaires 2009 sont liées aux « opérations de maintien de la paix« , notamment en Afghanistan. [...] Au total, cinquante-quatre de ces opérations de maintien de la paix se sont déroulées dans le monde au cours de l’année passée pour « un coût connu » et jamais atteint jusque-là de 9,1 milliards de dollars (7,4 milliards d’euros). » Si j’étais rédacteur de l’article, j’aurais sans doute ajouté « salauds de pacifistes ! »… Rien ne coûte aussi cher que le « maintien de la paix » confié aux militaires en tout cas !
Le raisonnement sur les grands nombres que je tenais il y a quelques jours est encore pleinement illustré par l’exemple donné dans le premier paragraphe. 182 euro, tout le monde voit à peu près ce que ça représente… 1 244 000 000 000 euro… personne et tant mieux : ça aide nos mauvaises consciences à mieux dormir la nuit. Ce qui est sûr c’est qu’avec 182 euro, au supermarché du coin, on n’achète pas une arme bien terrible : même un arc et des flèches de qualité c’est nettement plus cher que ça ; quant à une hache de pierre, pour peu qu’il s’agisse d’un objet authentique ayant appartenu à un illustre guerrier sioux, ce n’est même pas la peine d’y songer. Ce qui est tout autant certain c’est qu’avec la somme globale, bon nombre de problèmes humanitaires seraient réglés moyennant quelques réorientations budgétaires bénignes. On pourrait sans problème donner un toit, une nourriture convenable et de l’eau potable à la totalité des habitants de la planète, surtout si l’on ponctionnait en outre quelques unes de ces fortunes honteuses dont on énonce fièrement les montants dans les médias ces derniers temps. Rien que pour la France, troisième pays au monde pour ses dépenses (en pourcentage par rapport aux dépenses totales), on atteint la somme rondelette de 50 milliards d’euro (toujours en 2009). Nous faisons donc de gros efforts pour équiper, salarier et pensionner nos braves pioupious. Je vous rappelle en effet que la somme mentionnée dans le titre, 182 euro, est une moyenne internationale et que nous autres, dans l’hexagone, nous situons bien en dessus de cette somme dérisoire. Si ma calculette ne se trompe pas (avec tous ces zéros) ça devrait tourner plutôt autour de 770 euro par tête.
Le contexte économique soi-disant « difficile » pourrait laisser penser que l’on va ponctionner un pourcentage conséquent de ces dépenses d’une utilité « discutable ». Eh bien non ! Si l’on prend l’exemple du mouton noir du troupeau européen, la Grèce, l’austérité va frapper tous les secteurs autres que l’armée. Les « amis » européens et autres usuriers du FMI ont quelque peu trainé la jambe avant de prêter aux Hellènes endettés, sous réserve que le gouvernement d’Athènes procède à des coupes sombres dans tous les budgets sociaux. Seul le budget militaire a échappé aux ciseaux des commissaires européens. Il faut dire que ces dépensiers de Grecs ont le bon goût d’investir leurs euro dans du solide matériel kaki fabriqué dans les usines françaises et allemandes notamment. Il est tout à fait logique que l’on prête de l’argent à un taux raisonnable à des gens qui s’apprêtent à le dépenser chez vous. On appelle ça « solidarité capitaliste » !
Continuons à jouer avec la guerre, l’argent et les mathématiques. Avec 172 euro (217 dollars US) on ne fait rien de vraiment utile comme investissement (j’entends par « utile », un investissement permettant de liquider proprement son voisin dans le cadre légal d’un assassinat collectif programmé que l’on nomme pudiquement « conflit »). Enfin, ça dépend où on habite car, selon les régions du monde, le prix des armes est extrêmement variable. Selon un rapport de l’ONU (un peu défraichi puisqu’il date de 2001), il y a des pays où l’on peut se procurer un fusil d’assaut AK-47 pour le prix d’un sac de maïs, c’est à dire pour une vingtaine ou une trentaine de dollars. Il ne s’agit pas forcément d’une arme neuve, de première main, mais, rien de grave, ça fonctionne comme il faut, largement assez en tout cas pour flinguer un gosse en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ces armes « légères » constituent du coup un véritable fléau. On vend quelques sacs de cocaïne et on achète deux ou trois containers de flingues et de munitions. On est alors fin prêt à dégommer le crétin du village d’à côté qui a le culot d’avoir une religion différente, ou bien de semer les haricots en poquets plutôt qu’en lignes régulières. Selon le rapport Onusien mentionné plus haut « Plus de 500 millions d’armes légères sont en circulation dans le monde, soit environ une pour 12 personnes. Elles ont été l’arme de prédilection dans 46 des 49 grands conflits que la planète a connus depuis 1990 et ont causé la mort de 4 millions de personnes, dont 90 % de civils et 80 % de femmes et d’enfants. » Vous voyez que ce n’est quand même pas mal ! Là où je ne suivrai pas ce rapport par contre, c’est lorsqu’il se contente de dénoncer le trafic illégal de ces armes légères, sans piper mot concernant les profits gigantesques que dégage ce secteur commercial au niveau planétaire. Au risque de faire de la peine à Mr Kofi Anan, je ne pense pas que les deux millions d’enfants qui ont été tués au cours de ces dix dernières années (de 1990 à 2000 mais rassurez-vous, depuis, c’est mieux) fassent vraiment la différence entre balles « légales » et « illégales ». Il faudra bien un jour que le discours humanitaire aille jusqu’au bout de sa logique.
Si vous disposez de moyens plus conséquents vous pourrez toujours faire mieux que d’acheter des AK 47 de contrebande. L’union fait la force et il y a plus sérieux comme matériel, sur le marché. Il vous faudra dans ce cas grouper vos économies dans le cadre d’une petite coopérative d’entrepreneurs, genre République bananière, ou convaincre votre opinion publique que de dangereuses menaces terroristes ou d’infâmes velléités agressives du pays voisin justifient que l’on ponctionne les budgets sociaux pour élever la nation au rang de « puissance militaire qui compte » au bal des arrogances. Si les frictions frontalières diminuaient entre les Turcs et les Grecs, je suis sûr que les gouvernements des deux pays auraient du mal à faire passer la pilule amère qu’ils ont habitué leurs citoyens à avaler. Ce n’est pas pour rien que les grands groupes industriels du secteur de l’armement s’intéressent depuis des lustres aux médias en tout genre. Lorsqu’on a un ou deux journaux, une chaine de télé et quelques radios à ses ordres, on a à peine besoin de colonels et de chars d’assauts pour convaincre la population du bien fondé d’investissements exorbitants dans du matériel foireux qui sera obsolète au bout de quatre ou cinq ans. Autrefois, cela se faisait de manière discrète, maintenant on n’a plus aucune honte à afficher un quelconque « Matra-Hachette » et autre « groupe Lagardère ». De plus, le secteur est créateur d’emplois : nos amis suisses n’ont pas manqué de se le voir rappeler par la propagande officielle lors d’un récent référendum. Rien de tel que la main de l’homme pour assembler avec amour la baïonnette qui va permettre de pourfendre l’abdomen de l’ennemi héréditaire.
Désolé de rabâcher un peu sur ce thème, mais je vous avais déjà fait grâce d’une relative amnésie au moment d’Eurosatory, vous n’imaginiez quand même pas que cela allait durer jusqu’au moment où nos braves parlementaires vont débattre des restrictions budgétaires pour 2011 et 2012. Je ne voudrais pas que notre armée soit obligée de licencier du personnel ou d’avancer l’âge du départ en retraite de ses meilleurs éléments. Nous nous devons d’être prêts, le jour où les Afghans et les Nigériens, manipulés par les Chinois, tenteront de prendre à revers notre base de Djibouti en débarquant en Provence sur une plage bondée de touristes en maillot de bain. Le carnage serait alors insupportable à mes yeux délicats. Je me demande même si je ne vais pas pousser le patriotisme jusqu’à demander qu’une partie de mes impôts qui se perdent dans le bourbier immoral des crédits Education Nationale, ne soient affectés à la Défense… Je suis sûr qu’il y a un trou quelque part dans notre ligne de surveillance radar… Pour acheter un char Leclerc à 6,8 millions d’euro, il suffit qu’un nombre raisonnable de citoyens « bien de chez nous » se déleste d’une pièce d’un ou deux euro et le compte y sera ! C’est beau les mathématiques non ? Vous voyez que les grands nombres… on peut faire des efforts pour les apprivoiser !

5juillet2010
Posté par Paul dans la catégorie : philosophie à deux balles.
Je me mets à la place du premier bûcheron qui a contemplé les forêts du Canada : des arbres à perte de vue, une marée de verdure qui fuit vers l’horizon, disparait derrière une colline pour mieux surgir au faîte de la suivante. Comment aurait-il pu imaginer, ce brave colon, que la saignée à blanc qu’il allait opérer, laborieusement, à l’aide de sa cognée, viendrait à bout d’une immensité pareille ? Même si on l’avait informé qu’il n’était que le premier et que des milliers d’autres viendraient à sa suite, munis d’outils de plus en plus perfectionnés. Difficulté pour l’esprit humain d’apprécier une grandeur à partir du moment où elle excède un seuil (sans doute variable d’un individu à l’autre). Les avancées technologiques ne sont pas seules responsables d’un tel massacre organisé. Derrière la machine, il y a un cerveau (plus ou moins autonome) qui commande ou bien exécute les ordres que d’autres cerveaux, tout aussi humains, lui ont intimés. Couper la totalité ou presque de la forêt primaire du Canada ! Vous auriez raconté ça à un trappeur, il y a quelques siècles, il vous aurait ri au nez ! Je parle des arbres, mais je pourrais évoquer aussi les saumons dans les grands lacs à la frontière des USA (on s’en servait pour fertiliser les champs, tant il y en avait) ou les troupeaux de bisons que l’on massacrait à la mitrailleuse puis que l’on laissait pourrir sur place…
Comment imaginer qu’un seul sac en plastique, un unique et misérable petit détritus, jeté au milieu des vagues de l’océan, arriverait un jour à constituer un ilot considérable, une pollution détestable et mortelle pour la faune marine… Incapacité, pour l’esprit humain, de raisonner au-delà d’une certaine échelle, plus que volonté de nuisance…
Cette impossibilité d’évaluer les conséquences d’un acte, à partir du moment où il est reproduit un grand nombre de fois, permet à tout un chacun de minimiser l’impact de ses propres pratiques : incapacité de passer de l’individuel au collectif, des conséquences jugées bénignes de l’acte individuel aux effets catastrophiques du même acte multiplié à l’infini. Il ne s’agit pas forcément d’une attitude égocentrique (ou anthropocentrique diraient certains) forcenée, mais du manque de capacité du cerveau humain à appréhender les grands nombres.
Le problème est le même, que ce soit la distance de la Terre aux plus proches planètes habitables ou la longueur du voyage qu’il faudrait faire dans le temps pour rencontrer d’aimables dinosaures ou les ancêtres de nos végétaux actuels. Cette difficulté à appréhender l’immensité des distances spatiales ou temporelles est tout à fait palpable chez les enfants : leurs grands parents auraient très bien pu vivre à l’époque des Gaulois, et les Celtes chasser les brontosaures. Lorsqu’on a l’occasion d’aborder quelques notions de ce genre, un peu complexes, avec eux, on se rend vite compte du problème : invention de la voiture, châteaux forts et druides se situent grosso modo dans la même zone temporelle, c’est à dire « avant ». Il y a aussi un « avant-avant » dans lequel la majorité d’entre-eux situent l’homme des cavernes et les dinosaures, point final. Le déroulement de l’histoire humaine se limite à trois ou quatre grandes périodes et c’est tout. Lorsqu’on demande à un enfant de huit ou dix ans si la voiture existait du temps de Louis XIV, il marque toujours un temps d’hésitation avant de répondre. Il en est de même pour les distances. Leur appréciation se limite bien souvent à : ici, un peu plus loin, très loin, très très loin. « Jeudi, je suis allé voir mémé, on est resté au moins une heure dans la voiture ; elle habite très loin. » « Plus loin encore il y a Paris et l’Amérique, et très très loin il y a les planètes ».
Du côté des adultes, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’appréciation des distances et des durées n’est guère plus rigoureuse. Dans le meilleur des cas, seule la succession chronologique est en place, pas l’échelle des temps. Le deuxième conflit mondial a duré moins d’une dizaine d’années ; le Moyen-Âge s’étale sur un millénaire. Le nombre d’événements que l’on a mémorisé pour ces deux périodes est à peu près le même. On va parler dans les livres d’histoire de la vie des paysans à l’époque médiévale : on balaie ainsi d’un geste large la succession d’une cinquantaine de générations.
Du coup, il n’y a pas lieu d’être surpris par les réactions individuelles aux problèmes de pollution. Un terrrien se déleste d’un kilo de déchets ; lorsque ses six milliards de concitoyens ont fait la même chose, on se retrouve avec un tas de six millions de tonnes d’ordures à gérer. A part les photos plutôt suggestives des rues de nos villes quand il y a grève des éboueurs, vous arrivez à vous représenter un amoncellement pareil ?
A une certaine époque, avec un copain, on s’amusait à délirer sur les mécanismes de base du capitalisme. On se projetait fabricants des célèbres goûters biscuités au chocolat (dont je ne citerai pas le nom), en Chine comme il se doit. Le raisonnement était simple : on a le gouvernement dans la poche ; chaque citoyen de ce pays est obligé de consommer au moins un gâteau à son petit déjeuner. On inscrit ça dans le petit livre rouge du parti. Imaginons qu’on fasse 1 centime de bénéfice par pâtisserie avalée… Eh bien le total grimpe à un milliard de centimes de bénéf tous les matins (ça se passe à une époque où les Chinois étaient un peu moins nombreux que maintenant)… Vu que les prix des denrées de première nécessité se sont envolés, ça pourrait donner facilement dix millions d’euro dans le tiroir caisse. On n’était pas les seuls à délirer puisque, à peu près à la même époque, dans les débuts de l’informatique à gogo, un employé de banque s’était amusé à un jeu identique. Il s’agissait simplement d’arrondir les soldes des opérations bancaires (ces millièmes ou dix millièmes de dollars ou de francs – la troisième ou la quatrième décimale). Les excédents étaient virés sur un compte fictif qui capitalisait ainsi une somme largement impressionnante. Certes, me direz-vous, notre affaire de biscuits chocolatés c’était une approche de l’économie un peu simpliste et un résultat financier soumis à un contexte bien particulier… Cela avait au moins le mérite d’offrir une représentation des quantités à peu près gérable.. Quoique… Dix millions d’euro de bénéfice, je ne vois pas trop quoi faire avec, comme ça, au débotté (laissez-moi quelques jours de réflexion avant de m’adresser un chèque !). Vous ne vous êtes jamais imaginé que si une centaine de vos copains vous adressaient un chèque de 30 euro tous les mois vous n’auriez plus besoin d’aller « bêtement » travailler ???
En fait, l’être humain a tellement de mal à gérer les grands nombres qu’un jour on se retrouvera trop nombreux sur cette petite planète et qu’il faudra envisager de construire des tours d’habitation dans les Parc Naturels pour héberger tout le monde. Peu réaliste me direz-vous ? Au moment où vous lisez ce billet grâce au réseau Wifi du Club Méméd, il y a combien de corps autour de vous, vautrés sur la plage ? Au fait, vous vous situez où ? Première ou deuxième couche ? Pour bronzer (et pour respirer d’ailleurs), mieux vaut celle du haut !
Alors on fait comment si l’on ne peut pas comprendre ? On peut essayer d’imaginer la résolution d’un problème à une échelle moindre mais déjà importante… Avec les enfants, on peut recourir à un jeu idiot : mettre un caillou chaque jour dans une cuvette remplie d’eau. Le moment où il n’y a plus de place pour l’eau arrive assez vite, même si les pierres sont petites, surtout si l’on réalise cette expérience avec un groupe classe de 25 élèves (non, pardon, 30, Châtel est passé par là). Ce que je fais n’a qu’un impact limité, mais ce que je fais, les autres aussi ont le droit de le faire… genre « un verre ça va », « dix papiers gras, bonjour les dégâts ». L’imagination, puis la morale, vont venir au secours de notre déficience intellectuelle. Cela évitera peut-être le spectacle que l’on découvre au bord des petites routes, vers chez nous, lorsque le tracteur broyeur est passé pour couper l’herbe… « Dix papiers gras ça va, mais cent paquets de clopes bonjour les dégâts ». Le chanteur Michel Bühler (que j’apprécie beaucoup) a une mignonne petite chanson à ce sujet… Ça s’appelle « Les Poissons Sont Des Cons » et ça peut s’écouter sur son disque « Passant »…
Morale ne veut pas forcément dire coercition. L’exemple montre qu’à partir du moment où « il est interdit de », l’esprit humain cherche à contourner cet interdit… Quoique… je me demande quelle est l’efficacité de la menace figurant sur les panneaux dressés le long des routes au Québec : un marteau, une enclume et la somme de 100 dollars indiquée pour quiconque s’amuserait à jeter des ordures par la fenêtre de son véhicule… C’est un pays étrange… Les képis censés contrôler tout cela on ne les voit guère, que ce soit en ville ou en campagne, contrairement à notre France nationale où l’on a parfois l’impression de vivre dans un pays occupé par les uniformes… En tout cas, c’est propre dans l’ensemble, même lorsque l’on divague ailleurs que dans les parcs nationaux ou provinciaux… Mais bon, je ne me vois guère, compte-tenu de ma philosophie plutôt libertaire, dans la position du crétin réclamant sans cesse plus de policiers pour surveiller tout et n’importe quoi. Rassurez-vous, vous n’écoutez pas JPP sur TF1 ou DP sur France 2, vous lisez bien « la Feuille Charbinoise », ce blog biblique qui résout tous les problèmes à coup de prêches sonnants et trébuchants….
Le problème n’est donc pas simple. Il va nous falloir bientôt partager l’espace à neuf milliards (je sais, je rabâche puisque j’en parle déjà dans une autre chronique), en prenant soin du fait que chacun mange à sa faim mais pas trop, ne boive pas trop d’alcool, coupe du bois de façon raisonnable, ne fusille pas plus d’un bison par siècle… . Certes, les fabriques de biscuits chocolatés seront autogérées et personne ne vous obligera à en manger un tous les matins, mais il n’en reste pas moins que neuf milliards de gâteaux, de bananes, de yaourts ou de portions de frites, ça fait beaucoup. Il va falloir sacrément planifier tout ça si l’on ne veut pas que les famines à répétition (et les conflits qui les accompagnent inévitablement) ne ramènent l’espèce humaine à une quantité de spécimens mentalement gérable. Le groupe de musiciens « les Cow-Boys Fringants » a écrit un jour une mignonne petite chanson à ce sujet… Ça s’appelle « 8 secondes » et ça peut s’écouter sur leur disque « La Grand-Messe ». Ne me remerciez pas de vous proposer un accompagnement musical « d’ambiance », c’est tout naturel. Je perçois la culture un peu de la même manière que j’élabore un plat de lasagnes : une couche de… suivie d’une couche de… Rien à voir avec la confiture : je n’ai rien à étaler ! Certains vont se plaindre que sur un sujet aussi sérieux (pour ne pas dire grave) je n’arrête pas d’intercaler des remarques déplacées entre deux propos d’une profondeur douteuse. Ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de classer ce texte dans la catégorie « philosophie à deux balles ». Il ne me reste plus qu’à déterminer si les balles correspondent à des dollars US, des Francs suisses ou des Euro en perdition. Choix cornélien.
J’en reviens à mes moutons, avec beaucoup d’à propos. Il y en a sûrement parmi vous qui s’amusent à compter les moutons pour s’endormir… Creusez vous la cervelle et faites travailler vos méninges ! Vous souvenez vous du plus grand nombre de moutons que vous ayez réussi à compter ? 1487 ? 2010 un soir de grande insomnie ? Ce n’est même pas la population du bled le plus proche de chez moi. Essayez d’imaginer ce que ça aurait donné si vous étiez allé jusqu’à dénombrer la population de Shangaï ou de Mexico ! Un petit exercice de calcul pour vous exercer : cinq litres d’eau par chasse d’eau, cinq chasses d’eau par jour et par habitant, 19 213 200 habitants (non pardon, 19 213 500, 19 214 000…)… Combien de litres d’eau chaque jour ? Vous avez déjà vu les chutes du Niagara dans un documentaire ? Comparez le débit des chasses d’eau de Shangai et le débit du Niagara… Amusant comme comparaison… Ne comptez pas sur moi pour vous donner la réponse. Cela fait déjà (grosso modo) 30 274 560 minutes que je respire un air de plus en plus pollué et je fatigue ! A la revoyure… Il vous faudra patienter au moins quatre ou cinq mille minutes. Sachant que l’on compte environ 60 moutons à la minute, d’ici là, vous serez sans doute profondément endormis.
Je vous abandonne sur ces propos lénifiants. Excusez le côté un peu décousu, désordonné de cette chronique, mais le fil conducteur était si long que je me suis perdu avant d’en trouver l’extrémité. Ce n’est pas très grave, et puis, après tout, « philosophie à deux balles », ça vaut ce que ça vaut !
29juin2010
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
A la traditionnelle question « de quoi va-t-on parler ce mois-ci dans le « bric à blog », je répondrais volontiers « de plein de choses comme d’habitude ». On va même commencer par les sujets qui fâchent… Le dossier brûlant du début de ce mois de juin (avant que le vaudeville de la coupe du monde de foot ne vienne calmer l’incendie), c’est bien entendu l’intervention des commandos israéliens contre la flottille de ravitaillement humanitaire pour Gaza. Une vague énorme d’articles a déferlé sur les sites d’infos et sur les blogs. Beaucoup de clameurs d’indignation (justifiées), beaucoup d’invectives sans intérêt, quelques brûlots de « va-t-en guerre » toujours prêts à napalmiser les problèmes pour les résoudre… Ce n’est pas parmi ces textes-là que j’ai effectué ma petite sélection. Je m’intéresse plutôt à des textes rédigés par des témoins directs, ou bien des analyses un peu plus approfondies et éclairant parfois la situation sous un angle nouveau ou tout au moins original. Je ne prétends pas être exhaustif (loin de moi cette idée, quel que soit le thème par ailleurs) ; dans le cas de cette affaire de « Gaza » il faudrait les capacités de lecture d’un robot informatique pour décrypter tout ce qui a été pixellisé sur nos écrans. Allons-y c’est parti ; je mets mon casque lourd pour éviter les tirs de riposte.
Le blog « Loubnan y Loubnan » figure dans les liens permanents de « la Feuille », mais il est vrai que je n’en parle pas souvent. Je vous conseille la lecture du billet intitulé: « la flottille et l’escamotage de la question nucléaire« . Le sujet a été peu abordé dans les médias. Il est clair que l’opération montée par les commandos israéliens a constitué un excellent écran de fumée au moment où avait lieu une énième réunion sur la prolifération des armes nucléaires, question à propos de laquelle la position « particulière » de l’état d’Israël devient de plus en plus difficile à légitimer. De quel droit appliquerait-on des sanctions à l’égard de l’Iran, alors que le non respect des résolutions de l’ONU par l’état d’Israël ne provoque aucune réaction coercitive des « grandes puissances » ? Sur la politique complaisante des USA et de l’Europe bien pensante à l’égard du gouvernement israélien et de sa politique , on peut se reporter comme souvent à l’analyse des événements délivrée par Noam Chomsky ; ce texte a été traduit et publiée sur le site « le grand soir ». Toujours à propos de cette affaire de blocus de Gaza, j’ai découvert, sur une affiche signée « des anarchistes », un certain nombre de propos qui me plaisent bien. Je vous en propose un extrait : « [...] comme à Gaza, ce camp bombardé et encerclé par l’armée israélienne ; dominé par les autorités religieuses, nationalistes ; soumis à la misère au désespoir. Opposer une logique de guerre contre tout un « peuple » à la terreur de l’Etat israélien ne sert qu’à faire oublier aux rejetés de Gaza comme aux exploités de Tel Aviv qu’il ne leur reste qu’une possibilité pour s’en sortir : se battre contre toute autorité, que ce soit celle de l’uniforme du soldat israélien ou du policier palestinien, de la camisole religieuse – ce vieil ennemi de la liberté -, du costume des capitalistes démocratiques et des usuriers qui, dans les camps comme ailleurs, spéculent sur la misère [...] » Utopie ? Sans doute ; mais quel autre moteur de progrès pour l’humanité que ce changement radical que certains appellent de leurs vœux les plus profonds et que d’autres dénigrent depuis l’aube des temps ?
Comme je le disais dans mon introduction, beaucoup d’encre a coulé sur ce sujet de la flottille anti-blocus. Certains textes outranciers, que ce soit dans un camp comme dans l’autre, ne méritent pas d’être retenus. D’autres écrits par contre, posent les problèmes de façon lucide, en termes clairs et parfaitement compréhensibles. Histoire de prendre connaissance du point de vue de l’un des participants à la flottille, vous pouvez lire le témoignage de l’écrivain Henning Mankell. Je trouve intéressante aussi l’intervention de Stéphane Hessel, diplomate, survivant de l’holocauste et militant des droits de l’homme. Son article a été reproduit sur Altermonde le 20 juin. Ma dernière proposition de lien sur cette histoire, ce sera l’analyse du journaliste israélien Uri Avnery, intitulée « Tue un Turc et repose-toi« . Les textes d’Uri Avnery, comme ceux de nombreux autres intellectuels israéliens, ont le mérite de montrer aussi que dans ce pays, comme ailleurs, tous les citoyens n’approuvent pas forcément la politique extrémiste de leur gouvernement.
En prolongement de cette affaire, une prise de position de l’équipe dirigeante des cinémas Utopia a provoqué pas mal de remous dans les milieux intellectuels hexagonaux. Les cinémas Utopia ont pris l’initiative, suite à l’intervention militaire contre la flottille anti-blocus, de déprogrammer le film d’un réalisateur israélien, annoncé auparavant, pour le remplacer par un autre (d’une réalisatrice israélienne également – chose que beaucoup de journalistes ont omis de préciser). Le but de cette intervention n’était pas d’annuler la diffusion du premier, mais de la décaler, pour mettre en avant un documentaire consacré à Rachel Corrie, la jeune militante américaine qui a été écrasée par un bulldozer israélien lors d’une action non violente destinée à bloquer la démolition de maisons palestiniennes par les colons. Ce report de programmation a été jugé très maladroit par certains chroniqueurs qui n’ont pas hésité à parler de « censure » et de mesure de rétorsion totalement inappropriée puisque, selon eux, le réalisateur du premier film n’avait rien à voir avec l’intervention armée des commandos. L’argumentation que j’ai trouvée la plus sensée en ce qui concerne ce point de vue – avec lequel je suis en désaccord – est celle qu’a développée JEA sur son blog Mo(t)saïques. D’autres ont totalement approuvé l’initiative prise par l’équipe d’Utopia, et parmi eux un certain nombre d’artistes israéliens qui ne parlent nullement de censure et trouvent que la décision prise était la bonne ; on peut lire notamment à ce sujet le très bon texte du cinéaste israélien Eyal Sivan reproduit sur le blog « Humeurs de Jean Dornac » ou bien le point de vue de Simone Bitton, la réalisatrice du film « Rachel », sur « Rue 89″. Là-dessus, on clôt temporairement le chapitre « politique au Moyen-Orient ».
Un peu d’analyse et de théorie politiques histoire de vous user les neurones avant de partir en congé vous bronzer sur la plage ? Si vous ne lisez que peu de textes de ce genre mais que vous aimez avoir matière à réfléchir entre deux mots fléchés, lisez donc cette analyse pertinente sur le blog d’Anne Archet : » Le capitalisme vit ses derniers moments « … Vous saurez tout ce que la chroniqueuse québecoise a pu déchiffrer dans sa boule de cristal, et vous découvrirez que cette « disparition » annoncée du capitalisme ne la fait pas forcément plonger dans un océan de béatitude… Plusieurs raisons majeures risquent de précipiter la fin de ce système qui perdure depuis… bien trop longtemps : en premier lieu, la difficulté d’accroître les profits sans limite, à cause de l’augmentation du coût des matières premières et de l’impossibilité pour les entrepreneurs de laisser le soin à des partenaires extérieurs (Etat, collectivité, citoyens lambda) de gérer le coût de leurs malversations ; en second lieu, l’impossibilité de freiner la hausse des dépenses sociales ; enfin la déliquescence des Etats, meilleurs alliés de la « régulation » capitaliste. Tout cela paraît difficile à gober tout rond et tout cru, mais dans l’exposé d’Anne Archet (nettement plus conséquent que mon résumé) c’est fort bien expliqué et étayé par de nombreux arguments. A mes yeux, cet écrit théorique est une bonne base de discussion. On trouve de bonnes choses dans les livres, mais aussi sur les sites internet… De plus l’auteure n’est ni économiste ni politicienne et ne manie pas la langue de bois ou le verbiage opaque des spécialistes. Du coup, tout un chacun peut y trouver du grain à moudre puis à mâchonner jusqu’à obtenir une certaine élasticité. Je vous propose un bref extrait de cette longue analyse, histoire de piquer un peu votre curiosité :
« Mais la mondialisation ?» me direz-vous. En effet, n’est-ce pas le désir des capitalistes de créer un marché mondial libre, hors de portée du pouvoir juridique des États nationaux? Évidemment, il est sans grand intérêt de disposer d’un monopole parfait au niveau national si la concurrence extérieure est trop sévère. Mais il ne faut pas oublier que ce que l’on nomme mondialisation est un processus négocié non pas par les entreprises capitalistes, mais par les États eux-mêmes — selon les termes des États puissants et au détriment des États des pays pauvres. En vérité, les mécanismes fondamentaux du capitalisme international n’ont guère changé depuis cinq cents ans: un État puissant exerce toujours des pressions politiques, économiques et même militaires pour forcer l’entrée des marchés des pays pauvres, ce qui permet à ses industries bien rodées d’éliminer les concurrents indigènes faibles. On aboutit au monopole de fait de l’industrie forte du pays puissant. Un État peut aussi préserver un monopole sur le marché mondial en interdisant la vente de technologies avancées et stratégiques à l’extérieur (c’est d’ailleurs en ce sens qu’on doit comprendre l’obsession des gouvernements à freiner «l’exode des cerveaux»).
Bref, le capitalisme n’aurait pu ni voir le jour ni se développer sans un constant soutien des États. Le problème, c’est que l’État fort, pilier du capitalisme, s’effrite. Et c’est encore la faute des pouilleux et des crottés que nous sommes. [...] »
C’est tellement le bazar dans l’entreprise de démolition de l’éducation nationale que même les Inspecteurs d’Académie se plaignent à leur ministre de tutelle. C’est dire ! Ce n’est pas ça qui remontera le moral des enseignants mais vous pouvez toujours lire le texte du courrier envoyé par le S.I.A. (non pas C.I.A. !) à ce très cher Luc Chatel.
Fin pour ce qui est de la politique et du social (chapitre bref, ce mois-ci, je le reconnais !)… Détendons nous un peu cré nom de nom de mille sabords. D’abord, face à la morosité ambiante, il y a une arme radicale c’est le blog d’Appas (dont j’ai déjà parlé) qui porte maintenant le nom ésotérique de « 4PP45″ : faits divers sordides, retraites, marée noire, politique gouvernementale… tout passe à la moulinette de l’humour grinçant d’Appas et le résultat du mixage est parfois surprenant. Les chroniques sont courtes et toujours bien délirantes. Pas de référence à un billet particulier : l’ensemble est à « manier » sans aucune modération !
Toujours pour se dérider, une visite s’impose au « Petit Champignacien illustré » : les chroniques de ce mois de juin sont savoureuses, sans que l’une mérite une attention plus particulière qu’une autre…
Une fois n’est pas coutume, une petite vidéo qui parle d’informatique et qui m’a bien fait marrer. Certes les dialogues sont en Anglais, mais si vous êtes réfractaire, les images se suffisent. Ne venez pas dire après ça que vous ne comprenez rien au fonctionnement de votre bombe technologique ! Un grand merci au grand fiston qui m’a fait passer l’info et un clin d’œil au moins grand fiston qui, en cette fin juin 2010, déambule quelque part entre Californie et Nevada (Death valley, Yosemite National Park, ça vous dit quelque chose ?). Un blog est ouvert, contenant photos et récits du voyage. Ça s’appelle « Calivada » et ça débute plutôt bien… Le contenu devrait s’étoffer après son retour dans sa seconde mère patrie québécoise.
Pour finir en parlant encore popote et maison… Si vous envoyez régulièrement des commentaires sur ce blog, vous avez sans doute remarqué que nous avons dû rétablir un « philtre » anti-spam. C’est casse-pieds certes, mais le nombre de commentaires indésirables atteignait la centaine chaque semaine et votre humble serviteur a d’autres tâches plus enrichissantes à réaliser que de jeter des amoncellements d’âneries à la corbeille. L’été s’installe peu à peu et une certaine torpeur envahit le petit monde des blogs. Certains arrêtent (comme Normand Baillargeon), d’autres ralentissent leur production (l’arbre à palabres)… Le nombre de lecteurs/trices diminue aussi de façon notable, en particulier le week-end, ce qui montre bien, petits canaillous irrespectueux des désirs de votre patron bien aimé, que vous batifolez plus souvent sur l’ordinateur au boulot qu’à la maison… De là à ce que l’on interdise les blogs ! La Feuille Charbinoise continue son train-train pendant l’été, sans qu’il y ait trop de changements par rapport au rythme adopté ce printemps : deux chroniques par semaine (ou plus ! ou moins !) selon l’inspiration du moment ou les coups de sang provoqués par l’actualité… Si vos déplacements estivaux vous amènent à passer non loin du Nord-Isère, n’hésitez pas à vous arrêter. Je vous rappelle que nous sommes dûment inscrits au réseau « Couch-Surfing » et présentons toutes les garanties de moralité requises (enfin on se les accorde et nos premiers invités avaient l’air d’être d’accord) ! De plus, pour ne pas enquiquiner les travailleurs (et ne pas être enquiquinés par eux), nous restons cheu nous tout l’été et n’irons nous mettre au vert que courant septembre… La bière locale (brasserie des Ursulines de Crémieu – excellente – pub gratuite) est au frais et vous attend à l’ombre de « la Feuille ».
Addenda – si le texte de cette chronique ne vous passionne pas, vous pouvez toujours admirer les photos… Ce sont quelques unes des fleurs que nous avons cheu nous en ce moment. Gare à Monsieur Hadopi si vous les téléchargez sans demander notre permission. On ne manquera pas de vous dénoncer… Le rapport entre les illustrations et le texte ? Très simple, mon cher Watson… Contempler les fleurs, cela adoucit les mœurs et on en a bien besoin dans ce monde de sauvages.
RAddenda – un complément de dernière minute au texte du blog d’Anne Archet. Il s’agit d’un billet rédigé par Alain Bihr , intitulé « Prendre au mot la dimension mortifère du capitalisme« . Comme ça vous aurez une bonne raison de passer à la pharmacie acheter un médicament contre la migraine (au mieux) ou la dépression (au pire). Ma préférence va à la fin du texte d’Alain Bihr, en particulier ses propositions de slogans et de revendications pour les prochaines manifs !
24juin2010
Posté par Paul dans la catégorie : ingrédients littéraires; l'alambic.
Hommage à Eugène Bizeau, plume libertaire et centenaire
Il y a peu de temps, je vous parlais de Bernard Gainier, anar vigneron, interprète remarquable de Gaston Couté, à l’occasion de la sortie du film « Bernard ni dieu ni chaussettes ». J’ai découvert, il y a peu, un autre personnage singulier, témoignant de la richesse de la culture libertaire dans notre pays. Il s’agit d’Eugène Bizeau, dont les poèmes ont été déclamés ou chantés par plusieurs artistes que nous aimons beaucoup (je pense en particulier à Gérard Pierron, autre interprète de Couté). Après avoir lu quelques uns des textes magnifiques que Bizeau a écrits au cours de sa longue existence, j’ai décidé de vous faire partager mon plaisir. Je me permettrai donc d’entrecouper la biographie que je vais vous présenter de quelques extraits de poèmes choisis. Cette lecture peut s’accompagner d’une dégustation raisonnable de vin du pays de Loire ; l’hommage n’en sera que plus authentique dans ces conditions, puisqu’il rendra gloire à ce qui a été une des occupations principales de notre poète militant : la viticulture. Je donnerai ensuite à celles ou ceux qui ont envie de poursuivre ce voyage de découverte quelques références bibliographiques ou ouebesques ! Je vous laisse la responsabilité de l’exploration viticole…
Une petite entrée en matière :
AIMONS !
S’il est vrai que le cœur des hommes
S’agrandit au vol des chansons,
Pour être meilleur que nous sommes,
Chantons !
S’il est vrai que les yeux du rêve
Vous font voir de clairs horizons
Pour que l’aurore au ciel se lève,
Rêvons !
S’il est vrai que l’amour nous mène
Vers un avenir sans canons,
Pour qu’il soit plus fort que la haine,
Aimons !
Eugène Bizeau est mort dans sa cent-sixième année, le 29 mai 1989, après avoir consacré une grande partie de sa vie à militer pour la paix, contre la militarisation de la société. Ses écrits ont été publiés dans de nombreuses et parfois éphémères revues. Ses poèmes ont été regroupés et publiés dans plusieurs recueils. Le poète est né à Véretz, petit village de Touraine, situé au bord du Cher, non loin de Vouvray. Ses parents étaient vignerons et républicains. Son père, libre penseur, militait pour l’instauration d’une république sociale. Ses études sont brillantes mais de courte durée. Il obtient d’excellents résultats mais doit quitter l’école après le certificat d’études pour aller travailler. A l’age de treize ans, il devient domestique jardinier, puis casseur de pierres sur les routes l’hiver, avant d’être apprenti vigneron. Cette intense activité professionnelle ne l’empêche pas de se cultiver et de consacrer une bonne part de son temps libre à la lecture. Très jeune il découvre Blanqui, Proudhon, et s’intéresse à la presse anarchiste. A quatorze ans, il est déjà abonné au « Libertaire » ; peu de temps après il devient lecteur du « Père Peinard » d’Emile Pouget. Il se met à écrire des poèmes (le premier à l’âge de huit ans), mais aussi des articles pour la presse révolutionnaire. En 1907, il s’installe comme vigneron, à son propre compte, et rédige de plus en plus de textes poétiques. La misère du monde, l’arrogance des possédants, le machiavélisme des politiciens, le rendent enragé et il ne cesse de dénoncer l’injustice et l’exploitation. En 1910, il fait partie de la « Muse rouge », un groupe de poètes et de chansonniers révolutionnaires autour duquel gravitent ou ont gravité également May Picqueray ou Gaston Couté.
LA COLOMBE DE PICASSO
La Colombe de Picasso
Sous un ciel que l’amour déserte…
Garde en son bec la branche verte
Que le guerrier jette au ruisseau.
Elle apporte un espoir nouveau
Aux cœurs maternels en alerte,
La Colombe de Picasso,
Sous un ciel que l’amour déserte…
Elle vivra, malgré l’assaut
Des vautours qui voudraient sa perte…
Elle étendra son aile ouverte
Sur les nids et sur les berceaux,
La Colombe de Picasso !
Il n’est pas mobilisé en 1914 car il est réformé pour « faiblesse de constitution ». Il en profite pour mener en Touraine une propagande antimilitariste acharnée. Il écrit de nombreux poèmes pour dénoncer l’absurdité du massacre en cours. Peu sont publiés car la censure veille. L’un de ses textes, intitulé « les martyrs » paraît dans un journal portant la mention « imprimé en Suisse », ce qui n’est bien entendu pas le cas puisqu’il sort des presses d’un imprimeur de Tours. Cette poésie rend hommage aux « fusillés pour l’exemple ». En 1916, il épouse Adélaïde Chambonnière, une institutrice qu’il a connue par le biais du journal d’Emile Armand. La jeune femme partage ses convictions politiques et écrit également de la poésie. Eugène Bizeau s’installe en Auvergne, à Massiac, pour se rapprocher de son épouse. Le couple reviendra s’installer à Véretz en 1945 et le poète pourra reprendre son activité de vigneron abandonnée pendant près de trente ans. Il s’occupe alors de ses vignes jusqu’au début des années 80. Son épouse décède en 1974. Eugène Bizeau reste alors seul à Véretz, partageant son temps entre les travaux domestiques, la lecture, l’écriture et les rencontres avec ses amis. Il appartient à l’association « art et poésie » de Touraine. A l’occasion de son centième anniversaire, en 1983, un film « Ecoutez Bizeau », lui est consacré et témoigne de sa vivacité, de sa joie de vivre et de son esprit critique, toujours bien présent. L’auteur de ce documentaire est le cinéaste libertaire Bernard Baissat. Jusqu’à ses derniers jours, à l’hôpital de Tours, il continue à écrire des poèmes ; c’est sa façon à lui de militer pour la paix, un combat auquel il a participé tout au long de sa vie. Parmi ses nombreux « titres de gloire », celui d’avoir gagné, en 1983, le diplôme de « plus vieux lecteur du Canard enchaîné » ! Grâce à l’association des amis d’Eugène Bizeau qui s’est constituée à Véretz, la mémoire du poète reste bien vivante. Chaque année cette association organise une journée d’hommage au poète vigneron et à son épouse. La plupart de ses recueils de poésies ont été réédités et sont encore disponibles.
LE VIN
J’aime le vin qui dort dans un caveau rustique,
Le vin de noble souche et de cépage ancien :
C’est « le lait des vieillards » de la sagesse antique
Et du gourmet subtil qui sait choisir le sien.
J’aime l’éclat vermeil d’un Chinon romantique ;
J’aime la mousse d’or d’un Vouvray magicien,
Qui m’emporte, ébloui, dans un rêve extatique,
Des hauteurs de Thélème au coteau ligérien…
J’aime le vin joyeux des vignes tourangelles,
Le vin des soirs bénis qui nous donne des ailes
Sous le ciel étoilé de nos bonheurs d’un jour…
Et je plains en secret le buveur d’eau sévère,
Quand je vois le soleil miroiter dans mon verre
Où les vins de Touraine ont un parfum d’amour.
Le pacifisme n’est pas la seule composante du combat d’Eugène Bizeau. Le poète est également anticolonialiste et anticlérical. Cet aspect de sa personnalité ressort dans de nombreux textes qu’il a écrits : ses livres, « verrue sociale », publié en 1914 ou « croquis de rue » paru en 1933. S’opposant de toutes ses forces à l’injustice qu’il trouve particulièrement abjecte, il n’hésite pas à être solidaire des opprimés. Il s’implique par exemple dans la défense de l’institutrice Hélène Brion, emprisonnée et traduite devant le conseil de guerre, en 1918, pour avoir diffusé des brochures pacifistes. Il milite pour la libération des soldats encore emprisonnés après la signature de l’armistice. En 1921, il prend fait et cause pour Sacco et Vanzetti et écrit dans les colonnes du « Libertaire » : « Il faut que notre voix, grondant vers l’Amérique, aille exiger pour eux justice et liberté. » De 1929 à 1934, certains de ses poèmes sont mis en musique par de Cardelus ou Isabelli. Ils seront diffusés sur les ondes de radio Barcelone pendant la Révolution en 1936. Il collabore à un nombre toujours plus grand de journaux libertaires, de la « Revue anarchiste » à « Contre-courant » notamment. Jusqu’à son dernier souffle, Eugène Bizeau est resté fidèle à son idéal, traversant, cahin-caha, un siècle marqué par des violences et des conflits incessants, bien éloigné du monde dont il avait rêvé…
Les Églises
D’énormes monuments où des gredins sinistres,
D’un dieu mort sur la croix se disent les ministres,
Dans l’imbécillité des foules à genoux
Trouveront trop longtemps de quoi beurrer leurs choux.
D’énormes monuments que l’astuce des cuistres
Déchirant en secret d’accusateurs registres,
Ne lavera jamais du sang versé partout
Quand « l’infâme » était reine et le prêtre tabou.
D’énormes monuments éclos dans le domaine,
Hélas! illimité, de la bêtise humaine…
D’énormes monuments, dont l’horreur des bûchers
Où flambaient des penseurs les dernières paroles,
Fait l’éclair de nos yeux menacer les coupoles
Et nos désirs vengeurs monter vers les clochers!…
Notes – concernant les sources documentaires : « Histoire de la littérature libertaire en France » de Thierry Maricourt, paru chez Albin Michel (épuisé, à chercher chez les bouquinistes) - sur le web, on peut se reporter avec profit à l’excellent travail biographique réalisé par Catherine Réault-Crosnier ainsi qu’à l’Ephéméride anarchiste (liens permanents) en date du 29 mai. Une partie des illustrations publiées proviennent de ce site.
21juin2010
Posté par Paul dans la catégorie : dans un panache de fumée; pages de mémoire.
Je relis avec plaisir le livre documentaire fort bien écrit et illustré d’Henri Vincenot « l’âge du chemin de fer », paru il y a quelques années chez Denoël. Cet ouvrage ainsi que quelques autres ont inspiré la chronique ci-dessous. On retient très souvent, dans l’histoire du chemin de fer français, la date de 1827 comme date officielle de circulation du premier train. Il s’agit là de la mise en service d’une ligne allant de Saint-Etienne à Andrézieux et permettant aux houillères stéphanoises de transporter leur charbon à bon compte jusqu’aux berges de la Loire. C’était un chemin de fer un peu particulier puisque la traction des wagonnets était assurée par des chevaux. Les industriels tiraient donc partie de l’invention des rails mais n’utilisaient encore point cette merveille, mise au point par Stephenson, qu’était la locomotive à vapeur. La réduction du frottement, grâce aux rails, permettait quand même à un seul cheval de tirer quatre wagonnets chargés de huit tonnes de charbon. Un tel exploit n’aurait pas été possible sur route. La direction des houillères confia aux frères Seguin, la construction d’une nouvelle ligne reliant St Etienne à la vallée du Rhône. L’ainé, Marc Seguin, se rendit en Angleterre, étudia l’engin mis au point par Stephenson et, le trouvant un peu primitif et particulièrement peu performant, décida de le perfectionner. Il mit au point la fameuse chaudière tubulaire qui devait équiper pendant des années les locomotives à vapeur. Sa première machine fut utilisée pour tracter les wagons à la place des chevaux sur la nouvelle ligne ferroviaire juste inaugurée. La liaison Saint-Etienne-Lyon fut opérationnelle en 1833 : un parcours bien aménagé de 58 kilomètres à double voie. Dès 1831, la compagnie autorisa l’accès à bord de voyageurs payants. Ces premiers aventuriers pouvaient aller de Saint Etienne à Givors, à condition de voyager dans un wagon à marchandises, bien peu confortable il faut le dire…
Deux années plus tard, en 1835, les premiers wagons conçus spécialement pour le transport des personnes étaient disponibles. Dès le début la notion de « classe » apparut et l’on construisit des voitures confortables appelées « les financières » et d’autres beaucoup plus sommaires baptisées « cadres ». Le premier modèle était fermé et l’on pouvait voyager à l’abri de l’air. Le second n’était qu’un simple wagon plat muni d’un toit et équipé de bancs en bois plutôt sommaires. L’ouverture de la ligne aux voyageurs, jusqu’à Lyon, puis jusqu’à Roanne, ne passa pas inaperçue dans le public. Les journaux croulaient sous les articles, les dessins d’art ou les caricatures présentant ce moyen de transport, « révolutionnaire » pour les uns, « diabolique » pour les autres. Même la profession médicale se passionna pour la question. Certains médecins mettaient en garde le public contre les risques de pneumonie, d’autres insistaient sur le fait que le déplacement rapide à l’air libre constituait un excellent moyen de lutte contre la coqueluche. D’un côté l’on prédisait les pires catastrophes : incendie, déraillement, maladie pulmonaire à cause du charbon, déplacement des organes à cause des vibrations. De l’autre on ne manquait pas d’arguments pour vanter les mérites du serpent de fer. Tous les pays d’Europe se lancèrent dans la compétition tant l’engouement du public était grand. Dès 1832, la famille impériale d’Autriche faisait son petit tour sur les rails et inaugurait un tronçon entre Linz et Budweis. L’engouement du public était tel que très vite on renonça à l’idée de réserver ces nouveaux axes de transport aux seules marchandises. A partir de 1835, de nouveaux tronçons ferroviaires furent inaugurés un peu partout en Europe.

Après avoir joué un rôle précurseur, coude à coude avec l’Angleterre, la France se retrouva plutôt à la traîne au milieu du siècle. Aux yeux de certains, l’excellence du réseau routier et la présence d’un grand nombre de voies navigables, rendaient peu intéressant l’investissement énorme que représentait la construction d’un réseau ferré complet. Mais la locomotive était lancée sur les rails, à des vitesses de plus en plus étonnantes, et il était difficile de ralentir vraiment le mouvement. Les Saint Simoniens, fervents partisans du chemin de fer, militèrent ardemment pour sa cause. Les constructions reprirent donc de plus belle. Le 24 août 1837, on inaugura la ligne Paris-St Germain. La capitale ne pouvait rester longtemps à l’écart d’une telle nouveauté. Le banquier Emile Pereire (Saint Simonien convaincu) et son frère Isaac étaient à l’origine du projet. L’idée était de créer une ligne desservant les lieux d’agrément de la bourgeoisie parisienne et de l’intéresser, par ce biais, à investir dans ce nouveau moyen de locomotion. Il s’agissait plus d’une opération de promotion que d’une réponse à un véritable besoin populaire. La reine de France et ses trois rejetons participèrent à la cérémonie d’inauguration. Les conseillers de Louis Philippe déconseillèrent au Prince de s’exposer à un tel risque. Le dimanche qui suivit l’inauguration, il y eut plus de vingt mille voyageurs et, au bout d’un mois, la compagnie vendit le cent trente millième billet. Les wagons étaient tractés par des locomotives de fabrication anglaise et l’on effectuait le parcours de 16 kilomètres en 26 minutes. L’investissement n’était pas négligeable puisque le ticket coûtait la bagatelle de deux francs en première classe, un franc cinquante en deuxième et un franc en troisième. Mais quand on aime on ne compte pas, et pour aimer, eh bien oui on appréciait ce déplacement à des vitesses vertigineuses. L’événement fit l’objet de la une des journaux pendant des jours et des jours. On jouait même, au théâtre de la Porte Saint-Antoine, une pièce intitulée « Le chemin de fer de Saint Germain ». En 1844 un court tronçon de cette ligne pionnière servit à tester un dispositif nouveau mais peu convaincant : le chemin de fer atmosphérique. Ce système, employé auparavant à deux occasions, en Irlande et en Angleterre, était sensé faciliter le franchissement par les trains de fortes déclivités. Il reposait sur l’utilisation de la pression atmosphérique agissant sur un piston placé dans un tube étanche à l’intérieur duquel on avait réalisé un vide partiel. Cette anecdote permet de se faire une idée du « bouillonnement intellectuel » qui régnait autour de la nouvelle invention. Cette intense activité de recherche explique la rapidité des progrès effectués, tant sur le matériel de traction que sur la construction des voies elles-mêmes.
Malgré ces quelques réalisations spectaculaires, la France prenait du retard par rapport aux pays voisins. Les liaisons entre les grandes villes se multipliaient dans la plupart des pays européens, mais c’est en Belgique que le programme de construction avançait de la façon la plus spectaculaire. C’est en Belgique aussi que les célébrations étaient les plus extraordinaires (voir avant-dernière illustration de cette chronique). Il y eut ainsi trois jours de fêtes ininterrompues pour l’inauguration du tronçon Malines-Gand. Je cite Henri Vincenot : « … comme le premier convoi avait été baptisé Bayard, du nom du cheval légendaire des quatre fils Aymon, on avait fait un de ces corsos carnavalesques dont les Belges ont le secret, avec un défilé conduit par un immense cheval Bayard monté par les frères Aymon, suivi d’un banquet, puis d’une kermesse avec bal, concert public, feu d’artifice, remise de décorations, puis un deuxième banquet le soir, suivi d’une folle nuit breughelienne dont les dessinateurs de l’époque [...] nous ont conservé le souvenir… ». En Sicile on construisit l’une des premières voies à vocation essentiellement touristique, le chemin de fer régional de Naples. Le train permettait aux voyageurs d’arriver à Portici, au pied du Vésuve et connut un grand succès populaire lui aussi. En Russie, on cherchait des solutions pratiques aux immenses problèmes que soulevaient les distances à parcourir et les conditions climatiques extrêmes. On travaillait à la construction d’une voie reliant Saint-Petersbourg à Moscou et le Tsar était enthousiasmé par ce projet dont il avait parfaitement saisi l’intérêt (stratégique en particulier).
Le premier homme d’état français vraiment convaincu de l’importance du développement du chemin de fer, c’est Louis Napoléon Bonaparte. L’Empereur va donner le coup de pouce nécessaire pour que la France rattrape son retard en la matière et les résultats sont vraiment spectaculaires. La carte du réseau ferré français à la fin de son règne (désastreux par ailleurs) témoigne du progrès des réalisations. En 1852, après avoir effectué les travaux nécessaires pour joindre les différents tronçons existant déjà, la célèbre liaison Paris Lyon Marseille est enfin opérationnelle. Parallèlement à ces grands travaux a lieu un débat d’importance sur la propriété du réseau ferré. L’Etat doit-il conserver le monopole des investissements et de l’exploitation ou bien faut-il recourir à des sociétés à capitaux privés ? On choisit dans un premier temps une solution intermédiaire : le gouvernement confie à des sociétés privées la gestion au quotidien tout en conservant un contrôle assez strict de ce qui se passe. Selon la loi du 11 juin 1842, baptisée « charte des chemins de fer », L’État reste en effet propriétaire des terrains choisis pour les tracés des voies et il finance la construction des infrastructures (ouvrages d’art et bâtiments). Il en concède l’usage à des compagnies qui bâtissent les superstructures (voies ferrées, installations), investissent dans le matériel roulant et disposent d’un monopole d’exploitation sur leurs lignes. Il faudra attendre 1936 pour une étatisation complète des diverses compagnies ferroviaires. Dès 1859, six grandes sociétés se partagent l’exploitation du réseau. L’une des plus célèbres d’entre-elles est la PLM, Paris-Lyon-Méditerranée (et non Marseille pour le M), créée en 1857 par fusion de plusieurs sociétés plus petites. Cette compagnie occupe très vite une place toute particulière dans l’imaginaire des amoureux du train. Outre la ligne Paris-Marseille, d’autres lignes secondaires viennent compléter son réseau, notamment en direction des Alpes et des stations touristiques. La multitude d’affiches publicitaires crées par le PLM vont faire rêver, pendant de nombreuses décennies, les amateurs de destinations exotiques… Aller visiter San Salvadour, à côté de Hyères (illustration n°1 de la chronique), n’est-ce point là une idée pittoresque ? (*)
L’épopée du chemin de fer est lancée, et bien lancée, sur le vieux continent, mais partout dans le monde la fièvre ferroviaire gagne les investisseurs… Les projets les plus fous naissent dans le cerveau des ingénieurs. Des milliers d’êtres humains paieront de leur vie la réalisation de certaines de ces entreprises. L’invention du chemin de fer – et je rejoins à ce sujet le point de vue d’Henri Vincenot – est probablement l’une des plus importantes dans l’histoire de l’humanité, au même titre que celle de l’imprimerie par exemple. Le XIXème siècle est indubitablement celui du rail et de la vapeur. Dans un futur article, j’aborderai ce phénomène sous un autre angle : celui de la naissance de la corporation des cheminots, leurs conditions de travail, leurs organisations professionnelles et… bien entendu… les premiers mouvements sociaux, car, déjà au temps du PLM, les « gueux » n’hésitaient point « à prendre en otage les malheureux voyageurs » !
Notes – (*) Pour ceux qui (comme moi) ignoreraient en quoi consiste Sans Salvadour, je vous propose un petit lien de secours culturel.
Photos – images 1, 2, 4 et 5 prises au musée de Mulhouse – © La Feuille Charbinoise – image 3, imprimerie Pellerin Epinal – autres illustrations, recherche en cours.

