18juin2014

Retour au château de Bonaguil et en d’autres lieux médiévaux que j’affectionne…

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres.

entree dans Bonaguil Nous avons eu le plaisir, à la fin du mois de mai, de participer à un voyage organisé par le C.E.C.F. (Centre d’Etudes des Châteaux-forts) à la découverte des bâtisses médiévales du Lot et Garonne. Le congrès de cette sympathique association a été l’occasion de revenir dans un lieu qui a une forte valeur symbolique à mes yeux, le château de Bonaguil, non loin de Fumel et de la vallée du Lot. J’ai déjà consacré une chronique à cet édifice remarquable, construction quelque peu anachronique de la fin du Moyen-Age. J’ai plaisir à vous en parler à nouveau, car je crois que c’est ce château qui a joué le rôle de déclencheur dans ma passion pour l’étude des châteaux forts, maisons fortes et autres édifices construits entre le Xème et le XVème siècle de notre histoire. Mon intérêt déborde largement le cadre de la France de l’époque, et j’ai grand plaisir à arpenter les ruines d’autres pays d’Europe, de l’Autriche à l’Irlande en passant par l’Italie. Mon seul regret est de ne pouvoir, pour l’instant, élargir mon cercle de recherches en allant baguenauder dans quelques Etats du Moyen-Orient, dans lesquels il est difficile de se déplacer à sa guise par les temps qui courent !

Pourquoi revenir sur Bonaguil alors que j’ai déjà été relativement prolixe en détails dans ma première chronique ? Par nostalgie ? Sûrement pas ! Pour faire le point du chemin parcouru depuis janvier 2008 ? Peut-être, mais ce n’est pas la raison principale… Je ne crois pas non plus avoir plus de sympathie pour l’aristocratie de cette période de notre histoire que je n’en ai pour les tribuns actuels. Ce qui me plait dans les monuments anciens c’est leur harmonie, leur intégration dans le décor naturel (critère que l’architecture contemporaine semble ignorer totalement), et surtout l’admiration que j’éprouve à l’égard de tous ces bâtisseurs, habiles manouvriers, qui ont su tirer un si beau parti des matériaux qu’ils travaillaient ; sans doute un brin de romantisme aussi pour corser le tout ! J’ai fait quelques photos de la charpente d’un kiosque situé au cœur d’une petite bourgade (Bruch), en particulier d’un assemblage tenon-mortaise chevillé, sur lesquelles mon regard s’attarde chaque fois que je feuillette le dossier photo du voyage (voir dernière image de la chronique).

chateaux fantastiques J’aime beaucoup le terme de « passeur » appliqué à une personne qui m’a (nous a, vous a) permis de découvrir une nouveau centre d’intérêt et d’élargir le champ de ma (notre – votre) réflexion. Je crois que mon premier « passeur » pour la castellologie a été Henri-Paul Eydoux. Lorsque nous avons, ma compagne et moi, mis les pieds pour la première fois à Bonaguil, je venais d’achever la lecture des cinq tomes de ses « châteaux fantastiques ». Un second passeur, Max Pons, historien, nous a ouvert les portes de son « domaine réservé » ; en quelque sorte, il a achevé la fixation de ce nouveau « dada » dans mon esprit. Depuis cette époque lointaine, de l’eau a coulé sous les ponts-levis de nombreux autres édifices… Bonaguil est sans doute resté le monument le mieux conservé de toutes les ruines que j’ai collectionnées et inscrites dans mon palmarès. Je me suis aperçu ces derniers temps que j’avais un faible pour les monuments ruinés, un peu à l’écart des sentiers touristiques ou quelque peu négligés par l’histoire officielle. J’éprouve un intérêt moindre pour les châteaux dont l’occupation s’est poursuivie au fil des siècles et que les propriétaires actuels, parfois modestes descendants d’illustres familles, livrent à la vue des « roturiers » par le biais de visites tout aussi guidées que guindées. Dans ces chefs d’œuvres répertoriés au guide Michelin, il faut parfois chercher longtemps pour trouver quelques traces de la construction originelle. Le guide patenté préfère insister sur le lit à baldaquin dans lequel s’est prélassée Madame de Monpensier, plutôt que sur la petite fenêtre en ogive, admirablement construite, en pierres de taille savamment agencées, qui se blottit sous la toiture de l’une des tours…

touche pas a mon siege Non, moi ce qui me plait c’est plutôt le jeu de devinettes : quel pouvait bien être l’usage de cette salle ? ou pour quelle raison ont-ils placé une chapelle à cet endroit… Lors de ses derniers congrès, le CECF s’est consacré amplement à la datation des bâtiments par l’étude des encadrements de portes ou de fenêtres. C’est très technique, un peu rébarbatif, mais cela éclaire grandement la lanterne de l’historien amateur que je suis. Ce n’est pas la formation intensive que j’ai suivie pendant ces journées, ou la lecture de quelques brochures spécialisées, qui feront de moi un « expert » en la matière. Je l’ai dit d’ailleurs à plusieurs reprises dans ces colonnes, « l’expertise » ne m’intéresse guère. Ce que je voudrais c’est, avant de me réincarner sous une autre forme et sur une autre planète, bref avant de changer de continuum spatio-temporel, posséder quelques connaissances plus ou moins rudimentaires sur le monde présent ou passé qui m’entoure… Un désir plus exigeant qu’il n’y paraît : connaître une trentaine de constellations, d’oiseaux sauvages, de plantes médicinales, d’arbres pittoresques… ajouter à cela la capacité de différencier quelques roches, le plaisir de visiter quelques contrées pittoresques, le désir de lire et d’entasser dans des bibliothèques toujours trop petites des ouvrages savants ou non, mais toujours passionnants… En attendant que j’aie atteint mon objectif, éclairez ma lanterne sur un point : pour quelle raison le mouton figurant sur l’image en tête de paragraphe tient-il un os entre les dents et a-t-il l’air méchant ? Cette sculpture croquignolesque se trouve sur les stalles de la pittoresque église du XIème siècle de Moirax. Les sculpteurs de cette époque (*) connaissaient-ils les géniales BD de F’Murr ?

Bonaguil tour Retour à Bonaguil donc. Depuis notre dernier passage, des choses ont changé… Cela ne concerne pas l’édifice en lui-même qui a conservé la fière allure qu’il avait déjà il y a cinq siècles. Les divers travaux d’entretien ont su se faire discrets. C’est principalement la pression touristique qui a augmenté sur le site. Les visiteurs sont de plus en plus nombreux et je ne doute pas que lors de certaines journées estivales cette présence devienne carrément envahissante. Elle est loin l’époque où les premiers passionnés du lieu, Fernande Coste ou Max Pons, attendaient patiemment qu’un groupe de plus de deux ou trois personnes se constitue pour arpenter le labyrinthe des fossés, des galeries et des couloirs. Les séries télévisées ont mis « le moyen-âge » à la mode, et la visite d’un château « pour de vrai » est devenue un élément incontournable du parcours touristique. Contrairement à ce qui s’est passé ailleurs, les aménagements nécessaires pour canaliser « la horde » ne pèsent pas trop lourd à Bonaguil, et les marchands de souvenirs « made in ailleurs » ne se bousculent pas au portillon. La forteresse conserve l’un de ses aspects anachroniques du Moyen-Âge : elle ne se trouve dans le voisinage d’aucun axe routier important, et il faut faire un « détour » pour venir la voir (cinq cents années plutôt c’était un détour pour venir l’assiéger !). Certes un effort de communication important a été fait par les différentes officines touristiques locales, mais les promoteurs ont un peu de mal à vendre le produit car il n’y a ni parc d’attraction, ni zoo avec des dinosaures dans le voisinage ; pas de démonstration de tir à la bombarde, ni de banquet faussement médiéval organisé à la cime du donjon un jour d’orage… Rien que de la pierre, coco, et ça c’est parfois difficile à vendre. Certes mon rêve aurait été qu’il n’y ait pas de route goudronnée pour accéder au lieu saint et qu’une marche à pied de deux heures ait été nécessaire, comme pour certains châteaux des Vosges alsaciennes. Mais je me mets à la place des autochtones et je ne leur dénie pas le droit à certains aménagements. Bref, la situation se dégrade, mais pour l’heure Bonaguil n’est ni le Mont Saint-Michel, ni le palais du Louvres ! Notre visite a été guidée par un historien connaissant bien l’endroit, Yannick Zaballos, et nous avons eu grand plaisir à suivre son cheminement dans le labyrinthe des fossés et couloirs tout en écoutant son exposé solidement documenté.

Bonaguil defense Bonaguil est un château passionnant pour les historiens, même s’il n’a été le lieu d’aucun événement d’importance dans l’histoire de France. Il a été construit à la fin du Moyen-Âge, à une époque où les conflits entre puissances locales s’apaisent et où le pouvoir royal centralisateur s’affirme. Construit dans un lieu saugrenu, il ne présente aucun intérêt stratégique et n’a donc jamais été assiégé ou conquis. La construction a subi les outrages du temps ainsi que quelques modifications destinées à améliorer le confort intérieur ou à réduire les coûts d’entretien, par ses occupants ultérieurs, mais aucune restructuration vraiment importante. En fait ce château se présente comme un véritable catalogue du savoir-faire des architectes et des maçons en matière de stratégie défensive au XIVème et XVème siècle. Autre élément important, il démontre avec force ce qui était l’un des rôles prépondérant joué par ces édifices féodaux, à savoir l’affirmation du pouvoir et de la supériorité de celui qui le possédait. Face à la puissance qui se dégage du donjon, tour maîtresse de l’ouvrage, les manants sont prévenus : c’est bien en ce lieu que réside celui qui dirige leur destinée… De l’exercice du pouvoir à la folie des grandeurs il n’y a qu’un pas à franchir, et je ne doute pas que certains de nos politiciens modernes, de droite comme de gauche, auraient un grand plaisir à le faire !

moulin Barbaste Lors de notre bref séjour dans le Lot et Garonne, nous avons découvert d’autres merveilles comme le fort peu connu château de Perricard, le moulin fortifié de Barbaste ou l’église romane de Frespech. Grâce aux récits de notre guide, aux photos souvenirs que nous avons rapportées, ces lieux resteront sans doute gravés dans ma mémoire tant que celle-ci fonctionne encore un peu ! Problème majeur de tout voyage organisé, il y a des endroits dans lesquels nous aurions aimé trainer un peu plus longtemps et d’autres où nous aurions préféré abréger la visite. Mais nous connaissions les enjeux avant le départ, et ce voyage est avant-tout une invitation à revenir ! Il est difficile, lorsque l’on présente un monument, de trouver un équilibre entre les détails techniques, et la partie narrative, sur le mode conteur, qui permet de créer une ambiance. Ce parcours castellologique m’a permis d’enrichir mon catalogue de connaissances architecturales et c’est important. Il est plaisant de savoir un peu « lire les pierres » et dépister les erreurs les plus grossières dans la datation des bâtiments. Mon souci d’érudition se limite à ce stade, un peu comme vis à vis de la botanique. Les relations entre les plantes et l’homme, à travers leur culture, leurs usages, l’image qu’elles ont laissée dans notre inconscient, m’intéresse plus que le fait de mémoriser un inventaire de genres, de familles ou d’espèces. Mais quand on parle de plantes, il est utile d’être capable de les nommer précisément. Pas d’ethnobotanique sans rudiments de botanique ; c’est un peu la même chose pour la castellologie : quelques rudiments architecturaux sont nécessaires pour pouvoir placer intelligemment le château dans son contexte historique et social.

belle voute Une chose est en effet certaine, c’est que l’archéologie médiévale a beaucoup progressé ces dernières décennies et l’image que l’on se fait des édifices civils ou religieux de cette période aussi. Mais certains clichés ont la vie dure, comme celui des enduits qu’il faut impérativement faire disparaître pour retrouver le charme de la pierre nue bien jointoyée, « comme au Moyen-Âge ». Cette « pierre apparente » tant appréciée de certains amateurs était pourtant signe de dénuement, et dans les habitats les plus fortunés, on prenait soin d’enduire les murs avec des chaux, souvent colorées, qui rendaient les intérieurs (et parfois les extérieurs) plus plaisants à habiter. Un excès en appelant un autre, certains experts rénovateurs sont devenus des partisans acharnés du crépi épais qui serait – à leurs yeux – plus conforme. Il semble que la juste réponse se situe au milieu entre ces deux extrêmes (notre bon François Bayrou serait ravi) : le crépi utilisé au moyen-âge était léger, respirant, et laissait entrapercevoir la structure de pierre. L’usage de couleurs pastels ou d’un blanc bien franc, participait à l’éclairage des pièces de vie. En témoignent, les marches taillées sous certaines fenêtres, comme dans le donjon-porte de Bruch, dont la fonction principale était de renvoyer la lumière solaire vers le plafond vouté et blanchi, et participait à un éclairage d’ambiance particulièrement agréable…

Sur ces considérations hautement techniques, je vous abandonne à vos occupations. Mais je n’en ai pas fini avec les châteaux. Un de ces quatre, il faudra que je vous parle d’une autre belle bâtisse, dans ma région cette fois… Il s’agit du château des Allymes, dans le Bugey. Contrairement à Bonaguil, ce bâtiment, assez imposant lui aussi, a joué un rôle non négligeable dans l’autre guerre de cent ans que nous avons connue en Dauphiné, celle qui a opposé notre province au voisin savoyard. Mais, comme le disait si souvent « Oncle Paul » en conclusion de ses récits épiques, ceci est une autre histoire !

Note : (*) En fait les stalles datent du XVIIème siècle d’après mes espions.

un bel assemblage

 

1 

15juin2014

En Orégon ? Ça tourne en rond bien entendu !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; mes lectures.

Publicité non déguisée pour une saga routière et psychologique dont le tome 2 vient de paraître et que tout bon lecteur de « La Feuille » se doit d’avoir lu…

C’est pas que j’aie l’habitude de vous pousser à acheter spécialement un livre, mais là je me sens comme une obligation morale… Elle n’est pas trop dure à assumer car j’ai de l’ouvrage en question, une opinion sincèrement, tout autant que paternellement, positive. Je vous avais annoncé en son temps la sortie du tome 1 des aventures du « Pourquoi pas », l’histoire d’un van richement orné de petits pois verts qui avait vaillamment assumé les projets de traversée Est-Ouest du Canada de son conducteur… C’était il y a une bonne année de cela et le livre s’intitulait « A Vancouver tourne à gauche ». La suite des aventures routières et sentimentales complexes du narrateur de cette belle et édifiante histoire est maintenant disponible. Le tome 2 porte le titre (bien mérité) de « En Orégon, tourne en rond ». Il vous suffit maintenant de mettre la main au portefeuille (si vous le désirez bien entendu car les lectrices et les lecteurs de ce blog bénéficient encore d’un régime de semi-liberté !) si vous voulez savoir quelles aventures peuvent survenir dans l’un des états les plus sympas des Etats-Unis, à un courageux aventurier français en quête d’amour, d’identité et de nouvelles brasseries. Comme je sais que vous n’êtes pas très soigneux, je me permets de vous donner à nouveau l’adresse du site où je vous invite à vous rendre pour sponsoriser les jeunes écrivains talentueux. Comme c’est une page web qui est très bien conçue (par quelqu’un du métier), il y a un lien « acheter » qui fonctionne.

L’écriture de ce billet promotionnel n’étant encouragée que par l’intérêt que je porte au livre et à son auteur que je connais assez bien, je vais arrêter là mon propre travail d’écriture et vous proposer tout simplement un copier-coller de la quatrième de couverture… Vous serez ainsi parfaitement informés, et vous pourrez agir en conséquence. Au cas (fort malheureux) où vous auriez raté l’annonce et l’achat du tome 1, j’ai une bonne nouvelle pour vous : il est toujours possible de vous procurer aussi cet ouvrage de mise en condition.

«Pourquoi est-ce que tu voyages ?» Après plusieurs semaines sur les routes, le narrateur n’arrive toujours pas à répondre à cette question. Si le désir de se retrouver reste sa principale motivation, il a commencé à changer. Influencé par Gabrielle et par les autres personnes qui l’ont accompagné dans sa traversée du Canada, il a compris qu’il lui faut aller jusqu’au bout de son chemin. Plutôt que de savoir qui il est, la question semble désormais de savoir qui il veut devenir. Nomade ou sédentaire, la décision n’est pas aisée à prendre. Alors il continue d’avancer au volant du Pourquoi Pas ?, un peu au hasard, construisant sa propre bohème, sur les routes de l’Oregon.

Bon vent et à bientôt pour une nouvelle chronique !

oregon_940x300

0 

9juin2014

L’arbre est mort et ce n’est pas si anodin que cela

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Notre nature à nous.

Notre arbre n'atteindra jamais sa taille adulte...

Notre chêne n’atteindra jamais la plénitude de sa taille adulte…

 Portrait de la victime… L’arbre c’est un chêne chevelu (ou chêne de Bourgogne) ; un très bel arbre ; nous l’avons planté à l’occasion de la naissance de notre première petite-fille en 2007, il y a donc sept années de cela. Pendant toute cette période, il s’est développé harmonieusement, gagnant quelques dizaines de centimètres chaque année. Il était trop jeune pour avoir encore ces glands un peu particuliers qui caractérisent l’espèce. Au printemps, il s’est couvert de bourgeons, puis ses feuilles se sont ouvertes nettoyant les branches de leurs compagnes de l’année précédente (ce phénomène s’appelle marcescence). Puis d’un coup, l’ensemble du feuillage s’est desséché et plus aucun bourgeon ne s’est ouvert. Un mois après ce phénomène, les branches les plus fines ont commencé à se dessécher également. Je ne me fais aucune illusion sur l’avenir, et je suis bien triste d’avoir à annoncer à ma petite-fille qu’elle va devenir la marraine d’un autre. Je lui parlerai de coup de gel, ou d’excès d’eau, et je lui proposerai un autre chêne que nous avons planté quelques années auparavant, un chêne du Liban par exemple. Mais je n’ai plus guère de doute quant à la cause réelle de cette mort subite. La véritable raison de la mort de cet arbre se trouve à mon avis dans le sous-sol argileux. Celui-ci renferme encore, presque quinze ans après l’arrêt de la culture intensive du maïs, des poches de désherbant qui empoisonnent les arbres lorsqu’ils atteignent un certain niveau de croissance.

vert-7 Au fil des années, et à un rythme bien supérieur à ce que nous croyons, notre planète accumule les stocks des pires produits chimiques et de temps à autre elle nous les renvoie dans la figure. Si je me permets d’être aussi affirmatif dans mon discours, j’ai plusieurs raisons. Tout d’abord, ce chêne n’est pas le premier arbre que nous perdons, et surtout pas le premier sujet de grande taille. Dans la rubrique nécrologique de notre arboretum, il s’ajoute à la suite d’autres arbres réputés résistants : nous avons perdu, ces dernières années, plusieurs tulipiers, un gingko, deux bouleaux, un saule, un cyprès… Ces arbres ont repris parfaitement après plantation, se sont développés puis sont morts brutalement, sans raison apparente. Pour l’heure, nous n’avons pas perdu tous les grands végétaux que nous avons plantés ; à part un cyprès, les résineux s’acclimatent parfaitement, de même que d’autres chênes… Les arbres fruitiers sont en pleine forme, et les haies se développent régulièrement. Mais nous ignorons quels périls les menacent ! Parmi les innombrables produits qu’emploient les agriculteurs conventionnels, les désherbants à maïs sont parmi les pires saloperies (excusez le vocabulaire, mais mon humeur ne me donne pas envie d’employer un langage fleuri). Or le terrain dans lequel nous avons choisi de créer un espace de détente a servi de support à la culture du maïs pendant plus de trente années, en respectant un assolement bien connu dans notre région : maïs, la première année ; maïs, la seconde année ; maïs la troisième année, puis on recommence. Pour maintenir les rendements, je me doute bien que l’ancien propriétaire n’a pas dû lésiner sur la « drogue » comme on dit par chez nous… « Que voulez-vous ma p’tite dame, si on met pas de drogue, rien ne pousse ! » comme dirait l’un de mes voisins, un grand philosophe de la bêche.

Farmer Spraying Potato Field Dans les terrains perméables, les herbicides dégagent rapidement dans les nappes phréatiques et pimentent l’eau du robinet, à la grande joie de ceux qui la boivent. Ils constituent d’ailleurs la principale source de pollution de l’eau dite potable. Quand le sous-sol est constitué d’une épaisse couche argileuse, comme c’est le cas ici, l’élimination des résidus est bien plus aléatoire. Une partie s’évacue lentement, une autre stagne et s’accumule probablement dans l’épaisse couche d’argile qui sert de filtre… Pratiquement quinze années se sont écoulées depuis nos premières plantations et je me disais que les molécules de désherbant devaient commencer à se décomposer quelque peu… J’ai fait quelques recherches à ce sujet sur internet, notamment sur les sites des fabricants de ces divers pesticides, parmi lesquels le gang Monsanto et affiliés. Amusez-vous, par exemple, à chercher une étude sérieuse et détaillée sur la rémanence de la molécule d’Atrazine, l’une des substances les plus employées pour faire crever les coquelicots, jusqu’à ce qu’elle soit interdite en 2003… Silence radio : si vous trouvez une quelconque information à ce sujet, je serai ravi que vous me la communiquiez. Les fabricants sont d’une discrétion redoutable sur ce genre de sujets ! Le seul point que l’on aborde couramment c’est que, selon les dosages employés, il est quand même possible de procéder à une rotation des cultures. Il est cependant « possible » que la première année d’assolement, la plante que l’on voudra installer dans le champ ait quelques difficultés à germer comme il faut. Ce n’est pas très grave puisque l’assolement idéal, ainsi que je vous l’ai expliqué plus haut, c’est maïs/maïs/maïs. Pourquoi se compliquer la vie ? Plus besoin de prairies puisque les vaches restent en stabulation et mangent – entre autres saloperies – de l’ensilage de… maïs !

atrazine Portrait d’un assassin en liberté... Ce n’est pas sans raison que l’Union Européenne a interdit l’emploi de l’Atrazine. Non seulement la molécule est difficile à dégrader (cette opération nécessite l’intervention de bactéries qui ne peuvent atteindre les couches du sous-sol parce qu’elles n’y trouvent pas l’air nécessaire à leur multiplication), mais sa toxicité pour les animaux à sang chaud a été démontrée à plusieurs occasions : perturbateur endocrinien, cancérogène, mutagène… La sanction n’a pas été trop sévère pour les fabricants d’herbicide qui ont été autorisés à écouler les stocks disponibles. Des produits de remplacement, tout aussi toxiques mais trois ou quatre fois plus onéreux étaient déjà disponibles pour fournir une « drogue » de substitution aux agriculteurs afin de remplir leurs incontournables pulvérisateurs. D’autres pays ont continué à l’utiliser, parallèlement au « Roundup » ; c’est le cas par exemple aux Etats-Unis où l’on en pulvérise des quantités pharamineuses (35 000 tonnes en 2003 par exemple dans ce pays – je n’ai pas de données plus récentes). Bonjour la biodiversité, bonjour le bilan pour la santé humaine ! Comment peut-on imaginer ne commettre aucun dommage sérieux dans l’environnement, comme le pensent les agences gouvernementales américaines, quand on balance des tonnages pareils de pesticides ? Seuls les profits considérables réalisés par les grands groupes de la chimie expliquent un engouement pareil. D’autant que, pendant les fameuses trente années qui constituent le prélude à notre tentative de création de parc arboré, cette denrée n’était pas chère et que l’on faisait bonne mesure pour être sûr de ne pas être enquiquinés par un quelconque développement de plantes indésirables. Au fil des années, les doses à employer ont été restreintes (quand on s’est aperçu de la présence massive de poison dans l’eau des nappes dans lesquelles on puisait), mais il était quasiment impossible de procéder à un quelconque contrôle. Quelques irresponsables laissaient même carrément flotter les bidons vides dans les bassins publics.

Ban-Atrazine-Poster-550 La colère qui gronde en moi me donne encore envie de poser cette question déjà tant et tant de fois formulée : « mais bon sang, quelle terre allons-nous léguer aux prochaines générations ? » Radionucléides, produits chimiques aussi divers que toxiques, plastique non dégradables, métaux lourds, sols épuisés… Cela fait carrément peur ! Certes me direz-vous, les molécules chimiques ont une chance de perdre plus rapidement leur toxicité que les éléments radioactifs éparpillés joyeusement dans le décor dont la périodicité atteint parfois des dizaines ou des centaines de milliers d’années. J’aurais envie de dire que tout le monde s’en fout… ou presque et qu’il est plus important de s’informer sur la future coupe du monde de ballon rond. Ce n’est pas aussi simple que cela. En fait, toutes ces questions sont d’une dimension telle qu’elles ne correspondent pas – semble-t-il – à la capacité de raisonnement de notre cerveau. J’avais déjà pondu une chronique à ce sujet, il y a longtemps et je ne vais pas remettre la question sur le tapis. Ce qui est une certitude par contre c’est que les problèmes environnementaux ne sont aucunement en adéquation avec les profits immédiats que veulent réaliser les géants du monde de la finance. Quel intérêt de protéger la biodiversité de nos forêts, objectif nécessitant des programmes de gestion qui portent sur des dizaines, voire des centaines d’années, alors qu’une coupe à blanc permet des profits aussi considérables qu’immédiats, et offre la possibilité de rendre encore plus productives des parcelles insuffisamment rentables… Célèbre citation d’un chef indien, Elan Noir : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas. »

pesticides_combinaison Les pesticides que j’évoque dans cet article ne sont bien entendu pas les seules molécules hautement toxiques dont nous saturons notre environnement. le pire c’est qu’il existe un véritable marché noir de ces substances et que de nombreux produits, pourtant interdits par la loi, continuent à circuler à l’ombre des pulvérisateurs. Je vous conseille de lire cet article : il est édifiant. Une conséquence parmi d’autres de ces pratiques : le nombre d’espèces végétales ou animales ne peut aller qu’en diminuant de manière de plus en plus rapide. Les espèces les plus fragiles disparaissent en premier ; c’est ce que j’observe autour de moi. Pauvre planète, pauvres arbres… Ceux qui ne meurent pas par les racines souffrent de la pollution de l’air et des aléas d’un climat de plus en plus déréglé. Quel avenir pour la nature dans un pays où l’on ne respecte même plus la vie humaine et où l’on n’hésite pas à pulvériser des produits chimiques toxiques sur une vigne à deux pas de la cour de récréation d’une école ?… La seule inquiétude des responsables est alors que ce fait-divers regrettable ne porte un tort exagéré à la viticulture conventionnelle. Savez-vous que les désherbants utilisés dans les vignes sont à base d’Arsenic ou de molécules chimiques plus récentes mais tout aussi toxiques ? Le nombre de cancers explose de façon spectaculaire chez les travailleurs agricoles qui se servent de ces produits de traitement, notamment chez les arboriculteurs du midi et de la vallée du Rhône. Sujet sur lequel on reste bien discret ; il n’y a que peu de temps que l’on considère comme « maladie professionnelle » les pathologies induites par la transformation des agriculteurs en apprentis sorciers…

Sauver quelques espaces de sérénité...

Sauver quelques espaces de sérénité…

Un monde fou, complètement déréglé, voilà le cadeau que l’on voudrait que je fasse à mes petits-enfants. Et pourtant, je ne m’estime pas coupable. Je fais ce que je peux pour sortir de l’ornière dans laquelle nous nous enfonçons. Mais il y a des jours où j’ai des doutes quant à l’utilité d’un combat qui semble perdu d’avance. Heureusement qu’il y a des gens un peu plus optimistes et un peu plus combattifs pour m’aider à recharger mes batteries défaillantes.
Mais que faire pour un arbre qui refuse de pousser les pieds dans le poison ? La seule réponse que nous avons pour l’instant, c’est que nous n’allons pas nous arrêter là et continuer à remplacer les arbres qui disparaissent… Certaines espèces, indigènes ou non, résistent mieux que d’autres. Notre petite-fille, nous lui expliquerons que son arbre a pris froid, qu’il a eu les pieds dans l’eau trop longtemps, qu’il a pris chaud… je ne sais pas. Je n’ai pas envie que nous évoquions l’empoisonnement ou la maladie ; pour la première cause, le moment n’est pas encore venu peut-être pour qu’elle découvre la folie humaine ; pour la seconde, peut-être suis-je dans le fond encore un brin superstitieux ? Est-ce vraiment une idée intelligente, dans le contexte actuel, de vouloir trouver des parrains ou des marraines pour nos arbres ?… Des questions se posent et restent sans réponse…

illustrations de l’article : photo n°6 © Générations Futures – autres photos glanées sur le web sans mention d’origine (merci de rectifier si nécessaire).

10 

27mai2014

Ulugh Beg, Emir de Transoxiane, astronome et mathématicien

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sciences et techniques dans les temps anciens.

« Les religions se dissipent comme le brouillard, les empires se démantèlent, mais les travaux des savants demeurent pour l’éternité. »

Ulugh_Beg.astronome Dans un pays où la religion règne en maître incontestable, une telle affirmation peut vous coûter la vie. La fin tragique de l’astronome Giordano Bruno brûlé comme hérétique pour avoir oser tenir sur l’état du monde, des discours contraires au dogme catholique est bien connue. Une autre victime tombée sous les coups d’assassins commandités par les hautes autorités d’une autre religion, l’Islam, l’est beaucoup moins. il s’agit d’Ulugh Beg dont le règne sur la Transoxiane ne dura guère plus de deux années. Une poignée de tueurs envoyés par les responsables religieux locaux mit un terme à ses découvertes et à ses propos séditieux…

Un bref préliminaire géographique… Transoxiane… Il se peut que ce nom et le territoire qu’il recouvre ne vous soit guère familier. Il s’agit de l’ancienne dénomination d’une région d’Asie centrale située entre les fleuves Oxius et Syr Daria. Pour vous aider à repérer la zone sur un atlas, sachez qu’elle recouvre à peu près l’emplacement actuel de l’Ouzbékistan et le Sud-Ouest du Kazakhstan. Les deux grandes villes de cette ancienne entité géographique et politique sont Samarcande et Boukhara sur l’ancienne route de la Soie. C’est dans ce cadre aux noms chargés de senteurs exotiques que se déroule l’histoire d’Ulugh Beg de 1394 à 1449, époque à laquelle Français et Anglais s’emplâtrent joyeusement de Crécy à Castillon.

Ulugh_Beg_Madrasah  Ulugh Beg nait à Soltanieh en 1394 (la ville se trouve actuellement en Iran). Cet événement fait la joie de son grand-père, le célébrissime Tamerlan, qui veillera, avant sa mort, à répartir les rôles dans la région entre ses enfants et ses petits-enfants. L’empereur a un faible pour le jeune Ulugh Beg, le rejeton de son fils Shah Rukh, mais aussi pour la majestueuse ville de Samarcande dont il a fait sa capitale. A la mort de Tamerlan, c’est Shah Rukh qui prend les rênes du pouvoir. Il installe sa capitale à Herat (Afghanistan actuel) et nomme Ulugh Beg vice-Roi de Samarcande. Le jeune prince n’a que quinze ans lorsqu’il est propulsé à ce poste prestigieux. Il va présider aux destinées de la cité pendant une trentaine d’années avant de devenir Emir de Transoxiane à la place de son père. Pendant son gouvernement, la ville de Samarcande va prospérer, même si le Prince s’intéresse plus à ses recherches scientifiques qu’aux fastidieux travaux de gestion ou aux conflits territoriaux, fréquents à cette époque.  Certains historiens ont estimé qu’il n’était qu’un piètre dirigeant politique. Il n’en est rien, sauf si l’on mesure la valeur d’une personne détenant les rênes du pouvoir aux conquêtes guerrières et aux manœuvres diplomatiques. C’est principalement sur les plans économiques et culturels que la ville va prospérer. L’intelligence brillante du vice-Roi va attirer à la cour de nombreux scientifiques et des artistes de renom. La renommée de la grande Médersa (école religieuse) dont le Prince va initier la construction en 1417, puis encourager le développement,  déborde largement les frontières régionales. Dans cette université, on ne se contente pas d’étudier la parole du Prophète à travers les textes du Coran. Les disciplines enseignées sont nombreuses et touchent à tous les domaines : astronomie, mathématiques, physique, médecine, philosophie… C’est sans doute cette ouverture, semblable à celle de l’esprit de son fondateur, qui est à l’origine de l’ire des responsables religieux. Lorsque la découverte scientifique est contredite par les écrits saints, cela signifie que celui qui cherche s’est fourvoyé sur une voie impie et doit renoncer à ses travaux. Ulugh Beg ne l’entend pas comme cela et n’hésite pas à formuler son désaccord avec les imams, même s’il le fait avec diplomatie car il est profondément croyant. La citation choisie en tête de cette chronique illustre bien l’état d’esprit plutôt anticonformiste du jeune monarque.

Ulugh-beg_Madrassa_courtyard De nombreux savants vont répondre à l’appel d’Ulugh Ber et vont s’installer à Samarcande, pour y approfondir leurs travaux. Les historiens estiment que l’Emir a pris la tête d’une équipe de plus de soixante chercheurs. Trois personnages au moins se dégagent du lot par leur célébrité: il s’agit des astronomes Quadi-Zadeh-Roumi et Ali Qushji ainsi que du mathématicien Al-Kashi. La culture doit être ouverte à tous et la transparence est de règle, même si la Médersa est un lieu où les chercheurs doivent trouver le calme et la sérénité. L’architecture du bâtiment obéit à ce principe, selon la recommandation de son concepteur : la cour intérieure du bâtiment est visible de l’extérieur, depuis la place du Reghistan. Deux années plus tard, en 1419, l’Emir fait construire une autre Médersa, à Boukhara, selon les mêmes règles que celles qui ont présidé à l’édification de celle de Samarcande. Sur la façade de cette deuxième école, on peut lire la maxime suivante : « Eclairer son esprit par l’étude est le devoir de chaque Musulman et de chaque Musulmane ». Cette sentence mériterait d’être étudiée longuement, notamment par certains courants intégristes actuels qui dénient aux femmes le droit d’accès aux études ! Pour faciliter les travaux en astronomie, Ulugh Beg complète la construction de la Médersa de Samarcande en y joignant un observatoire équipé avec les meilleurs outils d’observation, de mesure et de calcul disponibles à l’époque. Le bâtiment mesure 35 m de hauteur et 50 m de diamètre. Comme directeur, il choisit Ali Qushji, l’un de ses élèves les plus brillants. Le projet d’Ulugh Beg est ambitieux : il veut refonder complètement les bases sur lesquelles s’appuie l’astronomie, et s’appuyer sur de nouvelles observations, effectuées avec le plus de précision possible pour établir de nouvelles tables. Il veut procéder à une vérification systématique des découvertes et des énoncés parfois très anciens sur lesquels se basent les différents traités de ses prédécesseurs.

Ulugh_Beg_2 Le Prince dirige son équipe en respectant les principes d’une véritable démarche expérimentale. Malgré son influence, sa parole ne vaut pas plus que celle de n’importe lequel de ses collaborateurs et il n’hésite pas à provoquer ceux-ci en proposant parfois des énormités pour tester leur esprit critique. Dans les prolégomènes de ses tables astronomiques il écrit le texte suivant :

«  Après cela est venu le plus humble des serviteurs de Dieu, celui qui sent le plus vivement combien il a besoin du secours divin qu’il implore, Oloug Beg, fils de schah Rokh fils de Timour Gourgân : que le Très-Haut le rende heureux et lui accorde une fin tranquille ! Dans la nécessité où il se trouve d’appliquer son esprit à des objets divers, désirant suffire aux nombreuses occupations dépendant de la mission qui lui est confiée de veiller aux intérêts des peuples et de préparer aux fils d’Adam des résultats avantageux, suivant l’exigence des individus ; désirant s’élever sur les ailes des hautes pensées, éviter la passion, maintenir l’intégrité de ses décisions, et réunir les mérites de la bonté et de la générosité, il a tourné les rênes de ses efforts les plus énergiques et la bride d’une assiduité rare vers la connaissance des vérités scientifiques et des subtilités philosophiques, de telle sorte qu’avec l’aide de Dieu secourable et clément, et suivant cette maxime « que celui qui cherche péniblement une chose la trouve », le pauvre auteur a su expliquer avec sécurité, en se servant de la plume de l’intelligence et de la réflexion, les obscurités de la science et surtout de la philosophie, qui n’est pas sujette à la poussière des vicissitudes des sectes, ni aux différences des langages selon les temps. »

tables astronomiques L’édition française de ces « Prolégomènes », publiée en 1853 par le Professeur Louis-Pierre-Eugène Sédillot, est consultable sur « Google Books« . L’ouvrage est dédié à un autre savant célèbre dont j’ai eu l’occasion de parler dans ce blog : Alexandre de Humboldt. L’auteur de cette édition, Sédillot, prend la peine, dans l’introduction de réhabiliter l’importance du travail effectué par les savants arabes au Moyen-Age. Au cours du siècle qui a précédé la publication de son ouvrage, la mode était plutôt, dans les milieux scientifiques, au dénigrement systématique.  On accuse notamment les savants arabes de plagiat… Quelques extraits du texte de Sédillot : « On n’est plus autorisé à dire que le seul mémoire des Arabes est d’avoir conservé les débris de la science grecque… » « Les astronomes arabes dépassent les savants d’Athènes et d’Alexandrie ; ils constatent le mouvement de l’apogée du soleil, l’excentricité de l’orbite de cet astre, et fixent avec une exactitude remarquable la durée de l’année. Ils nous précèdent dans la réforme du calendrier et approchent plus que nous de la vérité. Ils signalent la diminution progressive de l’obliquité de l’écliptique, les irrégularités de la plus grande latitude de la lune, estiment à sa juste valeur la précession des équinoxes, et déterminent la troisième inégalité lunaire, appelée variation. » Sédillot dénonce en terme plutôt virulents, les Académiciens français qui se sont rendus coupables d’approximation et surtout de graves injustices en parlant du travail de leurs confrères orientaux.

Ulugh-Beg_statue Je ne rentrerai pas dans le détail des travaux effectués par Ulugh Beg et son équipe. Là n’est point mon propos, la Feuille Charbinoise n’étant pas un site spécifiquement dédié aux amateurs d’astronomie ou de mathématiques. Je ne prétends pas non plus que ce brillant chercheur soit le seul à avoir opéré toutes les découvertes mentionnées dans l’énumération de Sédillot. Ce serait une affirmation erronée. Mon propos est simplement de montrer que dans la chaîne des savants qui ont fait progresser l’astronomie arabe, Ulugh Beg a joué un rôle considérable, et a permis, grâce aux moyens matériels dont il a doté la Médersa de Samarcande, un développement considérable de cette science. A la mort de son père, en 1447, il devient sultan du Royaume, mais son règne ne durera même pas trois ans et sera marqué par une longue série de batailles contre des opposants de plus en plus virulents.

Ulugh_Beg_timbre-turc Cet esprit résolument moderne a fait converger sur lui la haine de tous les conservateurs du pays. Les mauvais rapports qu’il entretenait avec l’un de ses fils ont servi de prétexte à son assassinat. Des personnalités religieuses ont financé cette opération en sous main en faisant appel à une troupe de mercenaires aux ordres de l’un de ses héritiers, Abdul-Latif. L’un des premiers gestes des commanditaires de l’exécution a été de faire raser le somptueux observatoire astronomique. Cet acte met en évidence, si cela était nécessaire, le fait que ce sont les travaux eux-mêmes du Sultan qui étaient mis en cause à travers la tuerie perpétrée. Les morts étant toujours moins dangereux que les vivants, Ulugh Beg sera très vite considéré comme un martyr, et les plus grands honneurs lui seront rendus, sans doute en premier lieu par ceux qui ont voulu sa disparition. Le savant est placé dans un sarcophage, paré de ses plus beaux atours et repose dans le Gour-Emir, mausolée des Timourides qu’il a fait construire à Samarcande, un chef d’œuvre architectural parmi d’autres. Triste fin pour un esprit brillant, qui n’a pas empêché d’autres savants du monde arabe de prendre le relai et de faire progresser à leur tour différentes disciplines scientifiques, des mathématiques à la médecine…

4 

22mai2014

La maison comme je l’aime…

Posté par Paul dans la catégorie : Le clairon de l'utopie; Notre nature à nous.

Une brève réflexion sur l’Europe et sur l’internationalisme inspirée par l’ambiance qui règne à la maison

brouillard Je me lève en général le premier, un peu dans le brouillard, mais la tête pleine de projets et une réserve d’énergie qui me paraît suffisante pour les exécuter. Rituels du matin, rêveries devant un bol de thé, le tour du propriétaire à la fois pour jouir du calme de la campagne au petit matin, et pour régler le ballet des travaux à mettre en place. Certains matins, la rêverie se prolonge au fil de mes pas, d’autres la pression que je ressens abrège le temps de la méditation. Tant pis pour le papillon qui survole les ancolies fraichement ouvertes et dont le vol stationnaire m’impressionne. Il est temps que je mette les mains, non pas dans le cambouis, mais dans le compost bien mûr. Au jardin, comme dans d’autres domaines, je ressens une obligation de résultat. Pour moi, butter des pommes de terre dans un potager ce n’est pas une occupation « à la con » pour un retraité « qui n’a que ça à glander ». Rigole qui le veut mais je pense que les chances de survie seront plus élevées pour ceux qui ont un minimum de connaissance des modes de production alimentaire les plus simples. Le programme à venir ce n’est pas l’autarcie privative, mais l’autonomie comme la définit si intelligemment Pierre Rabbhi. Je viens de terminer son ouvrage « Vers la sobriété heureuse ». Je ne souscris pas à toutes ses options car je suis sans doute trop matérialiste, mais je pense que les problèmes qu’il soulève sont bien réels. L’humanité fonce droit dans le mur et s’il y a une chance de survie, mieux vaut préparer nos airbags et assurer nos arrières. Comme disait ma grand-mère berrichonne, mieux vaut garder « un bout d’terre agricole, on n’sait jamais ».

desherbage intensif  Donc disais-je, grâce à l’avantage que me donne mon lever matinal, je suis le premier à bosser, et j’aime bien ce moment où je suis seul, au pied du mur, confronté à mes projets d’aménagement délirants (*). Un moment plus tard, nos deux « aides » du moment arrivent le sourire aux lèvres pour s’enquérir du programme de travail que je leur ai mitonné (**). Cette année, j’ai réussi à sortir un peu de ce rôle de « chef du personnel » ou de « directeur des ressources humaines de la ferme charbinoise » ; normal que cette position soit un peu gênante pour quelqu’un qui ne manque pas une occasion d’étaler ses sympathies pour une pensée quelque peu libertaire. La cheftaine joue maintenant bien son rôle et nous passons pas mal de temps à nous mettre d’accord sur l’emploi du temps de nos pensionnaires. Comme certains vont hurler à l’absence de démocratie, je précise qu’ils sont consultés aussi, au sens où ils ou elles peuvent refuser un travail qui ne leur convient pas. On évite aussi de proposer des tâches trop complexes ou nécessitant l’emploi d’outils trop dangereux. Bref nos deux aides du moment arrivent le sourire aux lèvres, ce qui montre que leur existence n’est pas trop dure non plus. Le programme, en ce beau milieu du mois de mai, ce sont les plantations, le désherbage et la fauche de l’herbe. Des centaines de plants de fleurs et de légumes attendent avec impatience, dans la serre, le moment d’aller s’épanouir dans les bacs, les massifs, les planches ou les buttes. Je m’interromps un moment dans mes activités et je vais préciser à l’une et à l’autre le travail que j’attends, les âneries à éviter, les outils à employer… Selon le niveau de compétence en jardinage, les explications sont plus ou moins longues et le contrôle du déroulement des activités plus ou moins nécessaire.

couleurs_printanieres Bon an mal an, cela fonctionne plutôt bien, et une fois chacun employé à bon escient, je peux retourner vaquer à mes propres occupations. Grâce à ce système, la totalité de mon temps n’est pas absorbée par l’exécution des travaux d’entretien et j’ai la possibilité de mettre en place de nouveaux projets : culture sur butte, semis expérimentaux, amélioration de notre façon de fertiliser… En milieu de matinée je remonte à la maison et je fais parfois une pause… Le terrain n’est pas immense mais c’est fou le nombre d’aller-retour que j’arrive à faire (quatre kilomètres en une matinée, selon les mesures objectives d’un podomètre utilisé à des fins expérimentales l’année dernière au mois de juin). J’essaie de rentabiliser mes trajets au maximum, surtout cette année avec un genou qui m’a emmerdé tout l’hiver et un pied qui prend le relais depuis un mois. Chaque trajet effectué doit être rentabilisé au maximum et, à force, j’ai le cerveau qui passe son temps à gérer des listes. « Je vais faire ça ; j’ai donc besoin de ça ; au retour j’en profiterai pour… » ou alors « Merde j’ai oublié le sachet de semences » parce que nul cerveau n’est parfait en ce bas monde, surtout quand cela fait une soixantaine d’années qu’il fonctionne sans que je refasse le niveau d’huile.

jardinage en bac De temps à autre je vais voir les uns, les autres et on papote autour de la table de rempotage. Le jardinage suscite des vocations mais aussi de nombreuses interrogations. Je précise, j’explique, le pourquoi et le comment de telle ou telle pratique. Je ne me prive pas non plus de faire part des problèmes non résolus, des questions en attente de réponse… Je suis surpris de la méconnaissance qu’ont la plupart des stagiaires qui passent quelques semaines chez nous, de l’agriculture et surtout de l’agriculture biologique ou écologique selon la façon dont on veut la nommer. Comme j’ai une sainte horreur de la tribu des Yakas et des ravages que ses méthodes provoquent, je tiens beaucoup à évoquer les limites de toute nouvelle expérimentation. « Non, il ne suffit pas de… Il ne suffit pas de dire merde à l’autorité pour qu’il n’y ait plus de chef ; il ne suffit pas non plus de rejeter les pesticides et de prier notre mère la Nature, pour que les parasites s’évaporent au firmament. » Cette après-midi j’ai longuement expliqué pourquoi je rempotais deux fois certains de mes plants : pas d’engrais soluble progressif… Si je veux que mes choux, mes tomates ou mes aubergines se développent harmonieusement, il faut renouveler le terreau dans lequel ces légumes poussent pour qu’ils trouvent de quoi manger. Pas de petit granulé jaune au fond du tout petit godet pour nourrir le végétal avec du bon miam miam chimique.

Là je sens que certains·taines commencent à se demander où se situe le rapport subtil avec l’Europe et les élections qui s’en viennent. Il est temps d’entamer une seconde partie plus engagée, sinon je vais me faire virer du « Blog roll » de certains sites amis !

utopie A la pause de dix heures, une nouvelle voiture est garée dans le parking. Pascaline s’approche et me dit : « je te présente Stéphanie ; elle vient d’Autriche et elle voudrait travailler. Elle a consulté notre profil sur Help’x et s’intéresse à notre projet… » Surprise totale, je n’avais point entendu parler de cette volontaire souriante et dynamique les jours précédents. En fait, elle est venue, de sa propre initiative, pour voir si on avait quelque chose à lui proposer… La réponse est « oui ». S’il y a bien une question qu’il ne faut jamais me poser c’est bien celle concernant l’éventualité d’une tâche à accomplir. Il faut vraiment que je sois fatigué et de mauvais poil pour donner une réponse négative. On discute un moment ; elle s’assied autour de la table avec nous à midi ; c’est décidé, elle va se joindre à notre équipe présente, belgo-australienne, et donner un coup de mains pour l’après-midi. Cette arrivée spontanée d’une candidate franchement motivée me met de bonne humeur. En buvant le café, à la fin du repas, je me dis que c’est comme cela que j’aime notre maison. C’est comme cela aussi que nos visiteurs et visiteuses l’apprécient puisque les séparations sont presque toujours difficiles. La journée va se terminer autour d’une tarte aux abricots australienne, et d’un verre de St Joseph ardéchois. Le repas est un peu « foutoir » mais le moment partagé avec deux amis de passage est chaleureux. La moitié de la tablée est originaire « d’ailleurs », mais un joyeux méli-mélo linguistique permet d’échanger bien des idées. A propos d’idée, j’aime bien celle-ci, exprimée par Albert Jacquard : « Le seul critère de réussite d’une collectivité devrait être sa capacité à ne pas exclure, à faire sentir à chacun qu’il est le bienvenu, car tous ont besoin de lui. A cette aune-là, le palmarès des nations est bien différent de celui proposé par les économistes. »

marinaleda Heureuse époque – me dis-je in petto -  où les portes de quelques lieux sont encore ouvertes, de même que certains esprits. On peut dire du mal d’Internet, mais la Toile permet quand même de belles rencontres ! Les récits, les travaux, les cadeaux de tous ces voyageurs alimentent notre mémoire et peuplent notre vie de souvenirs agréables. Nous espérons que tout cela débouchera sur plus de coopération encore, plus de partage : réseaux pour produire de la nourriture, réseaux pour acheter de façon plus collective et plus intelligente, réseaux pour échanger semences, plants, ou simplement idées … Voilà quelque chose qui ressemble à la planète, au continent, au pays, à la région, au village où j’ai envie d’habiter… Propagande par l’exemple : nous sommes loin de leur Europe des privilèges, du fric et du commerce sans entraves des marchandises et du « prêt à penser ». Abolir les frontières, noble programme, surtout s’il ne s’agit pas de les déplacer et de raisonner simplement en termes de prisons un peu plus vastes. Liberté de voyager, de travailler, de penser sans se référer à un quelconque drapeau ou à une quelconque culture « supérieure ». C’est amusant d’ailleurs de voir à quel point ces gens qui nous gargarisent avec l’Europe ou avec l’espace Schengen, ont une sainte horreur des migrants… A peine ont-ils entrouvert une porte qu’ils ne parlent plus que de contrôles, de permis, de caméras, de surveillance des communications… On pourrait croire que les Roms trouveraient facilement leur place dans une Europe sans frontières… Grossière erreur : les politiciens qui nous manipulent jouent sur les mots comme sur les idées. Lorsqu’ils raisonnent, soi-disant au niveau planétaire, ils ne mettent pas derrière le vocable « mondialisation » ce que nous mettons nous (permettez mois ce « nous » qui englobe beaucoup de mes camarades connus ou inconnus) derrière la grande idée contenue dans l’Internationalisme. L’Europe telle que nous l’envisageons ce n’est pas celle du moins disant ! Bien au contraire !

citoyens-du-monde  Je signale au passage, même si cela peut se déduire aisément de mes propos antérieurs, que je n’irai pas voter dimanche. Le débat en cours ne concerne en aucun cas les idées que je mets derrière « leurs » mots. J’ai été sensible au départ, au fait que la création de l’Union européenne allait permettre d’instaurer une paix durable entre les différents Royaumes constituant cette entité continentale. Je fais partie de l’une des rares générations à n’avoir été impliquée dans aucun conflit local ou planétaire, et j’entends bien que cela continue pour les générations suivantes. Je n’ai aucune pudeur à défendre ce genre de privilège ! Mais l’enrobage de la propagande n’est plus suffisant pour faire passer l’amertume du contenu de la pilule. L’Europe dont nous rêvons se constituera au niveau des peuples et non des gouvernements et des chefs d’entreprise ; primauté du social et du culturel et non de l’économique et du politique. Nous aurons fait un grand pas en avant le jour où la personne qui se présente devant nous ne sera plus un « étranger » mais un être humain ; le jour où le fait d’arriver « d’ailleurs » sera considéré comme une richesse et non comme une menace ; le jour où nos ennemis communs seront clairement désignés et où nous aurons la force de les ignorer, et, si nécessaire, de les combattre.

touscdmJe n’irai pas voter car je n’adhère en aucun cas au concept de « forteresse européenne » qui est en train de se mettre en place. Je n’irai pas voter car je suis trop gourmand : citoyen du monde et non citoyen européen. Ce n’est pas seulement sur ce continent qu’il faut abolir les frontières ! Laissez-moi rêver d’un monde où la circulation sera libre pour les êtres humains qui le peuplent et pas seulement pour les films « made in Hollywood » ou pour les sacs de soja transgéniques. Produire et consommer local, d’accord, mais pas à l’ombre des miradors. L’objectif est aussi de sortir l’humanité de l’ornière nationaliste dans laquelle elle s’est peu à peu enfoncée. Il faut favoriser la circulation libre des personnes et surtout des avancées sociales et des idées. Sinon nous revivrons les conflits à l’échelle de la planète entière comme nous en avons déjà connu, mais il est probable, comme le pensait Einstein, que nous aurons du mal à nous en relever. La force nait de la diversité : la richesse des différentes cultures, leur libre confrontation sans chercher une quelconque domination des unes sur les autres, voilà le creuset d’où jaillira l’humanité nouvelle. Excusez cette phrase quelque peu pompeuse, mais, je l’avoue franchement, le style et les idées de l’illustre géographe Elisée Reclus m’ont profondément marqué (« Qu’est le patriotisme, pris dans son sens vraiment populaire, sous-jacent à toute phraséologie ? C’est l’amour exclusif de la patrie, sentiment qui se complique d’une haine correspondante contre les patries étrangères. La patrie et son dérivé le patriotisme, sont une déplorable survivance, le produit d’un égoïsme agressif ne pouvant aboutir qu’à la destruction, à la ruine des œuvres humaines et à l’extermination des hommes. » On trouve de si beaux textes sur l’internationalisme au fil de l’une de ses œuvres majeures : « l’homme et la terre »…

Notes explicatives pour les lecteurs irréguliers : (*) transformer une ancienne terre à maïs en parc arboré et en potager bio, un lieu ouvert où il fasse bon vivre quand par hasard on se repose… (**) nous sommes membres de l’association Help’x et hébergeons des voyageurs longue durée en échange de quelques coups de main bienvenus…

0 

13mai2014

Henri Roorda, de la pédagogie libertaire à l’humour zèbre…

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Henri-Roorda «Nos yeux ont des paupières. Dès que nous le voulons, il nous est loisible de fermer les yeux et de nous réfugier dans la nuit. Mais nos oreilles n’ont pas de paupières ; et dans les circonstances ordinaires de notre vie, nous sommes condamnés, bon gré mal gré, à entendre le bruit que font les hommes. Je ne veux pas critiquer la Nature. Elle a fait ce qu’elle a pu. Elle a fait beaucoup. Plusieurs fois par jour, je lui envoie l’expression muette de mon admiration. Je me demande seulement si c’est volontairement ou par étourderie qu’elle nous a donné des oreilles sans paupières…»

 

Haeschlieman Roorda Ces propos singuliers sont extraits d’un recueil de chroniques rédigées au fil des jours pour la « Tribune de Genève » par un humoriste suisse, peu connu en France, Henri Roorda. Le petit livre dont est extrait cette brève citation s’intitule « Le roseau pensotant ». Bien que les derniers textes aient été écrits il y a presque un siècle, en 1923, l’humour que pratique Roorda est étrangement moderne. Au fil des pages de ce recueil, je me suis demandé par moments parfois si je n’était pas en train de lire quelques billets de Pierre Desproges…. Qui est précisément Henri Roorda, ami d’Elisée Reclus, pédagogue libertaire, humoriste grinçant, logicien rigoureux ? Il est mort plutôt jeune puisqu’il a mis un terme à son existence à l’âge de 55 ans, un beau jour de novembre 1925, parce qu’il estimait sans doute avoir exploré toutes les pistes de l’existence qui l’intéressaient. Avant d’accomplir ce geste, il laisse sur son bureau le manuscrit d’un dernier opus qu’il laisse le soin à ses amis de publier : le texte s’intitule « mon suicide ».

Reclus Clarens S’il a accompli l’essentiel de sa carrière en Suisse, c’est pourtant en Belgique que vivait sa famille et qu’il a vu le jour. Son père était un ami de l’écrivain Multatuli (l’auteur de « Max Havelaar » dont j’ai parlé dans une chronique antérieure). Comme Multatuli, Sicco Ernst Willem Roorda était un fonctionnaire de l’administration coloniale belge en Indonésie. Henri nait le 30 novembre 1870 à Bruxelles, mais sa famille est sur le point de quitter la Belgique. En raison des positions anticolonialistes difficilement acceptables par le gouvernement qu’il exprime, son père est révoqué. La famille Roorda émigre en Suisse, en 1872, et s’installe dans le petit village de Clarens au bord du lac Léman. La Suisse sert également de refuge à de nombreux Français poursuivis par le gouvernement de Thiers pour leur implication dans la Commune de 1871. Parmi ces réfugiés, à Clarens, figure le géographe anarchiste français Elisée Reclus qui aura une grande influence sur le développement de la personnalité du jeune Henri. Malgré leur écart d’âge, les deux personnages établissent très vite des liens d’amitié profonds, sincères et durables. Plusieurs lettres de Reclus adressées au jeune homme figurent dans les recueils de correspondance du célèbre géographe. Henri Roorda fait très vite état des sympathies qu’il éprouve pour les idées anarchistes. Dans un courrier qu’il adresse à Ferdinand Domela Nieuwenhuis, après l’arrestation de Ravachol il déclare : «Depuis les explosions de Ravachol, on a dit beaucoup de mal des anarchistes mais il est clair que je n’en suis pas moins des leurs. Et même en voyant les protestations des républicains de toutes nuances je me suis senti de plus en plus révolutionnaire…».

Il fait de brillantes études qu’il achève, à l’université de Lausanne, en obtenant une licence de mathématiques. En 1892 il devient professeur dans cette discipline, et s’intéresse très vite à la pédagogie libertaire qu’il tente de mettre en œuvre dans les différents établissements où il enseigne. Il est évident que les écrits pédagogiques de son ami Elisée Reclus ne sont pas étrangers à cette démarche. Il voue également une très grande admiration au pédagogue espagnol Francisco Ferrer et s’intéresse de très près aux travaux réalisés dans le cadre de l’Ecole Moderne que celui-ci a créée à Barcelone. L’influence de Ferrer est très grande en Europe dans les milieux anarchistes. Lorsque Ferrer crée la « Ligue Internationale pour l’Education Rationnelle de l’Enfance », Roorda en devient très vite le correspondant pour la Suisse.

ecole_renovee Henri Roorda se marie en 1900 avec Emilie Marguerite Ragozzi. De cette union naîtra une fille, Béatrice. Notre professeur de mathématiques est un militant actif. Il donne de nombreuses conférences sur la pédagogie libertaire, mais écrit aussi dans la presse anarchiste de l’époque des articles qui traitent de sujets très divers, pas seulement de l’éducation. L’un des premiers textes qu’il publie concerne l’affaire Dreyfus, vue sous l’angle de la morale anarchiste. Il collabore aux « Temps Nouveaux », à la « Revue Blanche », à « l’école rénovée » ou à « L’humanité Nouvelle ». Dès 1910 il s’engage dans le projet du professeur Jean Wintsch qui souhaite créer une école Ferrer à Lausanne. Condamné à mort par un tribunal militaire, après une parodie de procès, le pédagogue espagnol Francisco Ferrer a été fusillé le 13 octobre 1909 à Barcelone. Mais ses amis entendent bien donner suite à ses idées. Curieusement, après avoir activement soutenu Wintsch, Roorda ne fera aucune référence à cette école qui va pourtant fonctionner pendant une dizaine d’années, dans les écrits pédagogiques qu’il va publier ultérieurement. La rédaction de chroniques sur les sujets les plus divers occupe la plus grande partie de son temps hors enseignement. Il devient par exemple rédacteur des Cahiers Vaudois, au côté d’autres écrivains comme Charles-Ferdinand Ramuz ou Henry Spiess et défend avec ardeur ses positions pacifistes. C’est avec le soutien de cette revue qu’il publie en 1917 son premier essai pédagogique « le pédagogue n’aime pas les enfants », un pamphlet bref et cinglant dans lequel il dénonce les méfaits de l’éducation traditionnelle. Il insiste sur les ravages que l’on fait dans le cerveau des jeunes enfants en voulant faire d’eux des singes savants plutôt que de chercher à révéler leur personnalité et à éveiller leurs talents créatifs. Et pourtant, c’est le système scolaire qui sévit autour de lui que Roorda n’aime pas et non les enfants ! La plupart de ceux qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur conservent un souvenir ému de sa gentillesse et de son humanisme.

Le-pedagogue-naime-pas-les-enfants De la même façon que lorsqu’il manie l’humour, en matière pédagogique, le discours d’Henri Roorda est résolument moderne et quelques citations extraites de son « pédagogue qui n’aime pas les enfants » figureraient sans peine dans les ouvrages de nos pédagogues contemporains. Ils auraient même le mérite de donner un peu plus de clarté et de fraicheur à certains ouvrages universitaires rédigés dans un jargon aussi hermétique que peu attrayant. Tout cela me rappelle l’air chagrin de l’une de mes « supérieures hiérarchiques » venue s’enquérir de la validité de mes choix pédagogiques. Lorsque je faisais référence à « Freinet » elle s’attristait et me demandait, l’air inquiet : « rien de plus récent ? » Heureusement que j’avais un peu d’intuition et que je ne faisais pas allusion à Ferrer, Robin, ou Faure. Comme il s’agissait d’une personne « cultivée », ces noms-là lui auraient certainement rappelé quelque chose… Quant à Roorda… Je dois avouer honnêtement que je n’ai découvert ses travaux que quelques années après mon départ en retraite ! Outre le fait qu’ils étaient… anarchistes, ces gens-là avaient un défaut majeur : ce n’étaient point des « universitaires », des « experts », des « technocrates », bref de ces gens auxquels on aime tant se référer dans les ministères !

francisco_ferrer_hommes_du_jour Outre Ferrer, Roorda se réfère souvent à Rousseau et à un autre pédagogue suisse, Pestalozzi. Il défend une pédagogie active, basée sur l’intérêt de l’enfant ; une pédagogie ludique ayant pour objet de développer l’intelligence et la créativité en s’appuyant sur l’intérêt et l’imagination des élèves. Précurseur de Freinet en matière de « tâtonnement expérimental », notre pédagogue suisse accorde une grande importance à la recherche, à l’expérimentation, à la confrontation des points de vue. Il dénonce le cloisonnement des matières et ne voit, à l’instar de Reclus, nulle porte close entre l’histoire et la géographie. «Ce n’est pas en posant aux écoliers, pendant des années, des questions qui n’admettent qu’une seule réponse acceptable (vrai ou faux) qu’on affine leur esprit. [...] Trop souvent, dans les exercices qu’on leur propose, ils ne peuvent mettre aucune imagination, aucune invention, aucune fantaisie, et ils doivent les exécuter avec la docilité d’un manœuvre.» (citation extraite du livre « le pédagogue n’aime pas les enfants). Ses écrits pédagogiques, que ce soient des interventions dans les revues ou des brochures, touchent un peu à tous les domaines. Henri Roorda accorde beaucoup d’importance au cheminement que doit parcourir chaque individu. Les élèves n’apprennent pas de la même façon et ne progressent pas à la même vitesse. Les pédagogues doivent en tenir compte et s’appuyer sur les réussites de chacun pour aider leurs élèves à progresser (autre principe que Freinet développera à son tour). L’école est un lieu où la vie sociale est importante, mais cette vie doit être alimentée par la richesse de chacun.

henri-roorda-et-l-humour-zebre Après guerre, son activité d’écriture devient plus intense encore. Il ne collabore plus régulièrement aux revues libertaires, sans toutefois rompre avec le mouvement, comme vont le faire d’autres personnalités fascinées par ce qui se passe en Russie. S’il dépense une énergie considérable à promouvoir ses idées, Roorda n’a jamais été adhérent à aucune organisation autre que pédagogique. Il s’intéresse à la Révolution d’Octobre et à ses prolongements, mais semble réticent à écrire à ce sujet. Dans le petit livre « Les saisons indisciplinées », collection de chroniques qu’il a publiées dans la « Tribune de Genève », il écrit cependant ceci : « Je serai un défenseur convaincu de l’État socialiste s’il sait attribuer aux poètes les fonctions qui leur conviennent, s’il ne les oblige par à mettre au service de la collectivité ce qu’il y a en eux de plus intime et s’il leur laisse chaque jour quelques heures de liberté pour retourner vers ce qu’ils aiment ». Henri Roorda n’est pas quelqu’un que l’on fait marcher au pas, quelle que soit la fanfare qui donne le rythme. Prémonition ou lucidité quant à la dictature qui se met en place à Moscou ?

Roorda_expo_Lausanne «Ce qui occupe presque toute la place dans une vie humaine , ce sont les besognes quotidiennes et monotones, ce sont les heures où l’on attend, ces heures où rien n’arrive. L’homme normal est celui qui sait végéter
On connait mal les raisons qui vont pousser cet homme brillant à mettre un terme prématuré à son existence. Sa vie n’a jamais été facile et il n’est pas évident de vivre dans une posture d’opposition aux idées dominantes d’une époque. Henri Roorda a souvent payé de sa personne. Travailleur infatigable, il n’a pas hésité non plus à investir ses modestes revenus pour propager les idées qu’il défendait. L’année de son suicide, il publie un ultime écrit pédagogique, « avant la grande réforme de l’an 2000″, dans lequel il laisse transparaître un certain pessimisme quant à la possibilité de transformer la société en agissant sur le levier éducatif. Il faut dire aussi que la guerre de 1914/1918  est passée par là. L’importance du carnage et les conséquences qu’il a eues sur la classe ouvrière ont de quoi faire douter aussi de la capacité de la Raison à maîtriser les passions criminelles. Dans le livre mentionné plus haut il écrit cependant : «Je compte encore un peu sur les hommes qui ne sont pas encore nés. La grande réforme que j’espère se fera peut-être en l’an 2000.» La possibilité d’une Révolution réellement émancipatrice s’éloigne. L’espoir de Roorda ne s’est malheureusement pas réalisé et plus de dix années après l’échéance hypothétique qu’il avait fixée, nous en sommes encore à débattre de questions futiles autour de l’école et de son adéquation au monde d’aujourd’hui… Monde d’aujourd’hui, certes, mais quel monde ?

mon-suicide

J’aurais aimé vous dire qui est à l’origine de l’expression humour zèbre, mais je n’ai rien trouvé de probant à ce sujet. Pour quelle raison a-t-on employé ce qualificatif pour décrire le talent de narrateur de Roorda, là non plus je n’ai guère de réponse. Peut-être qu’une lectrice ou un lecteur plus érudit pourra éclairer ma lanterne ? Disons en tout cas que cet Helvète belge était un drôle de zèbre, avec tout ce que l’on peut mettre de sympathique dans l’attribution de cette drôle d’étiquette rayée !

Sources documentaires : Outre les livres d’Henri Roorda lui-même dont beaucoup ont été réédités aux éditions « Mille-et-une-nuits », l’excellent « Henri Roorda ou le zèbre pédagogue » de Hugues Lenoir aux éditions du Monde Libertaire. Plusieurs sites internet, de « Recherches sur l’Anarchisme » à « Wikipédia » m’ont permis de compléter ce travail.

7 

2mai2014

En mai, un Bric à Blog un peu désabusé mais sans jeux de mots laids

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Sans jeux de mots laids… ? Enfin je vais essayer parce que c’est le genre de défis dont je triomphe rarement. Désabusé car il n’y a rien de bien réjouissant – il faut le dire – dans une actualité où les bruits de botte résonnent de plus en plus fort à nos oreilles. J’en suis à me demander si mes concitoyens d’ici et d’ailleurs (les frontières n’ont guère d’importance) ne deviennent pas de plus en plus masos. Tous ces comportements m’inquiètent, que ce soit de considérer comme une nouvelle positive l’arrivée à Matignon de « l’ami des Roms », d’en venir à souhaiter le retour sur la scène politique du « fan club du Fouquet’s », ou de se choisir un maire d’extrême droite histoire de « renouveler la vie politique communale » (sic). Ailleurs ce n’est pas mieux… Les dictateurs en herbe pullulent et peinent de plus en plus à contenir leur hystérie totalitaire. Le nouvel hymne européen pourrait sans doute être : « fais moi mal chéri, fais moi mal… mais entraine toi d’abord sur les immigrés ». Ah le bon vieux temps de Pétain…

emprunte-consomme A ceux qui pensaient que les hommes politiques démocratiquement élus avaient encore une marge de manœuvre pour contrer banques et industriels tout puissants, les événements récents démontrent le contraire. A ce sujet, je trouve l’analyse de Patrick Mignard fort intéressante. L’article intitulé « Rationalité économique et logique politique » est bref et pertinent, trop limpide peut-être pour être accepté par certains. Tout un arsenal de lois répressives est là, juste sous la main des futurs dirigeants populistes : ils n’ont plus qu’à l’appliquer à la lettre pour verrouiller les réseaux sociaux, faire inculper de terrorisme tous ceux qui remuent encore l’oreille gauche, contrôler un peu plus des médias qui s’autocensurent déjà avec efficacité… Souriez d’un air béat, vous êtes déjà filmés, fichés, enregistrés, traqués… y compris par les sites commerciaux qui se font une joie d’exploiter notre tempérament de moutons. Lisez donc cet article, signé Yves Eude, sur le Monde : « comment notre ordinateur nous manipule« . Il illustre fort bien mes inquiétudes, même si je pense qu’il ne fait que dévoiler la partie la plus visible de l’iceberg.

break_the_chains_of_debt-36447 En matière d’écologie, et surtout d’écologie sociale, beaucoup de choses passionnantes ces derniers temps à lire sur les sites de « Basta ! », « Reporterre », Utop’lib et « Altermonde » qui sont mes références les plus fréquentes en matière d’infos. Je visite aussi de temps à autre « Terraeco » ainsi que le site de la « Confédération Paysanne » et celui de « Via Campesina », Mouvement Paysan International. Reportez vous à ma liste de liens permanents pour toutes ces adresses. J’ai beau être branché jardinage et permaculture, je n’en suis pas moins l’actualité de très près. J’aime les idées iconoclastes, comme celle de renoncer à payer la dette des Etats vis à vis des banques, proposition émise, entre autres, par David Graeber, un anthropologue et économiste américain qui publie des textes que je trouve intéressants.  Le résumé de ses récents propos peut être lu sur Basta. L’article s’intitule « la façon la plus simple de désobéir à la finance, c’est de refuser de payer les dettes« . Le plan d’austérité de l’ineffable duo Valls/Hollande est sûrement la plus mauvaise solution possible pour sortir de la crise. Il y a d’autres solutions pour trouver cinquante milliards : toujours sur Basta, Agnès Rousseaux en suggère un certain nombre qui sont tout à fait pertinentes. Je conçois que ce soit plus simple d’utiliser la méthode gouvernementale et de tirer sur la corde (à condition d’être capable de prévoir précisément le moment où elle va casser). Les solutions préconisées dans l’article nécessitent un certain courage politique, et ces deux mots ne font plus guère bon ménage ensemble. Je suis très satisfait en tout cas de savoir que je fais partie de la tranche des pensionnés multimilliardaires qui peuvent être rançonnés sans scrupules. J’ai de la chance ! A quelques centaines d’euro près, je basculais dans le lumpen prolétariat… J’aimerais bien, moi, les voir se démerder avec 1200 euro par mois, et bien souvent moins, tous ces Fabius, Valls, et autres Alliot-Marie… Cette dernière est bien à plaindre : si elle est élue au parlement européen, elle va perdre de l’argent rapport à sa situation actuelle… Faut-il lancer un « Mamathon » comme le suggère le blog « les Aza » ?

fairtrade-max-havelaar Sur « Basta » également une étude intéressante sur le manque de sérieux des labels commerce équitable… « Le chocolat équitable, un produit en voie de disparition ?« , l’enquête traite spécifiquement du chocolat, mais ses conclusions pourraient s’appliquer aux autres produits commercialisés avec les mêmes « garanties ». Le pauvre Multatuli doit se retourner dans sa tombe s’il est au courant de l’utilisation que l’on fait du label se référant au titre de son roman le plus célèbre. On peut relire « la feuille charbinoise » à ce sujet. Dommage que les principes qui étaient à la base de cette idée généreuse soient à ce point galvaudés. Puisqu’on est dans le domaine alimentaire, on continue.
Ce n’est pas souvent que je recommande des articles publiés sur Rue 89 car ce site m’énerve. Mais là, je suis tombé sur un texte vraiment humain, vraiment beau. Le rédacteur s’appelle Fabien Granier. Son histoire, bien triste (autant vous prévenir tout de suite) se passe au Portugal, dans un petit village. C’est un de ces coins sur terre où la vie se déroulait, cahin-caha, avec ses doutes et ses certitudes, ses échecs et ses modestes succès… Jusqu’au jour où, zonage oblige, quelques tristes technocrates de la commission européenne ont décidé que ça serait parfait, dans ce coin-là, de remplacer les cultures traditionnelles par de la cerise en monoculture. Ils ont rêvé, ces cons, d’une Europe organisée comme un plateau de Monopoly : des olives par ici, des abricots par là, des melons à perte de vue ou de la betterave à sucre sur des hectares et des hectares. Tout ce qui n’était pas conforme à leur remarquable planification devait disparaître. Au Portugal comme ailleurs, les politiciens d’un jour se sont mis au service de ces experts d’opérette et le désastre a commencé. Il fallait se mettre au goût du jour ; et le goût du jour pour le « héros » de ce récit, ça lui rapporte des clopinettes… Pas de quoi vivre décemment ; juste l’envie de balancer une terre sur laquelle il a passé sa vie. D’agriculteur, il est devenu « exploitant agricole »… Exploitant ou exploité ?

Freilandhaltung De l’agriculture à l’alimentation, le lien est plutôt direct. Il est un problème qui fait débat depuis longtemps, mais qui revient sur le devant de la scène ces dernières années, c’est celui de la consommation de viande : végétarisme or not végétarisme ? J’avoue que le débat entre « pros » et « antis » ne me passionne pas. J’ai lu cependant avec intérêt l’article de Jocelyne Porcher sur Terraeco introduisant une nuance pas toujours évidente aux yeux de certains, entre le travail de l’éleveur traditionnel et l’élevage industriel. « La question n’est pas de manger moins de viande, mais comment en manger mieux. » Ce billet a le mérite d’oser suggérer une solution intermédiaire. Plutôt que de tirer un trait sur la consommation de viande, ce qui n’est pas évident pour tout le monde, en réduire de façon conséquente la consommation, mais s’attacher aussi à connaître la provenance de la viande consommée… L’article a le mérite d’ouvrir certaines portes pour un débat… Celui-ci n’a pas vraiment eu lieu : la virulence des commentaires me laisse rêveur quant à l’ouverture d’esprit et à la « non violence » toutes relatives, de certains intervenants totalement hostiles à la consommation d’aliments carnés. Heureusement, je connais plein de végétariens intelligents et je suis capable de ne pas faire d’assimilation hâtive… Je ne pensais pas que ce terrain là était presque aussi miné que celui du conflit israélo-palestinien… Histoire de pousser la logique jusqu’au bout on pourrait considérer qu’abattre un chêne pour en faire un beau meuble c’est ni plus ni moins qu’un assassinat… Que va-t-on devenir quand on en saura un peu plus long sur la souffrance des plantes ? Je pense que certains rêvent d’un monde idéal où l’homme serait définitivement éradiqué ! Si l’on continue à braquer les populations contre l’écologie en argumentant de façon totalitaire et insultante, c’est d’ailleurs ce qui va se passer, je crains…

24-mai-bellegarde-non-aux-forages-ndgs  Je ne pense pas non plus que sortir de la crise énergétique qui s’annonce à l’horizon en restant otages de l’énergie nucléaire ou en plébiscitant l’exploitation des nappes de pétrole profondes, des schistes bitumineux ou du gaz de schiste soit vraiment une idée intelligente. Qu’elle enrichisse un peu plus les actionnaires des multinationales du secteur, certes. Que cela soit un bon choix pour notre environnement et notre santé, certainement pas. Les loups rôdent dans nos belles régions et ce ne sont pas ceux qui s’attaquent aux troupeaux de moutons qui font le plus de dégâts… Il faut rester vigilant et se mobiliser pour contrer toute tentative d’exploitation de gisements. Le 24 mai, mobilisation en Rhône-Alpes pour bloquer définitivement les forages pétroliers prévus par la compagnie anglaise Celtique sur le territoire des communes de Corcelles et de Lantenay. Un rassemblement est prévu à Bellegarde pour s’opposer au renouvellement des permis concernés qui arrivent à expiration. Beaucoup d’informations passionnantes sur ce dossier sur le site « Stop Gaz de schiste« .

jaures Armentiere J’ai trouvé très intéressant, sur le plan historique, ce panorama politique et social de l’année 1903 publié en plusieurs parties sur le blog « Alexandre Jacob l’honnête cambrioleur ». Le texte est repris sur l’excellente revue historique « Gavroche », malheureusement disparue. La Gauche est au pouvoir. La suppression des congrégations prédicantes et enseignantes est à l’ordre du jour. La misère est grande en Bretagne et l’arrogance du patronat suffit à mettre le feu aux poudres : émeutes à Hennebont sauvagement réprimées par les forces de l’ordre. La situation n’est pas meilleure dans le Nord ; de violents incidents éclatent à Armentières… même Jaurès s’en émeut (image en début de paragraphe). Evénements dont je compte bien vous parler un jour dans le cadre de mes chroniques sur les luttes sociales. Depuis le tristement célèbre « premier mai à Fourmies en 1891″, la situation dans les usines et les ateliers n’a guère évolué. Il faut lire et relire sans cesse ces passages historiques essentiels, ne serait-ce que pour se rappeler le prix élevé payé par nos ancêtres pour gagner ces quelques avantages que le patronat cherche à grignoter aujourd’hui. Merci à Jean-Marc, l’auteur de cet article, d’alimenter ainsi notre mémoire !

carte.taiwan Un peu de beauté dans ce monde brutal. J’ai fait quelques jolies découvertes (avec l’aide de certains dois-je dire pour être honnête) que je souhaite partager avec vous : « Le jardin en folie d’un aborigène Amei« , par exemple… Logique que je commence par un jardin puisque c’est mon principal sujet de préoccupation du moment ! Ce reportage publié sur le site « le poignard subtil » vous emmène en voyage sur l’île de Taïwan, dans le paradis qu’ont créé Wiu Tianlai et son fils Wu Zhexiong. Ce jardin est orné de sculptures monumentales réalisées à l’aide de bois flottés ramassés sur la plage voisine. Cet univers fantastique a été complété peu à peu avec des sculptures en ciment, lorsque le bois ne suffisait plus à satisfaire les besoins créatifs des artistes. Le thème initial choisi était un bestiaire ; les représentations sont devenues de moins en moins conventionnelles et parfois un peu grivoise. J’aime beaucoup le « diable en érection » par exemple ou la représentation de « l’intellectuel ». J’aime énormément cette interaction entre art et création paysagère. Lors d’un de nos voyages au Québec, je m’étais pris de passion pour le parc des sculptures dans la ville de Saint-Jean Port-Joli, en regrettant que la dimension végétale ne soit pas plus développée. Profitez de votre passage sur ce site pour aller fureter dans ses coins et recoins. Toute la série de reportages intitulée « Art brut à Taïwan » mérite votre attention, en particulier…

On continue dans le domaine artistique. Voici un lien que je vous recommande vivement. Observez les photos, les films… Un perroquet, une grenouille… Que nenni ! Tout simplement les merveilleuses créations d’un artiste de génie. Sa matière première : des corps humains modelés et peints en fonction de son imagination. C’est plutôt rassurant de contempler ce genre de spectacle ; cela améliore l’image que l’on peut avoir de l’esprit humain, quand d’autres utilisent leur temps pour essayer de perfectionner les cadences de tir des armes automatiques ou convaincre les jeunes de se sacrifier pour de nouvelles croisades ineptes.

A part ça, et pour finir, il n’est pas trop tard pour vous annoncer le salon parisien du livre libertaire qui aura lieu du 9 au 11 mai à l’espace d’animation des Blancs-manteaux. Plus d’informations sur Utop’lib, l’incontournable site de nouvelles conçu pour tous ceux qui ne veulent pas encore désespérer de l’humanité et s’intéresser à de nouvelles idées et à de nouvelles pratiques.

 

2 

30avril2014

Petite chronique jardicole du mercredi

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Notre nature à nous.

Riot_Monument Il paraît que demain c’est le premier mai… la fête du travail diront les uns, mais non, des travailleurs, diront les autres ; quelques patibulaires vont fêter la sainte qui a fini en rôti trop cuit ; les copains anars se rappelleront l’origine de cette fête qui n’a rien à voir avec une fête, rien à voir avec le muguet et encore moins avec les « héroïnes de la nation ».  Je n’ai guère le temps de vous raconter ma vie, ni celle des autres. En ce moment, je suis plutôt monotâche : jardin, jardin et jardin. Ça a le mérite de me détacher un peu de l’actualité – peu réjouissante – et de me donner un dynamisme que je craignais d’avoir enfoui sous une épaisse couche de gravats pendant l’hiver. Comme au mois de mars, nous bénéficions de l’aide de trois jeunes particulièrement efficaces et je crois que notre « espace vert », « parc arboré », « mini arboretum » (je n’ai toujours pas décidé comment baptiser ce lieu guère conventionnel) n’a jamais été aussi bien traité. Pour une fois j’ai le sentiment de pouvoir (presque) faire tout ce qu’il y a à faire et c’est particulièrement gratifiant… J’ai donc le temps d’expérimenter un peu.

fouillis vegetal Dans ce contexte, je fais une formation accélérée au B.A. ba de la permaculture et de la culture en buttes. Les deux sont à la fois liés et indépendants : on peut faire de la culture en butte sans rentrer pleinement dans la philosophie de la permaculture. Je trouve cette dernière séduisante mais un peu trop mystique à mes yeux. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait besoin de déifier la nature pour adopter des pratiques culturelles intelligentes. De plus les « Y’aka » (je ferai bientôt une chronique sur cette tribu omniprésente dans tous les secteurs militants) m’ont toujours hérissé le poil. Non, il ne suffit pas de faire « ceci » ou « cela » pour que tous les problèmes soient réglés.

jardinage en bacs Quelles sont les conséquences concrètes de tous ces visionnages de documents vidéos et de toutes ces lectures dans mes pratiques quotidiennes ? Il y en a un certain nombre, indubitablement. Jardinier bio de la deuxième heure (mais ça fait quand même quarante ans !) qu’est-ce qui évolue dans mes pratiques et qu’est-ce qui reste inchangé ? Parmi les idées qui m’intéressent et que je vais mettre en pratique progressivement (en fait j’ai déjà commencé car je trouve que seule l’expérimentation permet de valider une théorie), il y a :

  • la dissémination des cultures dans une zone plus ou moins boisée ;
  • l’abandon partiel de la monoculture (légumes regroupés et alignés au cordeau) ;
  • la pratique intensive de la couverture du sol ;
  • la surélévation progressive de certaines parcelles ;
  • la suppression du travail du sol en profondeur et la limitation des travaux superficiels…

Désolé pour ceux et celles qui sont déroutés par ce charabia : je n’ai guère le temps – ai-je dit plus haut – de faire de la pédagogie.

jardin haut Tout cela n’est pas évident à mettre en œuvre et je fais des essais sur de petites surfaces. Je n’ai pas fait de culture sur butte cette année, mais cela fait un certain temps que je construis des bacs surélevés pour jardiner. Mon motif principal, à l’origine, c’était de préparer des jardins faciles à cultiver quand mon dos ne me permettrait plus des acrobaties à répétition. Avant de me brancher sur la permaculture, j’appelais ça « mes jardins de vieux » en rigolant. Les premiers bacs que j’ai construits répondaient aussi à un autre objectif : comme je suis un peu naïf, j’espérais limiter les invasions de rongeurs de petite et moyenne tailles. Pour ce faire, je me suis appliqué à grillager et à couvrir de pierres de tailles diverses ou de tuiles brisées le fond de mes constructions, avant de les remplir avec terre et compost mélangés. Echec sur toute la ligne : ça n’a pas empêché les mulots et les campagnols de passer dans les bacs en les escaladant ! Du coup, le nouveau jardin haut réalisé cette année est conçu d’une façon différente… Le bois mort de différents diamètres, les branchages broyés ou non ont remplacé ma « ligne Maginot » anti rongeurs ! J’ai ensuite rempli jusqu’à une soixantaine de centimètres de hauteur avec de la terre (un peu trop argileuse je trouve a posteriori), du terreau, du compost encore bien vivant, de la paille et une fine couche de tonte de gazon. Je compenserai la perte de hauteur au fil des années en ajoutant de nouvelles couches. Je vais respecter aussi le principe d’une couverture systématique du sol par des résidus végétaux. Quand je veux semer ou repiquer, je fais une fenêtre dans cette couverture ; quand les plants se sont développés je ramène la couverture au plus près. Reste à voir ce qui va se passer avec les limaces !

plessis par ci plessis par la Dans mes « jardins hauts » je pratique la mixité sociale, et j’essaie d’associer certaines plantes compatibles. J’ai semé quelques poquets de haricots au pied des courgettes ; j’ai disposé habilement quelques plants de consoude, d’œillets et de soucis au milieu de tous les légumes. Tout cela est appétissant en diable. Par rapport à la culture « en buttes » je perds le bénéfice de l’accroissement de surface que donne la forme en dôme, mais, vu la surface totale dont je dispose, l’aspect « intensif » du processus de culture ne me turlupine pas. Qu’ai-je fait d’autre à part hausser le niveau du sol à la hauteur de mon nombril ? Je me suis amusé à créer des « micro-jardins » disséminés dans le parc : en forme de haricots ou de bananes, j’ai essayé de leur donner diverses orientations et diverses expositions plus ou moins ombragées. Depuis l’été dernier, certains sont entourés de plessis, d’autres non. Sur ces micro-parcelles de quelques mètres carrés, j’ai associé de petits fruitiers (cassis, groseilles, gojis) avec les légumes les plus divers : artichauts, choux, salades, et prochainement betteraves ou haricots. Le sol est abondamment paillé et fumé avec du compost. Comme je suis allé un peu vite en besogne, je pense que je vais avoir quelques problèmes avec les adventices (on ne dit plus « mauvaises herbes », ça fait un bail que ce n’est plus « politiquement correct »).

compost Qu’est-ce que je n’ai pas changé pour l’instant, dans mes pratiques de vieux routard du jardinage bio ? Je continue à travailler le sol sur une vingtaine de centimètres de profondeur pour les parcelles basses. Chez nous, la terre est très lourde, du genre argilo-humique. Même les parcelles protégées par un engrais vert (phacélie) se sont sérieusement compactées avec les abondantes pluies hivernales et il a bien fallu faire quelque chose pour améliorer leur structure. Contrairement à certains écolos, je ne suis pas viscéralement hostile aux engins motorisés et ma bonne vieille motobineuse m’est toujours d’un bon usage. Elle ne tourne pas très vite et n’opère pas un « carnage » parmi les vers de terre. Quant au brassage des couches, personne n’oblige l’utilisateur à travailler à pleine profondeur. Je laisse le labour profond aux racines. Première hérésie aux yeux des puristes. Seconde hérésie, je pense, je continue à pratiquer le compostage en tas auxquels j’attribue une grande importance. Cette semaine, avec l’aide de mes courageux travailleurs help’x (voir épisodes antérieurs de mon immense autobiographie) nous avons réalisé un tas magnifique avec des matériaux de premier choix… J’en ai rêvé la nuit tellement j’étais satisfait. Il faut reconnaître que la réussite d’un beau compost m’excite plus la zone « plaisir » du cerveau que le discours d’investiture de Valls à l’assemblée !

petits pois en rang d'oignon Je conserve une bonne part de légumes regroupés et alignés comme des petits soldats. Je suis d’accord sur le fait que cela facilite le boulot des prédateurs en tout genre mais cela simplifie aussi le mien quand je dois désherber une ligne de carottes ou butter un rang de pommes de terre. J’attends de voir ce que vont donner mes multiples micro-jardins avant d’évoluer en profondeur sur la structure globale de mon potager. Je lutte toujours avec hargne contre les limaces à grand renfort de granulés de sulfate et de coups de couteau rageurs. J’ai beaucoup de sympathie pour les musaraignes et pour les hérissons, mais j’utiliserais bien les armes lourdes contre les surmulots et autres « rats taupiers » qui attendent que mes salades soient à mi-développement pour leur trancher le col. Je vénère profondément la déesse « Gaïa » et je suis certain qu’un jour les bons équilibres naturels triompheront des méchants humains qui leur veulent du mal. Mais je dois constater que malgré mon respect pour les prédateurs censés rétablir cet équilibre, je vis dans un environnement qui ne favorise guère les hérissons (maudites voitures), les renards (maudits chasseurs) ou les rapaces de toutes plumes (maudits insecticides). Si les coccinelles sont assez nombreuses pour limiter les invasions de pucerons, ce n’est pas le cas pour les prédateurs des rongeurs par exemple. Il faut beaucoup plus de temps et un ensemble de conjonctures favorables pour rétablir une population conséquente de buses ou de milans. Les rats sont beaucoup moins difficiles à satisfaire et dans un contexte qui leur est favorable, ils croissent et se multiplient presque aussi vite que les sauterelles !

ruche De temps à autre, je vous informerai des progrès ou des régressions dans ma démarche agro-écologique. Pour l’heure, je vais me mettre au boulot manuel histoire d’avoir quelques anecdotes à vous raconter pendant les mois à venir. L’une des prochaines chroniques historiques que je compte vous livrer nécessite que je boucle encore quelques lectures. Quant au blocage de ma pension ou à l’augmentation de 5% obtenue par les truands d’EDF, je préfère garder le silence ; la colère n’est pas bonne pour la santé. Enfin du moins pas trop !

papillon bleu

J'espère que la permaculture et la culture politique ne sont pas incompatibles !

J’espère que permaculture et culture politique ne sont pas incompatibles ! Pour l’heure, je n’ai pas encore tenté de massif en forme de A cerclé… Dans le clos Elisée Reclus poussent des arbres et arbustes de presque tous les continents…

5 

21avril2014

Emile Chapelier et la colonie « L’expérience »

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Un petit tour chez les militants libertaires en Belgique au début du XXème siècle

Notre récente virée en Belgique m’a donné envie de m’intéresser à l’histoire du mouvement libertaire dans ce pays car elle est particulièrement riche. Un premier personnage, pratiquement inconnu en France, a retenu mon attention : il s’agit d’Emile Chapelier, un militant très actif au début du XXème siècle. L’une des « traces » qu’il a laissée dans l’histoire du mouvement social est la création de la colonie « l’expérience » dans la banlieue de Bruxelles.

EmileChapelier  Emile Chapelier devient anarchiste à l’âge de vingt ans. Contrairement à d’autres militants de sa génération, ce n’est pas en famille que se sont forgées ses convictions mais grâce à sa rencontre avec un vieux mineur anarchiste avec lequel il se lie d’amitié. Son enfance et son adolescence ont été particulièrement difficiles. Sa mère est morte alors qu’il était très jeune, et son père totalement illettré ne gagne pas assez d’argent pour qu’il puisse faire des études. Elevé par sa tante et son grand-père, il ne va à l’école que pendant une seule année. Le reste du temps il travaille pour gagner son pain ; il est tour à tour ouvrier maçon, cordonnier, puis mineur. Ses apprentissages intellectuels, il les commence donc bien tard, mais il met les bouchées doubles, suivant en cela les conseils de son ami qui lui a longuement expliqué l’importance de la connaissance dans tous les domaines. Il étudie en autodidacte et s’intéresse à l’orthographe, à la grammaire, à la philosophie et aux sciences. Ce parcours est d’autant plus remarquable que quelques années plus tard Chapelier va devenir un auteur prolifique, un conférencier apprécié, et un propagandiste acharné du communisme libertaire. Son implication dans la grève des mineurs de 1893 à Liège va lui valoir ses premières démêlées avec la police et surtout avec son employeur. On ne veut plus de lui dans la province de Liège et il doit se rendre à Bruxelles pour pouvoir travailler à nouveau. L’année suivante il est condamné à une première peine de prison pour propagande antimilitariste dans une réunion publique. Chapelier se lance alors dans l’écriture : il participe à la rédaction du journal « L’insurgé » fondé par un autre militant belge célèbre, Georges Thonar. Une fois encore, la témérité de sa plume lui vaut des ennuis avec la justice ! Le journal n’est guère apprécié, que ce soit par les partis réactionnaires ou par le très influent Parti Socialiste belge. Le jeune militant est accusé de fabrication de fausse monnaie et doit franchir la frontière et chercher refuge en France pour éviter un procès dont il a toutes les raisons de se méfier.

Experience2 La clandestinité ne lui convenant pas, il revient en Belgique et se livre à la justice, ce qui lui vaut d’être condamné à cinq années de prison. Pendant cette période il a largement le temps d’approfondir ses études. Deux ans après sa sortie de prison, en 1902, il rencontre celle qui deviendra sa première compagne et tiendra une large place dans la suite de ses aventures, Marie David. La jeune femme est issue d’une famille aussi peu fortunée que celle de Chapelier ; elle a été, au gré de ses infortunes, couturière, servante ou vendeuse. Emile Chapelier se livre alors à un intense travail de propagande et il est difficile de lister tous les lieux dans lesquels il anime débats et conférences, ainsi que tous les écrits qu’il rédige. D’illettré complet qu’il était jusqu’à sa vingtième année, Emile Chapelier est devenu un auteur prolifique. Son engagement pour le communisme libertaire est total. En 1904 se réunit à Charleroi un congrès communiste libertaire auquel participent une centaine de militants. A l’issue de cette réunion, les participants décident de la création d’une « Fédération amicale des anarchistes ». Cette organisation est remplacée en 1905 par un « Groupement Communiste Libertaire ». Emile Chapelier est présent sur tous les fronts de lutte : toutes les idées nouvelles l’intéressent et il va par exemple donner de nombreuses conférences sur l’espéranto. Il déplorait le manque d’organisation de ses compagnons anarchistes et approuve totalement la création du GCL.  Il estime aussi que le temps de la propagande par le fait (période des attentats) est révolue, et qu’il faut se lancer dans la « propagande par l’exemple ». Il est temps de montrer au peuple, de façon pratique, ce que peut donner une société anarchiste. Tant que la révolution n’aura pas lieu, il n’est pas possible de changer la société dans son ensemble, mais – pense-t-il – il est possible de constituer des ilots  de propagande : des lieux dans lesquels seront mis en pratique le plus possible les idées qu’expriment les libertaires dans leurs écrits. Les compagnons ouvriers pourront ainsi s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de simples vues de l’esprit et qu’il est possible d’expérimenter dans la vie de tous les jours les règles fondatrices de la nouvelle société dont beaucoup espèrent encore la venue.

insurge_1896 En 1905, avec Georges Thonar, son complice du journal « l’insurgé », il décide de créer une première colonie communiste. Le projet est largement soutenu par le « Groupement Communiste Libertaire » nouvellement formé et reçoit un nom évocateur : « l’expérience ». Un premier lieu d’implantation est choisi : il s’agit de Stockel dans la banlieue de Bruxelles. Thonar et Chapelier ne sont pas les seuls à choisir cette voie, loin de là. L’idée est en vogue en Europe à cette époque et les tentatives de milieux de vie alternatifs se multiplient. Plusieurs atteignent une certaine notoriété et une durée de vie relativement longue, comme la communauté de Romainville ou celle d’Aiglemont en France, ou bien la « Cecilia » créée par les Italiens au Brésil. D’autres ne seront qu’éphémères et consumeront comme des fétus de paille ceux qui s’y impliqueront. Lorsque la « propagande par le fait » tombe en sommeil, les anarchistes se tournent vers de nouveaux horizons : pour certains militants c’est l’entrée massive dans les syndicats, pour d’autres ce sont des luttes sectorielles comme la promotion du naturisme, l’antimilitarisme ou le néo-malthusianisme. D’autres militants n’acceptent pas ces divisions et persistent à trouver une voie commune à tous pour développer les idées libertaires au sein de la société. Certaines des colonies créées à l’orée du XXème siècle ne sont alors pas seulement des milieux de vie libre, mais aussi des foyers de propagande. L’activité militante y est intense et s’ajoute aux travaux nécessaires pour assurer la survie du collectif. Aiglemont dans les Ardennes ou Stockel à côté de Bruxelles rentrent dans cette catégorie là.

Stockel_exprience Le lieu de résidence choisi par la colonie n’a rien d’un palace. Les moyens financiers limités du petit groupe fondateur permettent de louer seulement une bâtisse en mauvais état et quelques terres dans le petit hameau de Stockel. Le bâtiment est en bien mauvais état et doit être restauré pour être habitable. Chacun met la main à la pâte. Un panneau, placé en dessus de la porte d’entrée principale expose l’un des principes majeurs de la colonie, la célèbre devise rabelaisienne « Fay ce que voudras ». Parmi les principes figurant dans la charte initiale de la Colonie on trouve cette déclaration : « [La société dont nous rêvons] aurait pour base la loi de l’entraide impliquée dans la propriété commune de toutes les richesses sociales et naturelles, chaque individu ne pouvant être heureux que si le bonheur de tous est assuré ; tous travailleraient en vue du bonheur de chacun ».
Les activités des colons sont variées, d’autant que certains se lassent vite des travaux agricoles plutôt ingrats. Le théâtre tient une place importante dans leur vie. Emile Chapelier s’est lancé, entre autres, dans l’écriture et la mise en scène de la pièce intitulée « la nouvelle clairière ». Celle-ci est interprétée par les colons en de nombreux endroits et participe du travail de propagande qui a été entrepris. Tous les dimanches c’est porte ouverte à « l’expérience » et les bons bourgeois de Bruxelles peuvent venir sur place, seuls ou en famille, pour observer, comme au zoo, la vie de ce petit groupe d’hurluberlus. On se moque souvent, on admire parfois, le travail effectué. Ces ouvriers qui « se prennent pour des paysans » ne sont guère pris au sérieux par le voisinage, d’autant qu’en plus ils sont végétariens. D’autres visiteurs, plus sérieux, viennent en observateurs critiques et s’impliquent pour un temps dans le fonctionnement de la colonie. Plusieurs personnalités connues du mouvement libertaire y séjournent un temps, notamment plusieurs membres de la future « bande à Bonnot ». Le résident le plus connu est sans doute Victor Serge dont le parcours dans le mouvement révolutionnaire sera complexe (après la Révolution de 1917, il deviendra bolcheviste, puis repassera dans l’opposition en constatant de visu, en URSS, la dérive autoritaire de la « patrie du Communisme »). Voici la manière dont il raconte son premier contact avec Chapelier et ses amis :

Victor_serge « Nous arrivâmes par des sentiers ensoleillés devant une haie, puis à un portillon… Bourdonnement des abeilles, chaleur dorée, dix-huitième année, seuil de l’anarchie ! Une table était là en plein air, chargée de tracts et de brochures. Le Manuel du Soldat de la C.G.T., L’Immoralité du Mariage, La Société nouvelle, Procréation consciente, Le Crime d’obéir, Discours du citoyen Aristide Briand sur la Grève générale. Ces voix vivaient… Une soucoupe, de la menue monnaie dedans, un papier : « Prenez ce que vous voulez, mettez ce que vous pouvez ». Bouleversante trouvaille ! Toute la ville, toute la terre comptait ses sous, on s’offrait des tirelires dans les grandes occasions, crédit est mort, méfiez-vous, fermez bien la porte, ce qui est à moi est à moi, hein ! M. Th., mon patron, propriétaires de mines, délivrait lui-même des timbres-poste, pas moyen de le rouler de dix centimes, ce millionnaire ! Les sous abandonnés par l’anarchie à la face du ciel nous émerveillèrent. On suivait un bout de chemin, et l’on arrivait à une maisonnette blanche, sous les feuillages. (…) Dans la cour de ferme, un grand diable noir au profil de corsaire haranguait un auditoire attentif. De l’allure vraiment, le ton persifleur, la répartie cassante. Thème : l’amour libre. Mais l’amour peut-il ne pas être libre ».

experience-stockel2

L’amour libre est l’un des thèmes sur lequel va achopper la colonie. Il est facile de dénoncer les tares de la société autoritaire ; il est plus difficile d’échapper à une morale qui a imprégné toute une existence passée ; l’application trop stricte de principes moraux « révolutionnaires » n’est pas forcément la meilleure des méthodologies ! Les conflits entre personnes sont nombreux et empoisonnent le fonctionnement collectif du petit groupe de Stockel. Lorsqu’un équilibre est trouvé entre les principes et leur application, c’est le « monde extérieur » qui s’en mêle et génère des ennuis. Union libre, régulation des naissances, végétarisme, antimilitarisme… les thèmes de propagande sont nombreux et ne sont pas du goût des autorités religieuses ou civiles. Le 22 juillet 1906 se tient à Stockel le deuxième congrès communiste libertaire belge. Parmi les idées émises lors de cette réunion, celle de créer une Internationale Anarchiste.
Au mois d’Octobre 1906, la police fait pression sur le propriétaire du local de façon assez triviale. S’il renouvelle le bail de location, il est viré de son emploi de … garde chasse royal. Ni une, ni deux, la colonie doit déménager et chercher un local adapté à ses besoins. Un nouveau refuge est trouvé à quelques pas du village de Boitsfort, toujours dans la banlieue de Bruxelles. La maison est en bien meilleur état que la précédente, mais le terrain qui l’entoure est tout petit et ne permet plus à la colonie de chercher à vivre en auto-subsistance. Chèvres, poules ou légumes, il faut choisir. Elément positif, les anarchistes sont plutôt bien accueillis par la population locale après quelques réunions d’explication. Le propriétaire est plutôt favorable aux idées qu’ils défendent et ne se laisse pas intimider par les manœuvres de la police. La communauté édite de nombreux tracts, des brochures, présente des pièces de théâtre, anime des conférences… Mais toutes ces activités coûtent fort cher et la situation financière de « l’Expérience » boitsfortaine devient de plus en plus critiques. Les conflits entre personnes apparus à Stockel se multiplient et prennent une tournure de plus en plus sérieuse. Le couple Chapelier ne survit pas à ce contexte : Emile et Marie se séparent définitivement. Elle quitte la communauté et elle n’est pas la seule. Les effectifs, déjà réduits, fondent comme neige au soleil. En février 1908 il est décidé de mettre un terme à « l’Expérience » qui aura duré presque quatre ans.

colonie communiste Cet échec se traduit par un changement d’orientation dans les choix politiques d’Emile Chapelier. Il s’éloigne du communisme anarchiste et se rapproche du Parti Ouvrier Belge, plus modéré dans ses positions que les divers groupements auxquels il a été affilié jusqu’à ce moment. Il s’engage pour le syndicalisme révolutionnaire. En 1910 il publie un « catéchisme syndicaliste en six leçons » et devient rédacteur en chef du journal « L’exploité », journal socialiste d’action directe. Après la guerre de 1914/1918, il s’engage dans la lutte pour la Libre pensée et milite dans la Ligue matérialiste de Belgique. Chaque nouvel engagement est l’occasion pour Chapelier de se lancer dans la rédaction de nouvelles brochures, de nouveaux articles… Dans les années 20, on le retrouve dans le comité de rédaction de la revue « le Rouge et le Noir » dont le fondateur est Pierre Fontaine. Il meurt le 17 mars 1933 dans l’anonymat. Les dernières années de sa vie sont peu documentées.

NDLR – La vie d’Emile Chapelier et le fonctionnement de la colonie « l’Expérience » sont assez bien documentées. La rédaction de cet article s’appuie sur plusieurs sources parmi lesquelles un texte  de Jacques Gillen publié sur le forum Recherches sur l’anarchisme, un article de la Gazette de Bruxelles intitulé « l’Expérience » (Ce site propose une bibliographie assez complète de Chapelier), ainsi que la notice concernant Emile Chapelier sur Wikipedia.  Si le sujet des communautés libertaires vous intéresse vous pouvez vous reporter aussi à une étude qui couvre l’ensemble des tentatives ayant eu lieu en France.
Les illustrations utilisées proviennent des sites « Cartoliste », « Belgique Insolite » (dernière image), et Wikipedia pour le plus grand nombre.

2 

11avril2014

Agitation printanière

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.

IMG_6289 Le printemps est là et bien là. On s’en rend compte bien sûr avec tous les signaux que la nature envoie, mais aussi par l’agitation frénétique qui règne dans la maison et rend difficile la possibilité d’avoir des moments calmes réservés à l’écriture. Nos premiers travailleurs volontaires du réseau Helpex sont arrivés en mars et déjà repartis. Nous en sommes déjà à la « deuxième génération » et bientôt à la troisième. Lorsque nous ne connaissons pas encore nos invités, nous préférons des séjours courts, de deux semaines en moyenne, qui permettent d’aplanir bien des difficultés pour les uns comme pour les autres. Le revers de la médaille c’est que cela oblige à renouveler souvent les explications, mais aussi le fait que les séparations sont souvent difficiles. Cela a été le cas avec la petite équipe du mois de mars, un couple de jeunes Italiens et une Australienne avec qui nous avions d’excellents rapports. Nous reverrons sans doute certains un jour, mais d’autres non. Ajoutons à cette activité d’échange de services, l’hébergement pour un ou deux jours de voyageurs dans le cadre de l’association BeWelcome (principes de fonctionnement en réciprocité similaires à ceux de Couch’Surfing), plus le passage de quelques amis·es venus prendre des nouvelles ou demander un coup de main, et vous vous ferez une petite idée de l’animation qui règne en ce début de printemps dans nos quatre murs. La précocité saisonnière entraine aussi quelques bousculades dans le calendrier des travaux agricoles et la mécanique humaine ne suit pas forcément : mon genou fonctionne avec des hauts et des bas (plus de bas que de hauts ces derniers temps) et a du mal à accepter l’accélération du rythme d’activité ; le matériel de jardinage se rebelle aussi quelque peu… Tout cela s’accumule et je ne passe guère de temps devant le clavier ou dans la bibliothèque pour faire les recherches que demandent mes projets de chroniques actuels. Je dois dire que cela me convient aussi et que cela correspond au rythme naturel des saisons.

cueillette des haricots Le fait de faire appel à des volontaires du réseau Helpex simplifie certes notre existence mais ne réduit pas les problèmes à néant. Il faut que chacun·cune puisse effectuer ses trois ou quatre heures de travail quotidien dans de bonnes conditions. Cela demande un minimum d’effort d’organisation. Nous tenons particulièrement à ce que l’accueil soit chaleureux, les conditions de logement bonnes et la nourriture la meilleure possible et tout cela ne se fait pas en claquant du doigt ! Nos volontaires courageux nous apportent aussi du travail supplémentaire ! La gestion des repas demande de l’organisation et un peu de réflexion : il est rare que nous soyons le même nombre autour de la table deux repas consécutifs. Nous faisons aussi un peu de tourisme avec nos visiteurs ; il est rarement possible de leur laisser gérer seuls la totalité de leur temps libre. Nous ne vivons pas dans un lieu débordant d’activités culturelles, et mieux vaut préférer la lecture, la marche, la méditation plutôt que les sorties en boîte de nuit ou les soirées cinéma quand on est à la maison ! Comme je l’ai dit plus haut, l’entretien du parc matériel nécessaire au travail quotidien dans notre espace vert ne va pas sans créer quelques soucis. Faute de pouvoir acheter du matériel professionnel, trop onéreux, nous devons jongler avec les défauts de plus en plus nombreux de l’équipement réservé aux jardiniers du dimanche : quand ce ne sont pas les courroies qui lâchent sur les tondeuses, ce sont d’autres pièces. Les fabricants prennent un malin plaisir à truffer leurs appareils de pièces étudiées pour casser le plus souvent possible… La dernière tondeuse que j’ai achetée, il y a deux ans, et que je ménage pourtant vu sa santé fragile, s’avère être une source inépuisable d’emmerdements. Deux réponses à cela : soit l’on change de plus en plus souvent de machine, soit on achète des engins destinés aux collectivités ou aux professionnels, dont la durée de vie est deux ou trois fois supérieure, mais dont le prix et trois ou quatre fois plus élevé…

QuartareM Comme cette activité autour du grand jardin ne nous paraissait pas suffisante et que nous trouvions la maison trop calme, nous avons innové depuis le début de l’an dernier en organisant, trois fois par an, des spectacles à la maison : chanson ou théâtre pour l’instant mais nous comptons bien élargir le champ de nos activités. Trois soirées sympathiques ont eu lieu en 2013 : deux avec des chanteurs (Christopher Murray et Rémo Gary), une avec une troupe de théâtre lyonnaise, la Compagnie Monsieur Cheval. Le succès rencontré nous a donné envie de persévérer et cette année au mois de mars nous avons reçu un quatuor vocal de chant traditionnel, QuartareM, et nous organiserons en juillet un deuxième concert avec un pianiste et deux chanteuses : MaMaz. Tout cela bien entendu ne nous rapporte pas une thune et ce n’est pas sur ces soirées que nous comptons pour acheter du café pour nos apprentis jardiniers ou des tondeuses toutes neuves pour mettre le gazon au pas. Le seul plaisir immense que nous tirons de ces soirées c’est la richesse de ces moments de bonheur partagé. Les artistes se partagent le chapeau garni avec plus ou moins de générosité par les spectateurs, et ont la joie de pouvoir échanger avec ceux et celles qui les ont écoutés lors du copieux buffet qui se déroule après chaque concert. Je suis toujours étonné par la convivialité de ce cérémonial et par la richesse des échanges impromptus qui ont lieu autour d’une part de quiche et d’un bon verre de vin du Roussillon (les 14° de ce nectar divin ne sont pas seuls responsables des yeux qui pétillent et des sourires qui s’épanouissent sur les visages !). Pascaline, qui se charge de la mise en place des spectacles, a découvert à quel point les informations doivent être répétées pour être lues et (éventuellement) comprises.

baby sitting impro Comme dit la plus grande de mes petites filles, « c’est bien chez papi-mamie, il y a toujours du monde ! » Elle ne s’étonne plus trop de croiser des visages inconnus lorsqu’elle séjourne à la maison avec sa petite sœur, ni d’entendre des langages différents, même si – souvent – l’anglais domine. Cette année nous avons simplement décidé d’être un peu plus rigides dans l’organisation de notre planning et de ménager quelques périodes de tranquillité : nous avons choisi de conserver pour nous une petite semaine de « solitude » tous les mois quand c’est possible. Tout cela, histoire de ne pas oublier que nous avons des routines à préserver… Il faut bien que je regarde la télé au moins une heure de temps en temps histoire « d’amortir » cette fichue redevance et d’alimenter mes « humeurs du jour » ! Nous ne vivons pas dans le monde de Winnie l’ourson et il y a parfois des ratés, des frictions et des doutes, mais je ne vous en parlerai guère : la vague des moments heureux bat en brèche les brisants de la mauvaise humeur. Il y a les rendez-vous ratés, les explications incomprises parce que trop vite données ou dans un langage un peu trop hasardeux. Fichue tour de Babel au sein de laquelle chacun s’exprime avec un idiome différent… Fichus citadins pleins de bonne volonté mais qui ne distinguent pas toujours la fleur précieuse amoureusement bichonnée, de sa compagne sauvage dont il faut limiter l’envahissement. Mais par chance ils ne sont que minorité, et apprennent vite le B.A. ba du jardinage. Plusieurs de nos stagiaires sont d’ailleurs arrivés avec un solide bagage de connaissances horticoles et nous avons profité pleinement de leurs idées. Mon intérêt – nouveau – pour la permaculture est en grande partie lié à ces échanges fructueux.

poivrier du Sichuan Certains de nos visiteurs sont au contraire novices et découvrent la tondeuse à gazon, le compostage ou la plantation des arbres. C’est sympathique mais ça ne fait pas toujours notre affaire car nous aimerions bien, à certains moments, déléguer un peu ; mais il vaut mieux participer au travail (c’est sympa de bosser à plusieurs) et surveiller du coin de l’œil le bon déroulement des opérations. Il faut alors avoir de bonnes jambes et courir de la motobineuse qui n’obéit pas aux ordres donnés en anglais, jusqu’à la la jardinière débutante qui s’apprête à recouvrir les graines de carottes avec une bonne vingtaine de centimètres de terre. Les découvertes ne se limitent pas au jardinage ou au bricolage : il y a aussi ceux qui, par exemple, apprennent la joie du repas partagé, en commun sur la grande table, plutôt que le plaisir solitaire du réfrigérateur que l’on ouvre pour grignoter un bout de fromage.
Le profit que nous tirons de ces échanges n’est pas seulement matériel. Il y a pour nous la satisfaction de voir nos projets se réaliser, un peu plus vite que prévu, mais aussi celle, difficile à mesurer, de voir validés certains de nos choix de vie, une part de notre philosophie, et notre  amour de la nature. Il y a la chaleur de ces embrassades lorsque l’on se quitte ou que l’on se retrouve, car il y en a qui reviennent et je ne pense pas que ce soit le masochisme qui les pousse à faire ce choix ! Bref, nous allons continuer à planter des arbres, à les entretenir mais aussi à partager le plaisir de les voir grandir avec d’autres. Certains de ces arbres sont parrainés, c’est à dire dédiés à une personne de notre entourage, comme ce bouleau de l’Himalaya que nous avons planté dimanche à la mémoire d’un beau-frère trop tôt disparu, ou ce mélèze planté à l’occasion de la naissance de notre petite voisine. D’autres arbres sont là simplement parce qu’ils sont remarquables ou que nous les avons remarqués. Le facteur, aujourd’hui, vient de me livrer un poivrier de Chine. Nous avons admiré ce petit arbre au jardin botanique de Bruxelles. La magie des envois par correspondance fait que, dès cet après-midi, il aura son petit coin à lui, pas trop loin de la maison.

Voilà une excuse toute trouvée pour vous quitter et aller profiter du chaud soleil de cette après-midi.

1 

Parcourir

Calendrier

septembre 2014
L Ma Me J V S D
« août    
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930  

Catégories :

Liens

Droits de reproduction :

La reproduction de certaines chroniques ainsi que d'une partie des photos publiées sur ce blog est en principe permise sous réserve d'en demander l'autorisation préalable à (ou aux) auteur(s). Vous respecterez ainsi non seulement le code de la propriété intellectuelle (loi n° 57-298 du 11 mars 1957) mais également le travail de documentation et de rédaction effectué pour mettre au point chaque article.

Vous pouvez contacter la rédaction en écrivant à