6mars2015

« Babel epidemic »

Posté par Pascaline dans la catégorie : Le sac à Calyces.

babel-epidemic-de-sybile-vardin  Je viens de lire avec un vif intérêt « Babel Epidemic », édité en décembre dernier par l’Harmattan. L’auteur, Sybile Vardin, médecin, y décrit avec une grande précision (je devrais dire « y dissèque ») une épidémie d’Ebola – sachant que le nom d’Ebola n’apparaît pas dans le roman, si ce n’est en sous-titre : « Ebola aux cent visages. »

Le hasard m’a fait découvrir cet ouvrage à mon retour d’un voyage au Kérala, mon premier voyage en Inde, qui s’est montré aussi déstabilisant que prévu. Les descriptions que Sybile donne du paysage, des routes défoncées, des rivières polluées, des conditions de vie difficiles, la chaleur et les moustiquaires, presque tout me ramenait au Kérala. À tort, puisque Sybile situe son récit dans un pays africain qu’elle ne nomme pas. Mais les visages de la pauvreté en Afrique et en Inde sont suffisamment proches pour que je me sois sentie d’emblée en terrain connu avec les descriptions de Sybile Vardin : c’est une chance pour moi d’avoir lu ce livre après cette expérience singulière.

Il s’agit d’un roman, je pourrais dire un roman documentaire. Vous n’y trouverez pas le suspense d’un thriller, ce n’est pas le but. Il progresse à un rythme inexorable. J’admire avec quelle maîtrise de son écriture Sybile Vardin réussit à faire le tour du récit et de son contexte. Après avoir bien détaillé la situation, elle nous montre son évolution – des défis à relever jour après jour, des conditions épuisantes – puis nous fait entrevoir différentes pistes possibles, depuis la réussite que serait la fin de l’épidémie, à la catastrophe qui se produirait si le virus réussissait à élargir la zone de contamination.
Ce que je trouve le plus intéressant, c’est le côté véridique de ce récit, très riche de détails.

MSF_logistician_showing_plans Nous voilà de plain-pied avec la réalité d’un groupe humain en lutte contre la maladie. Mais pas seulement. Le pays se relève difficilement d’une guerre civile, les factions seraient vite prêtes à recommencer les combats. L’épidémie prend une tournure politique. Quand les journalistes arrivent, il faut veiller à ce que le logo de l’ONG dont on dépend soit bien visible, sans cela les donateurs ne voudront plus participer. Alors que les médecins sont là pour sauver des vies, la priorité des militaires est d’assurer le maintien de l’ordre.

On craint de sombrer dans un cercle vicieux aux conséquences terribles : les femmes sont plus exposées à la contagion car ce sont elles qui préparent les corps des défunts. Les populations locales ne peuvent que constater l’augmentation du nombre de morts.

« Certains hésitent entre une histoire inventée pour se débarrasser de quelques opposants au régime, et une maladie amenée par les Blancs pour faire une expérience scientifique… On l’a vu dans un passé récent. »

Les personnages sont nombreux, l’auteur nous fait connaître surtout les médecins – ses collègues dans la « vraie » vie, un milieu qu’elle connaît parfaitement. Je place ici la seule critique que je formulerai : le portrait d’Ugo au deuxième chapitre est un peu long, tout ce qui précède son arrivée en Afrique risque de lasser le lecteur quand on en est encore à rentrer peu à peu dans l’histoire. Ce personnage est cependant d’un grand intérêt.

Je vois comme un symbole dans le personnage d’Ugo, qui croit prouver son amour par une pratique sexuelle intense. Mais il découvrira que l’écoute de l’autre est une manifestation de ses sentiments tout aussi valable si ce n’est plus. J’aime cette lente évolution vers ce que je ressens comme une découverte de sa propre humanité.

Ebola_training Car tous les protagonistes sont avant tout des humains. Capables de rire malgré l’effroyable quantité de morts, capables de compromettre la réussite de leur action par des luttes de pouvoir. J’exagère sans doute. Cependant, lorsque Pablo met sur pied des calculs compliqués pour prévoir l’évolution de l’épidémie afin de la stopper si possible à sa source, Marc rejette ce travail avec mépris, alors que Pablo est en train de mettre sur pied un outil d’une grande importance.

Arrivée là, impossible pour moi de ne pas penser au livre « Le scalpel et l’ours d’argent », admirable ouvrage de Lori Arviso Alvord, « première femme Navajo à allier chirurgie et médecine traditionnelle ». Lori Arviso a dû rejeter sa culture Navajo pour devenir chirurgien, car pour les Navajos ouvrir le corps est tabou. Mais elle a fini par intégrer les pratiques traditionnelles navajos dans son travail de chirurgien, celles-ci présentant d’immenses potentiels.
Chaque Navajo cherche à cheminer dans la beauté. Le terme de « beauté » signifie aussi « équilibre, harmonie » : il s’agit bien d’un art de vivre. Dans les ethno-polars de Tony Hillerman, c’est le crime qui détruit l’équilibre, et l’enquêteur cherche à rétablir cet équilibre rompu. Bien sûr, pour le médecin, c’est la maladie qui indique une rupture de l’équilibre.

La situation est différente pour Sybile Vardin, qui (à ma connaissance !) ne possède pas cette double culture, mais se trouve confrontée à ce pays d’Afrique où évoluent ses personnages. Elle se montre très attentive à la rencontre de deux cultures. Ce qui me plaît beaucoup, c’est l’ouverture progressive des esprits des médecins occidentaux à la culture des Africains.

Car il ne s’agit pas seulement d’administrer des médicaments et de faire connaître les règles d’hygiène. La situation ne pourra évoluer que si les Occidentaux font l’effort de comprendre comment est interprétée leur attitude.

PPE_Training Un exemple : la tenue de protection est blanche (nous avons tous vu ces Martiens aux infos), pour les Africains c’est la couleur de la mort. Il faudra donc se procurer des combinaisons de couleur. Cela semble futile ? C’est pourtant là que réside le message : si les soignants ne font aucun effort, ne changent pas leurs pratiques pour prouver leur bonne volonté, ils échoueront et leur pire crainte se réalisera : le virus va se propager à une vitesse foudroyante, et il est terriblement contagieux.

Tout le monde le sait, quand nous ne comprenons pas une chose nous essayons de nous l’expliquer. Les populations locales ne peuvent que constater les décès de leurs proches quand ceux-ci se rendent à l’hôpital des Blancs. Très vite les rumeurs vont circuler selon lesquelles les Blancs torturent et assassinent les malades. On ne tardera pas à craindre les pratiques sataniques, et les Occidentaux finiront par être accueillis à coups de pierre dans les villages.

« Que comprendraient les Occidentaux devant ces images ? Croiraient-ils que les « sauvages » refusaient l’aide internationale par ignorance des bienfaits de la médecine moderne ? »

Comme l’indique sa brève biographie, l’auteur se préoccupe des questions de santé publique mondiale et je vois dans son livre le miroir de ses activités professionnelles. « Elle s’intéresse particulièrement à la composante culturelle et sociale de toute épidémie, symptôme d’une maladie de la société. »

Decontaminating_CDC_staff Sybile Vardin nous fait partager avec finesse la mentalité des médecins. Ces gens qui ont quitté leur confort, leur famille, leurs amis, qui se sentent investis d’une mission de la plus haute importance (et c’est vrai), espéraient peut-être se faire accueillir comme des messies. Au moins, qu’on se montre docile, qu’on obéisse, qu’on suive les directives ! Le séjour à Embossolo leur sera une leçon d’humilité, une dure leçon : je l’ai noté dans la bouche d’Eléa, et, bien plus loin dans le roman, dans celle d’Ugo.

De son côté, Pablo évoque le côté « Robin des Bois » qu’il était dans sa jeunesse, pour constater qu’« Avec l’âge et l’expérience, on apprend la nuance (…) On devient plus humble en acceptant que notre action soit parfois sans effet. »
Ce n’est pas tout d’arriver avec ses certitudes, encore faut-il savoir les partager avec les populations locales dont la culture est tellement différente.
Et puis… nos certitudes ne vont-elles pas être ébranlées ?

Apartment_building Ce qui nous tue, c’est la misère, l’errance et la perte de l’espoir (…). Il y a toujours des causes pour expliquer la mort : l’infection, le cancer, la malchance, le hasard, les esprits, mais si l’on regarde attentivement les gens qui meurent précocement, il y a toujours un de ces trois éléments. (…) Alors, le virus, c’est juste un minuscule élément pour expliquer toutes ces morts. On dit qu’il se transmet d’un homme à l’autre, mais l’errance et la perte d’espoir aussi se transmettent. Et la misère, ma foi, on baigne dedans.(…)
- Finalement vous nous dites que les maladies infectieuses n’existent pas.(…)
- Les bestioles qui nous infectent existent, mais comment peut-on être sûr que ce sont elles qui engendrent la mort ? Il y a bien des porteurs sains pour de nombreuses maladies.

Ebola_Monrovia_05 Je remercie Sybile Vardin de nous faire vivre de l’intérieur cette terrible épidémie.

J’apprécie cette démarche de la part d’une personne qui appartient au monde médical avec ce que cela sous-entend, d’orgueil, de préjugés, de sentiment d’appartenir à une caste.

Des êtres de lumière traversent ce roman. Sybile en fait clairement partie. Je la remercie tout particulièrement d’avoir l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’être affranchie du conditionnement de sa formation. Le public se méfie des médecins à tort ou à raison, Sybile propose le pont qui permet de rétablir la confiance nécessaire.

Je lui souhaite de cheminer dans la beauté.

PS – Sybile, quand vous passerez dans la région, suivez le fil d’Ariane jusqu’à « La Feuille » où je serai heureuse de bavarder avec vous autour d’une tasse de café.

NDLR – A l’exception de la première, les photos utilisées pour illustrer cet article proviennent de Wikimedia Commons.

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1mars2015

« Plus tu possèdes d’épices, plus grande est ta richesse… »

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Chronique kéralaise n°3 : un petit coup d’œil sur le monde agricole

abondance agricole « Plus que jamais, il convient de repenser les fonctions et la place de l’agriculture dans la société. Il faut redonner aux actifs agricoles leur rôle social, économique et écologique, afin de considérer la production agricole dans sa globalité. L’agriculture paysanne a l’ambition de répondre à cet objectif. » Je lis cette déclaration de principe, à laquelle je souscris entièrement, sur le site de la FADEAR, Réseau de l’Agriculture Paysanne, une structure regroupant, entre autres, des militants de la Conf’, ayant pour objectif de promouvoir le développement de l’agriculture paysanne. Nous avons découvert avec plaisir le travail qui se faisait dans de nombreuses petites exploitations familiales au Kérala. Deux mondes se côtoient, s’ignorent parfois mais s’affrontent aussi souvent : celui des fermes traditionnelles (où l’on met en œuvre des pratiques innovantes) et celui des plantations industrielles (riz, thé, café…) où l’on s’acharne à appliquer les préceptes de l’agrochimie intensive. Dans un cas ce sont les paysans qui sont aux commandes ; beaucoup d’entre eux sont soucieux de la qualité de leur démarche ; dans l’autre ce sont souvent de riches propriétaires peu scrupuleux, veillant surtout à aligner des colonnes de chiffres dans leurs livres de comptes. On a fait danser les paysans indiens sur la gigue de la « Révolution verte » ; certains ont refusé de rentrer dans le bal ; d’autres ont accepté. Le réveil est difficile et la gueule de bois lourde de conséquences. L’emploi massif de semences hybrides, puis de semences OGM, le recours de plus en plus fréquent aux pesticides, les quantités croissantes d’engrais chimiques nécessaires ont ruiné bien des sols et poussé bien des agriculteurs indiens au suicide. Cela est vrai surtout dans les grandes zones céréalières de l’Inde, mais les petits états comme le Kérala n’échappent pas au problème, même si la structure paysanne traditionnelle a mieux résisté qu’en d’autres endroits. Les « jardins familiaux » comme on les appelle souvent occupent encore 25% de la surface cultivée de la province.

assolement riz haricots Nous avons visité deux de ces fermes qui ont conservé et amélioré les pratiques traditionnelles et ce que nous y avons découvert était vraiment passionnant. La première ferme se situait en plaine, près de Thrissur, dans le centre du pays ; la seconde en altitude dans la zone montagneuse de Thekkady, à Kumily. La première était une ferme familiale ; la seconde, un « jardin d’épices » collectif produisant des moyens de subsistance pour une vingtaine de personnes. Le climat tropical humide du Kérala, appuyé par la présence de terres fertiles, permet deux à trois récoltes de riz par an, si l’on ne pratique pas d’assolement. Dans la première ferme que nous avons visitée, les parcelles de riz sont plantées en haricots nains à la saison sèche de manière à utiliser le sol dans les meilleures conditions possibles. Cette forme d’assolement avec rotation légumineuse-céréale est couramment pratiquée en agriculture biologique ; le riz bénéficie de la fixation de l’azote dans le sol par les racines des haricots. Une partie de la superficie cultivée est boisée : palmiers à noix de coco et arbres fruitiers divers. Certains arbres servent de support à des grimpantes comme le poivrier par exemple. Tous les légumes qui poussent en hauteur servent de tuteur à d’autres plantes et les associations sont souvent originales : différentes variétés de cucurbitacées se faufilent un chemin dans les branches des arbustes ; des haricots « kilomètre » aux gousses impressionnantes s’appuient sur les tiges de maïs ou de petits fruitiers pour trouver la lumière. Les plantes aromatiques et surtout médicinales sont omniprésentes. Lors de notre promenade dans les deux propriétés, le fermier s’arrêtait tous les dix mètres pour nous montrer, nous faire sentir une feuille, une graine, une racine… Chaque plante ayant un usage bien défini.

foret jardinee Les deux visites étaient un peu différentes ; la première ferme pourvoyant à l’auto subsistance d’une famille ; la seconde, plus « touristique », mais aussi très pédagogique étant organisée pour vraiment « démontrer » ce qu’il était possible de faire. Dans les deux propriétés on pouvait ressentir la même impression d’abondance… le petit côté « jardin d’Eden ». Outre des légumes, des fruits, des céréales et des épices, dans les deux petits domaines on trouve aussi des animaux d’élevage : vaches, poules, canards, chèvres, poissons… A Thrissur, il y a un grand bassin dans lequel sont élevés des « poissons brahmanes », une espèce vraiment énorme. Le réservoir est rempli au moment de la mousson, l’eau, riche en matières organiques est ensuite épandue dans les rizières comme fertilisant. A Kumily, les déchets fermentent dans une cuve étanche de manière à produire du méthane qui est utilisé pour alimenter des réchauds. Dans les deux cas c’est l’autosuffisance la plus complète possible qui est visée : chaque ferme produit une bonne partie de ce dont ses occupants ont besoin pour vivre, mais aussi de quoi maintenir et améliorer la fertilité des sols. Le surplus agricole est vendu sur les marchés pour permettre d’acheter certains biens de consommation. Dans la seconde propriété, l’autosuffisance est un choix militant : comme le fait remarquer le fermier, si toutes les fermes du pays fonctionnaient avec nos principes, l’Inde pourrait satisfaire amplement à ses besoins alimentaires.

plantation the Toute l’agriculture du Kérala ne fonctionne pas de cette manière. Bien des régions ont été tout d’abord modelées par l’occupant anglais, selon une phase de « pré-industrialisation » de l’agriculture. Les colons ont créé d’immenses rizières, notamment dans le centre du pays, en faisant creuser des canaux pour assainir les zones marécageuses. C’est ainsi qu’a été en grande partie créée la grande zone touristique des « Backwaters », qui est aussi une région d’agriculture intensive. Les mesures prises par le gouvernement de Dehli, dans le prolongement de la première « révolution verte » sont venues encourager les pratiques de monoculture, d’utilisation intensive d’intrants chimiques, et de concentration des terres entre quelques mains pas toujours innocentes. Il y a ainsi d’immenses zones de plantations de thé  ou de café, en altitude, d’hévéas ou de canne à sucre au pied des montagnes. Dans ces zones-là, l’agriculture paysanne traditionnelle peine à trouver sa place. La révolution agraire partielle qui a eu lieu sous l’impulsion des gouvernements communistes successifs,  a permis à beaucoup de petits producteurs ou de paysans sans terre, de se retrouver propriétaires d’une petite parcelle et de pouvoir maintenir une agriculture de subsistance en place. Les deux modèles agricoles ne se côtoient pas sans difficulté : les terres, les rivières, les canaux d’irrigation sont pollués… Les industriels comme Coca Cola ou Pepsi sont venus aggraver la situation. A l’heure actuelle, les rendements des parcelles en monoculture, surexploitées, sont en baisse significative. Il faut de plus en plus d’intrants chimiques pour obtenir des résultats identiques… Ce que je dis là est bien entendu valable dans de nombreuses régions du monde. Ce qui est rageant c’est que le modèle d’agriculture paysanne en place au Kérala est encore bien vivant et qu’il a largement fait la preuve de sa capacité à nourrir la province, sans que les multinationales de l’agrochimie aient besoin de venir y mettre leur nez. Heureusement les citoyens de cet Etat sont plutôt vigilants et tentent de protéger la richesse de leur culture par tous les moyens à leur disposition. L’Université agricole du Kérala est très réputée et se livre à des travaux de recherches dans de nombreux domaines pour résoudre les problèmes qui se posent dans le pays et améliorer l’efficacité du travail accompli dans les zones rurales.

palmiers Ici aussi, au Kérala, la « mondialisation » est à l’œuvre… Les exemples ne manquent pas… Le pays importe des tonnes d’huile de palme. Les producteurs locaux d’huile de coprah (produite à partir de la pulpe de coco) peinent du coup à écouler leur marchandise dont le cours a tendance à baisser pour rester concurrentiel. Cette situation est le lot de beaucoup de Pays en Voie de Développement. Au Vietnam, par exemple, le riz local revient plus cher que le riz d’importation américain, largement subventionné. La culture des palmiers à noix de coco occupe pourtant une place essentielle au Kérala ; cet état assure 45 % de la production nationale de l’Inde. L’arbre pousse à 25 m de hauteur et joue un rôle clé dans l’aspect du paysage, un peu comme les cyprès et les pins parasols en Toscane. La chair et le jus de la noix de coco rentrent dans la composition de nombreux plats locaux. Par fermentation, on obtient aussi un alcool fort prisé localement : le « coconut toddy » que certains habitants consomment parfois sans modération dans les « toddy bars ». Le gouvernement provincial considère ce problème de la consommation immodérée d’alcool comme un fléau et tente de limiter de façon drastique la vente de toutes les boissons alcoolisées. Des mesures radicales sont en voie d’être prises – interdiction totale de la commercialisation d’ici 2020, par étapes successives. Cette réforme audacieuse est contrée par de puissants lobbies (notamment touristiques). L’application de la nouvelle loi, qui devait entrainer la fermeture d’un bon millier de points de vente au mois de janvier de cette année, a déjà été suspendue par un recours auprès du conseil constitutionnel indien. Pour l’instant l’interdiction de vendre ou de consommer de l’alcool dans les lieux publics ne s’applique qu’un jour par mois. Certains craignent par ailleurs que la mise en œuvre drastique de cette mesure n’aboutisse à amplifier la circulation d’alcools de contrebande souvent dangereux parce que frelatés.

labour mottes et buttes Un autre problème auquel est confrontée l’agriculture au Kérala, depuis quelques années, est l’émigration des petits paysans, souvent très qualifiés dans leur domaine, mais dont les revenus étaient très insuffisants. Beaucoup d’hommes sont partis travailler dans la péninsule arabique. Pour faire face au déficit de main d’œuvre dans les fermes et dans les plantations, on a fait appel à des ouvriers venant des provinces voisines, le Tamil Nadu ou le Karnataka et, de plus en plus, des Etats du Nord. Ces travailleurs saisonniers sont mal payés et insuffisamment formés. Ils préfèrent généralement travailler dans d’autres domaines que l’agriculture. La question du chômage au Kérala est souvent mal abordée dans les guides touristiques car elle est assez complexe : il y a à la fois chômage et déficit de main d’œuvre… Les locaux partent travailler dans les Emirats par exemple, mais l’Etat du Kérala attire de nombreux immigrés pour « boucher les trous » ! Il serait plus judicieux d’évoquer ce problème en terme de niveau de vie plutôt qu’en terme de manque de travail. Etre paysan au Kérala ne permet pas d’accéder au « rêve occidental » que les médias et la publicité promeuvent comme modèle universel de bonheur. En travaillant une dizaine d’années de l’autre côté de la mer d’Arabie (contrée dans laquelle les Kéralais sont d’ailleurs traités comme « moins que rien » par leurs riches employeurs) il est possible d’accéder à une petite tranche de la vie convoitée : quitter la campagne pour s’installer dans un petit pavillon perdu dans les banlieues croissantes des grandes villes, ou « mieux encore » au vingtième étage d’une tour flambant neuve au milieu d’une décharge… Je m’arrête là, je ne voudrais pas que l’amertume ne déforme trop mon propos. Je vais quand même terminer sur une note positive. En 2008, le gouvernement du Kerala a promulgué une mesure dont notre glorieux gouvernement socialiste ferait bien de s’inspirer. Il s’agit d’une loi interdisant d’utiliser les terrains humides pour un autre usage que la culture du riz. Cette loi sacralise une vaste étendue agricole et s’applique bien entendu en cas de vente à de méchants promoteurs… Du coup le prix des terres agricoles dans les zones touristiques et aux abords des grandes villes a sévèrement chuté. Il ne reste plus qu’à protéger la forêt tropicale de la même manière !

palmier a tout faire

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23février2015

De Lénine à Gandhi en passant par l’autogestion et le développement durable

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Chronique kéralaise n°2 – la vie politique

drapeau rouge Comme beaucoup d’autres faits au Kérala, la vie politique a tendance a échapper à nos schémas de pensée classiques, et à explorer des chemins inattendus. C’est la première fois de ma vie, par exemple, que je vois autant de drapeaux rouges avec la faucille et le marteau le long des routes. Ambiance « fête de l’huma » dans les années 60, avec, pour améliorer la décoration, des affiches comportant les bustes alignés de Marx, Lénine et d’autres personnalités politiques diverses du panthéon « communiste », de Staline à Guévara, en passant par d’autres héros – régionaux sans doute – dont j’avoue ne pas avoir identifié le profil. Il faut dire que je n’ai jamais été très assidu aux cours de catéchisme. Ces affiches-là rappellent plutôt les groupuscules maoïstes des années 70. Le seul mouvement considéré comme terroriste dans le pays est d’ailleurs un énième parti communiste de tendance « maoïste », sachant que toutes ces idéologies sont remixées à la mode locale. Jaloux des méthodes employées par la « concurrence » (?) religieuse du cru, il n’est pas rare de trouver de petits sanctuaires consacrés aux divinités marxistes : un rocher peint en rouge ou un simple totem en bois au pied duquel s’entassent drapeaux et bouquets divers. Les guérilléros « maoïstes » ne sont pas trop méchants. Le seul méfait que la presse leur a reproché pendant que nous étions là c’est le saccage, dans la région du Wayanad, d’un hôtel en construction… Les fenêtres et autres surfaces vitrées ont été sauvagement massacrées à coup de gourdins. En décembre dernier, c’était un Mac Do, symbole de l’impérialisme américain, qui faisait les frais de leur courroux. Rien de comparable avec la situation dans certains états de l’Inde du Nord, ou les affrontements sont sanglants.

atelier tissage 1 Ça, c’était pour l’ambiance, le côté un peu folklorique. Ce qui présente un intérêt certain c’est de voir quelles sont, sur le terrain, les conséquences de ce jeu politique. Comme je l’ai dit dans ma chronique précédente, depuis sa formation, l’état du Kérala est impliqué dans une politique de réforme quasiment constante. Ces réformes touchent à divers domaines de la vie sociale allant de l’éducation aux transports ; mais elles s’intéressent aussi à la structure de l’état lui-même, en augmentant l’autonomie des collectivités locales et en associant de plus en plus les citoyens aux processus de prise de décision. Tout ceci est limité bien entendu à ce qui relève des compétences de l’état kéralais, mais rappelons que dans le cadre de la Fédération Indienne, l’autonomie des états provinciaux est sans doute plus grande encore que celle des états aux USA. La voix des parlements provinciaux est souvent prédominante par rapport aux décisions « nationales » qui concernent principalement la politique étrangère, la défense et les questions juridiques essentielles. A titre d’exemple, l’état du Kérala délègue aux collectivités locales une part du revenu fiscal qui correspond à 30 ou 40 % de l’argent collecté. La part reversée dépend des choix de la coalition au pouvoir, sachant que depuis 1957 se succèdent à la tête de l’état, une coalition communiste, puis une autre plus modérée (centre-gauche libéral). Cette décentralisation des lieux de décision a pour effet une grande implication des citoyens dans le fonctionnement et la gestion de l’état et il n’y a rien de « stalinien » dans cet héritage-là. Les seuls séquelles que l’on peut percevoir du modèle soviétique concernent la bureaucratisation, l’amour de la paperasse et – malheureusement -  un volume important de corruption : le va-et-vient monétaire ne se fait pas sans qu’il y ait d’évaporation… Chaque collectivité locale a la possibilité de choisir les priorités dans ses investissements. Le contrôle du gouvernement de Trivandrum se limite à indiquer une fourchette pour chaque secteur.

atelier tissage 2 Ces choix démocratiques saugrenus (pour qui a, un tant soit peu, étudié l’orthodoxie léniniste) sont liés à l’historique du CPI (Parti Communiste Indien) qui s’est très vite libéré du modèle imposé par le grand frère soviétique. En 1957, le CPI rédige un manifeste dans lequel il proclame le fait que des réformes sociales fondamentales peuvent être opérées par l’Etat sans qu’il y ait de rupture révolutionnaire. il s’affiche donc franchement réformiste. La même année, une coalition dominée par le CPI est portée au pouvoir par les électeurs et s’engage sur la voix du changement annoncé. Le pouvoir central indien bloque la réforme agraire, jugée anticonstitutionnelle, mais n’intervient pas, dans un premier temps, dans les lois concernant éducation, culture et transport. L’église voit d’un très mauvais œil les réformes éducatives. En 1959 le gouvernement central indien dépose celui du Kérala en l’accusant d’agir contre la Constitution du pays. L’option réformiste choisie par le parti est alors remise en cause par une partie de ses dirigeants. La rupture entre Moscou et Pékin aggrave la crise. En 1964 le parti se scinde en deux : une tendance, minoritaire, conserve le nom de CPI et reste dans l’alignement orthodoxe moscovite ; l’autre tendance, majoritaire, prend le nom de CPI(M) – M pour marxiste – et prône l’indépendance à l’égard des deux « maisons mères ». Le CPI(M) s’appuie sur une solide base populaire, alors que le CPI conserve la majorité des cadres de l’ancien parti. Après une période de divergence marquée, les deux frères ennemis unissent leurs forces dans une même coalition et remportent les élections de 1967. Une nouvelle réforme agraire est mise en place. Sans vouloir rentrer dans les détails, disons que le CPI va continuer à jouer un jeu politique assez trouble dans le jeu des alliances, n’hésitant pas, au gré des élections, à flirter avec le Parti du Congrès et une politique beaucoup moins avancée sur le plan social. L’implantation locale du CPI(M) dans les collectivités rurales et les syndicats ainsi que sa combattivité sont telles qu’il n’est pas question de l’ignorer dans le jeu politique. Bon gré mal gré, les réformes continuent donc et les Kéralais se mobilisent régulièrement pour les défendre. Il y a, au Kérala, une dynamique citoyenne indiscutable. En février 2013, un vaste mouvement social a eu lieu dans l’ensemble de l’Inde, mobilisant plus de cent millions de travailleurs contre les réformes libérales du gouvernement de New Dehli. Le nombre est impressionnant mais n’a guère intéressé les médias occidentaux. Au Kérala, ce mouvement de grève de deux jours a touché l’ensemble de la population en âge de travailler… Les syndicats, dans leur plateforme unitaire, réclamaient le gel des prix, l’arrêt de la privatisation des services publics et l’application stricte du code du travail.

atelier cigarettes Dès 1987, la coalition au pouvoir, la LDF (dans les rangs de laquelle figure le CPI-M), donne une priorité absolue à l’action sur le terrain pour répondre aux besoins fondamentaux de la population. Avant même que les lois ne soient promulguées et les crédits mobilisés, des dizaines de milliers de volontaires se lancent dans une campagne d’alphabétisation massive sur l’ensemble du territoire. Parallèlement à cette démarche, d’autres bénévoles aident les assemblées locales à dresser un inventaire de leurs richesses et un cahier des charges de leurs besoins essentiels. Chaque territoire va pouvoir ainsi mettre en place une politique de développement qui corresponde à sa propre réalité. Les paysans sont incités à se regrouper et à mutualiser leurs moyens, mais aucune mesure coercitive n’est prise. Il ne s’agit en aucun cas de créer des entreprises d’état, les fameux kolkhozes à la soviétique dont les résultats furent bien souvent désastreux. La démarche est incitative (aide à la mécanisation par exemple) et surtout éducative. Si l’on se regroupe on est plus fort que si l’on reste isolé… Voilà la ligne directrice. Cette démarche décentralisatrice est appuyée et structurée dans les textes. Les projets de développement autogérés sont encouragés. Ce fort courant social est freiné en 1991 par le retour au pouvoir d’une coalition plus modérée rassemblée autour du Parti du Congrès mais il n’est pas stoppé. La rapidité du changement dépend de la coalition au pouvoir, mais elle semble immuable tant la volonté populaire est forte. Le CPI(M) inaugure une nouvelle forme de réformisme : le jeu politique de conquête du pouvoir semble n’avoir qu’une importance secondaire ; l’essentiel c’est la mobilisation populaire sur des projets concrets. Selon la tendance la plus dynamique du parti (tendance dite « grassroots » : « base »), la priorité absolue doit être donnée aux projets de la population pour prendre en main son avenir et créer les conditions optimales pour le changement social. La coexistence de projets socialistes et capitalistes n’a pas d’importance, tant que l’on ne perd pas de vue l’importance des premiers. On retrouve là un « vieux » débat du mouvement révolutionnaire, libertaire en particulier, entre le choix insurrectionnel et l’éducationnisme.

belle vitrine Bref les luttes et les changements en cours au Kérala sont très intéressants et collent de près aux interrogations des militantes et militants de nos pays dits « développés ». Le livre de Benoit Théau et Philippe Venier, mentionné dans la dernière bibliographie, étudie en détail le processus de la Campagne Populaire de Développement qui a débuté en 1993. L’ouvrage a le mérite d’examiner en détails une part des réformes qui ont été accomplies, avec tableaux, graphiques et témoignages à l’appui, démarche que cette chronique ne fait qu’ébaucher. Un mois de tourisme, même si l’on a fait des choix dans ce sens, ne permet pas vraiment d’approfondir les questions sociales. Nous avons cependant visité différentes entreprises : deux fermes, une plantation de thé, une fonderie de bronze, un atelier de tissage, un atelier protégé fabriquant du papier, et un autre des cigarettes. Nous avons aussi testé la chaîne de restaurants « Indian Coffee », autogérée par ses employés. En ce qui concerne les fabriques, les problèmes ne manquent pas et certaines façons de travailler peuvent sembler antédiluviennes ; les travailleurs ne sont pas riches, c’est clair ; les conditions de travail ne nous ont pas parues inhumaines et les sourires que l’on a perçus sur les visages ne semblaient pas « de commande ». Côté agricole, certaines techniques mises en œuvre dans les petites structures traditionnelles évoquent indiscutablement le « paradis » dont rêvent les adeptes de l’agriculture bio, notamment les partisans de la permaculture ou de la forêt jardinée. Nos théoriciens écologistes sont loin d’avoir tout inventé, et n’ont parfois opéré qu’une habile synthèse. Inutile donc de les considérer, les uns ou les autres, comme des gourous ou des prophètes ! Je vous en parlerai dans une prochaine chronique.

NDLR – pour les sources documentaires, se reporter à la chronique précédente. Photos maison.

au paradis des graines

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18février2015

Une place pour l’homme sur la « terre des dieux » ?

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Chronique kéralaise n°1 : quelques généralités

Thrissur pooram Nous venons de séjourner un mois au Kérala et nous avons mis ce temps à profit non seulement pour nous relaxer et admirer de superbes paysages, mais aussi pour essayer de comprendre le monde qui nous entourait, si différent de celui que nous fréquentons au quotidien. Je ne prétends pas que nous connaissions beaucoup de choses après un laps de temps aussi bref. Disons tout au plus que ce séjour nous a permis de croiser quelques données livresques emmagasinées au préalable avec les observations que nous avons pu faire sur le terrain.
« Si vous ne connaissez pas l’Inde, l’aborder par le Kérala est une bonne démarche » ; ces propos, nous les avons lus dans certains ouvrages, et nous les avons entendus dans la bouche d’amis qui connaissent bien le sous-continent. Je crois qu’ils sont pleins de bon sens. Le Kérala (« God’s own country » selon le slogan local) est l’un des états les plus évolués de l’Inde et, par certains aspects que j’évoquerai dans la suite de mon propos, me fait penser à une corne d’abondance tant la nature y est généreuse. A l’exception de quelques stations balnéaires « en vue », cet état de l’Inde est encore peu visité par les touristes occidentaux qui lui ont – jusqu’à présent – préféré les états mythiques du Nord, célèbres par leurs monuments et leurs temples majestueux. Le plus grand nombre de visiteurs « étrangers » que l’on croise ici viennent justement de l’Inde du Nord, fuyant les immenses agglomérations, à la recherche d’une nature un peu plus attrayante… Le Kérala est (entre autres) une destination prisée pour les voyages de noce.

affiche du CPIM Le stade avancé d’évolution du Kérala n’est pas lié qu’à une situation climatique relativement privilégiée. Les choix politiques de ses habitants, dès la constitution de l’Etat, ont permis des avancées sociales rapides et marquantes. Les statistiques sont là pour confirmer cette affirmation. Dès que le nouvel état a bénéficié de son autonomie, en 1953, les Kéralais ont choisi de porter au pouvoir un gouvernement communiste qui a mis en œuvre des réformes importantes. C’est l’un des seuls (ou le seul ?) pays dans lequel le Parti Communiste soit arrivé au pouvoir par le biais des urnes. Depuis cette époque, les habitants se sont fortement impliqués dans la vie politique de leur pays, n’hésitant pas à contester le régime en place lorsque les décisions gouvernementales ne leur convenaient pas. Pendant un demi-siècle, ce comportement critique a eu pour résultat une alternance entre diverses coalitions, majoritairement à gauche. Les réformes accomplies n’ont jamais été remises en cause. Les tentatives qui ont été faites pour s’opposer aux avancées sociales ont eu pour résultat de provoquer d’immenses mouvements de protestation et un changement de gouvernement aux élections suivantes. Lorsque le Parti du Congrès, plutôt conservateur, a pris le pouvoir en 1991, porté par une vague de troubles au niveau national, ses tentatives de « libéralisation » de l’économie ont eu pour résultats de provoquer une énorme vague de grèves quelques années plus tard. Dans cet état, même si l’horloge sociale fonctionne un peu mieux qu’ailleurs, la mobilisation et la grève on connait ! Nous avons pu apprécier la combattivité des travailleurs lors d’une journée de grève des chauffeurs de taxi fin janvier : le pays était entièrement bloqué !

marche aux bestiaux Quel est le résultat sur le terrain des différentes réformes qui ont été accomplies ? Tout dépend de l’éclairage que l’on va choisir pour observer la situation. Pour que l’on ne m’accuse pas d’optimisme béat, je tiens à signaler dès le départ les problèmes majeurs qui n’ont pas été résolus. On s’aperçoit très vite que règne – comme ailleurs – une très grande inégalité sociale. La mendicité est rare, mais il est clair que beaucoup de personnes vivent encore à la limite du seuil de pauvreté (moins de 130 roupies – 2 euros par jour). La réforme agraire a eu lieu, mais elle n’a pas été poussée jusqu’au bout. Les paysans qui possèdent un lopin de terre, souvent attribué par les réformes initiales, s’en sortent assez bien. Ceux qui n’ont que leurs bras à vendre en tirent péniblement de quoi manger. Les cabanes en tôle, surtout en ville, avoisinent les pavillons plus luxueux. Le groupe industriel Tata a mis la main sur un certain nombre de secteurs économiques et s’est emparé d’immenses plantations de thé exploitées à son seul profit. Il subsiste de gros ilots de pauvreté dans certaines communautés : petits pêcheurs, ouvriers des plantations de thé ou femmes domestiques entre autres. Pour les travaux les plus mal payés le Kérala fait de plus en plus appel à des travailleurs « immigrés » de l’état voisin du Tamil Nadu où la pauvreté est bien plus grande. Certains « Nordistes » s’expatrient au Kérala car les salaires sont plus élevés. Cette main d’œuvre supplétive vient remplacer les nombreux Kéralais (10 %) qui s’expatrient dans la péninsule arabique pendant quelques années.

pub bhima or Le problème le plus grave peut-être, et je pense que la politique gouvernementale n’est pas la seule responsable, c’est que le Kérala rentre à marche forcée dans la société de consommation et que les structures pour limiter la casse dans ce domaine là sont à peine ébauchées. La collecte des ordures est déficiente et le pays est submergé sous les déchets. On trouve des ordures partout, en ville comme à la campagne et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Les industriels ne sont pas en reste eux non plus : dans la région de Cochin, la zone d’Eloor-Edyar abrite plus de 200 000 tonnes de déchets chimiques à haut risque, déchets liés à la fabrication de pesticides. Futur Bhopal en perspective ? Face à cela, les efforts du gouvernement kéralais pour venir à bout des menaces environnementales considérables que représentent tous ces produits polluants, c’est un peu le combat du pot de terre contre le pot de fer. Les mesures de « libéralisation » prises autour des années 2000 ont permis par exemple l’installation d’une énorme usine d’embouteillage de Coca cola . Des forages ont été effectués dans le sous-sol, entrainant l’assèchement des nappes de surface qu’utilisaient les paysans pour l’irrigation. Résultat, une baisse de 40% du rendement des cultures. Il a fallu une dizaine d’années de lutte pour que les habitants du district de Pachimada puissent faire valoir partiellement leurs droits face au géant américain. On peut lire à ce sujet un excellent article de Vandana Shiva sur le Diplo. Ces industriels ne se limitent pas aux sodas, mais se sont emparées aussi du marché de l’eau potable : nous avons constaté qu’une partie de l’eau de consommation courante vendue en bouteille (celle du robinet est des plus aléatoires quant à sa composition) était estampillée « Pepsi ». Par chance, les industriels étrangers ne s’installent pas volontiers au Kérala : les salaires sont trop élevés et le taux de syndicalisation des travailleurs trop important aux yeux des « big boss » de l’exploitation.

Thrissur legumes Le modèle de « bonheur universel » qui est promu par la publicité est – comme il se doit – le modèle occidental. La réussite sociale c’est un appartement dans l’une des grandes tours en construction dans les banlieues, un canapé et une épouse à la peau la plus laiteuse possible que l’on pourra couvrir de bijoux et de soieries. Ces objectifs sont impossibles à atteindre pour un modeste cultivateur et il est à craindre que cela provoque un exode rural catastrophique comme cela a déjà lieu en d’autres régions de l’Inde, et du restant de la planète. L’état est essentiellement rural : en gros, la moitié de la population du Kérala tire ses revenus de l’agriculture (17% du PIB). Il n’y a pas, ou presque pas, de grosses industries. Un déplacement massif dans les banlieues urbaines serait une catastrophe d’une ampleur sans précédent, car tous ces paysans se nourrissent et nourrissent leurs concitoyens de la ville, dans de bonnes conditions. Les marchés regorgent de fruits et de légumes. Une agriculture traditionnelle faisant appel à des techniques variées côtoie l’agrochimie des grandes plantations et rizières. L’emploi massif d’engrais chimiques et de pesticides dans certains secteurs agricoles a d’ores et déjà des conséquences catastrophiques : les rendements plafonnent, les terrains s’appauvrissent et l’environnement est gravement pollué. Une partie de la population agricole est consciente du problème et tente de réagir.

scolaires en visite Ce rapport peut sembler plutôt négatif au premier abord. Il y a pourtant bien des choses positives dans ce pays. Tout d’abord l’effort majeur qui a été consenti dans le domaine de la culture et de l’éducation. Le Kérala peut s’enorgueillir d’être l’état de l’Inde qui possède le plus fort taux d’alphabétisation, et ce aussi bien chez les femmes (92 %) que chez les hommes (96%). C’est énorme lorsque l’on sait que les taux se situent respectivement à 48 et 60 sur l’ensemble du sous-continent. 98 % des enfants ont une école à moins de 2 km de leur habitation et un maillage étroit de cars scolaires permet de pallier au problème du transport pour les plus éloignés. L’école est obligatoire jusqu’à la fin du collège. L’enseignement dispensé est de qualité et seules les familles fortunées ou étrangères éprouvent le besoin de recourir à l’enseignement privé. Chaque matin vers 9 h, et le soir vers 16 h, nous avons vu des foules d’écoliers et d’écolières, habillés d’uniformes rutilants, se bousculer sur les trottoirs des villes et des villages. Nous avons croisé aussi nombre de ces jeunes en sortie scolaire. Les Kéralais montrent avec fierté à leurs enfants tout ce qu’il y a de beau dans leur pays… L’enseignement supérieur n’est pas en reste : sept grandes universités assurent la formation des étudiants dans toutes les disciplines. La ville de Trivandrum est réputée pour être le second grand pôle informatique de l’Inde. Une politique de planning familial habile a été mise en place permettant d’éliminer la discrimination entre filles et garçons et le taux de natalité est le plus bas de l’Inde (14,6 / 1000) sans qu’il n’y ait eu recours à aucune mesure coercitive. Si l’on ajoute à cela un système de santé public qui fonctionne plutôt bien, on comprend que l’espérance de vie au Kérala soit de dix ans de plus que dans tout le reste de l’Inde (presque aussi élevée qu’aux Etats-Unis).

train de voyageurs keralais Un autre gros effort a été fait pour les transports publics. Cars et trains existent en grand nombre, sont peu onéreux et permettent aux citoyens de ce pays de se déplacer d’un point à un autre. Même si la publicité prétend le contraire, le fait de ne pas avoir de voiture ne signifie pas l’impossibilité de se déplacer. Certes, selon nos critères occidentaux, le modèle a des failles : les trains sont bondés, souvent en retard, et pas très confortables. Mais pour 200 roupies (environ 3 euro) on peut faire un trajet de 200 km dans un wagon de deuxième classe. Nous avons testé : ça marche ; il suffit d’être patient car la vitesse moyenne sur les rails est d’environ 40/50 km/h. Sur les routes, complètement saturées, ce n’est pas mieux. On mesure d’ailleurs les distances en temps et non en kilomètre, ce qui veut bien dire quelque chose. Le Kérala possède d’importantes ressources hydrauliques et produit sa propre électricité grâce à des barrages et à des conduites forcées. La situation est parfois problématique dans les mois qui précèdent la mousson, lorsque le niveau des retenues est bas. En 2014, la mousson a été abondante, et le réseau électrique était plutôt stable pendant notre séjour. Dans les années à venir, il faudra sans doute faire appel à d’autres ressources car la population est maintenant hostile à la construction de nouveaux barrages. Il y a sans doute des perspectives du côté du solaire. Les chauffe-eaux, très simples de conception, sont massivement utilisés. Nous n’avons pas vu de trace de photovoltaïque ; la technologie est trop coûteuse je pense.

Voilà pour les grandes lignes de mon « exposé ». Dans les prochains billets, je vous parlerai vie politique, économie sociale et agriculture traditionnelle. Je me tiens à votre disposition pour des conférences à domicile, à des conditions beaucoup plus avantageuses que celles de Mr Sarkozy !

Sources documentaires utilisées : plusieurs références importantes pour ceux qui veulent aller plus loin. Un livre tout d’abord, lu il y a pas mal d’années et qui m’a poussé à effectuer ce voyage. Il s’intitule « Kérala : la force de l’ambition », a été rédigé par Benoit Théau et Philippe Venier et a été publié aux éditions Orcades. Sur une page du site Internet de la fondation Copernic, on trouve aussi un rapport (assez dithyrambique) sur la situation sociale au Kérala. Ce texte est néanmoins fort bien documenté. J’ai trouvé aussi de bonnes informations sur le site « autogestion« , dans un article intitulé « Le Kérala, vers une démocratie pleine et entière ». La fin de ce texte comporte un questionnement très intéressant. Je vous donne les liens.
Photos « maison ».

Ernakulam rue commerces

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15février2015

Atterrissage

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Carnets de voyage.

survol des Alpes L’avion s’est posé il y a deux jours, mais nous on n’a pas encore tout à fait atterri. Un voyage d’un mois en Inde du Sud, au Kerala en l’occurrence, ça secoue, surtout lorsqu’on s’est intéressé nettement plus aux dessous du pays qu’aux plages ensoleillées et aux luxueux « resorts » quatre ou cinq ou six étoiles. J’ai bien l’intention de vous raconter tout ça, mais je ne sais pas trop par quel biais je vais rentrer dans le vif du sujet. Je ne veux point d’un carnet de voyage classique, longue énumération de « clichés » sympathiques mais pas forcément pour ceux qui vivent ici et ont d’autres préoccupations que les vacances des autres. L’histoire sociale et politique de ce pays est trop passionnante pour être esquivée, alors je vous conterai sans doute largement ce qui en fait l’un des plus évolués de la Fédération Indienne. Je vous parlerai de ce qui marche et de ce qui fait sourire : les coopératives, les grèves, l’agriculture traditionnelle, les affiches politiques sur lesquelles figurent encore les portraits des « papes » du communisme. Je vous parlerai de tout cela parce que c’est un domaine dans lequel je me sens à l’aise. Je laisserai à d’autres, en d’autres lieux, le soin de vous parler « religion », « ayurveda », « éléphants sacrés » et « méditation transcendantale ».

plantations de the Je vous avoue que, même si je suis encore passablement désorienté, ce pas de côté m’a fait le plus grand bien, tant la situation politique ici, dans notre pays, devenait confuse et nauséabonde. Les sourires, les poignées de mains, les clins d’œil malicieux, croisés chaque jour au détour des rues m’ont quelque peu soulagé des visages fermés et grimaçants qui sont notre lot quotidien. Dans cet état minuscule où trois des religions majeures se côtoient, escortées par une multitude de croyances de toutes sortes, la coexistence pacifique et bon enfant semble encore la règle au quotidien. Combien de temps tout cela durera-t-il, je n’en sais rien, tant est grande la capacité de nos dirigeants et autres marchands d’armes à souffler sur les braises et à attiser la moindre haine. Certes, il est difficile de se proclamer « non croyant » dans une ambiance pareille. Mais ce genre de propos prête plutôt au sourire et à l’incompréhension qu’à une quelconque volonté d’anéantissement de votre personne. L’essentiel c’est que l’expression de votre point de vue ne paraisse pas comme une critique blessante de celui d’autrui. Les Keralais sont fort jaloux de leur culture et ne tolèrent guère les critiques extérieures même s’ils semblent conscients de leurs problèmes intérieurs. En cela ils ne sont guère originaux : y-a-t-il un seul pays au monde où les habitants supportent que l’on lave le linge sale autrement qu’en famille ?

Je compte bien me remettre à l’ouvrage rapidement : vous distraire (je l’espère) par mes bavardages, mais aussi planifier mon jardin, brosser mes pantoufles et me plonger dans la lecture de quelques bons ouvrages roboratifs. L’interlude est bientôt fini : il y a tant à raconter !

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12janvier2015

Après les mouchoirs et les drapeaux…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Comme une sorte de « bric à blog » thématique…

J’ai préféré attendre quelques jours avant de réagir aux attentats du 7 janvier dernier. Ce genre d’événements soulève toujours une énorme vague émotionnelle ; ce que je peux comprendre. Après tout j’ai été lecteur de Charlie hebdo, en son temps, et je n’admets pas que les fascistes, quelle que soit leur origine, essaient de museler la liberté d’expression à l’aide de fusils automatiques. Je n’admets pas non plus que l’on rende une communauté composée de civils anonymes et pas forcément solidaires, responsable des crimes d’un gouvernement étranger. Ce genre d’amalgame conduit à toutes les absurdités et à toutes les monstruosités possible. Je sais aussi que les réactions passionnelles ne constituent en aucun cas un support valable pour une analyse sérieuse des faits qui se sont déroulés. Elles ne sont également guère favorables aux discussions sereines, si j’en juge par les noms d’oiseaux qui se sont échangés sur les forums. J’ai donc suivi l’actualité, subi le déferlement d’informations qui nous est tombé dessus (on ne vit pas pour rien dans une société dite de « communication » – j’y reviendrai), laissé le tsunami s’apaiser un peu… J’ai vu des images diffusées en boucle (comme pour le 11 septembre), entendu les pires inepties et perçu quelques bribes d’analyse clairvoyantes. J’ai lu, relu et trop lu et j’ai éprouvé un sentiment indiscutable de nausée. Je vous livre une première fournée d’observations personnelles.

Je n’ai pas participé, et ma compagne non plus, à la grande messe dominicale… Je n’ai pas pleuré d’émotion dans les bras de Hollande ; je n’ai pas compati au chagrin si compréhensible des huiles présentes, de l’apprenti dictateur Orban, à l’assassin Netanihaou, en passant par le démocrate Rajoy (qui fait arrêter des anarchistes à Barcelone « à titre préventif ») ou le playboy anglais qui poursuit la politique ultra-libérale de ses prédécesseurs. J’arrête là l’énumération… Qu’un Mélenchon, apprenti Castro, se pavane sur les pavés parisiens, histoire de surfer sur la vague et d’en tirer quelques marrons électoraux, je comprends… Que des copains se soient faits piéger de cette manière là, un peu moins facilement. En tout cas, si les gars et les filles de Charlie étaient aussi sympathiques et engagés que ce que l’on nous explique maintenant, ils doivent se retourner dans leur tombe… Les manifestations de samedi et dimanche ont au moins le mérite de fournir une première réponse à la question qu’il faut toujours se poser après un attentat : « à qui profite le crime ? ». Bienheureux ceux et celles qui pensent avoir œuvré, en leur âme et conscience, pour la défense de la liberté d’expression. Je suis navré d’avoir à les contrarier, mais je pense que la participation massive des Français à cette parade a surtout été présentée par la propagande d’Etat comme une approbation au renforcement des mesures répressives, à la lutte contre tous les terrorismes… Les assassins de Rémi Fraisse sont devenus – l’espace d’un week-end j’espère – les héros de la défense du petit peuple menacé. Quant au terrorisme, chacun met ce qu’il veut derrière… Rappelons qu’il y a peu de temps de cela, dans les environs de Sivens, la FNSEA locale parlait de « djihadistes verts » pour qualifier les écologistes (les vrais, ceux qui se battaient sur le terrain).

« Union Nationale », « Défense des valeurs républicaines », « front uni pour défendre la démocratie », toutes ces expressions fourre-tout dont nos politiques se gargarisent ont toujours servi de signal annonciateur d’un renforcement des mesures répressives, et de rideau pour dissimuler des mesures sociales nettement moins reluisantes. Que ce soient les « Comités de Défense de la République » derrière De Gaulle en juin 1968, les hallucinés du foot derrière le triomphe de notre équipe « nationale », le front uni derrière Chirac pour repousser l’hydre frontiste, le même piège fonctionne à répétition et à merveille. Je suis écœuré et fatigué de voir l’histoire tourner en boucle, et je me demande ce que je vais faire et surtout écrire dans les mois à venir.

Je n’ai en tout cas pas envie d’argumenter plus longtemps, mais je vous conseille de vous reporter à un certain nombre d’articles exprimant des points de vue auxquels j’adhère assez largement (l’un de mes problèmes c’est que j’ai eu bien du mal, ces derniers jours, à trouver des « synthèses » qui me conviennent à 100 %). Je trouve utile et profitable de lire :
- les dernières chroniques du blog de Claude Guillon, « Lignes de Force« ;
- la dernière chronique du blog de Yannis Youlountas « Non je n’irai pas manifester… » ;
- une analyse fouillée de Philippe Pelletier intitulée « De Charlie à Kobané » (bien que je ne partage pas totalement le point de vue de l’auteur sur l’écologie, j’apprécie la rigueur de ce texte) ;
- Le dernier communiqué de l’Union Juive Française pour la Paix (et non, je ne lis pas que les « anars ») ;

Tous ces articles (et quelques autres dont j’ai perdu la trace dans la bagarre) ont le mérite de faire entendre quelques sons de klaxon discordants dans la belle et naïve unanimité actuelle. Les commentaires restent ouverts tant qu’ils conservent une forme qui convient au déroulement d’un débat ouvert.

Avec tout ça, je pense que vous avez largement de quoi me brûler sur le bûcher de la liberté d’expression. En ce qui me concerne, je crois que je vais prendre mes distances pendant un temps, au réel comme au figuré… A quelques milliers de kilomètres de la France des Lumières et des Droits de l’Homme, je vais essayer de déconnecter un peu et de voir si ce qui se passe ailleurs est meilleur pour mon mental et mon moral. Si tout va bien, je vous livrerai peut-être quelques impressions de voyage, mais je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangé par les adeptes de Vishnou et de Shiva. Je voudrais juste, pour terminer, envoyer mes vœux de rétablissement le plus rapide et le plus complet possible à Fabrice Nicolino, journaliste blessé dans les locaux de Charlie. Je fais souvent référence à ses écrits dans mes « brics à blog » car je trouve son point de vue sur notre triste société plutôt éclairé… En plus, on a le même âge et on est donc des « vieux singes » tous les deux !

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5janvier2015

Gilbert White à l’écoute de la nature

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Petites histoires du temps passé.

sous bois moussu Reprenons la nouvelle année dans le calme et la sérénité…
Oncle Paul, insensible à la rigueur hivernale qui n’incite guère aux promenades champêtres, dresse le portrait d’un naturaliste beaucoup plus connu en Grande Bretagne qu’en France. Il faut dire que les Français n’ont guère de mémoire pour les célébrités (y compris nationales) dans ce domaine. On honore les maréchaux, les philosophes et les hommes politiques, mais on se moque souvent des amateurs de nature… Notre bottin mondain compte cependant des personnalités comme Jean-Henri Fabre (très connu au Japon), George Cuvier, Jean-Baptiste Lamarck ou Buffon. Seul Charles Darwin bénéficie encore d’une certaine notoriété, et pourtant il est Anglais. Esprit contrariant, Oncle Paul s’intéresse plus aux chasseurs de coléoptères qu’aux inventeurs de poudre à canon. Le portrait de quelques uns de ces éminents savants a été esquissé à plusieurs reprises sur ce blog. Comme signalé lors de la présentation de la talentueuse Marianne North, il y a quelques semaines de cela, les femmes n’ont guère leur place dans ce tableau d’honneur. Il faut croire que l’observation des fourmis, l’écoute des chants d’oiseaux, ou la chasse aux orchidées étaient jugées inappropriées pour la gent féminine. Ce sectarisme a commencé à connaître quelques brèches au dix-neuvième siècle seulement… Mais laissons Oncle Paul vous conter les détails de cette histoire…

gilbert-white-portrait J’aurais pu aussi intituler cette chronique « le pasteur aux champs », ou « du presbytère à l’écoute de la nature ». En effet, avant même d’être l’un des pères de l’écologie et de l’ornithologie, Gilbert White a revêtu l’habit religieux. Il nait en 1720 dans le petit village de Selborne où il passera la plus grande partie de sa vie. Il fait des études à l’Oriel College d’Oxford et obtient le titre de diacre. Il devient vicaire de Moreton Pinkney puis se rapproche de son village natal. Il s’occupe de la paroisse de Farringdon, une petite bourgade proche de Selborne, puis devient pasteur de la paroisse où il est né et où il mourra en 1793. Contrairement à d’autres passionnés de nature qui ont cherché la moindre occasion pour parcourir le monde et s’intéresser à la faune et à la flore exotiques, Gilbert White, lui, s’est focalisé sur son environnement proche, celui qu’il connaissait le mieux et sur lequel donc il pouvait exercer des observations détaillées et surtout des comparaisons. Il s’est livré, pendant des années, à une étude systématique du milieu local, notant méticuleusement ses observations dans de nombreux carnets, les communiquant à quelques correspondants avec lesquels il échangeait des données. Ce qui a constitué une grande première dans le cadre des pratiques naturalistes, c’est qu’il s’intéressait plus au mode de vie des animaux dans leur milieu d’origine, qu’à une observation détaillée de leur anatomie dans un cabinet bien équipé, ce qui était la pratique courante de l’époque. Il différenciait les espèces d’oiseaux par exemple, non point en les disséquant sur sa table, mais en notant la moindre particularité de chacune d’elles : couleurs du plumage, chant, dates de migration, répartition sur un territoire, habitat… L’un de ses titres de gloire est d’avoir ainsi distingué qu’il existait trois espèces différentes de pouillots : le pouillot fitis, le pouillot siffleur et le pouillot véloce. En matière de jardinage aussi il innove. Ne disposant point des moyens financiers de certains de ses contemporains, il ne peut bâtir de serre pour améliorer ses récoltes. Il met cependant au point un système de couches chaudes qui lui permet d’avancer de façon significative la récolte des fruits exigeants en chaleur comme le concombre.

a l'ecoute des oiseaux Même si les oiseaux constituaient l’un de ses centres majeurs d’intérêt, ses travaux naturalistes ont largement débordé le cadre de l’ornithologie. Nul être vivant ne lui était indifférent et il vivait dans un état d’émerveillement quasi constant devant la beauté des spectacles qu’offrait la nature dans l’environnement pourtant peu prestigieux d’un petit village du Hampshire. Ses carnets d’observation constituent un ensemble de données particulièrement intéressantes sur la flore, le climat, les migrations et même la vie cachée au plus profond du sol. Il réalisait une sorte de synthèse de ces données en rédigeant des lettres fort documentées qu’il adressait régulièrement à ses amis, Thomas Pennant, un grand zoologiste, ou Daines Barrington, un Gallois, membre de la Royal Society. Ces courriers, riches en informations de toutes sortes, ont été rassemblés et publiés sous le titre de « Natural histories and antiquities of Selborne ». Plus qu’une simple compilation, il s’agit véritablement d’une œuvre littéraire structurée. Certains courriers ont été remaniés, d’autres écrits à l’occasion pour ordonner ou améliorer le récit. Cet ouvrage, extrêmement populaire en Grande Bretagne, a suscité de nombreuses vocations parmi ses lecteurs. Si je prends soin de signaler qu’il s’agit d’un ouvrage populaire, c’est que ce livre fait partie des titres les plus réédités en Grande Bretagne, au même titre que la Bible ou les œuvres de Shakespeare. Imaginez un instant, un ouvrage de Jean-Henri Fabre rivalisant, en France, avec le dernier prix Goncourt ou le dernier Nobel de littérature… Ce qui fait que le livre de White a été aussi apprécié, c’est la richesse et la méticulosité des observations, ajouté au fait que les Anglais ont toujours été des fans de nature et de jardinage… Les biographes de White signalent que son livre figurait dans les bagages de beaucoup d’émigrants, qui emportaient ainsi avec eux un « morceau » de leur terre natale. Le pasteur naturaliste, inspiré par la beauté du spectacle qu’il avait sous les yeux, a écrit également de nombreuses poésies. Certaines sont intégrées à ses lettres.

Selborne Natural History  »L’histoire naturelle de Selborne » regroupe donc un certain nombre de courriers rédigés par l’auteur. Le livre couvre une période allant de 1768 à 1793, et s’appuie largement sur les carnets d’observation que notre naturaliste passionné complétait au jour le jour. L’auteur avait débuté ses promenades et ses observations systématiques bien avant 1768.  Passionné de jardinage, notre bon pasteur commence par rédiger un simple calendrier de jardinage, et ce, dès 1751. Son « agenda » est réalisé sur des feuillets de papier qu’il assemble au gré des besoins. Ce premier travail l’occupe pendant seize années, jusqu’à la fin de 1767. A ce moment, l’un de ses amis, Daines Barrington, conçoit pour lui un véritable cahier naturaliste qu’il fait imprimer et relier. La présentation est beaucoup plus rigoureuse, plus esthétique également ! Au fil des jours, le pasteur de la paroisse de Selborne note soigneusement les événements qui surviennent. Le cadre déborde largement celui du jardin cette fois. Il y fait état des nombreuses observations qu’il réalise lors de ses déambulations quotidiennes dans la campagne environnante. La nature des faits rapportés s’élargit également : on trouve côte à côte le nom des amis qui viennent le voir, les récoltes dans le jardin, les phénomènes astronomiques, ou quelques anecdotes concernant sa paroisse… Certains jours, il est plus prolixe que d’autres et ses propos débordent largement le cadre prévu par le concepteur du journal. Il est intéressant de s’attarder sur certains de ses propos…
A la date du 18 avril 1890, par exemple, le prêtre explique qu’un jeune garçon du voisinage a capturé trois jeunes écureuils dans leur nid. Il les a confiés à la garde d’une chatte qui venait de perdre sa portée de chatons. L’animal s’est occupé de ses nouveaux rejetons avec autant de soin et d’attention qu’elle l’aurait fait de ses propres petits. L’écrivain commente cet événement en disant que cela conforte son idée selon laquelle le fait que de jeunes humains abandonnés aient été nourris par des animaux sauvages n’est pas aussi accidentel et improbable que certains auteurs l’ont affirmé. Il termine son récit : trop de visiteurs sont venus admirer ces petits écureuils allaités par une chatte. La mère adoptive, inquiète, a voulu les déménager dans un autre lieu, et l’un des petits est mort au cours de cette opération. Il a déjà observé un tel phénomène dans la basse-cour : une poule s’occupe avec autant d’attention de canetons adoptés que de ses propres poussins, à condition qu’elle ne se rende pas compte de la substitution opérée par la fermière. Rien d’étonnant à ce qu’une louve ait pris soin de Romulus et Rémus alors qu’ils étaient en grande détresse !

white108 Quelques faits d’actualité figurent de temps à autre dans les annotations : le 16 janvier 1780, on apprend ainsi que Sir George Rodney a vaincu la flotte espagnole à Cadix ! Mais les joies et les peines des jardiniers de sa paroisse occupent plus son esprit que les grandes expéditions… Détails insignifiants mais révélateurs sur l’état du climat et les mésaventures potagères que celui-ci entraine. Mettez-vous à la place de ce pauvre homme qui possédait en tout et pour tout trois acres de haricots, nous explique-t-il : les grandes froidures du début du mois de juin 1787 ont détruit toute sa récolte. La vigne aussi semble avoir beaucoup souffert de ce coup de gel tardif, même pour l’Angleterre. Rappelez-vous à cette occasion que les événements climatiques des années 1787 à 1789 ont eu un impact certain sur le déclenchement de l’épisode révolutionnaire de juillet 1789 en France. Je reconnais que je fais là le grand écart, mais il faut garder à l’esprit l’importance des récoltes dans une Europe essentiellement rurale à cette époque-là. Le livre de Selborne me rappelle, même s’il se situe dans un autre domaine de préoccupation, le journal de bord d’un barbier de la ville de Crémieu, non loin de chez moi. Ce document, complété soigneusement, année par année, pendant plusieurs décennies au XVIIIème siècle par un homme qui s’était auto-proclamé historien de sa communauté, est aussi bourré de petits détails. Leur accumulation en fait un outil précieux pour les historiens… Le travail de White concerne plutôt les naturalistes !

Certains des discours que Gilbert White tient à ses amis au fil de ses lettres n’ont rien perdu de leur actualité… Le qualificatif que lui attribuent certains auteurs de « père de l’écologie » n’a rien d’exagéré… Un exemple ? Voici quelques lignes rédigées à propos de l’importance des forêts et du rôle joué par les arbres dans l’irrigation des sols :

« Il y a un fait bien connu en Amérique du Nord qui prouve que les arbres favorisent et entretiennent lacs et rivières : depuis que les bois et les forêts ont été défrichés, toutes les sources d’eau ont beaucoup diminué, de sorte que quelques rivières qui étaient très importantes il y a un siècle sont incapables maintenant de faire marcher un moulin ordinaire. Du reste, chez nous, la plupart des régions boisées, les forêts et les terrains de chasse ont beaucoup de mares et de fondrières, assurément pour les raisons données ci-dessus. »

histoire naturelle Son intérêt ne se limite pas aux plantes et aux animaux ; la curiosité est le moteur de sa démarche. Il consacre aussi un temps à observer la vie de ses compatriotes qu’il connait plutôt bien et dont il plaint parfois le dénuement. Dans une lettre adressée à Thomas Pennant, il étudie le registre paroissial des naissances, des décès et des mariages sur une vingtaine d’années et en tire quelques observations d’ordre statistique… Il nait plus de garçons que de filles ; en ce qui concerne les décès, ils sont équitablement répartis ; le bilan global est positif pour la paroisse puisque le nombre total de naissances dépasse celui des décès.  Si vous souhaitez découvrir à votre tour l’ouvrage de White, sachez qu’il en existe une excellente traduction français aux éditions « Le mot et le reste ». Ne vous attendez pas cependant à un ouvrage trop cohérent… Les précisions concernant la population de Selborne, par exemple, viennent juste après une étude de la pluviométrie locale. Mais je vous garantis que vous prendrez un réel plaisir à lire de nombreux passages.

Pour conclure, on peut dire que, située dans le contexte de son époque, la démarche de White est réellement innovante dans son domaine. Comme je l’ai signalé au début de ce billet, le pasteur se livre à une étude systématique et prolongée d’un milieu qu’il connait bien ; il s’intéresse au comportement des animaux, et en particulier des oiseaux, dans leur milieu naturel (à ce titre il pourrait être aussi qualifié de « père de l’éthologie ») ; il effectue donc un travail de naturaliste de terrain et ne se limite pas à de simples travaux de compilation livresques et d’études en cabinet… White n’est ni un « sauvage », ni un « illuminé ». S’il limite ses observations à Selborne, il ne manque jamais une occasion de confronter ses découvertes avec celles d’autres confrères. Ses correspondances en témoignent. Il se rend régulièrement à Londres et entretient des contacts avec la Royal Society. L’une des énigmes pour laquelle il aura cherché avec obstination une réponse toute sa vie sans la trouver vraiment concerne la migration des hirondelles… A plusieurs reprises il évoque leur départ pour les contrées chaudes pendant l’hiver, mais sans être vraiment affirmatif fautes de preuve. Il s’est toutefois nettement démarqué des solutions parfois peu crédibles que proposaient certains ornithologues de sa connaissance… !

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31décembre2014

Eh les filles, les gars ! C’est 2015 !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Ouais, bof, tu sais, le jour de l’an, c’est un truc qui se reproduit tous les 365 ou les 366 jours… Faut pas en exagérer l’importance !

Des bonnes résolutions pour l’année à venir ? Je n’en ai pas ; cela facilitera mon examen de conscience le 31 décembre 2015.

Des espérances ? J’en ai beaucoup comme toujours… Des petites, des grandes, des qu’il vaudrait mieux oublier, des qu’il faudrait faire passer en priorité… N’étant point d’un naturel pessimiste, je ne jouerai pas la carte du « perdu d’avance »… Comme disait l’autre, si l’on n’essaie pas au moins un peu, si l’on s’estime perdant avant même d’avoir disposé les cartes sur la table, de toute façon c’est loupé. Il faut être lucide cependant : nous n’avons que peu d’atouts en main pour jouer gagnant, mais nous en avons quelques uns. Quel genre d’atout par exemple ? L’outrecuidance de ceux qui ont gagné, beaucoup gagné, trop gagné ces dernières années et qui croient de plus en plus qu’ils ont la baraka, et que rien ne s’opposera jamais à leur tentative de domination du monde. Les gens trop sûrs d’eux peuvent être facilement déséquilibrés par une vague dont ils n’avaient pas prévu l’arrivée. Autre atout ? L’instinct de survie qui sommeille encore dans le cœur de beaucoup d’entre nous : n’acceptons pas, par exemple, de rester simples passagers d’un véhicule qui fonce droit dans le mur. D’autres atouts encore ? Oui, et non des moindres : la combattivité des jeunes, leur imagination, notre curiosité, l’envie de savoir, sans oublier l’instinct de révolte et le besoin d’équilibre et de justice qui sommeille en nous. Et tout ça dans la joie et dans l’allégresse. Comme disait Emma : « Que peut me faire ta révolution si je ne peux pas danser ? » Bref notre mémoire est riche des combats, des joies et des peines de tous ceux qui nous ont précédé…

Tant mieux alors qu’on ait un jeu pas trop pourri, car le court terme s’annonce riche en péripéties politiques et sociales. Il y a trop longtemps que nous reculons, et pas toujours en bon ordre, face au rouleau compresseur capitaliste. Il est temps de lui résister, pas forcément de manière frontale, mais en trouvant, au minimum, les chemins de traverses qui nous permettront d’échapper à la cruauté et à la morosité ambiante. Choisissons habilement les terrains sur lesquels nous battre : nous aurons plus de chances de progresser. Les compagnes et les compagnons de Grèce, d’Espagne, et de nombreux autres pays nous indiquent la voie à suivre ; ne les laissons pas seuls dans leur combat. Veillons aussi à être un peu plus tolérants à l’égard de ceux qui marchent à nos côtés et à ne pas nous tromper d’adversaires ! A force de « clarification idéologique » on se retrouve parfois bien seul sur le chemin !

Pom pom pom pom… C’étaient les vœux traditionnels des augures (augustes ?) de la Feuille Charbinoise.
J’ai sûrement oublié plein de choses importantes, mais in fine : « n’est-ce point l’intention qui compte avant tout ? »

voeux

NDLR – Le dessin de la carte a été réalisé par Armand Rapeno pour une couverture du petit journal illustré aux alentours de 1920, à l’occasion du Carnaval.

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22décembre2014

Anesthésie générale pour les fêtes de fin d’année

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Capture d’écran 2014-12-22 à 09.00.38 Je vous laisse à vos cadeaux de fin d’année, à votre dinde aux marrons, aux soirées branchées avec la belle famille, les copines et les copains. Je vous retrouverai en tout début d’année pour la traditionnelle cérémonie des vœux (c’est le côté élyséen de ce blog). Il est clair que toutes ces festivités sont peu propices à la lecture. Je préfère garder les prochains billets prévus pour plus tard. Je ne voudrais pas gâcher les plaisirs à venir… mieux vaut donc laisser courir, surtout lorsque l’on voit les statistiques de lecture ces derniers jours ! Je me demande au passage si la légende du Père Noël n’a pas été inventée plutôt pour les adultes que pour les enfants ! Quant à ceux qui n’ont pas la tête dans les papillotes, soit ils n’ont que rarement ou jamais accès au web, soit ils doivent simplement faire attention à survivre et n’ont que faire de mes élucubrations. Respectons donc (si on le peut) ce temps « d’harmonie sociale et de confort béat ». Il sera grand temps en janvier de remettre les pieds sur la terre que nous habitons et de s’apercevoir que malgré les boules et les guirlandes, rien n’a changé en mieux.

Moi c’est le solstice d’hiver que je fête. Les jours vont enfin rallonger et tous les espoirs sont quand même permis. Je vous laisse, j’ai quelques préparatifs à faire. Faites attention de ne pas vous étouffer avec les marrons de la dinde !

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15décembre2014

Bric à blog panoramique de décembre

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Publicité, poil aux casse-pieds

chut-je-reve Marre de la pub qui envahit tout sur internet, sature nos boîtes aux lettres électroniques, s’immisce dans les informations, se répand sur les pages de blog (voire même bloque l’accès à ceux-ci tant que l’on n’a pas fini de subir un affichage rédhibitoire). J’ai renoncé à donner un coup d’œil rapide sur le site de Yahoo, où l’on passe allègrement d’un fait-divers à une publicité pour un produit miracle contre la calvitie, en s’arrêtant sur les derniers méfaits du virus Ebola… Le site Acrimed a fait un très bon article à ce sujet… On est littéralement submergés par la publicité, et, ce n’est pas nouveau, celle-ci nous prend vraiment pour des cons. Un coup d’œil sur un bouquin, sur Amazon ou sur Price Minister, et voilà que ces industriels de la pêche aux (et à) gogos ne vous lâchent plus. Vous êtes littéralement traqués dans la moindre démarche que vous effectuez sur le web. « Ce livre est toujours disponible sur… » – « Vous n’avez toujours pas fait l’acquisition de… » – « Auriez vous par hasard oublié de… ». C’est pire qu’agaçant, c’est carrément écœurant.
En tout cas bravo à la ville de Grenoble qui n’a pas renouvelé ses contrats de location avec les pollueurs urbains et annonce le démontage de tous les panneaux publicitaires en 2015. Il paraît, d’après les médias zofficiels que c’est un « superbe coup de com » ! Ce que moi j’espère c’est que d’autres villes suivront et qu’on arrêtera de voir ces hideux panneaux envahir des paysages qui sont déjà suffisamment enlaidis par l’urbanisme chaotique des zones commerciales.

Mégalomanie, poil aux paparazzis

palais_0 Une nouvelle qui fera plaisir à nos amis Kurdes… Le TPPT (Tout Puissant Président de la Turquie), Recep Tayyip Erdogan, a cru bon de rectifier une erreur commise par certains journalistes de la presse de son pays de cocagne : non, son palais ne comporte pas un « millier » de pièces, mais 1150 très exactement. Je suis content de savoir qu’il y a encore des élus (du peuple) qui sont relativement soucieux de transparence. Contrairement à ce que prétendent de vils esprits mesquins toujours prêts à clabauder, il ne s’agit aucunement d’un bien personnel, mais d’un bâtiment dont le peuple turc, qui en est le réel propriétaire, doit être particulièrement fier. L’humble dignitaire n’a pas précisé si les autres heureux propriétaires, notamment ceux qui dorment dans la rue, peuvent occuper quelques chambres par-ci par-là quand il fait un peu trop froid dehors. Mais on se doute bien qu’au nom des grands principes religieux dont il se targue, il ne créerait aucune difficulté à ses concitoyens dans le besoin. Ça me laisse rêveur… A raison d’une minute consacrée à chaque endroit (à condition de faire le tour au pas de charge), il faut presque une journée pour visiter ! Est-ce que quelqu’un sait, parmi mes lecteurs et lectrices cultivés, combien il y a de pièces dans le château de Versailles ? Dans son pavillon de banlieue d’une superficie de 200 000 m2, le président turc a déjà reçu deux visiteurs de marque (marque non précisée dans le communiqué) : le camarade Poutine, et le camarade François (pas le nôtre, celui qui se balade en scooter, mais le maître à penser des catholiques). Les journaux, mal informés, n’ont pas précisé s’ils avaient occupé leur temps à jouer à cache-cache ou s’ils s’étaient contentés d’un thé à la bergamote.

Sans rapport avec l’article précédent (plusieurs conditions ne sont pas remplies par le personnage), j’ai appris grâce à « Terrains de lutte » qu’il existe une « association d’entraide de la noblesse française ». C’est une information fondamentale que je ne voulais point vous celer. Moi qui rêvais d’acheter un manouar – je vous avais expliqué ça dans une chronique au passé antérieur – il ne me reste plus qu’à me procurer une particule, une généalogie avec quelques quartiers, et zou, je clos la feuille charbinoise pour m’occuper de mon hérald’hic. Comme je connais vos tendances perverses, je me fais un plaisir de vous offrir le lien vers l’article.

Au pays des droits de l’homme, poil aux mangeurs de pommes

harfang france L’armée au-dessus de tous les droits, de toutes les juridictions ? Nos gouvernants seraient-ils en train de rétablir la peine de mort, en douce, en légalisant les assassinats « ciblés » par le biais des drones comme le font à longueur d’année les Etatsuniens et les Israéliens ? Basta publie un très bon article à ce sujet dont je vous recommande la lecture. Manque de chance, nous sommes en retard sur les Ricains dans ce domaine là et nous voilà donc obligés de leur acheter du matériel (si tu croyais comme moi que c’était la crise et qu’on n’a plus de sous, eh bien tu te trompes) : d’ici 2019 ça nous coûtera 619 millions d’euro. Rassurez-vous, dans un premier temps, ces engins ne seront utilisés que pour faire du repérage, de la cartographie, des photos artistiques… Nous achetons des « Reaper » dépourvus d’armement. La grande question que fait semblant de se poser (discrètement) le Ministère de la Défense, c’est quand et comment va-t-on les armer ? C’est quand même dommage d’acheter du matériel performant comme celui-ci et de se contenter de s’en servir pour photographier les forces du mal alors que, nous aussi, on pourrait en missiliser un ou deux de temps en temps… Problème : si on tire aussi mal que nos alliés, on risque de bousiller quelques civils au passage et d’égratigner la Convention de Genève à laquelle on se réfère si souvent pour dénoncer la barbarie des « autres ». En plus, nos concitoyens ne sont pas des bellicistes acharnés et quelques bavures malvenues pourraient faire glapir les pisse-copies en mal de scandale… L’article de Basta nous explique donc que, à défaut de consulter l’opinion, nos braves technocrates se contentent d’études spécialisées discrètes des réactions potentielles de cette même population. Genre : si j’appuie là, est-ce que ça va les faire crier ? Un peu ? Beaucoup ? Miracle de la démocratie contemporaine…
En tout cas, selon une étude du groupe de défense des droits de l’homme « Reprieve » en Grande Bretagne, cela coûterait 28 vies d’innocents pour abattre un seul chef terroriste. Les drones seraient largement responsables de ce massacre. Chirurgical ? Diantre, je vais hésiter si je dois un jour retourner dans une salle d’opérations…

Pitreries à la sauce écologie, poil aux vieilles bourriques (barriques ?)

capitalisme nuit Pendant combien de temps vont-ils amuser la galerie (écologique) avec leur débat sur la pollution engendrée par les cheminées parisiennes, les barbecues de banlieue et autres atteintes gravissimes au Nouvel Ordre Ecologique Public ? J’ai bien aimé, sur Mediapart, la tribune de Jean-Jacques Birgé, qui ne peut que satisfaire le vieux rebelle à l’ordre établi que je suis devenu. La mesure phare de ce gouvernement de guignols pour lutter contre la pollution atmosphérique ce n’est point d’instaurer des règles drastiques à l’encontre des industriels pollueurs ou des pléthores d’automobilistes qui envahissent les rues de la capitale jusqu’à les saturer… Non… Rassurez-vous, c’est seulement d’interdire les feux dans les cheminées chez les particuliers. Ce serait risible si ce n’était encore une mesure à la con prise à l’instigation de décideurs européens dignes émules de Don Quichotte. Comme le rappelle Jean-Jacques Birgé, l’écologie fournit l’occasion à nos décideurs de pondre toute une série de décrets coercitifs et de rappeler la brillante affaire des ampoules à économie d’énergie ou celle de l’interdiction des préparations agricoles genre purin d’ortie. Je note aussi une très bonne remarque dans les commentaires de l’article : « tout ce qui ne tue pas le Totalitarisme Economique le renforce, et l’Ecologisme est totalement intégré dans son système de  défense immunitaire. » Je ferai simplement un distinguo entre « luttes environnementalistes » et « écologie sociale ». On peut être écologiste et convaincu que seul un changement radical des choix économiques actuels permettra la mise en place d’une société réellement attentive à son environnement. En attendant, préparez-vous à remplacer bientôt vos ampoules à économies d’énergie (de vraies merdes, soit dit en passant) contre des ampoules à Led qui sont deux fois plus chères ; renoncez à vos poêles à bûches pour acheter des poêles à granulés (Total, et oui Total est là pour vous approvisionner !) ; balancez vos fenêtres à double vitrage pour des triples ; optez pour le diésel vert et….. (crash ! censuré ! ça devenait trop grossier !). Ceux qui considèrent encore que la combustion du bois dans les cheminées est à l’origine d’un grave problème de pollution dans le ciel parisien peuvent aussi consulter l’excellente étude de « Que Choisir » à ce sujet. L’art de détourner le train des vrais problèmes sur une voie de garage.

cambiemos Plus grave que cette pantalonnade, l’hypocrisie abjecte de dirigeants comme ceux du Pérou qui organisent un sommet sur le climat, se gargarisent de grandes déclarations, et, parallèlement, considèrent les écologistes locaux comme des terroristes. Il faut lire à ce sujet l’article de Viviana Varin,  publié sur Basta et intitulé « Au Pérou, pendant que les dirigeants discutent du climat, les mouvements écologistes sont durement réprimés« . Il n’y va pas avec le dos de la cuillère, le président péruvien, Ollanta Humala : « Depuis janvier 2014, la police et l’armée ont reçu le feu vert pour mater les mobilisations par la force grâce la promulgation d’une loi spéciale. Aucun policier ni militaire ne pourra être jugé s’il blesse ou tue une personne. » En tout cas, ce genre de décision ne semble pas perturber notre ministre de l’écologie, pas plus que le fait que la réunion, dénommée COP 20, se déroule dans les casernements de l’armée : un lieu symboliquement appelé « petit Pentagone » et tristement célèbre depuis la guerre civile. Minerais exploités à tout va, gaz de schiste à l’horizon… les écologistes ont du pain sur la planche et le changement promis par le président Humala lors des dernières élections a bien lieu, mais pas dans le sens espéré par la population. Les conflits sociaux et/ou environnementaux se multiplient et le blanc-seing donné aux forces de répression laisse présager le pire.

Pendant ce temps là, du côté des nucléairocrates de chez Areva, trois milliards sont partis en fumée et les dirigeants vont bientôt en être réduits à faire la manche dans la rue. Ce n’est pas très grave : l’argent qui est gaspillé, c’est le nôtre, pov’con-tribuables à merci.

On termine de par chez les aminches, poil aux amygdales

lucia-sanchez-saornil Rien que du bon sur les blogs amis qui survivent à la navigation sur une mer agitée. Grâce aux cénobites tranquilles, j’ai enfin pu mettre un nom sur le visage de la femme jeune et belle que l’on voit en photo pour illustrer de nombreux articles sur la Révolution espagnole. Elle s’appelle Lucia Sanchez Saornil et c’est une poétesse (erreur d’identification, voir commentaires). L’ami Erwan a su lui rendre hommage dans sa chronique avec talent et humour comme d’habitude. On peut vivre sans consulter son site. Certes… mais on manque quelque chose, ça c’est sûr ! A propos d’Espagne, il y a une affiche que j’aime beaucoup aussi mais que je n’arrive pas à retrouver sur la toile ; c’est un pied chaussé d’une espadrille en train d’écraser un nid de serpents dont la forme évoque une croix gammée. Si quelqu’un peut me fournir un lien… J’en ai trouvé une mais ce n’est pas celle à laquelle je pense…

Patrick Mignard propose une réflexion intéressante sur « la fin des grands projets » (lien sur Altermonde mais on peut aussi lire l’article sur le blog de l’auteur « Fédérer et libérer »).

Floréal propose d’écouter les propos tenus par le mathématicien Alexandre Grothendieck il y a quelques décennies de cela : conférence dans l’amphithéâtre du CERN en janvier 1972 à Genève. A l’époque, nous étions abonnés à la passionnante revue « Survivre et vivre » fondée par le même Grothendieck, tout en ignorant l’importance du personnage dans la recherche contemporaine en mathématiques. Ses réflexions du moment sur l’écologie mériteraient d’être relues par les pantins élus d’EELV… Je peux prêter quelques numéros de S&V à ces braves gens s’ils ont le temps de s’intéresser à autre chose qu’à leur carrière.

Quant à moi, je conclus en vous rappelant que c’est bientôt le solstice d’hiver, une bonne occasion de lever le verre avec les amigos de passage. Comme pourrait le dire si bien un cénobite de ma connaissance « amis des fêtes païennes et du riz créole », portez vous sans béquille !

Ne quittez pas ! C’était une fausse sortie ! J’en remets une louche !  – Ah et puis non ça serait dommage, je ne résiste pas au plaisir de vous coller une petite citation. La dame qui parle c’est une de mes écrivaines préférées aux USA, Ursula K. Le Guin. Lors de la remise d’une distinction littéraire célèbre, elle a prononcé un discours de remerciement dans lequel elle a dit notamment : « Les livres ne sont pas seulement des marchandises ; la recherche du profit est souvent en conflit avec les objectifs de l’art. Nous vivons dans une société capitaliste, son pouvoir semble illimité – comme semblait l’être le droit divin des rois. Toute puissance humaine peut être combattue et modifiée par les êtres humains. La résistance et le changement commencent souvent dans l’art. Très souvent, dans notre art, l’art des mots. »

 

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