10juin2018

17.544.153 euros de munitions pour la police…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Combien de mutilations, de vies brisées, de morts à venir ?

Le cow-boy casqué, c’est Gérard Collomb…

Quand je pense que je viens de boucler notre déclaration d’impôts et que l’argent que nous allons verser à l’Etat (ou que nous avons déjà versé) afin de pourvoir au bien commun va peut-être servir à réprimer, à blesser, ou à tuer, des gens qui dénoncent simplement les injustices dont ils sont victimes et œuvrent pacifiquement à la construction d’une société nouvelle. Face aux cheminots, aux étudiants, aux Zadistes, à tous ceux qui ne supportent plus la suprématie idiote de l’argent facile, la répression a été particulièrement violente ce printemps. Il n’est pas facile de dresser la liste de tous ceux qui ont payé une lourde facture simplement à cause de leur présence en un lieu où le pouvoir ne voulait pas qu’ils soient, mais elle est longue ! Ne comporterait-elle d’ailleurs qu’un ou deux noms, elle serait de toute manière trop longue. Blessures aux yeux, aux visages, mains arrachées, traumatismes divers… sont devenus des séquelles d’une banalité navrante après chaque rassemblement. Dans les années qui ont suivi les événements de Mai 68, la répression provoquait l’indignation et faisait la une des journaux. Actuellement, on annonce une centaine de blessés plus ou moins graves et plusieurs centaines d’interpellations brutales comme un simple fait divers… « La police a eu la main lourde ; mais ce sont des casseurs ma bonne dame ! » Jeunes, vieux, hommes, femmes, agriculteurs, paysans… Tous sont logés à la même enseigne et les bavures policières sont systématiquement excusées. On peut tuer un agriculteur d’une balle dans le dos sans que cela ne perturbe le traintrain quotidien. Beurk ! Le ministre de l’Intérieur apprécie en connaisseur « le travail » accompli à NDDL… sans commentaires !

Une solution pour le recyclage Monsieur Hulot ?

Dix-sept millions d’euros pour des grenades et des fusils lanceurs… alors qu’on annonce la suppression de milliers de postes dans feu les services publics pour lutter contre les dépenses inutiles ! Va-t-on en arriver à employer les méthodes du gouvernement israélien qui envoie des tireurs d’élite abattre les manifestants palestiniens comme des chiens, n’hésite aucunement à tuer ou à blesser gravement ceux qui tentent de les soigner ? Cinquante ou cent morts à Gaza, cela occupe autant de place dans les journaux dits d’information qu’une coulée de boue à Trifouilly les oies ou un sac à main arraché. Ce gouvernement est-il prêt à faire régner la paix sociale en envoyant des commandos d’élite sur les toits pour abattre les soi-disant agitateurs professionnels que sont les responsables syndicaux ou les écologistes (les vrais, pas ceux qui écologisent à la télé) ? On se gargarisait de politique « vertueuse », de modèle suédois ou finlandais… Va-t-on opter pour le modèle israélien ou brésilien ?
« La République en marche » se dirige droit vers le XIXème siècle, l’âge d’or où il n’y avait ni protection sociale, ni retraites, ni éducation supérieure pour les couches populaires. A quand la durée du travail portée à 60 h et l’âge de la retraite fixé à 80 ans ? On sent bien qu’il est tendu notre bon président… Casser un ensemble de mesures sociales et de services que le bon peuple a mis des dizaines d’années à construire, c’est difficile à faire passer ! C’est plus simple de parader à l’étranger ou d’organiser des garden-parties ! Les véritables casseurs c’est lui et toute la bande de financiers qui dictent sa politique savamment planifiée. Mais c’est le prix à payer pour rester le serviteur des gros portefeuilles ; même les représentants de commerce ont parfois plus de liberté. Le politicien, lui, est là pour faire avaler coûte que coûte les pilules amères du traitement qu’ont ordonné les chercheurs d’or.  L’art du bateleur c’est de faire croire que tout cela c’est pour le bien commun, pour protéger la France de tous ces populistes qui en veulent à la « démocratie », oui mais laquelle ? Celle de la matraque ? Beurk deux fois !

Tiens, prends ça dans ta gueule !

Quand je pense que, non content de payer mes impôts pour envoyer des missiles sur la Syrie et des blindés sur les bergeries de Notre Dame des Landes, j’ai le triste privilège de connaître des gens qui ont voté pour ce pantin cynique soi-disant pour nous protéger du péril blond ! Je suis fier de faire partie de ceux qui ont décidé qu’ils ne participeraient pas à ce Monopoly à trois sous. Je suis inquiet car je crains que la vague bleu marine ne prenne d’autres couleurs pour revenir en force quand les exactions de ce gouvernement auront porté l’exaspération du bon peuple à son comble. D’autant que d’ici là, nos médias bêlants auront bien réussi à convaincre une tranche supplémentaire de la population que ce sont les zadistes, les migrants et les chômeurs qui sont responsables de tous leurs maux. Il est difficile à la fois de pousser son caddy, de le remplir et de réfléchir, quand on a huit ou dix heures de turbin dans les jambes… Plus facile de taper sur plus petit que soi.. L’ordre public se mérite : quelques milliers de grenades, quelques vies brisées, quelques années de prison distribuées à la volée… Un domaine pour lequel on ne va pas lésiner sur les dépenses : caméras de plus en plus sophistiquées, logiciels de reconnaissance faciale de plus en plus élaborés, tests et fichages ADN à qui mieux mieux coûtent une fortune. La société que nous promettent Mr Macron et ses homologues européens sera de plus en plus policière. Une évidence : plus l’écart entre les fortunes va se creuser, plus il sera nécessaire de contenir les révoltes populaires. Des jeux idiots, des grenades meurtrières, mais de moins en moins de pain. En avant !

C’est très exagéré ! La France vend aussi du Sparadrap…

Mais rassurez-vous, les armes françaises ne sont que minoritairement destinées à estropier des manifestants bien de chez nous. La majorité de nos engins sont testés loin d’ici, de préférence sur des populations pas trop fréquentées par les médias… Notre glorieuse république peut s’enorgueillir d’un autre chiffre mirobolant : 8,3 milliards d’euro de ventes d’armes à l’étranger pour la seule année 2017. Les contribuables français reconnaissants remercient les enfants yéménites (entre autres) pour leur sanglante et involontaire participation au redressement de la balance des comptes du berceau mondial des droits de l’homme et du citoyen. Peut-être pourrions-nous faire un geste et octroyer la nationalité française à l’un de ces gosses estropiés par les armes vendues à l’Arabie Saoudite, qui – pensait-on – ne devaient en aucun cas servir à faire la guerre !

 

Bon, ça y est, je vous ai cassé le moral ? Allez donc lire dans le dernier numéro de l’excellente revue « l’âge de faire » le reportage consacré à l’étonnant GAEC de la Fournerie. Cette bande de jeunes paysans délinquants ne propose ni grenades, ni matraques, mais offre un impressionnant échantillonnage de produits bios maison… Fonctionnement coopératif, salaires égaux, décisions prises collectivement… On est bien loin du monde jupitérien. Informez vous sur l’histoire de Scopti, branchez vous sur le réseau REPAS et ses entreprises solidaires… et restez à l’affût de ce qui se passe à Notre Dame des Landes… Il faut construire, mais aussi défendre ce à quoi nous tenons. Dans l’indifférence et le silence médiatique, la répression devient plus sournoise et plus terrifiante aussi… Face à nos rêves, leurs grenades mortifères !

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5juin2018

Taboula boum boum tchac !

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul.

Fabliau gesticulé

Roland, le patron de l’auberge du « vieux pressoir », aurait-il pété un boulon ? En tout cas, cette expression étrange, c’est la réponse plutôt sibylline qu’il offre à tous les visiteurs qui lui posent une question, lui demandent son point de vue ou susurrent à son oreille un quelconque lieu commun posé comme vérité.

Genre le discours du petit jeune, la semaine dernière : « Notre Dame des Landes on s’en souviendra ; dans quelques années le nom du ministre de l’intérieur qui a géré de façon sinistre cette belle affaire aura disparu dans les poubelles de l’histoire. » – « Taboula boum boum tchac tchac tchac ! » rétorque l’illuminé derrière son comptoir en essuyant les verres. Je suis sûr que le psy de service dirait que le nombre de « tchac » a son importance et permettrait d’exprimer une forme d’approbation ou de réprobation. Roland, il laisse entendre ce qu’il pense mais sans trop se mouiller. C’est fou ce que c’est savant un psy…

On ne sait pas s’il lui reste tous ses boulons au patron, mais il a gravement reçu quand même. L’un de ses potes dit qu’il s’exprime comme cela parce qu’il en a marre d’écouter les plaintes des uns, les pets vocaux des autres. Les onomatopées sortant de la bouche de Roland constituent en fait une forme de langage primitif. « Allez vous faire foutre ! » mais avec des nuances d’assentiment ou de réprobation. « Boum » dominant : « allez vous faire foutre bande de connards de fachos ! ». Tchac majoritaire : « allez vous faire foutre, remuez vous, y’a des gars qui se battent et ils ont besoin de vous ; see you later ».

Tout pareil pour la grève de la SNCF. « Taboula boum boum boum tchac » serait la réponse qui suivrait immanquablement l’affirmation selon laquelle « la majorité de l’opinion publique est hostile aux cheminots, favorable au Macron, et enthousiaste à l’idée d’une réforme ». Faut dire que Roland la « cheuneusseufeu » il connaît. Il y a bossé quarante ans avant de reprendre le gourbi de son vieux.

Tony, le sociologue expert en piliers de comptoir défaillants s’est livré à une petite étude de texte. « Boum » ça craint, « Tchac » c’est plutôt sympa. Reste l’onomatopée « Taboula » qui – pour l’instant – est un mystère complet. N’est pas expert le premier venu, faut faire des études et du travail de terrain pour valider ses diplômes. Tony le sait et pour mener à bien l’enquête qu’il dirige pour le journal « soixante millions de défoncés », il s’installe au comptoir dès l’ouverture, et tient sa permanence pendant huit heures sans débander.

Ce matin, quand Martinet, l’ex-mercenaire à la retraite qui vient là juste parce qu’il habite à côté, est rentré en rigolant parce que « les tireurs d’élite de Tsahal avaient flingué plus de cinquante bougnouls », il a eu droit à tellement de « boum, boum, boum… », qu’il a fini par s’extirper du tripot sans obtenir la moindre goutte de blanc. Comme c’est pas une lumière et encore moins un expert, il n’a rien compris au sitcom et il est allé direct au café des platanes retrouver ses potes « de souche » (comprendre, issus de la même souche de connerie). Il faut dire que le patron d’ici il soutient plutôt les minorités en difficulté. Avant qu’il entame sa crise de mutisme partiel, il faut voir les bordées de jurons qu’il balançait à son téléviseur lorsque le pitre de service aux infos lui montrait un véhicule blindé bleu marine écrasant des salades pour défoncer une bergerie en bois. Quand il voyait la gueule d’Edouard, il se réfugiait aux toilettes et la moindre apparition de Trump provoquait des crises d’aérophagie monstrueuses…

Des réfugiés il n’y en a pas trop dans le quartier. Mais chez Roland, une main tendue ne reste jamais vide et il y a eu bien des matins où le bénef de la caisse a servi à beurrer des tartines et à remplir des tasses de chocolats chauds gratuits. Du temps de son père, déjà, quand l’Italien qui jouait de l’accordéon sur le banc du coin avait froid, il savait qu’il pouvait venir trôner au comptoir et qu’il aurait autant à boire qu’il avait soif. Roland a perpétué la tradition ; seul le public a changé. Les Maghrébins, les Maliens, les Roms ont remplacé les Espingoins et les Ritals, mais le cœur de Roland est resté aussi chaleureux.

Malgré le défilé de cons, il a conservé le bistrot ouvert, « pour faire du lien » disait-il, entre Riton qui venait fanfaronner après son dernier tournoi de pétanques, la Marguerite qui dépensait sa pension à nourrir les chats du quartier et Momo, l’étudiant thésard depuis dix ans, racontant ses amours envolées. La fierté du tenancier c’est que jamais un keuf en uniforme n’a osé mettre les pieds chez lui. Le Roland, il est comme Brassens et tant d’autres, les uniformes ça lui donne plutôt des crises d’allergie !

D’après Tony, c’est bientôt fini tout cela. Lui voit un sens plutôt mélo à la situation présente. La crise onomatopéenne du pourvoyeur d’anisette, c’est le chant du cygne du bistrot. Le patron en a marre du foutoir qui s’est installé dans le quartier. La République en Marche n’a jamais franchi le pas de la porte, pas plus que les divers rassemblements franchouillards de Droite, mais la proportion de jeanfoutres augmente dangereusement. Roland a beau dire que chez lui « on ne fait pas de politique », le clan des admirateurs du Président des Riches a réussi à s’infiltrer et il a du mal à supporter. L’autre jour, il a failli craquer grave. Y’a un gars, un commercial apparemment, qui a commencé à bavoter au comptoir sur le fait que le Macron, lui au moins, il faisait ce qu’il avait promis… Le patron a posé les verres qu’il était en train d’essuyer ; il s’est emparé de la télécommande du téléviseur et a basculé le son à fond. La nénette qui chantait une ânerie à la mode a bénéficié d’une puissance acoustique pire que dans une betterave partie. Le baveux, lui, il a sifflé son demi et il est sorti la queue basse.

D’après Mlle Irma et son demi de bière en cristal, le Roland, il serait sur le point de prendre une seconde retraite et de bazarder tout le matos. Le pas de porte, en tout cas, il n’aura pas de mal à le céder ; il paraît que ça fait dix ans qu’il est assiégé par les demandes des enseignes à la mode qui lorgnent sur cet emplacement stratégique à l’entrée du quartier piétonnier. Le bistrot du « Vieux pressoir » remplacé par un fast food ou un magasin de pulls snobs… quelle misère ! Il n’est pas prêt à servir de pourvoyeur à une boîte qui, selon lui, n’est bonne qu’à voler la terre aux habitants de Patagonie…

Une solution peut-être – Tony en a parlé avec Momo – trouver une équipe sympa pour reprendre l’estanco et en faire une buvette, une boulangerie ou un café-librairie sympa. Sûr que le patron y serait favorable et arrangerait côté finances. Mais deux paires de bras ça ne suffit pas pour un projet pareil ; faudrait mobiliser dans le quartier et faire de l’établissement une zone à défendre prioritaire ! Il y a du pain sur la planche. Momo est motivé mais il n’a pas vraiment le sens de l’organisation alors il va lui falloir du soutien ! Aux dernières nouvelles Tony aurait parlé du projet à Roland. La réponse serait : « Taboula boum boum tchac tchac tchac tchac tchac » !

NDLR : Roland, Tony, Momo, Irma et toute la bande souhaitant conserver l’anonymat, vous comprendrez aisément que leur portrait n’illustre pas cette chronique épique.

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1mai2018

Quelque part, dans ma tête, il y a un jardin bien singulier…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 Il ressemble un peu au nôtre mais, compte-tenu de ce qui s’y passe, n’est sans doute pas de ce monde. Plutôt dans un univers parallèle… Il m’arrive parfois de m’y promener… Sa géographie est bien étrange et permet des itinéraires labyrinthiques et des rencontres étonnantes. Il y a sans doute, dans le jardin réel, des voisinages improbables qui sont la clé de toutes les surprises que nous ménage le jardin virtuel. Le jardinage est une étrange magie permettant de réunir des végétaux qui, sans le coup de pouce de l’homme, n’auraient peut-être jamais eu l’occasion de grandir les uns à côté des autres. Certains défenseurs acharnés de la nature n’apprécient pas cette alchimie, moi si. On sait d’ailleurs qu’il n’y a pas que la main de l’homme qui est responsable de la dispersion des végétaux  : oiseaux migrateurs, courants marins, caprices du vent, sont des acteurs de ce grand brassage… Bien des graines voyagent, et ce depuis des millénaires,  pour finir par trouver, un jour, un nouvel éden pour s’épanouir. Les caprices du jardinier feuillesque ont en tout cas permis de belles rencontres végétales : un Erable de Capadocce  côtoyant un Araucaria du Chili ; un chêne du Liban mêle ses branches à son cousin d’Amérique du Nord ; dans la rocaille, le Lewisia des Rocheuses (découvert par Lewis et Clark lors de leur grande expédition vers l’Ouest des Etats Unis) se blottit non loin d’un pied de campanule des Carpathes… La paix règne dans ce petit coin de monde, et l’érable du Japon aux feuilles délicatement ciselées apprécie l’ombre que lui offre un érable plane des plus communs. Les relations entre chênes des divers continents (il y a même un chêne chinois) se passent de grossièretés et d’échange de missiles belliqueux.

 Dans mon jardin virtuel, celui qui se dessine dans ma tête, on va plus loin encore… Les plantes ne sont pas seules à faire des rencontres inopinées ! Au hasard du cheminement, ce sont aussi des êtres humains de toute origine et de diverses époques que l’on peut y rencontrer. On pénètre dans le parc, derrière la maison, et l’on se retrouve immergé dans un bon récit de SF : aucun souci avec les voyages spatio-temporels ; on franchit les déchirures spatio-temporelles aussi facilement que l’on prend le métro. Cela est vrai pour les visiteurs qui s’y promènent, mais non pour moi. Comment se sont retrouvés là ces femmes et ces hommes que la réalité historique a tenu éloignés les uns et les autres ? La clé du mystère est peut-être dans ma bibliothèque, puisque l’on dit que pour créer un monde presque parfait il faut une bibliothèque et un jardin.  Est-ce ma bibliothèque qui est à l’origine de tous ces bouleversements irrationnels ? Pourtant, lorsque je parcours les rayons des yeux, les volumes semblent toujours bien rangés les uns à côté des autres, et, contrairement à ce qui se passe dans un excellent petit ouvrage de l’écrivaine Cathy Ytak (*), je ne crois pas que les livres s’évadent pendant la nuit ! Pourtant les faits sont là ; pour en témoigner, je peux vous conter la dernière exploration du parc à laquelle je me suis livré. J’étais seul, mais j’ai une totale confiance en ce que mes yeux ont vu et mes oreilles entendu. Cela étant admis, je pense que vous comprendrez la nature des interrogations qui me traversent l’esprit, mais aussi sans doute le bonheur d’avoir été témoin de tous ces faits singuliers.

 L’aventure commence un soir du mois d’Avril. Je suis fatigué des multiples travaux accomplis et je décide de m’accorder une petite promenade contemplative. Je franchis le portique d’entrée du parc ; j’avance sur la pointe des pieds et j’observe un peu ce qui se passe. Pour je ne sais quelle raison, je suis convaincu que cette visite n’aura pas la même tonalité que les autres… Peut-être est-ce dû à la lumière particulière du couchant : une palette singulière de rose et de gris. Je fais quelques pas tout en me promettant de ne pas faire de liste de tâches à accomplir, mais de simplement prendre le plaisir d’être partie prenante dans le spectacle du soir. Une fois franchi l’étroit passage entre un arbre aux mouchoirs et un arbre au caramel, j’arrive dans un petit clos entouré de verdure où j’ai installé, il y a quelques années de cela, une table « échiquier » et quelques chaises métalliques. Deux des trois sièges sont occupés, mais les deux personnages présents semblent tant absorbés par la partie en cours, qu’ils ne sont nullement perturbés par mon intrusion. Face à moi, nul doute possible, je reconnais Elisée Reclus, absorbé par la situation délicate dans laquelle se trouve sa reine… Il est un peu moins élégant que sur le célèbre portrait de son ami Nadar, mais ne manque pas de prestance. « Notre invité de ce soir est en retard ! », déclare-t-il soudainement… Sa voix est posée, calme, pleine de rondeurs. Mais qui est la personne qui lui répond en Français, avec un accent terrible. Il s’agit d’une femme ; elle a de longs cheveux noirs nattés dans le dos… La conversation se prolonge en Anglais. La curiosité l’emporte et je fais quelques pas de côté pour essayer de voir son visage de profil et la reconnaître. Il s’agit de l’écologiste indienne Vandana Shiva, dont la photo est affichée sur l’un des murs de mon bureau. Elisée sort un exemplaire de « l’histoire d’un ruisseau » d’une serviette en cuir qu’il a posée contre sa chaise. Vandana lui explique qu’elle a lu une version anglaise de ce livre et qu’elle l’apprécie beaucoup. Elisée, toujours curieux, lui pose quelques questions sur la région de l’Inde où est installée sa coopérative de production de semences paysannes. Il vient de commencer à rédiger les chapitres de son volume de la « Géographie universelle » consacré à l’Inde et souhaite éclaircir quelques points obscurs dans son énoncé.

 La discussion s’interrompt à l’arrivée d’un troisième personnage qui rentre sur scène en écartant quelques branches du saule pleureur… Lui aussi, je le connais. Il faut dire que ses traits sont assez singuliers pour être facilement mémorisables. Il s’agit d’Henry D. Thoreau ! L’écrivain américain a quitté sa cabane de Walden pour rendre visite à mon jardin virtuel ; quel honneur ! Elisée lui sert la main ; Vandana se lève et le salue d’un mouvement de tête. « Je voulais profiter de mon voyage en Europe pour vous rencontrer ! L’endroit est bien choisi et je suis heureux d’être accueilli par des hôtes aussi prestigieux… J’espère que je n’interromps pas votre partie ! » Il s’empare de la troisième chaise et prend place autour de la table. En fait d’hôtes à remercier, je trouve la situation un peu injuste ! Je me ferais un plaisir de lui rappeler que c’est surtout à notre travail de jardinier, à ma compagne et à moi-même, qu’il pourrait adresser un message de remerciement. Mais bon… Offrir un siège n’est pas un gros sacrifice et il s’est installé sans jeter le moindre regard dans la direction du visiteur indiscret que je suis. Voilà nos trois voyageurs plongés dans une discussion passionnante sur l’évolution politique du monde. Il y a tant de questions à poser, et de réponses à apporter, que je pense que ce forum hors du commun va durer quelques heures au moins. Je suis partagé entre l’envie d’écouter les propos de ces trois prestigieux personnages, et la curiosité de savoir si cet évènement est unique ou si d’autres figures historiques se sont donné rendez-vous chez nous. Je décide de continuer mon petit tour du parc. S’il ne se passe rien d’autre de passionnant, je pense que je n’aurai pas de mal à reprendre ma place d’observateur indiscret.

 Il y a, dans un coin assez éloigné de la maison, une cabane entourée de haies que j’ai pompeusement surnommée « cabane des écrivains ». J’ai toujours souhaité que ce lieu soit un point de rencontre et d’échanges. Je me demande si quelqu’un a eu la même idée que moi… Je me faufile discrètement entre les arbres puis je franchis le portique en bois qui permet de pénétrer dans l’enclos. J’entends un bruit de voix à l’intérieur du cabanon. A l’extérieur, une femme s’est assise sur un fauteuil anglais et caresse de son pied nu une touffe de marguerites en fleurs. D’une main, elle tient un bloc-note et de l’autre un stylo plume. Est-elle en train d’écrire ou de dessiner ? Son visage, reflétant une parfaite sérénité, me rappelle quelqu’un ; mais, finalement, c’est sa coiffure, plutôt sophistiquée, qui me met sur la voie. Il s’agit de la journaliste Séverine, l’amie de Jules Vallès. En fait, elle prend des notes, sans se préoccuper du débat acharné qui se déroule à l’intérieur de la maison. Je lance un coup d’œil par la petite fenêtre. A l’intérieur, ils sont trois à occuper les lieux. Deux d’entre eux sont assez corpulents, et à eux trois ils remplissent aisément l’espace vital à l’intérieur du cabanon. Heureusement que le couchage est en hauteur ! Sinon, je pense qu’ils auraient eu du mal à siéger autour de la petite table de cuisine !

 Face à moi, aucun doute, je pense qu’il s’agit de François Rabelais, si tant est que les portraits que l’on possède de lui sont assez fidèles. L’homme à sa droite c’est probablement Claude Tillier, l’auteur de « Mon Oncle Benjamin ». Pour identifier l’homme aux cheveux longs qui me tourne le dos, il faut que je fasse le tour du cabanon et que je regarde par la fenêtre en vis à vis. Bakounine, Michel Bakounine ! J’aurais pu au moins reconnaître son accent bien particulier. J’essaie de suivre leurs échanges ; j’aimerais savoir ce qui réunit ces trois hommes singuliers : quel est le thème de leur conversation ? La révolution ? L’éducation ?… Au bout de quelques minutes, je comprends qu’ils sont en train de débattre au sujet de la bouteille de Bourgogne qui est posée, vide, sur la table, après que son contenu ait été réparti égalitairement dans leurs trois verres. Je comprends pourquoi Rabelais ne regarde pas les autres d’un air égaré, mais semble au contraire les couver d’un regard plutôt bienveillant. Voilà un thème sur lequel les trois personnages peuvent s’entendre facilement. Je les laisse à leur occupation et j’essaie de lire, très indiscrètement, par dessus l’épaule de Séverine pour savoir de quoi elle est en train de parler. En fait, je connais ce texte dont elle vient de raturer un paragraphe. Il s’agit de son reportage « au pays noir », sur la vie des mineurs. J’ai trouvé ce récit, publié dans « pages rouges » particulièrement émouvant. Je reconnais les premières phrases : « Je la connais, la douloureuse vie des mineurs ! Voilà plus de cinq années que je m’y intéresse… » Je suis flatté qu’elle ait rédigé la version finale de ce texte dans ce cadre de verdure ; j’aurais aimé que ce voyage dans le temps ait été l’occasion d’un écrit plus optimiste, mais bon… L’époque à laquelle elle vit ne se prête pas tant que ça à sourire…

Toutes ces rencontres m’excitent follement. Mon seul regret, mais il est de taille, c’est de ne pouvoir intervenir dans leurs discussions. J’aurais tant de choses à leur demander ! Quitte à jouer au simple spectateur, autant continuer la visite… Quelle surprise me réserve le voisinage de la petite mare ? Vais-je y trouver un pêcheur à la ligne égaré au milieu de toutes ces figures illustres ?

 Je parcours l’allée entre les weigélias en fleurs. Une couverture a été étalée dans l’herbe et quatre personnages s’y sont assis en tailleur. Ils jouent aux cartes et discutent tranquillement. Cela me rappelle la mise en scène d’un tableau célèbre… L’un des acteurs de la scène, je vous avoue franchement, je ne m’attendais pas à le voir. Il s’agit de l’un de mes héros de BD préférés, Gaston Lagaffe, une fleur dans la bouche, un sourire béat sur le visage. Son andouille de mouette rieuse est en train de dévorer l’un de mes plus beaux poissons multicolores… Quand je pense que d’ordinaire j’accuse le pauvre héron de ce genre de crime ! Le gars à côté, celui qui a posé nonchalamment dans l’herbe un album intitulé « Idées Noires », eh bien je pense que c’est tout simplement son « papa », Franquin. Il ne me reste plus que deux personnes à reconnaître pour que le tableau champêtre soit complet : ce sont deux femmes. Il y a Emma Goldman plus âgée sans doute que sur la photo que j’ai affichée dans ma galerie de célébrités et Olympe de Gouges, une égérie révolutionnaire que je connais assez mal. C’est un pur hasard que je la reconnaisse ; il y a quelques mois, je voulais écrire un billet à son sujet pour ce blog et j’avais commencé une recherche documentaire assez poussée avant d’abandonner mon travail en route, comme trop souvent malheureusement… Ce quatuor me laisse perplexe… Je ne suis pas le seul d’ailleurs : Emma, qui n’a pas un sens de l’humour très poussé, n’apprécie guère les aller-retour de la mouette rieuse autour de son chignon. J’essaie de trouver un lien entre les quatre participants de ce « déjeuner sur l’herbe » lorsque, d’un coup, ils disparaissent. Leur image s’estompe ; un vertige m’oblige à fermer les yeux. Lorsque je les rouvre, je suis assis sur un fauteuil au bord de la mare ; la chatte, ronronnante et affectueuse, se frotte contre mes jambes. Je crois bien que j’ai dormi un moment. J’en fais trop pendant la journée et je dois perdre un peu les pédales !

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse continuer votre route en paix. J’écris peu en ce moment ; vous l’avez constaté si vous tentez de suivre régulièrement ce blog. Il faut dire qu’entre le jardin qui occupe mes bras et celui qui me squatte le cerveau, je n’ai plus guère de disponibilités !

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16avril2018

Potins désabusés sur une putain d’actualité hexagonale

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Association de malfaiteurs (source Reporterre)

Le Président Macron, comme nombre de ses prédécesseurs malheureusement, ne laissera dans l’histoire, après un passage sans doute assez bref, que le souvenir d’un Président qui aura matraqué les jeunes, volé les vieux, démoli encore un peu plus le service public, bref répondu en disciple appliqué aux objectifs de la feuille de route de la Finance toute puissante. Point barre. Là devrait s’arrêter les commentaires que j’ai envie de faire sur l’actualité hexagonale du moment, à savoir le mouvement social piloté par les cheminots et les étudiants, ainsi que sur la casse monumentale effectuée par les « Forces de l’Ordre » sur la ZAD de Notre Dame des Landes. Mais mon dégoût est trop immense pour ne pas déborder. Deux mille cinq cents policiers, armés jusqu’aux dents, pour démonter une chèvrerie en bois et quelques beaux lieux de vie communautaire ; le tout dans une ambiance de guerre civile : bouclage d’une région (comme au bon vieux temps à Creys-Malville), interdiction de présence aux journalistes des médias officiels, pourtant habitués à passer la brosse à reluire sur les paroles et les actions du démagogue qui préside à nos destinées. Les chemins creux de la ZAD, je souhaiterais de tout cœur que ce soit le bourbier dans lequel va définitivement s’enliser la fameuse « République en Marche » vers on ne sait trop quoi, si ce n’est plus de profits pour les uns et moins de libertés pour les autres. Sacrée Révolution : aller de l’avant en retournant vers l’arrière dans ce qu’il a de pire !… Encore une fois, on voit ce qui se cache derrière les promesses électorales des uns et les soi disant engagements écologiques des autres. Comme l’a si bien dit Emma Goldman : « si les élections changeaient quelque chose, il y a longtemps qu’elles seraient interdites ! »

Débris de grenades lacrymogènes et assourdissantes ramassées aux alentours de Fosses noires, le 11 avril / Photo : Nolwenn Weiler – Basta

En attendant, les espoirs de certains néoruraux se sont envolés en fumée, les pâturages sont tellement imprégnés de produits toxiques que les vaches ne sont pas prêtes à retourner brouter et notre matamore national et son équipe de gros bras ont pu montrer, le temps de faire quelques estropiés, qu’ils avaient « la situation bien en main ». J’espère que les espèces protégées dans le secteur apprécient les fumigations envoyées par les écologistes en bleu marine… Quelques jours après le début d’un saccage qui n’est que l’illustration du crétinisme des élites qui président les diverses administrations concernées, les bonnes volontés accourent d’un peu partout pour reconstruire ce que les robocops ont mis à terre. Je crois qu’à NDDL, il n’y a pas que les blindés de la gendarmerie qui s’embourbent. La « démocratie » dont certains se gargarisent aura du mal à sortir indemne de la crise. En attendant, cher Monsieur le Président, on comprend qu’il n’y ait pas d’argent pour créer des postes dans les écoles : l’opération d’assainissement en cours à NDDL coûterait de 300 000 à 400 000 euros par jour…

 Quand on voit ce que valent les propos apaisants tenus par la Préfète du secteur de NDDL, ou par l’Enarque nommé à la « communication » à la SNCF, on se fait une idée du point auquel toute notre hiérarchie administrative est gangrénée par les profiteurs, les carriéristes et les cyniques. De la monarchie absolue, nous n’aurons bientôt plus changé que le nom et le mouvement qui a été amorcé en 1789, il va bientôt falloir le recommencer tout à la base, sinon, faute de pain, il faudra bien qu’une large fraction de la population se contente de brioche sans lait et sans œufs. Que ceux qui ferment les yeux sur la situation actuelle, ceux qui jouent l’indifférence, la lassitude ou l’individualisme, sachent bien que c’est pour eux que se battent les cheminots. Aux ruines de la SNCF s’ajouteront rapidement celles de tous les autres services publics : école, hôpitaux, services postaux… Le travail de sape est largement commencé, il ne manque plus que quelques coups de butoir que le gouvernement tient tout prêts dans ses dossiers. Il suffit de regarder le discours des Médias aux Ordres : tout ce qui est public est ringard… L’école publique on n’y fait plus rien à part essayer de maintenir un semblant d’ordre. Les hôpitaux, on crève dans les urgences et l’on est moins bien soignés que dans les cliniques. La Poste vend des pin’s, des cartes à gratter, des placements boursiers et ne s’occupe plus qu’accessoirement d’acheminer du courrier… On voudrait nous faire croire que tout cela c’est parce que les fonctionnaires ne font plus leur travail ! Il serait plus honnête de préciser qu’ils le font dans des conditions de plus en plus inhumaines, depuis que la ligne directrice de tous les projets de réforme c’est devenu « licencier, économiser de l’argent, faire du profit ». Ce qui ne correspond en rien à l’objectif premier d’un service public.

NDDL : plus de 7 mètres cube de grenades en cinq jours…

Comment supporter que le fonctionnaire en chef de tout cela, celui qui joue au chef d’orchestre depuis son palais, puisse se permettre de répondre au personnel d’un hôpital que l’on ne peut pas faire de miracle et qu’il n’y a plus d’argent alors que dans un même temps on annonce le déblocage d’une quantité astronomique de milliards d’euro pour rénover la force nucléaire militaire. La réponse honnête serait plutôt de dire que l’on préfère jouer la carte de l’industrie d’armement plutôt que celle de la santé publique. Dans ces conditions, le choix de ceux qui croient encore au pouvoir des urnes au XXIème siècle, serait peut-être légèrement différent ! « Vous préférez qu’on soigne votre cancer ou que l’on bombarde les civils du Yemen, par mercenaires interposés ? » Tout cela bien entendu ne peut se faire que si l’ordre régalien règne sur toute la France. Que ceux qui pensent encore que l’équipe de malfaiteurs au pouvoir mène une politique progressiste se demandent par exemple ce qu’il serait advenu du Larzac et de ses exploitations agricoles en parfaite santé, si le « camarade » Collomb avait été au pouvoir en 1981 ? Une « coopérative » gérée par Vinci ? Un centre international d’entrainement à la guerre civile et à la guérilla rurale pour les polices de l’UE ? Un aéroport pour « désenclaver » Millau ? Sinistres Crétins… En tout cas, bravo à l’aide-soignante qui a refusé de serrer la main du Président, considérant que ce n’était qu’un « menteur ».

Bref, pour répéter ce que j’ai dit plus haut. Tout cela m’écœure mais ne me laisse en rien indifférent. Je soutiens, le plus activement possible, les luttes en cours. Une belle « commémoration » de Mai 68 me ferait bien plaisir. Mais pour l’heure, je préfère me réfugier dans mon jardin, ma ZAD privée, en étant bien conscient de la précarité de mes précieux acquis ! Ne me jetez pas la pierre : je suis fatigué de danser depuis des années un pied en avant, deux pieds en arrière… Sauf erreur de ma part, j’ai la triste impression que l’on recule dans trop de domaines, même si l’on avance dans d’autres. La génération montante me paraît heureusement largement porteuse de projets plus authentiquement révolutionnaires que celle des représentants de commerce « d’En Marche ». Un jour, promis, je vous ferai une liste sommaire de tous ces lieux où se construit un avenir serein pour l’humanité… Pour illustrer mon propos, je lève ma tasse de thé à la santé des ouvrières et des ouvriers de la coopérative Scopti. Si j’ai limité ce billet aux événements nationaux, ce n’est pas parce que j’oublie la situation au Yemen, au Kurdistan ou en Palestine… C’est malheureusement parce qu’il faut bien faire des choix…

PS : l’heure arrive d’illustrer cette chronique puis de la publier. Je n’ai pas envie de repeindre ce blog en bleu marine, alors je vais essayer de trouver autre chose que des alignements d’uniformes. Merci à Reporterre, Basta, Patrick Mignard, et à quelques photographes non identifiés.

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1avril2018

Un jardin… Oui, mais quel jardin ? Le nôtre pardi !

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.

 Il ne fait pas très beau ; il ne fait pas très chaud ; mais l’envie est là, pressante… Il faut que j’y aille. Certains matins, les rayons du soleil percent la couverture nuageuse et la luminosité devient exceptionnelle. Le jardin m’attend et tous les prétextes sont bons pour répondre à cet appel ! Les fleurs des Prunus et celles du Magnolia se sont ouvertes… Les campanules font une discrète apparition. Les festivités printanières sont lancées… Les bourgeons des amélanchiers que j’ai déjà si souvent photographiés sont au faite de leur splendeur. Toute cette verdure renaissante m’attire comme un aimant puissant et irrésistible. Je me restreins un peu le matin : il fait encore trop froid ; si j’étais un tant soit peu raisonnable, je pourrais attendre encore un moment… Mais à quoi bon puisqu’il y a la serre et qu’à l’intérieur la température a sans doute gagné les quelques degrés qui me manquent pour avoir plaisir à m’activer. C’est le matin que l’attirance est la plus forte, dès que mes neurones engourdis ont été réveillés par l’arôme du thé. Fut une époque où Monsieur aurait lu le journal en caressant son chien, mais nous ne sommes pas en train de mettre en scène un roman d’Agatha Christie… Temps modernes : Internet remplace le quotidien local et c’est un sacré pas en avant compte-tenu de la sélection de sites que je visite. Après avoir pris connaissance des nouvelles angoissantes du monde, j’obéis à ma pulsion première : sortir… Alors j’enfile les sabots (en caoutchouc) et le vieux pull qui me tiennent lieu d’accoutrement. J’ai, heureusement, laissé tomber le bonnet ; ce fichu bonnet que j’ai eu tant de mal à accepter car je le perçois comme un signe de fragilité et de vieillesse. Mais bon, maintenant je fais avec : je n’aime pas le vent du Nord, la bise comme on dit par ici, et cette année nous avons été particulièrement gâtés sur la fin de l’hiver. J’ai beau attendre le printemps pour aller rendre visite  à la coiffeuse, mes oreilles sont devenues frileuses ! La tête au chaud je résiste mieux aux frimas du petit matin et j’évite ces maudits rhumes printaniers qui me rendent grincheux.

 En soirée la même passion me taraude. J’ai tendance à poser les lectures sérieuses, les polars accrocheurs ou les récits de voyages exotiques, pour me pencher sur des ouvrages franchement orientés botanique. Pour la vingtième année de suite, je feuillette le dernier numéro des « quatre saisons du jardinage bio » pour voir si l’on sème toujours les poireaux au même moment dans le calendrier ou s’il y a un truc nouveau pour enquiquiner les limaces croqueuses de salade. La veille au soir, après avoir relu la préface de Michel Tournier à un bouquin sur les jardins de curé acheté il y a un an ou deux chez mon bouquiniste favori, j’ai enchainé avec le dernier numéro de la « Garance voyageuse » dont le sommaire me paraissait particulièrement aguichant. Rassurez-vous, la nuit me délivre de mes obsessions du moment. Je ne rêve ni de plantations ni de lâcher de coccinelles par drone. La seule interférence qu’il y ait entre mon sommeil et la croisade potagère quotidienne, ce sont les cris de révolte de ma colonne vertébrale et de mes divers muscles dorsaux. Ils m’envoient des signaux d’avertissement que j’oublie (malheureusement dirait mon ostéopathe) au petit matin.

Au deuxième plan, un araucaria qui a bien profité depuis sa plantation !

La dimension « potagère » de notre projet agricole est ancienne. Je crois bien avoir semé nos premiers haricots en 1973. Par contre, le projet de parc arboré ne remonte qu’à 2001. Certains des spécimens que nous avons plantés atteignent déjà une taille raisonnable. Dès le début du jardinage je me suis intéressé aux diverses techniques proposées par l’agriculture biologique. Je peux rassurer les angoissés : en plus de quarante années de pratique, le rendement de mon jardin a sérieusement augmenté, même si j’ai commis quelques erreurs… Pas de miracle en matière d’agriculture : « il ne suffit pas de… » et « Y’a qu’à… » sont des expressions à remiser dans le placard à balais. Il y a des tas d’impondérables que l’on ne peut éviter et ceux qui ont réponse à tout feraient mieux de fréquenter à nouveau l’église plutôt qu’un potager. Lorsque nous avons débuté la plantation du parc, nous avons fait de la permaculture avant l’heure. Je n’avais pas de plan préconçu mais il me semblait logique que plus on s’éloignait de la maison d’habitation, plus les arbres pouvaient être de grande taille : les zones proches sont celles que l’on fréquente le plus souvent ; on ne va un peu plus loin que pour la promenade, l’agrément… Plus on s’éloigne, moins on a besoin de la tondeuse… L’existence d’une mare est un plus incontournable dans un espace vert. Le potager doit rester à portée de mains. Le mélange des cultures présente plus d’avantages que d’inconvénients… etc… Ceux qui ont « inventé » la permaculture n’ont fait que recycler diverses techniques largement recommandées en agriculture bio ou écologique, familiale. Mais je crois que notre époque a besoin cycliquement de ce vernis de nouveauté. On découvre périodiquement les méthodes de pédagogie active, l’autogestion, la désobéissance civile. Si tout cela permet d’avancer vers un monde meilleur, tant mieux. S’il s’agit d’un retour permanent à la case départ, dommage. Lors de notre bref voyage en Inde, je me suis aperçu que certaines techniques présentées comme « révolutionnaires » étaient des pratiques anciennes dans d’autres contrées (je pense en particulier à l’agroforesterie).

L’hiver, les résineux sont plus photogéniques que les feuillus !

Au fil des années j’ai appris à maitriser mon penchant à la mégalomanie. J’ai admis que mon potager n’avait pas vocation à nourrir la planète. Lorsque je suis passé à la dimension « parc arboré », j’ai compris que je n’étais pas un héritier de la famille Vilmorin et que je ne réaliserai pas une copie du gigantesque arboretum de Verrière, des Barres ou de Balaine. Notre terrain était petit (sauf pour mon dos) et il fallait trouver une technique pour l’agrandir virtuellement. J’ai fait le choix d’implanter des haies intermédiaires pour donner une impression de labyrinthe et créer des tours, des détours, et des coins un peu isolés. Je n’aime pas les jardins tirés au cordeau, les massifs savamment ordonnés, les arbustes taillés artistiquement… que l’on qualifie de jardins « à la française » ou « à l’italienne ». La désignation « à l’anglaise » recouvre beaucoup de styles différents et se rapproche un peu plus de ce que je souhaitais faire. Cependant la taille réduite ne permet pas vraiment « d’effets de perspective » sur le paysage environnant. J’ai laissé énormément de droits à la Nature, d’une part parce que j’aime l’improvisation, d’autre part parce que je travaille avec un budget très limité et un nombre de bras itou. Je suis ravi d’observer la multiplication spontanée de certaines plantes, le développement de fleurs sauvages aussi gracieuses que mellifères, l’adaptation facile de certains végétaux à notre terre et à notre climat. Le maître mot a donc été simplification : lorsqu’une plante est trop « caractérielle » et nécessite que l’on soit aux petits soins avec elle, elle perd vite sa place dans ma jungle apprivoisée. Le seul qualificatif qui me plait pour mon jardin eh bien c’est une catégorie nouvelle : l’anarcho-jardin. La nature propose, et le jardinier dispose, histoire d’être en accord avec l’environnement… Si ce n’est pas de la permaculture ça ! Disons que j’ai quand même évacué la dimension mystico-cosmique. Je ne considère pas le recours au Mandala comme un incontournable, et je respecte le calendrier lunaire chaque fois que j’y pense. Il m’arrive de semer des carottes un jour « feuille » et de ne pas être obligé d’aller à confesse pour cela.

Des petits panneaux au contenu aussi sérieux que possible !

Ces derniers temps, j’ai constaté que les (rares) visiteurs s’intéressaient plus aux aménagements réalisés (bancs, cabanes, décorations…) qu’au nom des plantes quand il est indiqué. Cela ne m’empêche pas de continuer à développer la signalétique. C’est l’une des évolutions qui vont de pair avec mon vieillissement assumé. Pour le potager, je construis de plus en plus de bacs pour surélever le niveau du sol, au fur et à mesure que mon dos perd de sa souplesse. Pour la signalétique, les petits panneaux verts suppléent à ma mémoire défaillante. Ce ne sont pas les plantes les plus originales que j’ai repérées en premier, mais celles dont je n’arrive (presque) jamais à mémoriser le nom. Ce travail est long, coûteux et un peu fastidieux mais je persévère. Les petits panneaux permettent aussi d’indiquer si un arbre est lié à un événement quelconque (parrainage, naissance, décès et je ne sais quoi d’autre). Je constate que nombre de mes amis sont illettrés en la matière et que leurs connaissances se limitent aux platanes du bord des routes et aux peupliers faciles à identifier. Pour ma part, je possédais cette infirmité, mais je souhaite guérir partiellement d’ici ma disparition. Je ne voudrais pas mourir idiot, c’est à dire sans connaître au moins quelques dizaines de noms de plantes, d’oiseaux, de cailloux, d’étoiles, d’insectes… Je pense que c’est comme les voyages, ça ouvre des fenêtres au niveau du cerveau ! Puisqu’on parle d’ouverture, ce projet de parc a eu un autre mérite, celui de nous pousser à accueillir des aides bénévoles, voyageurs jeunes et moins jeunes, avec lesquels nous avons eu le plaisir de partager des moments hors du commun. Les volontaires d’Help’x ou de Workaway nous font voyager sans quitter notre radeau.

jardinage en bacs, sans travail du sol en profondeur

Je n’ai pas envie d’enfiler une casquette et de me transformer en guide touristique, mais j’avoue que cela me plaît que l’on s’intéresse un peu à notre travail. Cela contribue à lui donner un peu de sens. Cette année, nous comptons bien ouvrir « officiellement » notre sanctuaire une journée ou deux à la visite. Cela fait plusieurs années que l’on en parle, mais cette fois on va passer à l’acte un week-end du mois de juin. Nous avons rejoint le projet d’une association régionale qui soutient ce genre d’initiatives. Juin c’est un moment où la visite est facile : la nature déploie ses charmes et certaines plantes sont au summum de leur élégance. Alors pourquoi s’en priver ? Il paraît qu’un homme qui possède une bibliothèque et un jardin est proche de la béatitude… Ce n’est pas faux, mais il manque à cette liste de priorités amour, amitié et gastronomie ! A quoi bon jouir d’un privilège, posséder quelques connaissances, si ce n’est pour les partager ?

PS : Je mets la dernière touche à ce texte, et voilà que dehors il pleut averse. Je parlais d’Inde ? On croirait la Mousson, chaleur en moins… Grr !

Au début du printemps, la pulmonaire se pare de couleurs somptueuses.

 

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20mars2018

La petite route à droite, à l’entrée des gorges de Chailles

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Aller à Chailles, dans notre coin, ça veut dire « aller au bout du monde », pour les gens polis, ou « va te faire voir » pour les énervés. Je ne sais pas sur quelle étendue géographique on emploie cette expression. En tout cas, dans le bas-Dauphiné, ça marche, comme les « y » par ci par là, ou les « quand » à la place de « avec ». Par quel étrange prodige nous sommes-nous retrouvés dans les gorges de Chailles par ce bel après-midi ensoleillé du 19 mars, c’est ce que je vais tenter de vous expliquer dans cette lumineuse chronique, du moins si je ne me perds pas en chemin. Pardonnez-moi les jeux de mots alambiqués – s’il y en a – mais nous avons eu un spectacle à domicile il y a deux jours, et l’artiste invité, Titou, est un professionnel de la trititouturation du langage. Le terrain qu’il a labouré était particulièrement fertile et les graines germent sans interruption depuis 48 h !

un passé révolu : les gorges de Chailles en train

Chailles, ce n’est pas le seul nom de lieu bizarre par ici ; il y a aussi le nom d’un archipel de l’océan indien, un endroit de rêve selon les agences de tourisme, qui ressemble phonétiquement pas mal au nom d’une bourgade de l’avant-pays savoyard. Quand un ancien, dans le coin, vous annonce qu’il va passer ses vacances « aux Seychelles », soyez attentifs à la prononciation… Selon que vous entendez ou non la sonorité « Z », l’écart des destinations risque d’être sensible. Ne pas confondre donc : aux Seychelles et aux Echelles. Une fois franchie la plaque signalétique qui indique l’entrée de la destination numéro 2, vous risquez de chercher la plage pendant un bon moment. Un moyen de démasquer le joyeux énergumène qui joue avec les lettres, c’est de lui demander s’il compte prendre l’avion pour arriver à destination. Les gorges de Chailles, ne conduisent qu’aux Echelles, le pays des contrebandiers… L’avant-pays savoyard, zone frontalière à l’époque de nos monarques ensoleillés, était le terrain de jeu favori de ce cher Mandrin. Il fut un temps, pas très lointain, ou en passant un pont sur le Guiers, vous changiez de contrée.

 Tout ça pour une histoire d’accordéon. Histoire de calmer le lecteur qui fait une fixation sur la question, ce n’est point la pomme, spécialisée dans les évasions fiscales, qui a fabriqué mon accordéon ; non ; mon accordéon c’est un Maugein et Maugein c’est une entreprise familiale qui fabriquait de prestigieux instruments dans la bonne ville de Tulle. Faute d’avoir su évacuer son trop plein de bénéfices au Lichtenstein, cette entreprise a vécu un parcours semé d’embûches. Après plusieurs reprises infructueuses, j’espère que les perspectives d’avenir vont se stabiliser. Au fait… j’espère que vous me suivez toujours… Une précision importante : les lieux dont je vous parle se situent dans la zone frontière entre deux provinces qui se sont longtemps fait la guerre, le Dauphiné et la Savoie. Une seconde précision importante : ni l’une, ni l’autre de ces provinces n’a réussi à s’emparer de la bonne ville de Tulle en Corrèze, ni du Lichtenstein car les Suisses n’étaient pas assez coopératifs.

 En fait, notre destination finale ce n’est point Chailles, mais la bonne ville de Saint-Laurent du Pont. C’est là qu’exerce le facteur qui a bichonné mon désaccordéon. Ce n’est point La Poste que je mêle à cette histoire, mais l’artisan compétent qui s’est occupé de remettre de l’ordre dans le chaos tonal qui avait commencé à sévir dans les notes de ma gamme. On nomme « facteurs » les gars qui bidouillent des orgues, mais aussi des accordéons ; ça c’est le passage culturel de mon billet. Ce gars-là travaille bien et mérite qu’on lui fasse un peu de pub. En plus d’être sympathique, il fabrique de jolis instruments en noyer, et joue dans un groupe qui viendra sans doute sévir un jour sous notre préau tout neuf. Il s’appelle Sébastien Stauss. Donc, à l’aller, il y avait urgence et nous avons respectueusement suivi les instructions de notre GPS ; d’autant qu’il est âgé et supporte très mal que l’on ne respecte pas ses conseils judicieux. Au retour, totalement rassurés sur l’état de mon diato préféré, nous étions bien plus tranquilles et j’avais une forte envie de désobéir au Gars du Parti Socialiste… Ce fut chose faite.

 A la première occasion, j’ai sauté sur le larron. Dès que je quitte « l’itinéraire normal et rationnel » pour prendre un chemin de traverse, un grand contentement m’envahit de la pointe des cheveux jusqu’au bout des orteils. J’ai l’impression d’être en voyage (genre le gars de l’aéropostale qui survole la Cordillère) et c’est le seul moment où la voiture me donne vraiment une sensation de liberté. Aussitôt passés les premiers virages, un peu serrés, le paysage change d’aspect et je ne le perçois pas de la même manière que quelques minutes auparavant sur la grand’route. Au bout d’un kilomètre, j’ai l’impression d’être dans les Monts de la Margeride, une région que j’aime beaucoup. Pourtant l’architecture ne colle pas vraiment… En fait, c’est simplement la sensation d’errer dans un décor un peu sauvage et de découvrir un point de vue nouveau chaque fois que l’on franchit un repli du terrain. La petite route que nous avons empruntée, et que nous essaierons de rendre dans l’état où nous l’avons trouvée à 16 h, monte au village de Saint Franc. Le lieu m’attire comme un aimant… Le nom me plait. Je pense sans doute qu’un endroit où le prix de tous les objets est fixe et annoncé dès l’entrée ne peut être que sympathique ; à moins que ce ne soit la franchise proclamée des autochtones qui me tente (dans ce monde de faux-culs).

 Le village est plutôt éclaté : la mairie d’un côté, l’église de l’autre, quelques maisons éparses. Malheureusement point de commerce ni d’auberge, du moins à première vue. Pourtant le cadre m’aurait bien incité à me poser pour déguster une bolée de cidre, ou plutôt deux ou trois puisque les prix sont fixes, tout à cinq balles comme au dollarama de Montréal. Si j’avais quelques années de moins, c’est bien le genre d’endroit où j’aurais installé un restau librairie (comme on en a tant vu en Bretagne, dans la forêt de Huelgoat par exemple) ou une librairie tartinerie (il y en a une célèbre dans le département du Gers). Quoique… J’ai quelques réserves à formuler sur le climat hivernal, sans doute trop enneigé, l’absence de place centrale bordée de platanes, et le nombre élevé de résidences secondaires… Dans ce bordel de bas monde, pas moyen d’avoir le beurre, l’argent du beurre et la crémière…

  L’endroit se prête à la randonnée, mais pas les genoux de ma coéquipière. Je décide donc de faire comme les feignants qui font du ski-bar dans les stations. Je me dis qu’une petite pause « boisson » fera l’affaire. Les sentiers, on reviendra en force quand le printemps naissant aura fini de chasser les miasmes de l’hiver. A force de chercher une terrasse de café (histoire de faire la nique aux Parisiens qui sont sous la neige), l’idée ne me vient pas d’arrêter la voiture à l’entrée d’un petit chemin creux, et de faire sonner mon accordéon, histoire de m’écouter jouer ailleurs que dans la salle où je pratique d’habitude. Le cor au fond des bois en quelque sorte, d’autant que, pour l’instant, les vaches laitières ne sont pas encore aux champs et il n’y a donc aucun risque que je fasse tourner le lait prématurément. Je dis ça parce que ma chatte (au charmant caractère) fuit la maison à toute allure dès que je m’empare de mon instrument favori. Chose particulièrement vexante, mon accordéon la terrorise plus encore que l’aspirateur. L’idée de « musique champêtre » ne me viendra que quelques heures plus tard, dans ma baignoire, lieu où surgissent mes projets les plus étranges. On a vécu une situation de ce genre dans les Dolomites en Italie : au détour d’un chemin de randonnée, une accordéoniste belge jouait de l’accordéon, accompagnée par son homme à la guitare. C’était beau…

Non, en me prélassant dans mon bain, je pense seulement, mais un peu tard, qu’il n’est pas fréquent que j’ai mon instrument avec moi, quand je me déplace, et que j’aurais pu en profiter. Ce genre de situation – je pense, mais un peu tard – est assez fréquent dans mon organigramme intérieur ; genre « c’est con, si j’y avais pensé avant, j’aurais pu semer des graines de trucbidul, comme ça on aurait des plants », ou quand j’étais dans ma librairie favorite, j’aurais pu acheter un guide de savoir-vivre… En général, ce genre d’oubli ne me crée aucun remord, même si au moment de l’acte manqué je disposais d’un temps libre conséquent. Je n’ai que peu de regrets ; je me dis simplement que la vie offre un dédale complexe de chemins à suivre et que celui qu’on a emprunté était probablement le meilleur choix du moment. Il vaut mieux regarder devant soi car il y a encore abondance d’itinéraires possibles. Si l’on n’est plus en état de suivre la ligne de crête, on peut toujours remonter le torrent au flot impétueux. Regarder vers le passé ne doit pas conduire à s’emmêler les pinceaux et à trébucher !

Lac d’Aiguebelette au printemps

A la sortie de Saint Franc, il y a un panneau « lac d’Aiguebelette » ; ça ne nous rapproche pas de notre domicile conjugal, mais c’est vraiment un bel endroit et je n’y suis jamais arrivé en venant de cette direction. En général, quand je me rends au bord du lac c’est pour aller visiter une superbe exposition de plantes pour jardin, et là je prends l’autoroute de Chambéry et j’appuie sur le champignon (sans l’écraser car je respecte la nature). Pour l’heure on se contente de suivre une petite route aussi charmante que sinueuse qui nous permet de désescalader la montagne que l’on a gravie, ravis, quelques instants auparavant. Quand on sera dans la vallée, il sera temps de choisir entre l’Ouest et l’Est, entre la version longue et la version courte, entre le magnifique petit lac et les brioches aux pralines fabriquées dans un autre village sanctifié, Saint Genix. Une légende locale raconte que la brioche aurait été créée pour se rappeler le souvenir d’une jeune martyre, Sainte Agathe de Catane… Un proconsul romain, spécialisé dans la chasse à courre aux chrétiens, aurait eu la malencontreuse idée de lui faire trancher un sein… Beurk ! Heureusement, on peut déguster cette merveille pralinée en étant frappé d’amnésie religieuse.

 Finalement, l’ordinateur de bord, un peu fatigué d’être enfermé dans une caisse à roulettes alors qu’un si beau soleil illuminait le ciel, choisit un itinéraire mi-figue, mi-raisin, en l’occurrence un itinéraire ne passant ni par le lac, ni par une pâtisserie… Il faut dire qu’on ne peut pas à la fois se gaver des restes du buffet partagé du samedi soir, faire des pauses dans une manufacture de brioches et déplorer le comportement erratique du pèse-personne familial. La fin d’après-midi fut marquée par une exécution sans faute de la valse à Ollu dans la salle à manger de la maison de mes ancêtres. L’instrument, magnifiquement accordé, avait singulièrement changé de sonorité. On aurait cru (pendant un bref instant) qu’il était joué par un pro ! Seule la chatte grise ne partageait pas mon opinion. Ingrate ! Quant à moi, j’ai trouvé un moyen de parler d’autre chose que d’actualité politique tant celle du moment me débecte… Il ne me manque plus que quelques degrés centigrades en plus pour pouvoir me jeter sur le jardin comme un nuage de sauterelles sur un champ de coton, et mon bonheur sera presque parfait.

Mais d’où que viennent les belles images ? Photos 1/5 : Wikimedia commons – Photo 2 : site roue-waroch (c’est un festival) – Photo 3 : Isère Actualités – Photo 4 : Google Street view – Photos 6/7/8 : maison

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14mars2018

Du cynisme comme art de gouverner

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

  Nos modernes capitalistes n’ont rien à envier à l’ancienne aristocratie pour ce qui est du cynisme. En écoutant certaines déclarations il me semble entendre à nouveau le tristement célèbre « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche », attribué (à tort ou à raison) à Marie Antoinette. Je comparais récemment la politique à une partie de bonneteau permanente. Je fais des promesses à Jacques que j’ai l’intention de réaliser en déshabillant Pierre, puis j’ai le même genre de comportement avec Jean, dont j’ai l’intention de satisfaire les revendications en déshabillant Jacques… Trouver des exemples pour illustrer mon propos n’est pas bien difficile ; il suffit de s’imposer, de temps à autre, le pensum de suivre une émission d’actualité politique sur l’une ou l’autre des chaînes de télévision qui sont censées nous informer. J’en choisis un dans un domaine que je connais plutôt bien, celui de l’éducation. Dans un premier temps, le ministre annonce en fanfare la création de classes de CP à 12 élèves ; en disant cela, il sait pertinemment qu’il n’a pas de budget pour créer le nombre de postes suffisants ; ce n’est pas un problème… Pour tenir partiellement au moins cet engagement, notre brave politicard ferme un maximum de classes rurales. Mais ce dernier point, bien sûr, il évite de l’évoquer lors de la table de presse qu’il tient pour annoncer sa miraculeuse réforme. Si les poules se mettaient à caqueter dans le poulailler, il suffirait de trouver un journaliste aux ordres (cela ne manque pas…) pour traiter de « privilégiés » les enfants des classes rurales…  Je me rappelle d’ailleurs que c’est l’argument inverse que l’on a employé à tort lorsqu’on a fermé les classes uniques par centaines chaque année. Le tour est joué : les naïfs et les benêts sont prêts à croire que je fais un maximum d’efforts pour l’éducation…

 Un autre exemple dans l’agriculture ? Un Macron, la main sur le cœur, déclare aux jeunes agriculteurs avec une voix exaltée qu’ils sont l’avenir de la France, tout en sachant pertinemment que son gouvernement négocie pour faciliter l’importation de produits agricoles à bas coût d’Amérique du Sud. Les ploucs, ingrats, ayant tendance à ne pas percevoir les avantages de cette nouvelle manifestation de la si moderne « globalisation » économique, notre bon président, toujours aussi séducteur, les rassure en leur annonçant des aides et des subventions. Vu ce que gagnent certains, il va falloir leur fournir un masque à oxygène, car ils ne pourront pas garder la tête hors de l’eau bien longtemps. Mais ça non plus je ne le leur dis pas. Des gens qui sont assez naïfs pour croire que les dirigeants de la FNSEA défendent leurs intérêts, ça ne doit pas être difficile de leur faire croire à une nouvelle version du petit chaperon rouge…

André Chassaigne

Je voudrais approfondir la question de ce cynisme extrême qui est le fondement même de ces discours et de ces pratiques. Nos dirigeants sont champions en la matière : porter aux nues une catégorie sociale pour la trainer dans la boue quelques années plus tard, en oubliant les sacrifices réalisés et les services rendus. La campagne de dénigrement actuelle à l’encontre des cheminots en est une bonne illustration. Prenons, au hasard, notre cher Président (il faut dire qu’il est orfèvre en matière de cynisme). Les médias nous le présentent arpentant les couloirs du salon de l’agriculture ; il se dit ému des conditions de travail des agriculteurs et s’apitoie en particulier sur les jeunes qui débutent dans la profession : « Je ne peux pas avoir d’un côté des agriculteurs qui n’ont pas de retraite et de l’autre avoir un statut cheminot et ne pas le changer » – sous-entendu, si vous êtes dans la merde, les cheminots, eux, sont (encore une fois) des privilégiés… Et, sur la lancée, de promettre la mise en place d’un système de pré-retraite, pour faciliter notamment la reprise des exploitations agricoles par les enfants des paysans. Ce beau discours à l’épreuve des faits ? Quelques jours plus tard, un député communiste, André Chassaigne, présente un projet de loi visant à revaloriser les retraites agricoles pour que leur montant atteigne 85% du SMIC (un luxe !). Le projet est adopté par l’Assemblée Nationale, et accueilli favorablement par le Sénat… Pour la suite, je cite le journal « L’humanité » (eh oui ça arrive parfois sur ce blog !) :

Et c’est là qu’est intervenu le gouvernement pour demander un « vote bloqué ». Cette procédure, nous dit l’article 4 alinéa 3 de la Constitution, fait de sorte que « si le gouvernement le demande, l’Assemblée saisie se prononce par un seul vote sur tout ou partie du texte en discussion en ne retenant que les amendement proposés ou acceptés par le gouvernement » […] Pour dire les choses clairement, le gouvernement a recouru à cette procédure afin de vider le texte de son contenu pour ne pas permettre une augmentation des petites retraites perçues par une majorité de paysans et surtout de paysannes. Il est vrai que le texte visait à taxer légèrement le capitaux qui spéculent en Bourse au lieu de s’investir dans la production, afin de financer cette augmentation des retraites paysannes sans augmenter les cotisation dans une profession où près d’un tiers des exploitants n’ont dégagé qu’un revenu mensuel moyen de 350€ en 2016 du fait de la chute du prix du lait, de la viande et des céréales. On peut donc penser que c’est avant tout l’idée de taxer les capitaux spéculatifs qui a déplu au président Macron, lui qui par ailleurs a tenu à ce que les retraités paient à la place des salariés la cotisation chômage et la cotisation maladie. Tout cela pour que les smicards aient 10€ de plus à la fin du mois sans que cela ne coûte un centime à leur patron, même quand ce dernier se nomme Bernard Arnault, quatrième fortune mondiale, Serge Dassault ou François Pinault.

Statu quo donc pour les retraités privilégiés du monde agricole… Impossible, dans ces conditions (et même en louant les terres précédemment cultivées) de financer ne serait-ce qu’un séjour dans ces fameux EHPAD dont on nous a tant parlé ces derniers temps. Si l’exploitation familiale continue à tourner, ce n’est pas le revenu mensuel des futurs héritiers qui va financer l’opération. Seule perspective, la vente partielle ou totale du patrimoine qui permettra dans certains cas de boucher les trous.

 Les cheminots – c’est écrit dans les médias – vont perdre une longue liste de privilèges et retrouver un statut de « salarié normal ». Les journalistes – bâclant (volontairement ou non) leur travail de documentation –  dénoncent parmi les « privilèges » qui vont être abolis par la nuit du 4 août macronienne, des avantages particuliers à la profession ayant déjà disparu depuis quelques décennies. La fameuse « prime charbon », citée par Mme ex-FN dans l’un de ses discours et reprise par certains chroniqueurs ironiques, a réellement disparu avec la traction vapeur, c’est à dire il y a presque un demi-siècle. D’autres avantages, cités comme scandaleux, sont partagés par de nombreux salariés. Je ferais remarquer au passage que si certaines catégories professionnelles bénéficient d’intéressements divers, cela devrait servir de modèle pour l’ensemble des salariés et non de repoussoir. Excusez-nous Monsieur Philippe, Monsieur Macron, mais nous préférons, en ce qui nous concerne, le nivellement par le haut, plutôt que de souscrire à votre tendance à vouloir tout ratiboiser et ramener au minimum.

Commencez par faire le ménage dans vos locaux, chers élu.e.s. Le député de la France Insoumise, Ruffin, a prononcé, à l’assemblée, un discours fort juste (même s’il est un peu larmoyant) sur les conditions de travail des femmes de ménage qui astiquent chaque jour les pupitres et les chiottes de vos locaux princiers. Elles travaillent tôt le matin pour ne pas vous « importuner » et par la grâce du travail à temps partiel imposé, sont rémunérées un peu plus de 600 euros par mois. Cela ressemble aux conditions de travail des nonnes au Vatican… mais, pour une fois, je ne vais pas dériver sur le terrain religieux. Il y a suffisamment à dire et à faire dans le monde laïc.

 Par chance, le cynisme n’est pas seulement le trait de caractère dominant de nos gouvernants. Dans le monde de l’économie, c’est un élément courant du discours. On ne sera donc pas étonné d’entendre Monsieur Xavier Niel, patron de la société Free, déclarer : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ». Quel magnifique éloge de la liberté de la presse. On comprend mieux pourquoi une connerie professée par un média officiel soucieux de plaire à ses chefs est reprise en cœur par l’ensemble de la profession. Du coup, à la télé ou sur les journaux, on passe d’une campagne de dénigrement à une autre. Le thème de la série c’est la destruction des services publics ; à chaque « saison » son leitmotiv : un coup les électriciens, un coup les cheminots, un coup les enseignants et leurs vacances à rallonge. Le grand art, c’est de ne pas oublier d’entrecouper chaque nouvelle saison, par des mini-séries larmoyantes : pauvres aides soignantes, pauvres agriculteurs, pauvres sans abris… Il ne faut pas lasser le chaland, et se servir de la misère des uns pour écraser la vie soi-disant facile des autres. Comme je l’ai déjà dit par ailleurs, l’art de faire croire à ceux qui sont tout en bas de l’échelle que ce sont ceux postés quelques barreaux en dessus qui sont responsables de leurs malheurs… Surtout pas ceux qui sont en haut de la tour. Eux, il faut les respecter, admirer leur réussite… Il paraîtrait qu’en France on a trop tendance à dénigrer les malheureux qui ont réussi à se hisser à la force du poignet tout en haut de la pyramide sociale.  Je compatis au malheur de Monsieur Bernard Arnault qui n’a pas réussi à monter sur le podium mais qui a réussi quand même à atteindre la quatrième place au classement mondial des gens qui ont un max de blé. Heureusement, avec ses 72,2 (important le « ,2 ») milliards de dollar, il est médaille d’or en France et en Europe. Pour revenir à ce que je disais au début, je pense qu’il pourrait céder « 0,2 » milliards, cela permettrait à certains qui ne se nourrissent que de mauvais pain blanc de passer à la brioche bio.

Certains – et ils ont en grande partie raison – diront que l’on ne récolte que ce que l’on sème, et que le cynisme est lié au pouvoir quelle que soit la forme qu’il revêt. Cela n’empêche pas qu’il est important de dénoncer tous ces actes et toutes ces paroles malveillantes, aussi longtemps que des citoyen•nes auront l’occasion de les entendre. Tant que nous continuerons à accorder une confiance aveugle à des individus sans scrupules, il est probable que la situation ne s’améliorera pas. Comprendre cela peut cependant permettre de faire un sérieux pas en avant vers un futur un peu plus souriant. Comme le disait Camus : «Nous sommes décidés à supprimer la politique pour la remplacer par la morale. C’est ce que nous appelons une révolution».

NDLR – illustration 3 : site andrechassaigne.org – illustrations 4 et 6 : La Belette – illustration n°7 : provenance blog « Voix dissonantes » –

une autre chronique pourrait être consacrée au cynisme de ceux qui nous administrent (ici au Québec par exemple !).

 

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2mars2018

L’étranger ? A toutes les époques un « ennemi intérieur »…

Posté par Paul dans la catégorie : Luttes actuelles.

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, la France s’est construite à travers des vagues d’immigration successives qui ont largement contribué à développer la richesse de son économie, de sa culture et de son patrimoine… et ce ne sont pas Monsieur Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa ou Monsieur Emmanuel Vals de Barcelone, qui vont me contredire, bien que la contribution de ces derniers personnages prêtât à discussion. Mais je ne suis pas là pour polémiquer, juste pour dresser un constat… France terre d’accueil, pays des lumières, paradis des droits de l’homme, de quoi rêver non ?

Trois petites excursions dans l’histoire pour voir comment évolue la situation des migrants au pays des « droits de l’homme »

A en croire une fraction importante de la population relayée par les formations politiques de droite (extrême ou non), du centre et de la gauche (quand elle est au pouvoir), l’étranger est celui qui « mange le pain des Français » (au mieux !), les assassine dans la rue, les cambriole dans leur demeures les plus humbles ou est grandement responsable d’une bonne partie de leurs maux. Depuis quelques années, les qualificatifs peu enviés que l’on utilise pour qualifier les populations immigrées, se sont vus enrichis par ce terme universellement employé de « terroristes ». L’analyse de ce vocable mériterait une chronique à elle seule, tant il recouvre n’importe quoi et son contraire. Qualifiés de « terroristes » par l’occupant nazi, les maquisards sont restés dans la mémoire collective comme des « résistants »… Les « terroristes » qui se sont opposés à la Grandeur Française dans les colonies, sont, dans leur pays d’origine, des héros et des martyrs. Après guerre, les Anglais qualifiaient de « terroristes » ceux-là même qui utilisent ce mot fourre-tout pour désigner la population palestinienne résistant à l’occupation… Tous les mouvements de population n’ont pas les mêmes causes, mais ils ont, dans la plupart des cas, le même résultat tragique… Quelques exemples…

Au temps de la monarchie

  L’envie d’écrire ce billet sur la façon dont les « étrangers » sont accueillis sur le territoire national m’est venue en lisant l’excellent ouvrage de Michelle Zancarini-Fournel, « les luttes et les rêves », sorte de pendant à la française de la non moins excellente « Histoire populaire des EtatsUnis » d’Howard Zinn. A la page 77 commence un texte intitulé « l’invention des étrangers », dans le chapitre qui traite de la vie quotidienne au « Grand Siècle ». On apprend, en le lisant, que ce sont surtout les campagnes françaises qui se méfient de ces gens « qui ne sont pas du pays » : forains, mendiants, mais aussi Juifs, Tziganes… Un vocabulaire spécifique est utilisé dans certaines régions.  « Pour désigner l’autre, les mots sont légion : « l’aubain » se distingue du « régnicole » (du royaume), le « natif » du « horsain »…» Les villes sont plus accueillantes. « Cependant, le nombre total d’étrangers est relativement faible et il y a un contraste de longue date en France entre cette faible importance numérique et le problème récurrent de leur accueil. » Cette dernière assertion est toujours vérifiée dans la région rurale que j’habite. Les villages où les formations politiques racistes font les meilleurs scores ne sont pas ceux où vivent le plus grand nombre d’immigrés (autre terme prêtant à sourire puisque certaines familles habitent au même endroit depuis deux générations au moins).

 Le pouvoir royal prend le même genre de dispositions au XVIIIème siècle, que nos élus républicains modernes. Toujours selon le même ouvrage de référence « les luttes et les rêves » :

« Le 22 juillet 1697, le roi signe et publie une Déclaration qui annonce la taxation des étrangers ainsi que leurs descendants, héritiers et ayants-droit. Dans l’avant-propos de l’édit, il se réfère à des droits féodaux abandonnés depuis le Moyen-Âge – le chevage et le formariage – et au droit d’aubaine : le roi récupérait en cas de décès les biens d’un étranger ou « aubain ». Par ailleurs, depuis une ordonnance de 1643, les étrangers ne peuvent entrer dans un corps de métier et ils n’ont pas le droit d’exercer de charges publiques. »

Nous n’en sommes pas encore là, mais je suis certain que nombre de nos concitoyens considèrent qu’empêcher les étrangers de travailler, puis les expulser parce que « sans travail » serait une solution pertinente… Disons que, pour l’instant, une telle politique ne conviendrait guère aux patrons de l’industrie ou aux entrepreneurs agricoles qui perdraient là une bonne opportunité d’avoir de la main d’œuvre taillable et corvéable à merci…

Les Belges et les Polonais dans le Nord de la France au XIXème et XXème siècle

  Si les conflits avec les travailleurs italiens et les maghrébins sont bien connus, l’état des relations avec les Belges et les Polonais l’est beaucoup moins. Dans les années 1847-1851, la Flandre belge connait une crise économique presque aussi grave que celle de l’Irlande à cette époque. Le déclin des filatures et des travaux à domicile de tissage met au chômage de nombreux travailleurs et travailleuses. Beaucoup choisissent d’émigrer dans le Nord de la France et s’installent dans les villes importantes, notamment à Lille. Le problème c’est qu’il n’y a guère de travail à leur offrir sur place et que beaucoup de ces immigrés se retrouvent à mendier dans les rues. La région du Nord devient alors l’une des plus pauvres de France et les incidents sont nombreux entre les travailleurs locaux et les nouveaux arrivants, accusés de « voler le travail » et de « tirer les salaires vers le bas ». La majorité des Belges qui s’installent viennent de Flandre et ne parlent pas le Français. Cette situation rend leur intégration encore plus difficile. Au lieu de s’unir contre les patrons exploiteurs, les ouvriers s’entredéchirent. Cette vague d’immigration est complétée par le phénomène des transfrontaliers, Belges francophones qui continuent à habiter en Wallonie, mais traversent la frontière quotidiennement pour venir travailler dans les houillères ou la métallurgie. Ces derniers ne sont pas vus d’un bon œil non plus et les incidents sont nombreux. En 1886, les Belges représentent la moitié des étrangers immigrés en France.

 A Lens et à Lievin en 1892 ont lieu des émeutes dont les ouvriers belges et leurs familles sont les principales victimes. Je relève un témoignage parmi d’autres dans une publication de Mme Natsue Hirano, chercheuse à l’université libre de Bruxelles :

« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que j’étais bien installé en France où je gagnais bien ma vie, de quoi élever ma famille convenablement, lorsque le 15 août dernier, je fus mis en demeure par les ouvriers français d’avoir à déguerpir en moins de 24 heures; sinon je serais tué et mes meubles mis en pièces. Tous mes camarades belges se sont trouvés dans le même cas que moi, un de ceux-ci a les deux jambes cassées au travail et (a été) menacé comme les autres; un autre est mort dimanche dernier à l’hôpital de Lens, des suites des blessures reçues de la part des ouvriers français, ses fenêtres et ses meubles furent brisés, nous sommes tous forcés de revenir et ne trouvons pas d’occupation. »

Encore une fois, ce ne sont pas les véritables responsables de la crise qui paient les pots cassés. Ces événements vont marquer le début du reflux des ouvriers belges dans leur pays d’origine où la situation s’est un peu améliorée. Mais les « Popauls » (surnom que l’on attribue aux Belges, dans le Nord) ne sont pas les seules victimes d’exaction. Dans le Sud de la France, ce sont surtout les Italiens, plus nombreux, qui sont visés. A Aigues-Mortes, en 1893, les émeutes à l’occasion de la campagne de ramassage du sel font huit morts et de nombreux blessés… En 1894 c’est l’assassinat du Président Carnot, par Sante Caserio, un Italien, qui provoque une réaction xénophobe violente. Les entrepôts, les magasins tenus par des Transalpins sont pillés et incendiés. Dans ce dernier cas, ce ne sont pas toujours des employés ou des ouvriers qui sont « à la manœuvre ». Dans les quartiers populaires, une partie des habitants sont même solidaires de leurs voisins injustement agressés.

 Au XXème siècle, le patronat continue à jouer sur la division et les rivalités entre travailleurs. Pour faire face à la pénurie de main d’œuvre causée par les massacres de la grande boucherie de 1914/18, les industriels du Nord n’hésitent pas à faire largement appel aux mineurs et aux sidérurgistes polonais. L’industrie n’est pas la seule demandeuse de main d’œuvre et de nombreux Polonais et Polonaises viennent aussi remplacer les agriculteurs morts ou trop handicapés pour travailler dans les fermes. Habitués à des conditions de travail plutôt rudes et à des salaires de misère, ils prennent peu à peu la place des voisins belges qui sont retournés chez eux ainsi que des locaux. Dès 1919, après un accord passé avec le gouvernement polonais, l’immigration est massive. Lorsque l’on n’a plus besoin d’eux pour « boucher les trous » et maintenir la pression sur les salaires, ou alors qu’ils commencent à revendiquer et à se syndiquer, on se débarrasse d’eux sans aucun scrupule. Dans ce contexte, les relations entre communautés sont difficiles. Le repli sur soi est la règle commune, même si le nombre des mariages mixtes augmente peu à peu ; les rixes, les agressions, les insultes ne manquent pas, mais les incidents sont moins violents qu’à la fin de siècle précédente. Les problèmes sont moins nombreux en campagne que dans les villes. En 1926, le recensement dénombre plus de trois cents mille Polonais en France. C’est dans le département du Pas-de-Calais qu’ils sont les plus nombreux.

Les Républicains espagnols en 1939

  L’échec de la Révolution en Espagne, et la défaite du camp républicain, va entrainer « la Retirada », un exil massif des soldats et des civils du camp des vaincus vers la France. La répression franquiste est impitoyable : exécutions sommaires, emprisonnement, tortures, viols… terrorisent la population. Ceux qui en ont la possibilité fuient et se retrouvent totalement démunis dans notre pays au début de l’année 1939. Cinq cent mille Espagnols au moins franchissent la frontière rien qu’entre janvier et mars. Bien que l’évolution de la situation ait été prévisible depuis plusieurs mois, le gouvernement français n’a rien prévu face à l’ampleur de la vague de réfugiés. Ceux-ci se retrouvent du jour au lendemain enfermés dans des camps de concentration, au pied des Pyrénées, et traités comme du bétail. La seule chose existante à leur arrivée, ce sont les murs de barbelés et les miradors. A Rivesaltes, les « internés » dorment sur la plage en plein hiver : aucun équipement sanitaire dans un premier temps et la nourriture fait défaut. Le détail de leur conditions de vie a été très bien étudié dans certains ouvrages. Pour résumer, ils sont considérés comme des parias, des « Rouges », et rejetés par une large fraction de la population française. On craint la « contamination » et on évite, autant que possible, l’intégration de ces nouveaux arrivants, en les parquant comme des lépreux. Je vous invite à relire ce que j’ai écrit sur les camps d’internement, et notamment celui d’Arandon, à côté de chez moi. Seuls les réfugiés qui ont de la chance, ou bénéficient du soutien de réseaux militants (heureusement actifs) arrivent à tirer plus ou moins bien leur épingle du jeu. Les mauvaises condition de détention, le manque d’hygiène, entrainent un nombre considérable de décès. Maintenant que les chiffres commencent à être vraiment connus, ils donnent froid dans le dos.

 Il est plus qu’utile, en ce moment, de relire des ouvrages sur cette période sombre de notre histoire (1) ; cela permet de comprendre (mais non d’accepter) la « frilosité » d’un certain nombre de collectivités locales pour accueillir les exilés d’Afrique ou du Moyen-Orient ces derniers temps, alors que l’on n’en compte que quelques milliers qui souhaitent vraiment s’installer dans le « Pays des droits de l’homme ». Etrangers ? Méfiance : ils sont là pour faire augmenter la criminalité, voler nos emplois, piétiner notre religion…. si l’on écoute les discours des Le Pen et autres Wauquiez, chantres du protectionnisme et de la xénophobie. Tout cela n’est pas nouveau dans notre pays (comme dans d’autres) mais il est dommage que l’on ne cherche pas les vraies causes et les vrais responsables de ce genre de situation. Il faut une sacrée dose d’hypocrisie et de cynisme pour rejeter ces personnes qui sont chassées de leurs lieux de vie par les armes et les munitions que nous fabriquons et vendons massivement à leurs gouvernements ou à leurs diverses milices extrémistes.

Notes de l’auteur – (1) je vous propose par exemple deux livres assez peu connus mais très intéressants sur le plan documentaire : « Odyssée pour la liberté » de Marie-Claude Rafaneau-Boj aux éditions du Coquelicot ; « Debout dans l’exil » de Michel di Nocera aux Editions libertaires.

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22février2018

Propos sur la Liberté… à bâtons rompus

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Humeur du jour; philosophie à deux balles.

Quelques réflexions sur un mot bien galvaudé par son usage commun…

 « Il faut se battre pour défendre la liberté ». « La liberté ne se donne pas, elle se prend ». « Les hommes naissent libres et égaux ». Ce mot « liberté » est omniprésent non seulement dans les ouvrages de philosophie mais dans les discours politiques dont nous sommes quotidiennement abreuvés, bien que ces derniers temps il semble passer au second plan derrière le mot magique « sécurité ».
« Dans les pays où les gens ne sont pas libres, ils sont malheureux. », nous explique-t-on, mais il est quand même nécessaire de restreindre cette liberté pour mieux assurer votre sécurité. Ce genre de propos ne semble pas traumatiser un grand nombre de contemporains, ce qui m’amène à penser que la liberté n’est sans doute pas l’exigence fondamentale de notre société (sauf si l’on réduit le sens du mot à « liberté de consommer »). Peut-être que nos concitoyens s’estiment suffisamment libres dans la mesure où on leur permet de suivre la mode et de choisir leur destination de vacances : Center Park ou Club Med, comme on veut. Quant à la liberté chez ceux qui en sont privés… Il semble que ce ne soit pas une revendication essentielle pour les habitués de l’apéro au café des platanes.  On pourrait se demander si la liberté ne serait pas un luxe, comme l’est devenue l’écologie pour beaucoup. Ce n’est en tout cas pas une revendication prioritaire, d’où l’adhésion (au moins dans les sondages) d’une masse de gens, à l’idée d’état d’urgence et aux subtiles modifications constitutionnelles qui s’en sont suivies : puisqu’on vous dit que c’est pour vous protéger des dangers innombrables qui vous menacent (sauf la neige !). Ce genre de mesures, que je trouve pourtant terriblement anxiogènes quant à l’avenir de ce que certains appellent encore fièrement « nos démocraties », ne semble pas inquiéter grand monde hors des cercles intellectuels, ou disons plutôt d’une frange aisée ou « éclairée » de la population . Historiquement, cela n’a rien de nouveau ; dans l’excellent livre « les luttes et les rêves », Michelle Zancarini-Fournel, montre que la revendication pour « plus de liberté » était fort rare dans les cahiers de doléances du Tiers-Etat en 1789. On peut comprendre que, quand on a le ventre vide, la défense de la liberté de la presse ne soit pas une priorité, d’autant que pour une majorité de futurs citoyens, la lecture est étrangère à la panoplie des compétences…

 Qu’un prisonnier ait envie de liberté, Monsieur Tout-le-monde peut le comprendre. Encore que ? Si cet être humain est derrière les barreaux, pense Monsieur Tout-le-monde, c’est sans doute qu’il l’a mérité. Quand on l’interroge dans la rue, à l’occasion d’un micro-trottoir (pratique courante des médias spécialisés dans l’information de merde), le passant lambda fait généralement du zèle, trouve les tribunaux trop laxistes, et rêve d’éliminer tous les ennemis publics désignés, à grand renfort de Prisons Haute Sécurité ou même de guillotine… Cet état d’esprit est compréhensible puisqu’on cherche depuis toujours à nous convaincre que la répression est un mal nécessaire, la seule solution efficace pour résoudre tous les problèmes.
Emprisonné parce qu’il a volé un paquet de bonbons dans un rayon de supermarché ? Il n’avait qu’à travailler comme les autres… Moi je n’ai jamais rien volé, pense Monsieur Tout-le-monde, et je n’ai jamais fait de prison. Ou alors il n’avait qu’à voler massivement, avec un peu plus de classe et ne pas se faire prendre ! Le patron de l’usine mérite une partie de l’argent qu’il gagne et s’il en vole une autre (la plus conséquente d’ailleurs) sur le dos des travailleurs, l’opinion estime qu’il ne s’agit là que d’une juste rétribution (des compétences, du risque…). Mais là, on s’écarte, pense Monsieur Tout-le-monde. On fait de la politique. Et la politique, se dit Monsieur Tout-le-monde, ça peut conduire en prison si on la pratique de façon trop désordonnée et surtout trop extrémiste. Quand on fait de la politique, ce qui n’intéresse guère Monsieur Tout-le-monde, on doit rester sur les passages cloutés. Conduire brillamment une campagne électorale, voter pour le bon candidat – celui qui a fait les plus belles promesses – c’est correct ; on ne va jamais en prison. Laisser brûler des gens dans un immeuble miteux parce qu’on a préféré réaliser un maximum de profits et envoyer l’argent des loyers aux îles Caïman plutôt que de l’investir dans des travaux de rénovation de grande envergure, c’est moralement condamnable, mais si on possède beaucoup d’immeubles ce n’est pas bien grave.

 Par contre celui qui ne respecte pas les règles du jeu, surtout quand elles sont très permissives dans un pays comme le nôtre, c’est normal qu’il paie pour les pots cassés et le nettoyage de la matraque pleine de sang de Monsieur l’agent. Caillasser la vitrine d’une banque ce n’est pas jouer en respectant les règles. Une banque, c’est comme une église, c’est une institution sacrée. Monsieur Tout-le-monde pense qu’il y a des pays où les gens n’ont pas de chance, parce que les règles du jeu ne sont pas aussi souples que dans nos belles démocraties. Dans ces pays-là, les gens devraient s’adapter, s’informer sur les passages cloutés et bien traverser au feu rouge. En Chine quand on s’aventure sur la voie sacrée des voitures et qu’il ne le faut pas, on est photographié par une caméra et la photo reste affichée dans un espace public quelconque, un abribus par exemple, tant qu’on a pas fait amende honorable en versant une petite somme d’argent à L’État qui pourra ainsi acheter une nouvelle caméra. En Turquie, on a le droit de penser du bien du gouvernement, mais pas de critiquer les choix politiques ou les pratiques de l’armée de manière désinvolte. Il n’y a pas longtemps, un blog feuillu extrémiste expliquait le cas d’une peintre enfermée en prison parce que sur un de ses tableaux, elle avait placé des drapeaux turcs sur des immeubles détruits. D’une certaine façon, ça fait de la peine à Monsieur Tout-le-monde, mais d’un autre côté, si cette femme avait respecté les règles du jeu qu’on lui a sûrement expliquées à l’école, elle aurait peint des nounours bleus dans une chambre rose ou représenté des coquelicots au pied des cyprès dans un cimetière. A l’heure qu’il est, au lieu d’embêter tout le monde avec ses réclamations, elle pourrait jouir de sa liberté dans les rues piétonnes d’Ankara et choisir librement entre acheter un pull chez Zara ou chez Armani, ou se payer une glace italienne ou une savonnette L’Occitane.

 Je pense que l’un des plus grands holdups qu’ait commis l’internationale capitaliste c’est la confiscation et le détournement du mot « Liberté », ce mot avec lequel on se gargarise nuit et jour quel que soit le bord politique auquel on appartient. Se battre pour plus de liberté, c’est une revendication qui ne fonctionne pas pour la grande masse de nos concitoyens qui considèrent que nous jouissons d’une liberté totale, tant que (comme on le leur a appris à l’école) on n’empiète pas sur les droits du riche qui occupe la place assise à votre gauche, ou sur les consignes du professeur qui est là pour vous apprendre à vivre en société. Très vite, quand on discute de cette idée de liberté avec les gens, on s’aperçoit qu’elle est liée, non pas à imagination, créativité ou accomplissement de soi, mais simplement au libre choix commercial. Les Chinois vivent de plus en plus libres parce que – comme dans les grandes démocraties – ils ont accès à plusieurs enseignes de magasins pour faire leurs courses, peuvent espérer acheter une voiture (y compris d’une marque étrangère à leur pays) et pourront, librement, courir toute leur vie après le confort matériel qui leur manque. Dans les rues piétonnes de nos grandes cités, on évolue librement car l’on peut choisir entre différentes marques de vêtements plus ou moins prestigieuses selon les modes, avant de rentrer chez soi, pour se faire embêtifier non moins librement par telle ou telle chaîne de télé, publique ou non. Pire, même, si l’on est un brin pervers, on peut se faire enculturer par France Culture ou Arte, chaîne alibi. On explique même aux Etatsuniens que c’est pour défendre leur liberté qu’il faut impérativement construire un mur sur la frontière avec le Mexique. Ce qui est grave c’est que ce genre d’assertion entraine une adhésion assez large dans les couches populaires.

 Point final. Pour Monsieur Tout-le-monde, tant que ces choix de consommation sont respectés, tout baigne dans le meilleur des mondes. Je me souviens que l’une des critiques que l’on adressait aux Maoïstes à une certaine époque, ce n’était pas les enfermements arbitraires et la torture, mais le fait que les ouvriers n’étaient pas heureux parce qu’ils étaient tous habillés de la même façon. Même connotation lorsqu’on parle d’architecture soviétique ou de la construction automobile dans les pays de l’Est : un choix trop limité, des couleurs tristes, ces gens sont malheureux parce qu’ils ne sont pas libres. A cette époque, le citoyen américain du Nord, grâce au capitalisme, pouvait choisir la couleur de sa cafetière et la cylindrée de son moteur de voiture. Le discours qui accompagne ces images dans les démocraties libérales est très subtil. Le mythe du « self made man » est largement valorisé. Certes, la vie est plus facile si on est du côté du manche plutôt que du côté de la pelle, donc il faut faire le bon choix. La responsabilité est individuelle : celui qui échoue dans cette course à la richesse financière (clé de la liberté) ne doit s’en prendre qu’à sa propre incapacité.  La carotte et le bâton : tout le monde peut réussir, avec beaucoup de travail, l’esprit d’entreprise et un peu de chance. « Regardez Steve Jobs, Bill Gates ou Warren Buffet : la construction de leur empire financier a démarré dans leur salle à manger ou dans leur garage ». Ceux qui ne sont pas dans la course, le même discours libéral se charge de les culpabiliser et surtout de leur faire trouver des coupables de substitution s’ils refusent de s’auto-flageller. On touche alors au grand art de la propagande : réussir à convaincre les exclus, les victimes de ce système, que ce sont peut-être eux les coupables de leur propre échec, à moins que ce ne soient « tous ces étrangers qui leur volent leur travail et leur pain ». Comme l’exprime si bien un slogan que j’ai lu il n’y a pas longtemps : « l’art des gens qui gagnent 10 000 euro par mois, c’est de convaincre ceux qui gagnent 1800 euro, que c’est la faute de ceux qui gagnent 450.  » D’où l’explosion des discours et des comportements racistes.

 Tout cela ouvre la porte à des débats d’ampleur. Voir derrière l’idée de « liberté » autre chose qu’une simple éventail de choix entre plusieurs chemins balisés, ce qui est une définition bien étriquée ; émettre l’hypothèse que vivre « libre » c’est aussi la possibilité, non de choisir dans le préexistant, mais de construire sa propre voie y compris si elle dévie des itinéraires les plus communément choisis… Penser cela c’est déjà faire un pas de côté quant à la norme sociale, notamment parce que cela amène à dénoncer les valeurs mises en avant par  notre système éducatif. Cette démarche n’est pas quelque chose d’évident pour Monsieur Tout-le-monde, ne serait-ce que parce que cela demande un brin de réflexion et que c’est fatiguant, surtout quand on passe les neuf-dixième de son temps d’éveil et plus de la moitié de sa vie à bosser et à se faire transporter pour aller bosser. Circonstances atténuantes donc pour s’être fait berner aussi facilement, d’autant que le parcours éducatif initial a bien préparé le terrain. Notre système actuel ne propose pas une éducation à la liberté, mais une éducation à l’intégration… La société comme moule et non comme terreau favorisant l’épanouissement individuel. Dans quelles conditions peut-on échapper à cette vision très restreinte de la liberté ? La réponse n’est pas évidente. Elle n’est en tout cas pas compatible avec la précarité qu’offre ce monde à ceux qui voudraient y trouver leur place.

Certains penseront que j’enfonce des portes ouvertes. Tant mieux si c’est le cas, mais je crains que l’on ne vive dans un contexte de plus en plus répressif et que pour beaucoup les portes ne soient fermées. Sans nul doute, il faudrait aller plus loin dans la réflexion, mais un blog n’est pas un ouvrage de philosophie ; ce n’est pas sa vocation. Les ouvrages à lire, pour approfondir, ne manquent pas : Albert Camus, Michel Bakounine, Henry David Thoreau, par exemple, mais pas que… Tant d’autres ont abordé ce thème !

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10février2018

Enlève ton masque Zorcron, on t’a reconnu…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

 Coquin de Macron, va… Depuis ton élection, tu te la jouais pépère… Un bon coup d’épée à droite, et toc quelques milliards en plus pour les riches ; une petite pause ; un petit coup d’épée à gauche, et toc, l’Etat se dégage du bourbier cinquantenaire de NDDL. Comme cette dernière histoire cause beaucoup de peine à Mr Vinci, le lointain cousin de Léonard, je pense que ça va nous coûter un brin à nous autres contribuables ; attendons de voir…
Mais là, ça y est, depuis la fin de l’année le masque est définitivement tombé. Tu as quelques belles années devant toi, mais pas tant que ça non plus, et tu vas t’agiter comme un forcené pour mettre en œuvre les belles mesures sociales contenues dans ton programme révolutionnaire comme pas deux. Après avoir serré la ceinture d’un cran aux retraités, tu t’apprêtes à dégraisser non pas le « mammouth » cher à l’un de tes clowns de prédécesseurs, mais la fonction publique dans son ensemble. Autant voir grand ! Tu as raison ! Comme le réclament tes directeurs de conscience, il faut TOUT privatiser, sauf les forces de l’ordre et l’armée, seuls garants qui te permettront d’éviter que les allergiques à ta révolution ne foutent le bordel dans les rues comme cinquante ans auparavant. Comme tu es Zorro, et non le Grand Charles, tu fais tout dans la finesse, toi…. Quoique, pour le maintien de l’ordre… Les Rois de France et du voisinage, tes lointains cousins, faisaient souvent appel aux mercenaires dans leurs armées ; ils estimaient que ces soldats en CDD étaient plus fiables que les troufions fonctionnarisés. Tant qu’on les payait, ils tapaient. Certes le recours à des milices privées pour sécuriser nos villes et nos campagnes pourrait être plus coûteux puisqu’il faut bien que leurs employeurs officiels gagnent du pognon. Mais d’un autre côté, ça enlèverait un souci au gouvernement qui n’aurait plus qu’à gérer des appels d’offres. Mais bon il faut procéder par étape dans cette vieille France où le couvercle des avantages sociaux pèse sur les épaules des patrons comme un ciel bas et lourd. Il faut bousculer tous ces passéistes qui ne veulent pas que les droits acquis au XXème siècle perdurent ; tous ces profiteurs qui ne savent pas reconnaître que l’avenir, le vrai, c’est le retour au XIXème siècle et même avant.

 Je sais que la joyeuse bande de potes rassemblée dans ton équipe de justiciers ne manque pas d’imagination. Normalement, le rouleau compresseur des « vraies réformes en profondeur » ne devrait épargner personne dans la classe moyenne et chez les « sans dents ». Il ne se passe pratiquement pas un jour sans que ton équipe, solidement épaulée par un noyau dur de think tanks ultra-libérales, ne balance une claque dans la gueule du populo. Quant à tes supporters acharnés, à la télé comme dans les journaux, ils ne manquent pas de cynisme quand ils déplorent, à longueur d’éditoriaux et de messes patriotiques, la déglingue des services publics. Quelques exemples ? Il neige, et les services publics ne sont pas à la hauteur : mais que font les gars de l’équipement ? Les laboratoires, les géants de l’agroalimentaire et autres commercialisent des saloperies, mais que font les services concernés, genre la « Répression des fraudes » ? Les trains ne roulent pas à cause du gel ? Mais que font les agents d’entretien de la SNCF ? Les jeunes des banlieues n’apprennent rien au collège, se radicalisent et s’absentent de plus en plus souvent des établissements scolaires ? Mais que font les profs, à part préparer leurs vacances ? Eh bien mon gars, vois-tu, grâce à ton action et à celle de tes prédécesseurs, ils ne sont plus là : ils pointent au chômage, sont partis « volontairement » on se sait où, ont été virés comme des malpropres quand ils n’étaient pas titulaires… Bref tu les as virés ! La Fonction Publique c’est guère mieux que l’agriculture… En fait, tes larbins me font penser à ces vieux aristos décatis qui réclament l’aide de leur valet de chambre, de leur cuisinier ou de leurs porteurs de chaise, et omettent de se rappeler que ces « gueux » sont partis parce que la maison ne pouvait plus leur faire l’aumône d’un vague salaire. Voir tous ces « nantis » larmoyer sur la situation dans les EHPAD, ça me donne carrément la nausée. Quant à croire que la gestion de tous ces services sera meilleure si elle est assurée par le privé, c’est croire au Père Noël 365 jours par an. Imaginez par exemple que ce soit un labo dépendant de Lactalis qui soit chargé des analyses des produits fabriqués par cette marque !

 Côté futur, ça devrait aller de mal en pis puisque – libéralisme effréné oblige – tu veux maintenant supprimer 120 000 postes dans cette maudite Fonction Publique. Faudra m’expliquer en quoi tu te démarques des Républicains sur ta droite… Eux c’est 130 000 c’est ça ? C’est ça ton idée révolutionnaire pour améliorer l’accueil et les conditions de travail dans les hôpitaux ? C’est la valse des promesses… tenues un temps. Ta politique ressemble de plus en plus à une partie de bonneteau. Elles sont cachées où nos créations de poste ? Sous le gobelet « maisons de retraite » ? Eh non, perdu, elles sont parties chez les gardiens de prison… Sous le gobelet « maisons d’arrêt » ? Eh non, perdu, elles sont parties… euh, je sais plus, sous le gobelet « police »… La partie a été simplifiée d’ailleurs et quelques gobelets sont carrément partis à la poubelle ; prenez les cheminots par exemple : ils n’ont vraiment plus la cote. Plus les trains sont lourds, et moins nombreux ils seront à les pousser. Eux, on ne leur promet rien, que le passage à la casserole. Il faut dire que dans une partie de bonneteau il ne faut pas qu’il y ait trop de cachettes sinon ce n’est pas rigolo. Ces raisonnements de cuisine me font penser brèves de comptoir du café des platanes : tous ces artisans, qui crachent sur les privilégiés, à la pause de midi, mais préfèrent quand même les avoir comme clients parce qu’avec tous ces gens instables qui vont de boulot en boulot, « on ne sait jamais quand on sera payé »….

 J’apprends aussi que tu veux détourner partiellement l’argent de la CSG pour financer d’autres besoins de l’état que la Sécurité Sociale alors que cette énième taxe lui était destinée… J’espère que, pour ne pas fâcher le pacifiste que je suis, tu ne vas pas utiliser ce pognon pour alimenter le coffre aux trésors de 300 milliards d’euros que tu comptes filer à l’armée d’ici 2025… Si tu faisais ça, tu me créerais un sacré problème de conscience… Déjà que les sites internet complotistes m’apprennent que ce sont des avions, des chars et des canons français (entre autres) qui réduisent en bouillie la population du Yémen… En tout cas, tous ces hauts fonctionnaires et tous ces conseillers « spéciaux » que tu paies à prix d’or ne manquent pas d’imagination ; il ne faut pas trop supprimer de postes dans ce secteur. Sinon tu serais obligé d’appliquer directement le programme du patronat, sans le réécrire, et ce serait un peu trop visible.

Je ne ferai pas la liste de tout ce qui a augmenté depuis le début de l’année. Trop long, puis d’autres s’en sont chargés. Je ne voudrais pas, en plus, répandre de fausses nouvelles, et que l’on m’accuse de complot mondial contre les institutions. Avec le décret loi que nous mitonne ta ministre des affaires culturelles, je pense que d’ici peu, tout ce qui sort de la « doxa » officielle sera considéré comme un « fake ». C’est tellement commode, et puis ça marche déjà en Russie, en Pologne, en Hongrie, et dans tant d’autres démocraties souriantes de la planète ; pourquoi ne pas rejoindre le club ?…

En rouge le royaume de France

Pour faire avaler la pilule, il ne te reste plus qu’à annoncer quelques réformettes attrayantes : autoriser le tir au silencieux à la chasse (c’est déjà fait grâce à toi), ça va animer un peu les séances de jogging ou de cueillette de pissenlits, légaliser le mariage pour les homosexuels (merde c’est déjà fait…), légaliser la culture du cannabis à des fins médicales (délicat, tu risques de crisper ton aile droite, mais d’un autre côté, avec les taxes nouvelles il y a du pognon à gratter !)… Je sais, les idées démagogiques qui ne coûtent rien ne sont pas légion, mais en cherchant bien… Je sais pas moi, du côté de la PMA, de l’euthanasie, du livret A ou des milices, il doit bien être possible d’occuper la une des médias non ? Il paraît que pour l’indépendance de la Corse, tu n’es pas chaud. Tu as raison parce que si les Basques, les Bretons, les Alsaciens, les Poitevins… suivent le mouvement, tu vas te retrouver avec un royaume de France plus petit que Louis XI !

Comme dans le fond tu n’es pas un mauvais gars, je voudrais attirer ton attention sur la route parsemée d’écueils qui t’attend : le problème, vois-tu (et il faut que tu en tiennes compte), c’est qu’on approche d’un anniversaire assez symbolique pour une fraction de la population. Il ne faudrait pas que cela donne de mauvaises idées à une minorité de casse-pieds plus ou moins insoumis. Enfin, si tu as des problèmes avec la rue, tu pourras bien trouver, dans ton entourage, un p’tit gars qui ait l’envergure d’un Erdogan, pour mettre un peu d’ordre. Ton collègue turc c’est vraiment un pro. Pour conclure, je vais quand même te donner un conseil, mon gars, valable aussi pour quelques-uns de tes collègues caméléons genre ton homologue socialo-libéral allemand Schulz : faites gaffe, on ne couillonne pas éternellement la base avec des caramels mous ! Il se pourrait bien qu’un jour les jeux du cirque télévisuel ne suffisent plus à distraire le chaland désœuvré et je te rappelle que la Blonde, nostalgique de Doriot et Pétain, veille en embuscade. A bon entendeur, salut !

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