5février2018

Quelques livres pour les amoureux des arbres…

Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; voyages sur la terre des arbres.

Le succès en librairie rencontré par le livre de Peter Wohlleben « la vie secrète des arbres », ouvrage déjà recensé et encensé sur ce blog, est impressionnant ; simple mode ou thème préoccupant réellement nos concitoyens, je n’en sais rien… Dans la foulée sont d’ailleurs parus une bonne série d’ouvrages sur le même thème. Plusieurs sont simplement redondants ; quelques titres abordent le sujet sous un autre angle. Parler des arbres que l’on aime et de la forêt, ce n’est pas nouveau et je me propose de vous présenter une petite sélection d’ouvrages, essais, romans, documentaires, que j’ai lus sur le sujet. Certains sont trouvables neufs, d’autres en librairie d’occasion ; tout dépend de leur date de parution. L’ordre dans lequel je les énumère est lié soit au hasard, soit à leur lecture plus ou moins récente.

Hêtres remarquables au Pays Basque

Le dernier livre lu sur le sujet (qui m’a d’ailleurs inspiré le thème de cette chronique) c’est un recueil de textes de Mario Rigoni Stern intitulé « arbres en liberté« . L’édition originale en Italie date de 1991 et la traduction française est parue en 1998 chez « La fosse aux ours », maison d’édition lyonnaise qui a publié une bonne partie de l’œuvre de cet auteur prolifique. L’écrivain nous propose un petit catalogue des arbres qui croissent dans le pays qu’il connait si bien, l’Altipiano, dans les environs du bourg d’Asiago, non loin de la frontière autrichienne au Nord-Est de l’Italie. Beaucoup de ces arbres ont été plantés autour de sa maison. Rigoni Stern ne se limite pas à une approche botanique, mais enrichit agréablement son texte en accrochant à leurs branches, « comme les boules d’un sapin de Noël, souvenirs d’enfance et de guerre »… Je tire cette citation de la quatrième de couverture de l’éditeur qui, pour une fois, est vraiment une réussite. Du mélèze au tilleul, en passant par l’olivier ou le sorbier, l’auteur dresse un portrait pittoresque de cette nature dont il est si proche. Quelques mots au sujet du bouleau, arbre de lumière :

«Lorsque j’étais enfant, dans le monde végétal, ce n’étaient pas les bouleaux qui attiraient mon attention ; les arbres qui me fascinaient c’étaient les mélèzes et les grands sapins et, parmi les arbustes, le saule des chèvres et le cytise que je recherchais en bordure des prés pour y trouver des fourches de lance-pierres ou des bâtons pour fabriquer l’arc et les flèches de nos jeux.
Les bouleaux, je ne comprenais pas leur beauté ; au printemps nous jouions près d’eux quand la neige fondait, sans même lever les yeux vers leurs célestes branches. Et la coutume de nos ancêtres, qui en mai déclaraient leur amour aux jeunes filles du village en déposant des branches de bouleau à peine écloses devant la porte de leur maison, s’est perdue au contact de la civilisation méditerranéenne.»

les deux frangins dans une hêtraie

Très différente est l’approche d’Alain Corbin dans son ouvrage « la douceur de l’ombre« , publié chez Fayard en 2013. Historien, spécialiste du XIXème siècle en France, Corbin s’intéresse à tous ceux, artistes ou philosophes, dont l’œuvre a été marquée par la présence des arbres et le culte qu’ils leur vouent. Les « acteurs » de ce livre sont nombreux : Virgile, Ronsard, La Fontaine, Goethe, Chateaubriand, Ponge, Thoreau… Au fil des pages, vous croiserez aussi des personnages moins connus du grand public, comme Horace Greeley (l’un des premiers observateurs des séquoïas) ou Duhamel du Monceau (botaniste intéressé entre autres par les mécanismes de croissance des végétaux). Certains noms comme Elisée Reclus ou David Henri Thoreau reviennent souvent ! Les titres des chapitres donnent le ton de l’ouvrage : « l’arbre, de la crainte à l’épouvante », « l’arbre interlocuteur, confident et mentor », « l’arbre et la rêverie érotique », « le passeur du chtonien à l’ouranien »… Des notes détaillées complètent cet ouvrage très érudit, ainsi qu’un glossaire listant les célébrités croisées au fil des pages. Je vous propose deux brefs extraits :

«L’arbre, outrepassant le rôle de simple interlocuteur, joue parfois celui de confesseur. Elisée Reclus rapporte qu’en Bretagne, en cas de danger de mort, quand le prêtre était absent, on pouvait se confesser au pied d’un arbre. Les rameaux entendaient les aveux du moribond « et leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant ». Ici sont inversées les procédures du temple de Dodone.»
(à propos de la naissance des « jardins anglais au XVIIIème) «Quatre données déterminantes ordonnent ce réaménagement : 1) tout d’abord, une attention nouvelle portée à la respiration, aux bienfaits de l’aération, au désir de fuir les miasmes de la ville […]; 2) le besoin s’impose à l’individu, avec une force croissante au fil des décennies, d’adapter sa conduite aux exigences de la nature. Cela semble désormais la vraie manière de maintenir sa santé. […]; (3) plus décisive encore se révèle, à ce propos, l’influence de Locke et de Condillac, c’est-à-dire l’essor de ce sensualisme qui pose comme essentielles l’émission et la réception des messages des sens ; 4° les émois de l’âme sensible, l’accentuation de certaines représentations morales des conduites, de nouvelles figures du bonheur, l’emprise de l’amitié, puis la genèse du « ménage amoureux » contribuent à colorer de manière nouvelle l’appréciation de l’ombre, de la fraîcheur, du décor végétal et de la déambulation sous les arbres.»

Un tilleul isolé au milieu d’une pâture.

Le livre qui constitue ma propre bible en tant qu’amateur d’arbres est celui du grand ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, « le livre des arbres, arbustes et arbrisseaux« , publié une première fois chez Robert Morel dans les années 70 puis réédité depuis à de nombreuses reprises. A mes yeux, aucun ouvrage de type encyclopédique ne dépasse celui-ci qui a été le premier inspirateur de ma passion pour la forêt. Je ne l’ai jamais lu de A jusqu’à Z, mais, à force d’y revenir pour faire des recherches, je pense bien l’avoir parcouru en entier ! Afin de faciliter le travail de recherche du lecteur, Lieutaghi a choisi comme il se doit le classement alphabétique et son étude se limite à la flore d’Europe de l’Ouest et plus particulièrement de la France. Cet ouvrage en deux tomes propose une synthèse des connaissances sur les arbres et les arbustes, allant de l’étude botanique détaillée et de la classification, jusqu’aux us et coutumes populaires relatifs aux plantes étudiées. Un lexique des termes techniques figurant au début du tome 1 sera particulièrement utile à tous ceux qui, comme moi, n’ont que des connaissances limitées en la matière. Au fil des pages vous découvrirez avec bonheur de grands classiques de nos paysages comme le Chêne rouvre, le Hêtre ou le Noisetier, aux côtés d’illustres méconnus comme le Nerprun ou le Mahonia. Au hasard de vos excursions dans l’ouvrage, vous découvrirez les nombreux usages médicinaux de l’Argousier ou peut-être prendrez-vous idée de faire de la confiture d’Epine-Vinette. Tout dépend de vos centres d’intérêts ! Le bois du cormier, lui, permettait de réaliser des éléments d’engrenage particulièrement robustes pour les moulins à eau ou à vent. Le figuier, un cadeau des Dieux :

«Les Grecs, les peuples de l’Asie du Sud-Ouest ou les Latins voyaient le Figuier, doué d’un mystérieux pouvoir, porter des fruits sans jamais faire de fleurs. Comment n’eussent-ils pas pensé à une grâce spéciale des divinités de la Terre ?»

silhouette de chênes épargnés dans une coupe

Le contenu est différent dans le livre de Jacques Brosse, « l’aventure des forêts en Occident« , paru chez JC Lattès en 2000, parce que l’auteur s’intéresse principalement à l’histoire de la forêt, même s’il consacre une place assez large à quelques monographies sur les arbres les plus courants. Petit extrait de l’introduction, histoire de vous donner le « la » :

Vivant beaucoup plus longtemps que l’homme, l’arbre pourrait être son ancêtre. Bien avant sa naissance, les forêts couvraient la terre entière. Ce sont elles qui la rendirent habitable. Elles sont encore aujourd’hui la condition première de son existence, de sa survie, ce que trop souvent on oublie. C’est pourquoi il faut, au seuil de ce livre, évoquer les longs méandres d’une laborieuse genèse qui inventa les plantes et, à leur apogée, l’arbre, ce géant bienfaisant, et la forêt d’où naquit la prolifération de la vie animale. »

Tout part des conifères, apparus au temps du Carbonifère ; grâce à leurs facultés d’adaptation remarquables, les conifères survivent aux multiples convulsions climatiques que connait notre planète. Leur processus de reproduction se complexifie avec l’apparition des premières pommes, fleurs mâles et femelles sur le même arbre, mais nettement distinctes. Puis c’est l’âge d’or de leur développement, la création de vastes étendues peuplées de gigantesques Séquoïadendrons comme on peut en voir maintenant dans les parcs de Californie. Au Jurassique apparaissent les étranges Gingko Biloba, qui dérangeront pendant un long moment la laborieuse classification établie par les botanistes. Au cours de l’ère tertiaire et du bref quaternaire la terre ressemble de plus en plus à ce qu’elle est aujourd’hui et les arbres, ces végétaux géants, occupent une place considérable sur les terres émergées. Le développement de la population humaine va avoir de nombreuses interactions avec l’avancée ou le recul des étendues boisées et nous découvrons au fil des pages l’histoire de cette relation complexe et parfois conflictuelle entre l’humain et la végétation. C’est surtout la quatrième partie de l’ouvrage, celle qui conte en détails l’histoire de cette forêt à la fois si hostile et si utile à l’homme, que j’ai préférée. Je m’intéresse plus à l’ethnobotanique qu’à la botanique pure, trop souvent rébarbative. Et ceci même si l’écriture de Jacques Brosse sait rendre vivantes les réponses à des questions souvent très techniques. Il n’assomme pas le lecteur de propos « savants », et l’on se rend compte très vite qu’il possède une solide érudition sur la question.

Olivier remarquable en Calabre

J’ai gardé pour la fin un ouvrage qui m’a lui aussi passionné : « Histoires d’arbres – des sciences aux contes« , rédigé par Edith Montelle et Philippe Domont, un forestier et une conteuse. Ce livre a été publié chez Delachaux et Nieslé en 2003 (c’est en tout cas la date de la première édition que je possède). Il ne s’agit pas d’une encyclopédie comme le livre de Lieutaghi puisqu’elle se limite à 18 arbres assez répandus dans notre environnement. Chaque chapitre porte sur un arbre différent. Outre un portrait détaillé de chaque « individu », à savoir ses particularités botaniques, son écologie, ses divers usages, les auteurs ont fait le choix d’associer un ou deux contes populaires à chaque description. Dans la partie du livre consacrée au peuplier d’Italie, par exemple, figurent deux récits traditionnels : un conte d’explication d’origine sioux, « Les flèches magiques qui prennent racine », et un autre français : « pourquoi le peuplier est grand et élancé ». Pour le mélèze, cet arbre magique, l’histoire proposée est d’origine Yakoute (Sibérie) : « Ar Koudouk Mas, l’arbre d’or sur la montagne d’or ». Outre les contes, le livre fourmille d’anecdotes touchant un peu à tous les domaines : de la médecine traditionnelle à l’artisanat en passant par les croyances, la symbolique et même par la toponymie. Un bref chapitre s’intitule en effet « découvrir le paysage grâce aux toponymes ». Le sujet est passionnant et mériterait d’être développé ; je pense d’ailleurs que d’autres auteurs l’ont fait. Comme citation, pour vous mettre dans l’ambiance, je vous propose ce bref extrait de « l’alphabet des arbres » :

«Chez les Celtes, toute connaissance fondamentale s’enseignait oralement. Les druides imaginaient que l’écriture figeait, tuait la pensée. Elle ne pouvait être utile que dans les transactions commerciales, pour lesquelles les Gaulois utilisaient la langue grecque. Il existait une écriture celtique : les ogams (d’Ogmos, dieu de l’éloquence, fils de Brig, déesse de la sagesse). Chaque lettre était l’initiale d’un nom d’arbre. Cet alphabet comportait treize consonnes et cinq voyelles. Il était formé de traits dessinés de part et d’autre d’une ligne, comme un rameau de branche. Au temps des occupations qu’a connues l’Irlande, il a été utilisé comme alphabet secret, les doigts de la main représentant la ligne et les phalanges des doigts les traits horizontaux…»

Magnifique forêt au cœur de la Calabre

Très incomplète est cette sélection, je m’en rends bien compte ; et pourtant difficile à faire ! Je n’ai choisi qu’une petite fraction du rayon « arbres » de ma bibliothèque, et je me demande maintenant pourquoi certains autres titres n’y figurent pas.  Cela présage probablement de la rédaction d’un second épisode, à moins qu’il n’y ait, comme dans les séries télé, tout simplement une deuxième saison ! Après tout, cette première sélection a été faite au cœur de l’hiver ; si j’avais rédigé cette chronique en été, peut-être aurais-je fait d’autres choix ! Parmi les grands absents de cette première liste, les ouvrages de Francis Hallé ou la jolie série de livrets sur les arbres publiés chez Actes Sud. Je ne sais pas combien il y en a de parus actuellement, mais ceux que je possède (l’érable, le figuier entre autres…) sont vraiment bien faits. Donc vous ne manquez pas de pain sur la planche (en bois) si vous voulez accroître votre érudition.

NDA : photos maison sauf le dessin en fin de chronique : La Belette

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31janvier2018

Merci not’bon maître !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Vraiment, dans le Macron, tout est bon !

 L’actualité des derniers jours montre à quel point les vieux et les futurs vieux on n’en a rien à foutre dans cette société où l’on n’a d’admiration que pour le pognon, la réussite individuelle et l’hyper consommation. Il paraît que nous sommes d’heureux privilégiés, nous les retraités… Contrairement à la courbe de progression du prix du carburant, des autoroutes, du gaz, du timbre, et de tant d’autres éléments budgétaires qui ne figurent pas dans le calcul du prix de la vie selon Monsieur Insee et ses larbins, nos pensions ont fait un bon pas en arrière. Grâce à la baguette magique de not’bon maître le réformateur en mouvement, elles ont retrouvé leur niveau de janvier 2012. L’augmentation de la CSG, sans la moindre compensation, a absorbé les vagues « mesures de rattrapage » de ces dernières années. Pour les salariés, comme aux yeux du gouvernement ils présentent encore un intérêt mineur, l’opération a été faite sous anesthésie : une petite baisse par-ci, une petite hausse parlà. On a même réussi à leur faire croire à une augmentation de leur pouvoir d’achat alors que les quelques euros qui se sont ajoutés à leur fiche de paie ne compensent même pas la hausse de prix de tout ce qui est relatif à leur transport sur leur lieu de travail. Pour la masse des retraités, l’opération s’est faite « à vif », après que les médias aux ordres les aient traités de privilégiés pendant quelques mois, ou quelques années pour certains. Autant vous le dire tout de suite, même si ce texte n’est pas une « lettre ouverte » (que j’aurais honte de m’abaisser à vous adresser), je considère tout cela comme parfaitement minable. En ce qui me concerne, j’espère que cette énième amputation de mon pouvoir d’achat aura permis d’offrir quelques cacahuètes aux patrons richards que vous avez cru bon d’inviter à Versailles. Je suis suffisamment modeste pour savoir que le résultat de votre hold-up ne permettra pas de payer de nouveaux radars à votre police ou de nouveaux missiles à nos avions de chasse chargés de maintenir la paix dans le monde. Même si je me perds un peu dans tous les « milliards » d’euros avec lesquels vous jonglez, je garde encore un certain sens des proportions.

Que je vous rassure tout de suite, votre prélèvement social supplémentaire ne m’oblige pas encore à m’adresser aux restaus du cœur. Sachez cependant que je comprends fort bien l’état d’esprit des retraités grecs pour lesquels ce genre d’opération d’ajustement a été réédité jusqu’à ce qu’ils perdent plus de la moitié de leurs revenus pour certains. Avec tous les braiments dont nous abreuvent vos laudateurs à propos de la reprise économique, j’espère que vous aurez le bon goût, dans notre pays, de réserver la préparation « à la grecque » aux olives noires que l’on peut encore acheter sur les marchés en quantité raisonnable. Pour ceux d’entre nous qui touchent les pensions les plus faibles, votre mesure « sociale » est encore plus difficile à avaler. Il est probable qu’à force d’amputation du pouvoir d’achat, le nombre de ceux qui se retrouvent à la rue parce qu’ils ne peuvent pas payer un loyer en ville va augmenter. Vous aurez alors plus de facilité encore à fustiger ceux qui dorment dans la rue « parce qu’ils le veulent bien » et surtout parce qu’ils ne sont pas séduits par le charme romantique de vos foyers d’hébergement. Si vous souhaitez venir dans notre verte campagne pour nous expliquer les bienfaits de votre politique, sachez que nous habitons pas loin d’un petit aérodrome. Je pense que vous n’aurez pas de mal à trouver un jet privé pour vous y conduire. Finalement, quand on peut disposer d’une certaine aisance financière, tous les problèmes logistiques peuvent se résoudre avec le sourire.

Pour conclure, je vous informe que je n’ai pas voté pour vous aux dernières présidentielles et que je ne le ferai pas non plus aux prochaines. Je n’ai pas voté du tout d’ailleurs car, lorsque la « démocratie » limite le choix des électeurs au retour de la peste brune ou au diktat des banquiers, c’est qu’elle est fort mal en point. D’autres personnes de ma connaissance se sont presque enthousiasmées pour votre candidature et ont cru bon de vous permettre de les représenter, tant il paraît que vous aviez des idées « novatrices »… J’espère qu’ils auront apprécié le caractère révolutionnaire de vos mesures. Prendre aux pauvres pour donner aux riches (que vous avez exonérés de toute « sur-imposition » pour ne pas les irriter) cela ne me semble pas vraiment novateur… D’autres ont eu ce genre d’idées en continu, bien avant votre avènement, presque depuis l’origine de l’humanité. Mais je suis rassuré car je vois que certaines de vos promesses électorales seront tenues au-delà de nos espérances : le démantèlement de feu les services publics, de la couverture sociale, de la garantie d’emploi (j’en passe et des plus mauvaises)… avance à grands pas. Sans doute pourriez-vous postuler pour le prix Nobel de l’innovation sociale ? Je vous soutiendrai : j’adore voir défiler des guignols couverts de rubans sur l’écran de ma télévision. Au fait, et la redevance audiovisuelle, elle augmente elle aussi ? Merci pour votre attention et à bientôt dans la rue si vous le voulez bien. Après tout, la date fatidique d’une certaine commémoration approche non ?

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30janvier2018

Solidarité avec Merlin l’emmerdeur

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Auteurs invités, autres points de vue.

Patrick Mignard, alias « La Belette », alias « Merlin l’emmerdeur », dont j’utilise souvent les dessins ou les photomontages pour illustrer mes chroniques, a de « menus ennuis » avec la justice. Comme il n’a pas emprunté le contenu du sac à main d’une grand-mère, mais qu’on lui reproche un « délit d’écriture », je me fais un devoir et un plaisir de répercuter l’appel à la solidarité qu’il a lancé. Comme je suis un peu paresseux, je me contente de reprendre le texte signé « Cuche » et publié sur Altermonde, ci-dessous.

« L’emmerdeur » est bien emmerdé. Bien connu à Toulouse où il promène sa grande carcasse, son petit vélo et sa longue barbe de barde caustique dans toutes les manifs politiques plus ou moins gauchisantes, Patrick Mignard a été condamné à plus de 10 000 euros d’amendes pour s’être moqué du maire du village de Plagne (Haute-Garonne).

Sur son blog, il avait pris la défense d’une vieille paysanne présentée comme victime des persécutions de l’élu qui lui interdisait de gaver ses canards « à l’ancienne ». Au cœur du Clochemerle de ce village d’à peine 200 âmes, l’installation de nouveaux habitants dans une grange voisine, incommodés par les 40 canards de la vieille dame. Le maire, lui même agriculteur, s’est toutefois rangé du coté des plaignants. Il faut dire que c’est lui qui avait délivré un permis de construire pour transformer la grange en habitation.

Patrick Mignard a de son coté pris la tête de la résistance, multipliant les manifestations locales et clamant urbi et orbi les turpitudes supposées de l’élu, présenté comme « un despote ami des puissants ». Le maire a très mal pris la fable médiévale écrite par le militant sur son blog, signée « Merlin l’emmerdeur ». L’auteur a certes été relaxé du délit de diffamation par voie de presse par le tribunal de grande instance de Toulouse en juin dernier. Mais l’élu a fait appel. Son avocat a obtenu 8.000 euros de dommages et intérêts au civil, plus 2.500 euros de frais de justice.

« C’est tout simplement la liberté de création, de fiction, de critique, de caricature, de satire qui est remise en question » réagit Patrick « l’emmerdeur », qui a décidé de se pourvoir en cassation. « Merlin » Mignard, qui ne dispose pas de cette somme, a lancé une souscription (voir ci-dessous) pour payer son amende (*) et ses avocats.

NDLR : (*) Comme l’indique Patrick dans son commentaire, il ne s’agit aucunement de l’aider à payer une « amende » mais des « frais de justice » ce qui n’est pas la même chose.

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26janvier2018

Alimentaire, mon cher Watson, alimentaire !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; le verre et la casserole.

Plaisirs simples pour panser les plaies des grosses colères et patienter en attendant les premiers signes du printemps.

La toute récente affaire « Lactalis », énième témoignage de tant d’autres malversations alimentaires, me donne envie de ressortir ce texte, commencé il y a quelques mois puis posé en attente dans un dossier poussiéreux. Un peu décousu peut-être, mais les idées développées ma paraissent toujours autant d’actualité.
Associer à nouveau les vocables « nourriture » et « plaisir », plutôt que de continuer à laisser les industriels nous prendre pour des dindes à l’engraissement… Bio et local c’est bien ; bio, local et bon c’est encore mieux ! Plaisir de connaître non seulement la provenance mais la variété et les subtilités de ce que l’on mange. Aligner côte à côte sur une table de salle à manger, une salade « Sucrine » que l’on a cultivée, des pommes de terre « Yona », variété expérimentée pour la première fois, des tomates à la provençale préparées avec des « Rose de Berne » et des « Noires de Russie », maintenant classiques dans notre jardin. Déguster de délicieuses galettes de céréales, à base de flocons élaborés par le paysan boulanger du coin… J’aimerais pouvoir dire que le vin rouge dans le verre à pied provient de ma vigne, mais je n’en connais que le cépage. L’objectif n’est pas l’auto-suffisance ; on en est loin ! Non pas « tout faire » mais « savoir faire », comprendre et apprécier ; acquérir cette connaissance qui permet d’apprécier plus en détail encore ces mets que l’on propose à nos papilles.

Il ne s’agit pas d’une démarche quotidienne : personne n’en a le temps ni l’envie… Il s’agit d’une démarche à mettre en œuvre le plus souvent possible : une démarche de rééducation… Travail subtil car il y a des nuances entre les pains, selon la farine, le four et le boulanger, mais aussi entre une pomme de terre « Charlotte » et une « Rosabelle ». C’est là que l’on se rend compte parfois du manque de finesse de ce sens essentiel qu’est le goût. C’est là que je rejoins (à petits pas) des mouvements un peu trop élitistes et souvent trop snobs à mon idée comme « Slow food ». Sans chercher à disséquer ce que l’on nous met dans l’assiette, déguster une courgette « blanche de Sicile » cela n’a pas tout à fait la même connotation que manger un « sauté de courgettes ». Attention exagérée ? Snobisme ou pinaillage intellectuel ? Peut-être, mais je crois que c’est plus sérieux que cela dans un environnement où tout fout le camp. Je dirais plutôt étape importante aussi si l’on veut redonner aux légumes la place qu’ils doivent occuper dans l’assiette et si l’on se méfie des laboratoires pour ce qui est de nous proposer un substitut à la consommation massive de viande. J’ai vu un reportage sur la fabrication de « saucisses » en laboratoire, à base de pleurotes d’apparence plutôt sympathiques… Edifiant ! Pour l’heure, je préfère qu’on continue à élever des porcs gascons pour ce faire, même si je ne dois manger ce genre de délices qu’une fois par trimestre (je m’en fous de dire ça, parce que je sais que ça fait un certain temps que les végétariens intransigeants qui me lisent ont changé de crémerie…). Au passage, je vous recommanderais bien la lecture du bouquin « On achève bien les éleveurs » ou encore de « Vivre avec les animaux » de Jocelyne Porcher…

C’est amusant les distinctions que l’on fait entre les différentes catégories d’aliments ou de boissons. Là où l’on admet couramment que les cépages de raisin permettent de créer des vins de goûts et de couleurs différents ; là où les gastronomes considèrent comme évident qu’un steak de bœuf lambda n’a pas la même saveur qu’un morceau choisi de bœuf d’Aubrac, pourquoi se contenterait-on donc de bouffer carottes, patates ou courges sans exercer nos papilles ? Même deux salades de variété identique, lorsqu’elles sont cultivées différemment (en pleine terre ou sous serre par exemple) n’ont pas les mêmes nuances de goût.

Ce plaisir fugitif me console d’un mal de dos omniprésent, et me dédommage des heures passées à piocher, pailler, bichonner, arroser tous ces maudits légumes du jardin depuis une quarantaine d’années. N’ayant pas la fortune des Rockfeller, si je peux m’offrir tous ces petits plaisirs gastronomiques, c’est parce que j’ai d’autres sources d’approvisionnement que l’épicerie de luxe du coin. A part les semences, que je souhaite de plus en plus vivement sélectionner moi-même, et le terreau qu’il m’arrive encore d’acheter en complément de ma propre production, la décision de cultiver telle variété plutôt que telle autre, ne dépend que de mon bon vouloir et de mes capacités de travail. Du producteur au consommateur, sans intermédiaire pour multiplier le prix des ingrédients par deux ou par dix, sous couvert du fait qu’ils sont « prestigieux ». Quand on voit certaines variétés de pommes de terre atteindre la dizaine d’euros au kilo, on a de quoi s’inquiéter. Quant au jambon à 80, 100 ou 150 euros parce qu’il provient de races traditionnelles élevées en liberté, j’attends d’avoir un voisin éleveur compréhensif qui acceptera de le troquer contre de menus objets de ma fabrication ! Il faudrait, une fois pour toutes, que les prix soient calculés en fonction d’un coût de production et non pas de la somme que le cadre supérieur qui remplit son chariot est capable de payer. La vente directe doit permettre d’améliorer les revenus de l’éleveur, mais aussi de respecter le pouvoir d’achat du consommateur. Il y a toute une réflexion à conduire dans ce domaine.

Pour revenir à mon cas particulier : en fait, c’est plus la qualité de ce que je vais trouver dans mon assiette qui me motive à surexploiter mon dos, que l’intérêt économique. D’autant que ce que j’économise d’un côté, je m’en sers souvent pour financer certains petits plaisirs : manger en quantité réduite une viande de qualité par exemple ou mettre sur la table une bonne bouteille de vin.

Indécent peut-être comme discussion me direz-vous à un moment où une part non négligeable de l’humanité cherche sa survie dans les caisses de ravitaillement des Nations Unies, en évitant les bombes, les missiles et les balles perdues. Non répondrai-je quand le militantisme ne se limite pas à faire attention à ce que l’on a dans son assiette et que la malbouffe fait partie du plan d’ensemble des affameurs-profiteurs de l’Univers. La bouffe aussi c’est politique, comme tout le reste. Si l’on peut gagner des milliards en vendant de la merde au prix de l’or, c’est aussi parce que notre référentiel alimentaire s’est tellement appauvri, que certains enfants ignorent purement et simplement l’existence de plus de la moitié des légumes, et sont convaincus que le lait sort d’une boîte et qu’il est fabriqué en usine. D’ici peu, certains ne feront plus la différence entre le Burger d’une marque célèbre et son emballage en polystyrène : tant mieux pour nos bords de routes définitivement souillés par ce genre d’ordures.

 Je sais fort bien que l’on ne change pas la société parce que l’on cultive ses patates et que l’on sait quelle variété on utilise en fonction du plat que l’on veut réaliser. On ne la change pas non plus en étant totalement indifférent à toutes nos fonctions vitales. Comme le disait Pierre Fournier à une lointaine époque, le sandwich/bière du militant n’a rien de révolutionnaire. De la bière lavasse des brasseries industrielles, à la culture se limitant au visionnage des matches de foot à la télé et aux bouquins que l’on achète parce qu’il y en a une grosse pile au supermarché, le pas est vite franchi. Toutes ces démarches font partie du même ensemble tant décrié par les insurgés de Mai 68 et si bien intégré dans nos vies de misère. Abrutis par le travail, les transports, les écrans, la bouffe industrielle, il est difficile de mobiliser encore les zones du cerveau où se situent l’esprit critique, l’imagination, et la curiosité.

Je ne cherche point à ériger de dogme alimentaire, de régime « avec » ou de régime « sans », bien au contraire ! Je cherche juste à mettre en avant le fait que le « salé » et le « sucré » ne sont pas les seuls éléments avec lesquels notre palais doit s’exercer. Perdre le goût de la framboise fraichement cueillie pour en arriver à trouver savoureux tout un ensemble de plats industriels qui ont comme dénominateur commun le glutamate, quelle misère. Et la rééducation n’est pas facile, même pour quelqu’un qui côtoie un jardin depuis des dizaines et des dizaines d’années, et accorde une large place aux produits « bios » qu’il est de bon ton de moquer aujourd’hui dans certains milieux. « Issu de l’agriculture biologique » n’est pas suffisant comme garantie. Fraises et tomates « bios » , provenant des serres d’Andalousie, de Hollande ou de Sicile, que l’on vous propose dans le supermarché du coin, n’ont pas plus de saveur, que les fausses tomates anciennes créées par les ingénieurs de l’INRA n’ayant guère de rapport avec leurs ainées.

 J’ai commencé mon travail de « remise à niveau », il y a longtemps déjà, en faisant attention au goût du pain que je consommais, avant de m’attaquer aux tomates, aux pommes de terre ou au café. C’est difficile… Pour les tomates, mieux vaut en mélanger deux ou trois variétés dans la même salade histoire de les consommer à la suite des unes des autres. Une fois vos papilles réveillées, vous pourrez vous exercer avec le poivre ou le chocolat dont les nuances sont fortement contrastées. Une fois votre « goût » parfaitement réveillé, vous pourrez attaquer les niveaux supérieurs : cucurbitacées ou pommes de terre par exemple.

L’estomac rempli, vous pourrez vous octroyer une sieste digne de ce nom et réfléchir aux subtilités du langage par exemple… Diversité du sens attribué à des mots courants dans la bouche nos experts de la pensée comme «décroissance», « communisme » ou « développement durable ». Dans la bouche d’un certain Vladimir Ilitch, le premier de ces termes n’a certainement pas le même sens que dans les écrits de l’anarchiste italien Errico Malatesta dont les travaux semblent revenir à la mode ! Quant aux « commémorations » à venir, de Mai 68 par exemple, elles n’ont pas le même sens pour tous c’est probable. Les discours risquent d’être à géométrie variable et ce n’est pas qu’une question de papilles ! Pour certains, l’événement se situe au niveau de l’hommage rendu au rocker macdo français, d’autres parlent d’une « grande respiration » révolutionnaire ou pour le moins de tournant dans les luttes sociales….

Saveur des aliments, saveur des mots. J’ai aussi la passion des mots anciens ou nouveaux pour enrichir mon parler courant. Non pas inventer des mots, mais piocher chez nos voisins francophones les expressions goûteuses qu’ils ont continué à utiliser pendant que nous les remplacions ad nauseam par des « debriefing », des « training centers » ou des « mailing lists ». J’en ai découvert quelques unes ces derniers temps qui sonnent dans ma bouche comme s’écoule doucement le jus d’une mûre bien mûre que l’on écrase avec sa langue. Bref, malgré la torpeur de l’hiver, j’essaie de ne pas trop «cogner des clous» et de rester un peu éveillé à l’actualité. Mais je vous ai déjà passablement tanné avec ce genre de sujet ! Je préfère vous laisser du temps pour traquer les premières pousses de pissenlits ou de cardamine. Toute la fraicheur printanière en bande annonce.

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16janvier2018

Après les « fake news », soyons courageux, dénonçons les « garbage news »

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Désolé pour ces anglicismes malvenus. Malgré les propos tenus récemment à propos de notre langue, comme je souhaite agrandir la faction « geek » de mon lectorat, j’ai décidé – tout comme notre bon maître – d’angliciser un brin, notamment dans les titres, pour améliorer l’accroche auprès des jeunes technocrates en marche.

 Le gardien suprême de nos rêves a décidé de protéger les enfants que nous sommes, rassemblés autour de sa houlette de berger, des horripilantes fausses nouvelles que les ennemis ne manquent pas de répandre sur nos médias sociaux. Belle et courageuse initiative, sans doute pas facile à appliquer mais bon… Pour le faire comme il faut il faudrait demander conseil aux roitelets qui gouvernent notre galaxie… A Pékin, à Ankara ou à Budapest, les experts en manipulation de cerveaux sont réputés et pourront certainement aider notre Colomb de l’intérieur à débusquer les semeurs de discordes. Pour l’heure, on va taper sur quelques complotistes néophytes et benêts. Si tout se passe dans le consentement et l’harmonie on pourra faire quelques expéditions punitives sur des terres qui tentent de dévier de la ligne officielle du réalisme de bon aloi. Je pense par exemple que laisser entendre qu’il y a eu un lien quelconque entre la ministre de la santé et les laboratoires pharmaceutiques et que cette histoire d’amour prolongée a pu avoir un effet sur le décret gouvernemental concernant l’obligation vaccinale…, c’est l’exemple type d’une « fake news » que l’on va laisser circuler le temps que les assidus d’internet s’habituent, puis on tentera, par un biais ou par un autre, d’enrayer sa diffusion. Vous croyez que je divague ? Un article est paru sur Le Monde intitulé « les théories du complot bien implantées dans la population française ». Quand on parcourt cet article, illustré de moult exemples habilement choisis, on découvre ceci : «plus de la moitié des Français (55 %) estiment ainsi que « le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Donc, l’information que je vous ai exposée juste avant, montre bien que mes dons de voyant ne sont pas si mauvais que cela… Bref, Monsieur Macron, jusqu’où allez-vous « sévir » dans ce domaine ? Quels outils allez-vous fournir à vos successeurs d’extrême-droite qui n’en manquent pourtant pas, déjà ?

 Si j’étais conseiller à l’Elysée, je serais l’instigateur d’une politique de contrôle, plus difficile à mettre en œuvre (vu l’ampleur du chantier), mais ô combien favorable à la santé mentale de mes concitoyens : l’interdiction de faire de l’information poubelle (garbage news) bien plus répandue encore que les « fakes ». L’information poubelle c’est faire passer tout et n’importe quoi pour un élément important, c’est ne respecter aucune hiérarchie dans les titres. Le journal de la « 3 » proposait comme informations essentielles l’autre soir : la neige (il neige en hiver, c’est nouveau), la mort de France Gall, et la remontée dans le classement de je ne sais trop quelle équipe de quinzième ou seizième division. Point barre : le reste, pacotille, faisant l’objet de « brèves » enchainées sans queue ni tête, sans aucun dossier d’explication pour étoffer derrière. Je cite la « 3 » mais je pense qu’il en est de même pour les autres chaînes publiques et privées. Même ARTE, à force de vouloir chevaucher le bronco de l’Europe, n’échappe pas à ce genre de méfaits. Je ne compte pas les heures pendant lesquelles on nous aura fort pédagogiquement expliqué de quelle manière les partis présents aux élections en Allemagne peuvent trahir leurs électeurs en optant pour des choix de gouvernement absolument contraires aux idées qu’ils ont défendues pendant la campagne « aux alouettes ». Pour échapper à tout cela, encore faudrait-il qu’il y ait une certaine pluralité dans nos médias. Comme le contrôle (essentiel) de tous les moyens d’information (ou plutôt de divertissement) du public est entre les mains de quelques groupes financiers, on comprend qu’ils n’aient pas envie de faire entendre des sons de cloche trop contraires à leurs intérêts. Donc l’heure est à l’omission, l’assimilation ou la désinformation ; on énonce avec plus ou moins d’exactitude des faits bruts, plus ou moins confirmés ; tout cela passe comme une lettre à la poste sans qu’aucun débat ne soit engagé. Expliquer que la gendarmerie de l’Oise a réuni des fédérations de chasse pour utiliser ces amis de la nature comme force auxiliaire pour faire respecter l’ordre public… ; cela peut difficilement passer comme cela, sans faire valoir quelques points de vue divergents sur la question ; et encore moins figurer entre le énième nourrisson congelé et la pénurie d’huitres pour les fêtes encore à venir… Qu’en France la police soit laissée libre de tuer, presque à son gré, et que la mort de Rémy Fraisse reste à jamais impunie, que du banal…

Je ne souhaite pas instaurer un « commissariat central » aux infos, chargé de décider ce qui est important ou pas à l’échelle de la planète. Je crois que je souhaite tout simplement ficher en l’air tout le château de cartes de l’audiovisuel public et en changer radicalement le mode de fonctionnement. En temps qu’idéaliste forcené, dans un premier temps, je voudrais que l’on ait la pudeur de respecter un minimum de hiérarchie dans les titres, de ne pas mettre sur le même plan la disparition de la « poupée de son » et le problème des SDF que notre bon chef a finalement laissés dans la rue « puisqu’ils ne veulent pas aller ailleurs ». Un exemple qui me vient à l’esprit : après avoir lu, vu ou entendu la propagande que les médias zofficiels déversent au sujet du Vénézuéla, vous estimez-vous informés correctement sur la situation dans ce pays ? J’en doute. En ce qui me concerne je peine à discerner qui est contre qui. N’étant partisan ni de la clique à Maduro, ni du retour de la droite au pouvoir, j’ai bien du mal à naviguer. Sûr que le « petit peuple » sera encore une fois le dindon de la farce quel que soit le camp qui se maintienne ou se hisse au pouvoir. Je pense aussi que les pauvres gens auront bien du mal à obtenir une amélioration de leurs conditions de vie si la Droite revient au pouvoir comme au Honduras. Certes, les banques des supermarchés seront fournies grassement, mais le pouvoir d’achat des ouvriers et des paysans ne leur permettra que de contempler les rayons et leur panier restera vide.

 Je reviens à l’article du Monde. En continuant, on apprend que la défiance des Français à l’égard des médias est croissante. Je cite : Seules 25 % des personnes interrogées jugent que « globalement, [les médias] restituent correctement l’information et sont capables de se corriger quand ils ont fait une erreur. » J’espère que ce pourcentage de Français, plutôt réalistes et lucides, va augmenter et que les gens prendront l’habitude de comparer les sources. Sur un dossier comme « Notre Dame des Landes » ce genre de précautions est vraiment stupéfiant. Je crains que ceux qui ne sont informés que par le JDD ne soient obligés d’acheter de l’armement lourd pour se protéger lorsque les hordes Zadistes se lanceront à l’assaut du territoire. Les soi-disant photos de caches d’armes publiées dans ce torchon, témoignent du fait que les « fake news » ne sont pas toujours celles que l’on croit. Par contre, du côté de Rennes et de Nantes, les bruits de bottes se font de plus en plus assourdissants. Si les médias continuent leur politique d’info poubelle actuelle, les braves citoyens seront fin prêts pour applaudir aux ratonnades à venir. Faudrait pas que la bleusaille se prenne à rêver que l’on peut trouver des solutions négociées à ce genre de situation. On n’est pas au Larzac ici et la force doit rester dans le camp du plus fort. Citoyen Bové, rompez les rangs.

Il paraît aussi qu’une petite fraction de nos concitoyens est convaincue que le zomo sapiens dont ils font partie fièrement, descend d’Adam et Eve. Après tout, c’est bien ce que l’on m’a enseigné au catéchisme au temps où je l’ai fréquenté, quelques temps avant de rejoindre la secte « Ni dieu ni maître ». Bref il y a du pain sur la planche pour ceux qui essaient de mettre en place des moyens d’information un peu moins abêtissants. La tache est ardue, mais certains médias parallèles ne tirent pas trop mal leur épingle du jeu. Dans les poids plumes un peu lourds, je pense aux sites Basta, Reporterre ou Altermonde sans frontières ; dans les médias papier, je pense à « CQFD », « L’âge de faire », « la Brique » ou autre (je suis déjà abonné aux deux premiers). Il est grand temps de prendre en main le problème de la télé, sans que l’on ait forcément besoin de la béquille « Mélenchon ». Si l’on ne veut pas que les chefs trahissent, le mieux c’est « pas de chef », ou alors surveillé comme le lait sur le feu. Si tout cela ne constitue pas un programme pour 2018 !

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9janvier2018

En balade dans le Périgord : le village et le château de Bourdeilles

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres.

Où il est encore question de « vieilles pierres » mais aussi d’épicerie ambulante, comme quoi…

 Quoi de plus évident comme itinéraire, pour des Dauphinois en goguette, rentrant du Pays Basque en ce mois de septembre finissant, que de passer par le Périgord pour revenir au bercail ? Surtout quand, à l’aller, on est descendus par la Margeride et l’Aubrac, deux autres de nos régions fétiches… La journée dans le Périgord vert ne fut guère souriante. La grisaille du ciel s’acharnait à vider le paysage de toute substance et à essayer de nous convaincre que ce Nord du Périgord, que nous connaissions assez mal, ne méritait pas qu’on lui consacre plus que le temps nécessaire à le traverser en voiture. Mais la magicienne qui veille sur ce pays vallonné n’était pas de cet avis. Il y avait plusieurs jours que je n’avais pas eu ma dose de « vieilles pierres » (comme les qualifie mon fils aîné) et j’étais plutôt en manque. L’arrivée à Bourdeilles, petit bourg très champêtre avec une vue splendide sur les ruines d’un splendide château fort, eut raison du début de morosité climatique ambiant ; d’autant que le comité des fêtes du cru, bienveillant à l’égard des touristes, avait eu l’obligeance de border la route de quelques surplombs rocheux fort bien venus pour faire une pause « clic-clac Kodak » comme on l’appelait dans les temps lointains du siècle précédent et ce sans avoir besoin du moindre parapluie… Voiture garée (presque comme il faut), appareil photo en batterie, je me précipitai de l’autre côté de la route, en bordure de la rivière Dronne… Un joli cadrage, histoire de ne pas voir que les poteaux EDF, les tas de gravier et les lignes téléphoniques peu seyants sur une gravure médiévale, et une première photo « carte postale » à mettre dans l’album. Nous étions en milieu de matinée et nous avions tout le temps nécessaire pour abandonner le véhicule et nous livrer à une exploration pédestre de ce lieu, apparemment aussi charmant que désert (c’est un privilège de ne pas voyager au mois d’août !).

 La commune de Bourdeilles compte moins de 1000 habitants au dernier recensement. Ce village castral avait plus d’importance au Moyen-âge puisqu’au Xème siècle, il avait été choisi pour être le siège de l’une des quatre baronnies du Périgord. Le tourisme vert attire à nouveau du monde pendant la période estivale, mais, en ce début d’automne, la rue principale est plutôt calme. Sur l’esplanade devant l’entrée du château, il y a un petit marché local de producteurs. L’occasion de s’arrêter un peu et de papoter avec l’une des marchandes présentes, une épicière ambulante dont la présence nous surprend. Chez nous, ce type de commerce a disparu depuis quelques décennies. Les plus longs à résister ont été les bouchers et les boulangers, mais eux aussi ont renoncé à leur tournée. Tous les commerces de proximité ont fermé même dans des villages comme le nôtre qui dépasse le millier d’habitants. Ne restent plus que les fameuses « zones artisanales » et leurs collections d’enseignes de supermarché, toujours les mêmes, proposant toutes les mêmes produits. Les marchés s’installent à nouveau mais beaucoup ont du mal à survivre. Ils simplifient pourtant grandement la vie des habitants qui n’ont pas de voitures ou n’ont pas envie de faire 5 km pour aller acheter une baguette de pain. Selon notre interlocutrice (Cécile Gomendy de « La cour des Miracles »), la situation est meilleure dans le Périgord et elle n’est pas la seule à poursuivre les tournées dans les villages avec son sympathique camion épicerie richement pourvu en produits bios, essentiellement locaux. Comme nos discussions ne sont jamais totalement désintéressées, on en profite pour faire l’acquisition de quelques bouteilles de Bergerac bio ainsi que de bière de la brasserie voisine de La Margoutie. Je remarque au passage que s’il y a un secteur qui est dynamique, dans toutes les régions de France, c’est celui des micro brasseries (plus d’une douzaine en Périgord, mais mes statistiques sont sans doute à mettre à jour).

 Si notre connaissance du milieu gastronomique local progresse à grands pas, ce n’est pas le cas de notre visite du château dont nous n’avons encore pas franchi le portail d’entrée. L’édifice est imposant. Contrairement à ce que l’on apercevait depuis notre parking, ce n’est point un, mais deux châteaux qui se trouvent dans la même enceinte. Lorsque la forteresse médiévale a été abandonnée au début de la Renaissance, les propriétaires ont fait construire une « villa italienne », à savoir un palais presque aussi imposant que son ancêtre, mais un peu plus accueillant grâce à ses nombreuses ouvertures. En passant d’un bâtiment à l’autre, on effectue un véritable parcours architectural et l’on peut mesurer, sans peine, l’évolution et les progrès des techniques utilisés par les maîtres d’œuvre successifs. Je ne pense pas que ce soit un souci pédagogique à destination des visiteurs du futur qui ait poussé les seigneurs du domaine à ne pas démanteler le premier pour construire le second. La forteresse a été conservée comme bâtiment à usage défensif ; le palais a servi de lieu d’habitation et de réception. Lieu de vie d’autant plus agréable que de somptueux jardins « à la française » ont été aménagés sur le pourtour de la nouvelle résidence. Les propriétaires ne manquant pas d’ambition, ils avaient même prévu, lorsqu’ils ont dressé les murs, des points d’ancrage pour une aile supplémentaire dominant la rivière, mais cette extension n’a jamais été construite.

Le point fort de la visite du château, c’est la grimpette au sommet du donjon par un escalier en spirale qui donne le tournis et qu’il vaut mieux ne pas escalader en courant, l’épée à la main, avec une cotte de mailles de dix kilos sur les épaules. La tour, de forme octogonale, mesure 35 mètres de haut et ses murs d’une épaisseur de 2,50 m ont plutôt bien résisté aux assauts du temps et des projectiles. Nous aussi on a bien tenu le choc à la grimpette, après trois semaines de randonnées (tranquilles mais quotidiennes) dans les Pyrénées Atlantiques. Pour être honnête il faut préciser aussi qu’on avait laissé la cotte de maille et la caisse de bière aux bons soins de notre gentille épicière après l’avoir grassement rémunérée avec une bourse d’écus bien remplie. Sur la plateforme sommitale on a une vue remarquable sur la vallée, et comme tout effort mérite une récompense, sachez que cette vue est magnifique ! Elle permet, entre autres, de se faire une idée du plan du village et d’admirer, presque vu du ciel, le vieux pont qui franchit la Dronne et le moulin rénové qui se trouve au pied du château.

Le second centre d’intérêt c’est la vaste salle qui se trouve à côté du donjon (voir photo). Elle mesure 38 m de long par 11 m de large. Il s’agissait de la pièce de vie principale du château, l’Aula, à l’intérieur de laquelle avaient lieu toutes les réceptions importantes. Elle est fort bien restaurée et ses fenêtres géminées assurent une relative luminosité. On ne possède guère d’informations sur la construction de ce magnifique bâtiment, si ce n’est qu’elle a débuté en 1283 sous la direction de Géraud de Maumont, l’architecte de Châlus et de Châlucet, l’immense forteresse du Limousin, et que ce château fort a été construit sur l’emplacement d’un bâtiment fortifié plus ancien fort endommagé, en 1259, par les guerres fratricides auxquelles se livraient les différentes branches de la famille de Bourdeille. Ce genre d’imbroglio est fréquent sur les sites médiévaux importants qui abritaient la résidence de plusieurs familles nobles et parfois concurrentes. Il faut donc savoir que le château fort visible actuellement date de la fin du XIIIème siècle, âge d’or de ce genre de constructions ! Sur le castrum précédent, on sait juste qu’il existait en 1183 : il avait servi de refuge à des abbés de Brantôme pourchassés par des brigands désireux de leur emprunter la collection de reliques de St Sicaire qu’ils transportaient.

Cette importance acquise par le château de Bourdeille (le « s » est un ajout récent) à l’époque médiévale ne dure pas et la forteresse va perdre de son importance au fil des siècles. Les causes sont nombreuses : querelles familiales, partages malencontreux, occupation anglaise pendant la Guerre de Cent Ans… Un certain nombre de personnages célèbres évoluent dans l’ombre de ce château qui n’est pas aussi « imprenable » qu’on voudrait le faire croire (la suite des événements en témoigne)… En 1310, Philippe Le Bel, craignant une attaque de son vassal, le roi d’Angleterre, installe une importante garnison royale dans la forteresse. Au début de la guerre de Cent Ans, la position de Bourdeille est critique, à cause de sa situation géographique et du fait du partage de la propriété entre deux familles occupantes, chacune étant liée à l’un des camps opposés. D’un côté, la famille Bourdeille, ayant prêté allégeance au roi d’Angleterre, de l’autre, une garnison aux ordres du Comte du Périgord rallié au roi de France, Philippe VI de Valois, depuis peu. Le parti anglais assiège le château pendant trois mois et s’en empare. On connait moult détails sur ce siège mémorable grâce au témoignage de l’historien Froissard qui l’a conté par le menu. La forteresse change à nouveau de camp en 1372, puis 1375. Nouveau siège, en août 1377 cette fois : l’armée du Duc d’Anjou est commandée par le connétable Duguesclin. Le drapeau à fleur de lys flotte à nouveau au sommet du donjon.

 La construction du palais Renaissance a débuté deux siècles plus tard, en 1588, à l’initiative de Jacquette de Montbron, l’une des favorites de Catherine de Médicis. Celle-ci avait quitté la cour et fait un « retour au pays », bénéficiant d’un legs de 4000 écus de la part de la Reine pour ses bons et loyaux service. Les travaux ont été rondement menés. Une dizaine d’années s’est écoulée avant que la châtelaine puisse quitter son autre propriété de Matha, dans le Saintonge, et s’installer dans sa nouvelle demeure de Bourdeilles. L’influence italienne est remarquable. La noble dame de Montbron n’a guère pu profiter du magnifique panorama qu’elle avait sur la campagne depuis les fenêtres de son grand salon, puisqu’elle est morte à la fin du chantier. Je dois vous avouer que si j’avais dû vivre en ce lieu, aucun des deux bâtiments ne m’aurait convenu : les espaces sont trop vastes dans le palais Renaissance, et je n’aurais pas apprécié de voir le plafond plusieurs mètres au-dessus de mon lit à baldaquin, et la cheminée à une vingtaine de mètres de là. Quant au château médiéval, appelé aussi château des Comtes, il m’aurait fallu un nombre considérables de torches et de chandelles pour que la lumière me suffise. Autre temps, autres mœurs. Tout au long de la visite on peut admirer des meubles splendides, en particulier une collection de coffres qui n’a pas manqué de me rappeler celle qu’on avait admirée au château de Gruyère chez les Helvètes.

 L’angélus de midi nous a incités à admirer aussi au passage la somptueuse église qui se dresse à portée d’arc du donjon. La faim (et non l’irrévérence religieuse) nous a par contre poussés à nous abstenir de la visiter ce qui est sans doute un manquement regrettable au respect des lois du tourisme. Le restaurant sis sur l’esplanade du château avait une mine sympathique, et son menu était des plus attrayants, mais notre conscience nous a rappelés à l’ordre : les excès alimentaires se multipliant, un jeûne momentané serait sans doute le bienvenu. Tout cela s’est terminé par un piquenique modeste dans la voiture sous la pluie, quelques kilomètres plus loin, dans la très photogénique cité de Brantôme, mais je garde cette histoire pour vos vieux jours. je sais que vous êtes tous hyper actifs et qu’il ne faut pas abuser de votre temps. Dès maintenant je travaille à l’écriture de chroniques format « texto », du genre qu’on peut lire le temps que le feu repasse au vert… Quand je pense que je m’étais juré de ne pas m’étendre sur la partie historique de cette chronique !

Sources documentaires et illustrations
• Photos de l’auteur sauf n°2 : annuaire de l’économie locale et solidaire.
• sources documentaires : mairie de Bourdeilles – livre de Jean Mesqui  « Châteaux forts et fortifications en France » –

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31décembre2017

La « Mitoufle »

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Le verbe « emmitoufler » existe, mais pas de Mitoufle dans notre dictionnaire. Le verbe est de moins en moins souvent employé, et, comme beaucoup d’autres mots considérés comme un peu «précieux», s’oublie peu à peu. Notre langage quotidien s’appauvrit comme la fertilité de nos sols. « Emmitouflé » est un mot qui sera bientôt délicieusement « suranné ». Nous faisons appel semble-t-il à un nombre de plus en plus limité de mots (c’est vrai pour d’autres langues aussi), et cherchons souvent à les remplacer par leurs équivalents anglais qui sont bien plus « tendance » ou par des formules style texto. Depuis peu, nous bénéficions de la présence d’une « pool house » non loin du « buiseness center » de la ville voisine… Après un « brainstorming » et un entretien avec le DRH c’est cool de faire un p’tit « running ». Une « pool house » ça a sacrément plus de gueule qu’une « piscine couverte » ! Quand on sait que grâce à compère Guillaume, dit « Le Conquérant », bon nombre de mots « so British » dérivent du Français ! Enfin bon, c’est la trêve des confiseurs alors cessons de grincher. Un espèce de « galimatias » d’anglais est en train de se constituer comme langue internationale, pourquoi pas… Le problème c’est qu’il ne faudrait pas que cette normalisation, favorable à la communication, paraît-il, ne touche tous les aspects de la vie culturelle !

Cet été, je venais de relire pour la troisième fois « la maison des marées » de Kenneth White quand l’envie m’a pris de chercher quel nom familier je pourrais bien donner à la maison douillette qui nous sert de havre de paix ; le mot « mitoufle » m’est venu à l’esprit, sans qu’il y ait de relation, au départ, avec le verbe à la consonance hivernale. Il m’arrive souvent de comparer les livres que j’aime à des habits douillets que j’ai plaisir à enfiler. Mais je n’ai jamais franchi le pas qui sépare le livre de la maison à l’intérieur de laquelle il a trouvé refuge. Je ne suis pas certain d’ailleurs de la parenté absolue entre ma Mitoufle et le verbe dont on pourrait l’extrapoler. D’aucun pourraient par exemple le rapprocher de pantoufle. Dans ce cas, ce serait presque un mot valise ! Difficile aussi de ne pas faire le rapprochement avec les maisons de hobbits telles que les décrit Tolkien, d’où le choix de la première photo de cette chronique.

La Mitoufle c’est donc le mot qui, dans mon esprit, colle le mieux avec la réalité de notre terrier. Parlons en un peu de cette « réalité ».

 Plus particulièrement ces dernières années (mais cela a été vrai aussi auparavant), la maison est un havre de paix et de (relative) abondance. Non que nous soyons milliardaires pour ce faire (*), mais parce que nous consacrons un temps important à la culture de nos légumes, à nos approvisionnements alimentaires et à leur transformation. Histoire d’être à peu près sûrs de ce que l’on met dans nos assiettes, on vadrouille pas mal d’un fournisseur à un autre, afin de réaliser l’accord parfait « papille – santé – budget » ! Notez que j’ai mis « papille » en premier, parce que le fait de se nourrir est plaisir avant toute chose. Je refuse de m’approvisionner dans un entrepôt ou dans une pharmacie ! Cela nous permet d’offrir, pour un budget relativement raisonnable, un accueil chaleureux et plutôt gastronomique à notre table pour les amis, les voyageurs de passage et parfois même les artisans qui améliorent notre environnement. Le fait que nous soyons tous deux retraités joue aussi un rôle important dans notre disponibilité, mais pas que. On aurait pu faire le choix « club med, grosse cylindrée, fringues de marque » et on aurait cherché notre mitoufle ailleurs.

La sensation de « havre de paix » est liée au fait que nous cherchons à accueillir chacun dans le respect de ses idées et de ses croyances, sous réserve que l’attitude de nos visiteurs colle avec cette éthique. « Il n’y a pas d’étrangers ici, seulement des amis que vous n’avez pas encore rencontrés.» Havre de paix aussi parce que nous offrons de la place aux personnes que nous accueillons et que nous avons cherché à ménager, à l’intérieur comme à l’extérieur, un décor qui soit le plus hospitalier possible. Je ne dis pas cela pour faire étalage d’une quelconque vanité, mais parce que c’est le jugement porté (et honnêtement retranscrit) par bon nombre de celles et ceux que nous avons hébergés. Nous pouvons même nous considérer, avec fierté, comme étant parfois une « famille de repli » pour des jeunes avec lesquels nous avons sympathisé et qui conservent, à travers leur parcours de vie, une relation avec nous.

Une place pour chacun, aussi bien au niveau matériel que spirituel. La « Mitoufle » joue donc son rôle à l’égard de ses occupants permanents, mais aussi, à l’occasion, j’espère, pour ceux qui y séjournent un temps. Il faut donc que « pyjama et pantoufles » acceptent un peu toutes les tailles et toutes les corpulences !

 La relative abondance dont je fais état, ne dépend nullement d’une quelconque fortune personnelle, mais d’un travail régulier et parfois harassant, dont les visiteurs d’un jour ne sont pas toujours conscients. Certes nous sommes plutôt privilégiés, mais cette situation, nous l’avons, pour une bonne part, construite de nos mains. Nous avons beaucoup travaillé sur cette demeure familiale qui est devenue la nôtre et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles nous ressentons un « lien du sol » aussi fort, et que la maison reflète sans doute beaucoup notre état d’esprit.

L’âge venant, nous ne pouvons plus tout assumer, et nous sommes contents lorsque d’autres prennent le relai. C’est la conception que nous avons de notre adhésion à des réseaux comme Help’x ou au SEL encore balbutiant qui se développe dans le secteur. Mais comme nous ne croyons guère aux drapeaux et aux logos, je tiens tout de suite à vous rassurer : pas besoin d’être « labellisé » pour mettre un pied dans notre antre. Le bonheur absolu, c’est quand le·la nouvel•le arrivant•e, enrichit le trésor du dragon avec ses compétences ou ses connaissances. Lorsque nous avons fêté le solstice d’hiver cette année avec quelques ami·e·s de passage, le petit air de violon accompagné au violoncelle, était un vrai bonheur et complétait admirablement le vin chaud de saison. Le solstice d’été, lui, nous l’avons fêté un peu de la même manière, sauf que le bûcher se dressait non loin de la « cabane » au fond du parc. La Mitoufle, en effet, a maintenant une petite sœur, spécialement pour les jours où l’on a envie d’un terrier encore plus petit pour s’abriter des intempéries sociales. Je ne crois pas que seul Thoreau soit responsable de la réalisation de ce projet, car, comme disait ma grand-mère lituanienne, le désir de cabane sommeille au fond de chacun de nos cœurs. Elle s’exprimait drôlement bien cette grand-mère, enfin c’est comme cela qu’elle s’exprime dans mon mental !

Je remarque que tout ceci a une incidence sur les livres que j’ai envie de lire ou les voyages que j’ai envie de faire. Je m’embourgeoise peut-être diront certains ! Je n’aime pas les ouvrages dans lesquels s’étalent, sans aucun talent autre que le déroulement d’un scénario bien connu, toute la misère, toute la violence et tout le cynisme de ce monde. A ce niveau-là, ma dose d’infos quotidiennes sur la toile et dans la presse alternative me suffit et je n’aime pas la complaisance. Histoire de me convaincre que la situation a enfin bougé, et dans le bon sens, depuis cinquante ans, il me faut une prose (ou une poésie) qui me fasse rêver ou au minimum « positiver » comme disaient dans leur pub les branleurs de la chaîne d’hypermarchés pourvoyeurs de pétro-bonheur. Je ne tiens pas à ce que les écrivains me dissimulent la réalité, mais qu’ils en retiennent, au moins partiellement, des aspects autres que ceux qu’étalent les médias chloroformeurs, bref qu’ils sachent la dépeindre avec talent. Bienvenu·e·s celles et ceux qui éclairent le monde par la luminosité de leurs écrits. Je pense entre autres à Paolo Cognetti dont je vous ai longuement parlé ces temps-ci, mais aussi à la grande dame de la Science-Fiction qu’est Ursula K. Le Guin ; au moment de boucler cette chronique, je suis en train de lire un de ses recueils d’essais sur la littérature, et je me régale ! (**)

Côté voyage, j’avoue que j’apprécie d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe, histoire d’enrichir mon quotidien et surtout mon imaginaire. Je laisse les « clubs Med » et autres « Center Park » à ceux qui ont une soif modérée d’humanité, ou des vacances trop courtes pour pouvoir réveiller leurs appétits. Je veux prendre le temps de voir et de comprendre. J’aime revenir d’ailleurs avec une hotte pleine d’images, d’exemples et de choses à imiter (ou pas).

C’est donc du fond de cette mitoufle confortable que je vous souhaite, à tous, une belle et heureuse année 2018. J’espère que les luttes que nous saurons mener et/ou encourager d’une manière ou d’une autre, permettront d’enrayer le rapide déclin social, seule perspective que nous offrent les derniers gouvernants en place.

Notes : (*) Rassurez-vous nous ne faisons pas partie des 8 « gugusses » qui possèdent autant d’argent que 3,6 milliards de leurs congénères. (**) Le livre s’intitule « le langage de la nuit » et aurait bien pu faire partie de ma « sélection 2017 », si je ne l’avais pas lu juste après avoir bouclé la chronique précédente !

Photos : n°1 photo de Anup Sha, sous licence creative commons – n°2 création sur métal de « Celtic card team » – autres photos « maison, fabriqué main ».

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26décembre2017

Mes dix livres préférés de l’année (2) : florilège de citations

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

Après avoir présenté (dans la chronique précédente) ma sélection de dix ouvrages lus cette année et que j’ai fort appréciés, je laisse maintenant la parole aux auteurs et je vous propose un choix de citations. Une chronique « copie-colle » ! Bonnes lectures pour les fêtes.

Les huit montagnes de Paolo Cognetti

«Si l’endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir en amont. Voilà ce que j’aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.»

«Ma mère avait fait du beau travail en vingt ans : partout où je posais les yeux, elle avait laissé sa marque, celle d’une femme qui avait les idées claires sur ce qui rend une maison accueillante. Elle avait toujours adoré les cuillères en bois et les casseroles en cuivre, et détesté les rideaux qui empêchaient de regarder au-dehors. Sur le rebord de sa fenêtre préférée, elle avait mis un bouquet de fleurs séchées dans une cruche, la petite radio qu’elle écoutait à longueur de journée et une photo de moi et Bruno où nous étions assis dos à dos sur une souche de mélèze, sans doute à l’alpage de son oncle, avec nos bras croisés sur le torse et des airs de durs…»

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

«Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il n’y a d’êtres humains sur Terre.»

«Nous devons veiller à ne pas puiser dans l’écosystème forestier au-delà du nécessaire et nous devons traiter les arbres comme nous traitons les animaux, en leur évitant des souffrances inutiles. L’exploitation du bois doit se faire dans le respect des besoins spécifiques des arbres. Cela signifie qu’ils doivent pouvoir satisfaire leurs besoin d’échange et de communication, qu’ils doivent pouvoir croître dans un véritable climat forestier, sur des sols intacts, et qu’ils doivent pouvoir transmettre leurs connaissances aux générations suivantes.»

Kalawaya – Churla chamane bolivienne de Henry Gougaud

«Nos dieux ne savent pas punir. Ils ignorent ce que ce mot veut dire. Ils ne sont même pas plus grands que nous. Sans notre présence ils n’auraient pas pu venir à l’existence, et sans eux, nous nous serions asséchés comme des ruisseaux privés de source. Si la terre est notre mère, et pour nous cela ne fait aucun doute, elle ne peut que nous aimer, et nous ne pouvons que lui offrir notre constante affection. Elle ne nous donne pas seulement ce qui nous est nécessaire, elle nous donne tout ce qu’elle a, comme font toutes les mères du monde pour leurs enfants (…). En Occident, vous la traitez comme une servante. Pire, comme une esclave. Elle doit travailler et travailler encore sous le fer de vos machines et la puanteur de vos pesticides. Vous la traitez comme les Espagnols nous ont traités.»

«Seulement elle, c’est une femme. Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu’un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.»

 

 Rosa Candida de Auður Ava Olafsdottir

«J’ai tendance à croire que l’homme est, par nature et en gros, bon et honnête si les circonstances le permettent et que les gens s’efforcent généralement de faire de leur mieux.»

«- Combien de temps peut durer une histoire d’amour ? Et une relation sexuelle ? Et le mélange des deux? Est-ce que ça peut durer une vie entière, toute la vie?
– Oui, oui, et comment donc, dit frère Thomas, c’est tout à fait possible. Il y a tant de facettes à l’union d’un homme et d’une femme, que ce n’est pas un tiers qui pourra comprendre ce qui se passe entre eux.»

Quand sort la recluse de Fred Vargas

«Quand il a eu vingt-trois ans, il a massacré le père. Crac, trois coups de hache, il l’a décapité. Et son sexe avec. Je ne sais pas comment on dit « décapiter » pour la verge.»

«D’une puissance physique inégalable et d’une résistance mentale indélogeable, Retancourt apparaissait à Adamsberg comme un arbre de légende : de ceux sur les branches desquels la totalité des agents de la Brigade, perdus à la nuit dans une vaste forêt secouée par la tempête, pourraient se réfugier dans une sécurité définitive. Un chêne celtique.»

«Les êtres remplis d’une si haute idée d’eux mêmes n’ont jamais envisagé de chuter un jour. Quand cela se produit, ces êtres se vident, effarés, impréparés, leur substance s’évapore dans la stupeur de l’échec. Pas de milieu, pas de nuance, pas d’anticipation. Ainsi sont ils.»

Mes amis devenus de Jean Claude Mourlevat

«Nous avons parlé plus de trois heures et écouté de la musique, assis sur le tapis. Le tube de l’année était  » A whiter shade of Pale » du groupe Procol Harum qui commence par l’inoubliable  » we skipped the light fandango-o-o ». Aujourd’hui encore, il suffit que j’entende les trois premières mesures de ce titre, pour me retrouver à seize ans, assis sur ce tapis, le coeur battant, amoureux fou.»

«Tout en elle me tourneboulait, son regard sombre en premier avec son triple effet: brûlure, caresse et noyade, mais aussi ses cheveux noirs dans lesquels j’avais envie de m’enfouir et de m’enfuir.»

«J’étais tombé ami comme on tombe amoureux. Après cela je n’ai plus jamais été seul dans ma vie et cinquante ans plus tard, c’est ce même Jean que j’attends, accoudé à une barrière métallique, sur l’embarcadère du port d’Ouessant, en cet après-midi d’octobre.»

«Je n’en reviens toujours pas de l’incroyable galerie de tordus, de pervers et de sadiques que comptait le personnel de cet internat.»

Dans la forêt de Jean Hegland

«Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.»

«C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre.»

Liberté belle de Joël Cornuault

«L’apprentissage des langues et de l’histoire, et la sympathie pour des êtres humains différents, vivant dans un contexte différent leurs langues différentes, suffisent à rendre les longs déplacements nécessaires et attirants, spécialement à la saison de la jeunesse. Toutefois contrairement à ce que fait croire la propagande commerciale des Agences Cook de par le monde,  voyager n’a été rendu ni plus facile ni plus épanouissant par les vols intercontinentaux. La possibilité de se déplacer à la surface du globe rapidement et sans risque, du moins officiellement, encourage une insatisfaction de consommateurs de paysages, plutôt qu’un sens profond du plaisir géographique et un développement de la géophilie, c’est à dire l’appétence des hommes pour la beauté immédiate de la terre.»

«Pendant ces quelques jours à Phénix, je vais enfin pouvoir me vêtir comme je l’entends. Lézarder dans le sous-bois avec un pantalon effiloché, adopter une tenue plus naturelle pour fréquenter la campagne, après cette longue période passée dans une tenue de convention. Non que je cherche spécialement à m’avilir en présentant une image corporelle dégradante. Pas plus que je ne communie dans la culture du faux vieux, qui fait revêtir aux adolescents des pantalons préalablement déchirés et décolorés. Simplement, je me sens à l’étroit, dans tous les sens de l’expression, dans des habits de ville destinés sinon à séduire l’autre, sinon à gagner la confiance des passants, du moins à m’éviter les œillades soupçonneuses et les histoires embrouillées avec les voisins. Se vêtir à sa guise est un premier moment de réappropriation. Après cela, on peut se faufiler plus commodément dans les interstices, quand il s’en présente devant ou autour de soi.»

Les vieux fourneaux de Paul Cauuet et Wilfrid Lupano

«Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous votez à droite, vous avez sacrifié la planète, affamé le tiers-monde !
En quatre-vingts ans, vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulet élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim !
Historiquement, vous… VOUS ÊTES LA PIRE GENERATION DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITE !
Et un malheur n’arrivant jamais seul, vous vivez HYPER vieux !»

«- Tu comptes faire chier le monde encore longtemps ?
– Le plus longtemps possible, oui. Qu’est ce que tu veux faire d’autre ? A nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion. C’est ça ou moisir du bulbe.„

Le moine et le singe roi de Olivier Barde-Cabuçon

«- Je ne réclame que l’application de mon droit inaliénable en tant qu’homme à exercer le premier des principes de la liberté.
– A savoir ?
– Se révolter contre la loi lorsqu’elle nous est imposée de force et va à l’encontre de la nature humaine.
– Et quelle est-elle, selon vous, cette nature humaine ?
– Elle est le fondement même du but de notre existence sur terre qui doit être de faire le bien d’autrui et non de soumettre l’autre.
– Vous refusez toute loi et donc tout ordre sur terre ? Mais que feriez-vous sans ordre ?
– Ah, ah ! s’exclama le moine. Je l’attendais ! La loi et l’ordre ! Elle est bien bonne celle-là ! Vous semez la peur du désordre pour nous convaincre de l’utilité de votre présence ! Sachez, monsieur, qu’il y a lois oppressives et lois émancipatrices.
Sartine s’emporta
– Vous n’êtes qu’une force libertaire, un champ confus de liberté, d’indépendance et d’autonomie ! Vous refusez de vous soumettre à nos lois car vous vous estimez au-dessus d’elles. Vous êtes porteur de forces destructrices puériles et aveugles.
– Je dirais plutôt merveilleuses et terribles !
– Des forces sans principe, sans foi ni loi !
– Certes ! Mon idéal est, comme le dirait le grand Thibault, que les hommes se régulent entre-eux sans avoir besoin de divin ou d’absolu. Un jour, ils apprendront à le faire.»

Post Scriptum
Cette liste et ces citations à peine publiées, j’ai déjà des hésitations et des regrets… Mais il y a aussi des livres qui traversent notre ciel comme des comètes. Ils nous semblent précieux, irremplaçables et quelques temps après le feu d’artifice, leur souvenir s’estompe. D’autres ouvrages, parfois ensevelis dans une bibliothèque comme au fond d’un océan, remontent à la surface à l’occasion d’un rangement-tremblement de terre. Découverts au mauvais moment, lus dans de mauvaises conditions, ils prennent lors de cette seconde apparition, une toute autre dimension. Ceux dont la présence perdure en mémoire peuvent alors être catalogués comme pouvant être « emportés sur une île déserte » où ils meubleront, sans peine, les moments de solitude et provoqueront une détente ou une exaltation salutaire.

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20décembre2017

Mes dix livres préférés de l’année

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

Décembre est, paraît-il, le mois des bilans. Beaucoup de blogueurs en font un : livres, films, disques, concerts et pourquoi pas enterrements… qui les ont marqués pendant l’année. Pour moi c’est une première !
Il y a des ouvrages que j’ai ajoutés dans la liste sans aucun doute (au moins cinq), d’autres pour lesquels j’ai eu des hésitations. Pourquoi celui-ci et pas celui-là ? Pourquoi mentionner ce livre qui est largement connu du public et considéré comme un best-seller, et laisser de côté ce titre moins connu pour lequel un petit coup de promotion serait profitable ?
Pour ce titre aussi j’ai hésité parce que j’envisageais d’écrire « les dix livres qui m’ont le plus intéressé cette année », et qu’il y a, à mes yeux, une nuance entre « préféré » et « intéressant », nuance sans doute sentimentale. Cela explique aussi qu’il y ait peu ou pas de livres véritablement politiques dans mon énumération, alors que j’ai lu des choses fort intéressantes aussi dans ce domaine-là. Il faudrait que j’établisse une autre liste, intitulée par exemple « dix livres que je vous recommande de lire ! » Y figurerait probablement le tome 1 de « la CNT dans la révolution espagnole » de José Peirats… Bref, il n’est pas simple de jouer à ce jeu de sélection, finalement très arbitraire et très personnel ; il est sans aucun doute critiquable, mais peut-être vous donnera-t-il quelques envies…
J’ai parlé de liste, mais non de classement. Les titres sont placés dans l’ordre où ils me sont revenus en mémoire, ce qui veut quand même dire que les premiers cités ne m’ont posé aucun problème de choix ! Comme la liste est longue aussi, je me contenterai de vous parler des ouvrages les moins connus. Les autres n’ont pas besoin de mon « soutien promotionnel » ! Que Fred Vargas ou Peter Wohlleben me pardonnent d’avoir été aussi concis…Il n’empêche que je les aime bien quand même.

Les huit montagnes de Paolo Cognetti
Une de mes dernières belles découvertes, mais je ne sais plus à qui je la dois ! Ce dont je suis certain c’est qu’une interview de l’auteur, Paolo Cognetti, sur « A Rivista », la première des revues italiennes dans l’ordre alphabétique, avait aiguisé mon appétit ! J’ai donc débuté ma lecture assez fortement motivé, contrairement à d’autres ouvrages que j’aborde avec une certaine méfiance. Ce livre est un succès éditorial en Italie, avec plus de six cent mille exemplaires vendus, et une traduction dans plus de trente langues. J’espère que la version française, traduite avec talent par Anita Rochedy (elle aurait mérité son nom en couverture !), connaitra le succès mérité, car, croyez-moi, elle le mérite. Encore un livre pour lequel j’ai du mal à cerner vraiment précisément ce que j’ai apprécié. Plusieurs thèmes sont abordés : l’amour de la marche, la vie (et peut-être devrais je dire la survie) à la montagne, les relations familiales, l’importance de l’amitié, la recherche de nouveaux espaces de liberté à conquérir… Un foisonnement dans lequel l’auteur chemine habilement. Certaines scènes sont vivantes et chaleureuses, d’autres plus tristes mais sans jamais sombrer dans le mélo. Les images utilisées pour nous faire ressentir la beauté des paysages sont plaisantes. Les relations entre amis, entre père et fils, entre mère et fils, entre compagne et compagnon, sont décrites de façon profondément humaine. J’ai eu envie de noter, à défaut de mémoriser, plusieurs passages d’une grande sensibilité et, à peine le livre posé, j’ai ressenti le besoin d’une relecture pour prolonger mon plaisir. Ce qui est intéressant aussi c’est que Paolo Cognetti ne se contente pas d’une simple description du quotidien de ses personnages mais que son livre ouvre la réflexion sur le besoin que ressentent de plus en plus de jeunes et de moins jeunes de retrouver ou de découvrir des territoires nouveaux au sein desquels ils se trouvent plus libres que dans les grandes cités où l’oppression et la surveillance deviennent une constante. Aux États-Unis, c’est à l’origine la ruée vers l’Ouest et la fascination pour l’Oregon, les Rocheuses ou la Californie, puis maintenant l’attirance pour un état du Nord comme l’Alaska. En Italie, ce sont les hautes vallées des Alpes qui jouent ce rôle d’aimant pour les habitants désorientés des grandes métropoles de la plaine du Pô, notamment vers l’Est, dans la région du Trentino. Dans l’interview donné à un camarade de la revue « A », Paolo annonce son intention d’investir une partie de l’argent gagné avec ses droits d’auteur dans la construction d’un refuge de haute montagne, à la fois abri pour les randonneurs et centre d’agitation culturelle… Il y a certes des éleveurs, des artisans qui constituent ce nouveau peuple de montagnard, mais aussi des peintres, des poètes ou des écrivains comme lui. Ce qui est le plus dur pour tous, ce n’est pas forcément la rigueur de l’hiver, mais le manque de lien social et d’échanges culturels, plus faciles à établir lorsque l’on habite une grande métropole. Un manque à combler et des initiatives à prendre qui seront les bienvenues.

La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben
Un best seller au niveau mondial dont le succès est mérité. Tout ce que vous rêvez de savoir concernant la vie sociale de la forêt. Plus qu’à démontrer que les salades souffrent aussi quand on les coupe et les végétariens les plus radicaux seront bien ennuyés. Le livre de ce garde forestier allemand est vraiment une mine d’informations. Pas mal d’autres ouvrages du même genre sont parus cet automne ; comme s’il y avait un filon à exploiter ou que nos concitoyens prennent enfin conscience de la valeur des arbres et des forêts. Celui de Wohlleben est sans doute le plus enthousiasmant. Certaines descriptions des modes de « conversation » entre les arbres sont carrément lyriques. Nul doute que certains esprits chagrins trouveront que l’auteur exagère un peu. Mais je crois que nous avons de grandes lacunes dans notre connaissance du monde végétal et qu’une petite secousse à l’encontre des pseudo certitudes acquises ne peut pas faire de mal.

Kalawaya – Churla chamane bolivienne de Henry Gougaud
J’ai beaucoup apprécié ce livre découvert à l’automne. La biographie de Churla est vraiment étonnante et Henri Gougaud la raconte avec talent. Avoir un père anarchiste, recevoir une éducation de Kalawaya (chamane) en Bolivie, faire des études brillantes dans un lycée catholique, devenir membre de la guérilla pendant la dictature militaire… Ce n’est pas une destinée commune. Ce ne sont là que quelques unes des péripéties de la vie de Churla. le récit de Gougaud est émaillé de réflexions philosophiques d’un grand intérêt ; tout cela étant écrit avec beaucoup de clarté et dans un style accessible à tous. Je connaissais un Gougaud conteur, chantre de l’Occitanie ; je découvre là un nouveau visage de ce personnage fort sympathique. Je vous propose de lire cet ouvrage qui est un petit bijou et qui invite, sans trop se prendre la tête, à réfléchir sur ses choix personnels et sur nos relations avec les personnes que nous fréquentons. Je pense aussi que le livre démontre à quel point une éducation ouverte a son importance dans la construction d’une personnalité solide et équilibrée. Je ne connais pas beaucoup de pères révolutionnaires qui auraient accepté que leur fille fasse des études dans un collège religieux, et mieux encore, que cette fille ait les outils suffisants en main pour déconstruire les pseudo vérités qui lui sont assénées…

 Rosa Candida de Auður Ava Olafsdottir
Une belle découverte aussi. J’avoue que je me suis régalé, bien que ce livre soit un peu un OVNI dans mon paysage habituel de lecture. C’est l’émission d’ARTE, « l’Islande vue par ses écrivains », qui m’a donné cette envie de voyage littéraire. Beaucoup de fils se sont tissés pour me faire apprécier la toile qu’a tracée l’auteure : le ton du récit, l’ambiance, la singularité des personnages dépeints et des décors. Une saga islandaise à l’envers puisque le besoin de voyager n’est pas motivé par l’idée de conquête de nouveaux territoires, mais par la simple envie de faire connaître, de par le monde, une bouture de rose créée par une mère jardinière. Notre aventurier part avec l’intention d’occuper le poste de jardinier dans un monastère quelque part en Europe. La destination n’a guère d’importance, seule compte la rose et les personnes rencontrées. Dans ce monastère, une rencontre surprenante elle aussi, celle d’un moine amoureux de cinéma qui accumule les cassettes vidéos dans sa cellule. Ajoutons à cela une paternité mal assumée après une rencontre fugitive. Cette histoire est aussi le récit d’un apprentissage et d’une ouverture à un monde qui ne se limite pas à un jardin aussi beau soit-il.  Je ne voudrais pas déflorer le parcours atypique choisi par l’auteure pour son héros, et je m’arrêterai là dans la liste des faits et des images qui m’ont fait apprécier ce livre. J’ai eu envie de découvrir d’autres titres de la même écrivaine, mais, pour l’instant, le sortilège avec lequel elle m’a envouté n’a fonctionné qu’une fois.

Quand sort la recluse de Fred Vargas
Retour en force de cette grande dame de la littérature policière. On n’est pas déçus et c’est du Vargas pur jus, sans compromis. Les non-fans peuvent s’abstenir ; ils risquent des boutons. Les amateurs de thrillers haletants aussi ! Notre bon commissaire Adamsberg a le blues au début de cette histoire et s’il accepte de quitter l’Islande et de revenir à la brigade pour résoudre (en trois coups de cuillère à pot) une énigme insoluble (apparemment), c’est bien contre son gré. La mauvaise humeur est au rendez-vous et son fidèle second, Adrien Danglard entre en résistance lorsque son ami décide de s’intéresser à la toxicité du venin d’une araignée peu courante… N’oublions pas que Mme Vargas a une formation d’archéozoologiste et que rares sont les romans où n’apparaissent pas de petites bestioles. Si après la lecture de cette histoire palpitante, vous vous permettez encore de dire que les araignées sont des… insectes, je ne donne pas cher de votre peau !

Mes amis devenus de Jean Claude Mourlevat
Retrouver Mourlevat c’est toujours un plaisir. J’ai lu et fait lire (en classe) certains de ses romans comme « La rivière à l’envers » ou « Terrienne » qui sont plutôt destinés à des ados mais que l’on peut apprécier tout autant quelques dizaines d’années plus tard !
J’ai découvert ces jours-ci que cet auteur écrivait aussi pour les adultes. J’ai ouvert « Mes amis devenus » à la première page et je l’ai posé… à la dernière, un peu abasourdi par l’excellent moment que je venais de poser. Je me suis retrouvé, comme à la lecture de Jacques Poulain ou de Paolo Cognetti, dans un habit si confortable que je n’avais plus envie de m’en séparer.
Le thème, très bien posé par le titre, est un classique, celui des retrouvailles « longtemps après », mais la façon de le traiter ne l’est pas. Les personnages qui peuplent le roman sont originaux et attachants. Certains, dont le récitant, n’ont pas eu la vie facile. Aucune mièvrerie, aucun mélo dans ces biographies entrecroisées. L’auteur a su nous conter cette belle histoire d’amours et d’amitiés avec le ton qu’il fallait : réalisme, délicatesse, humour… J’avoue aussi que la fin m’a agréablement surpris par sa finesse, mais je n’en dirai pas plus… Après ce livre j’ai eu envie de revoir des films comme « Peter’s friends » de Kenneth Branagh ou « Les copains d’abord » de Lawrence Kasdan, tant les tonalités sont proches. Je ne l’ai pas encore fait, mais la période des fêtes est propice aux rétrospectives cinématographiques !

Dans la forêt de Jean Hegland
Ce livre-là, je ne vais pas trop vous en parler car c’est déjà chose faite dans ce blog et je ne voudrais pas que l’on m’accuse de rabâchage… Parce que de là, à « sénilité précoce », il n’y a qu’un pas ! Cela ne m’empêche pas de vous répéter tout le bien que je pense de ce roman post-apocalyptique original. Là aussi, le succès rencontré auprès du public est mérité. Je n’espère qu’une chose c’est que d’autres titres de la même auteure soient traduits, mais je suis inquiet car le comportement des éditeurs français en matière de traduction est assez chaotique. S’il n’y a rien à espérer ces temps-ci côté gouvernemental, du côté des écrivain·e·s étatsunien•ne•s et canadien•ne•s, il y a beaucoup de grands textes à moissonner !

Liberté belle de Joël Cornuault
Je crois bien que c’est un ouvrage que je vais ajouter à la liste de ceux que j’emporterais sur une île déserte, pour tenir compagnie à Jacques Poulain et Élisée Reclus. Un livre précieux pour la beauté des images qu’il fait naître dans ma tête et pour les idées qu’il développe.
Il s’agit d’un recueil de textes courts, genre littéraire dans lequel j’ai parfois du mal à entrer, sauf dans le cas présent. Je pense que le fil conducteur est suffisamment solide pour que je puisse sauter sans peine d’un lieu à un autre. L’auteur montre le plaisir que l’on a à marcher et la sensation de liberté qui est le complément indispensable à cet exercice. La lecture de certains passages est véritablement jubilatoire. On a un peu l’impression, d’une histoire à l’autre, de butiner les fleurs dans une prairie. On s’aperçoit, à la fin, qu’au milieu de tant de légèreté se cache matière à pas mal de réflexion !

Les vieux fourneaux de Paul Cauuet et Wilfrid Lupano
Eh oui ! C’est une série de quatre BD (la cinquième arrivera sans doute un jour) et quelle série ! Il est rare que je rigole autant et que j’ai envie de prendre des notes tant certaines répliques sont plus vraies que nature. Pour l’instant ma vision est trop bonne pour que j’adhère au groupe « Ni yeux ni maître » mais qui sait… Au fil des pages on suit les aventures cataclysmiques d’une bande de papys contestataires qui se baladent de squats parisiens en ZAD remuantes. Leurs modes d’action sont souvent surprenants et les armes utilisées pas toujours très « politiquement correctes », mais quelle poilade (si vous me permettez l’expression). Autre personnage central de la BD, une sympathique marionnettiste fauchée qui essaie de mener sa barque au milieu de la tourmente des événements sentimentaux et matériels. Chaque volume propose une histoire complète et permet surtout que se dévoile peu à peu le passé complexe des différents intervenants. Essayez le tome 1 rien que pour voir !

Le moine et le singe roi de Olivier Barde-Cabuçon
J’ai lu avec plaisir ce dernier volume paru des aventures du « commissaire aux morts étranges » et de son moine d’acolyte. Cette série raconte des enquêtes assez originales à l’époque de ce bon vieux Roi Soleil. Quel portrait troublant de réalisme des mœurs de l’aristocratie décadente et de la pétaudière de Versailles ! D’histoire en histoire, le personnage du moine m’est de plus en plus sympathique. Ses principes moraux sont sans doute en avance sur son temps et il formule clairement des idées qui paraissent bien modernes, mais cela change un peu des héros ténébreux et infaillibles que l’on trouve dans certains romans ! Deux reproches à formuler : quelques longueurs dans le texte et une solution un peu trop originale et assez peu crédible à l’intrigue ! Mais je n’en dirai pas plus. J’attends avec impatience la suite de cette série…

J’espère que vous me pardonnerez ce long pensum. J’ai renoncé à inclure des citations, mais je compte bien vous offrir un second opus sur le même thème, avec quelques beaux extraits de ces livres. Juste quelques jours pour vous laisser le temps, qui sait, de digérer, et, encore mieux, de me faire quelques suggestions de lecture pour bien démarrer l’année nouvelle dans ma bibliothèque. Le pire, pour moi, c’est d’enchainer sur un autre titre lorsque je viens de terminer une histoire qui m’a enchanté…

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12décembre2017

Henry Poulaille et « le musée du soir »

Posté par Paul dans la catégorie : Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

 Le 16 mars 1935 s’ouvre à Paris, dans un local situé près des Buttes-Chaumont, un « lieu alternatif » avant l’heure, le « Musée du Soir ». A l’initiative de ce projet, l’écrivain Henry Poulaille et ses amis du Groupe des Ecrivains Prolétariens, parmi lesquels René Bonnet, Ferdinand Teulé, Edouard Peisson et Paul Löffler ; parmi les « sponsors » se trouve principalement l’Union des Syndicats de la région parisienne de la CGT. Ce musée du soir est avant tout une bibliothèque, mais pas que… C’est aussi une salle d’exposition et surtout un lieu de rencontres pour les ouvriers et les employés de la région parisienne qui souhaitent enrichir leur culture personnelle. Ce lieu va perdurer jusqu’à la déclaration de guerre en 1939. Le gouvernement prendra alors prétexte de sécurité intérieure pour le fermer définitivement. « Le musée du soir », c’est aussi une revue littéraire qui va paraître après guerre, dans la lignée de la bibliothèque mais après sa fermeture. Nous en parlerons également.

 Cette idée de « Musée du soir » n’est pas tout à fait nouvelle. La proposition remonte au XIXème siècle. Elle a sans doute été formulée une première fois par un journaliste, critique d’art, nommé Gustave Geffroy. Poulaille connaissait le travail de son prédécesseur qu’il avait qualifié de « parfait honnête homme » dans l’un de ses textes. En 1895, Geffroy propose à ses contemporains la création d’un « Musée du soir aux quartiers ouvriers ». Le projet de Geffroy est moins ambitieux que celui de Poulaille, puisqu’il s’adresse avant tout aux ouvriers du meuble et de l’objet d’art de l’Est parisien. Il envisage la création d’un lieu permettant d’élever le sens esthétique des classes populaires, de former leur goût et de les amener, par cette éducation artistique, à lutter pour leur émancipation sociale. Il espère que ce projet fera tache d’huile s’il fonctionne dans des conditions satisfaisantes. L’ensemble de ces propositions est publié dans un manifeste soutenu par une large fraction des organisations ouvrières allant des socialistes aux anarchistes, mais aucune suite concrète ne sera donnée à ce projet. Le texte original de ce manifeste, très intéressant, peut être consulté sur « Gallica ». Les premières universités populaires, puis les Bourses du Travail, créées à la même époque, peuvent être en partie considérées, également, comme des ancêtres du Musée du Soir. Dans le cas des Bourses du Travail, c’est surtout la qualification professionnelle qui est visée, plus que l’ouverture à la littérature et aux arts divers (voir chronique parue dans ce blog sur ce sujet).

 Lorsqu’il se lance dans ce projet, l’écrivain prolétarien Henry Poulaille bénéficie déjà d’une certaine audience dans le milieu ouvrier. Il vient de publier, en 1931, l’un de ses ouvrages les plus célèbres : « le pain quotidien ». Il a déjà créé deux revues : « Nouvel âge » et « Prolétariat ». Il est à l’initiative d’une troisième publication, celle de « A contre courant, revue mensuelle de littérature et de doctrine prolétarienne ». Ses frictions avec le Parti Communiste sont nombreuses, surtout depuis qu’il participe à la campagne pour la libération de Victor Serge, écrivain déporté en Sibérie par le gouvernement stalinien. Il refuse de participer au congrès pour la « défense de la culture » organisé par les intellectuels communistes. Poulaille estime que sa place est aux côtés des prolétaires et non des intellectuels piégés par une défense inconditionnelle de la ligne communiste orthodoxe. Il rejoint également le « Comité International contre la répression anti-prolétarienne en Russie » constitué à Bruxelles au mois de mars 35, et adhère, à l’automne 1936, au Comité pour «l’enquête sur le procès de Moscou et pour la défense de la liberté d’opinion dans la Révolution» formé à Paris. Cette opposition au « Parti » lui vaudra, à la libération, d’être « mis de côté » par la bande Aragon et consorts, mais ceci est une autre histoire !

 Avant même l’ouverture du musée, voici comment Poulaille voit les choses (extrait d’un appel publié dans « l’homme réel » pour la création de bibliothèques ouvrières)… De ce texte se dégage une vision bien plus globale que ce que proposera le local des Buttes Chaumont.

«Elles contiendraient des collections de journaux syndicalistes, des ouvrages de technique et de doctrine, des œuvres littéraires d’auteurs strictement de tendance socialiste révolutionnaire. Ce ne seraient pas des salles silencieuses, on y parlerait. Des lectures y seraient faites. Des exposés, des résumés engageraient à la lecture. Il faudrait que ce soit des ruches vivantes et non des nécropoles. On aurait vite créé un noyau actif dans chaque quartier et, peu à peu, tous les indifférents reprendraient goût à la vie collective, cristallisation première du sens de classe que les mots d’ordre de lutte de classes ne sauraient remplacer».

 Giraud, trésorier de l’Union des Syndicats de la Région Parisienne est d’accord pour financer la location d’un local situé au 69 de la rue Fessart. René Bonnet, l’écrivain charpentier, Ferdinand Teulé, le bouquiniste (les deux hommes sont sur la photo, Poulaille à l’arrière), donnent un coup de main pour l’aménagement du Musée. Dès l’ouverture, le 16 mars 1935, une première exposition est organisée. Elle a pour objet la vie et l’œuvre d’Emile Zola et rencontre un certain succès. Elle propose au public de découvrir l’œuvre de Zola à travers portraits, souvenirs, autographes et documents divers. Pour créer de l’animation, les expositions sont de courte durée, un mois généralement. Les projets ne manquent pas, mais le nombre des adhésions et leur montant réduit ne permettent pas de les financer. Le déficit est permanent et les « trous » dans la comptabilité doivent être comblés par les amis. L’un des objectifs est pourtant atteint : à part les artistes qui participent aux animations, le public du musée est essentiellement populaire. La première année, on dénombre 75 adhérents. Trois ans et demi plus tard, peu avant la fermeture, ce nombre est passé à 450. Ouvrières et employées constituent une part importante du public.

Même si leur nombre est réduit, René Bonnet, dans un bilan qu’il fait de son travail d’animateur, dénonce la part prise par les intellectuels, trop bavards, qui intimident parfois les ouvriers :

«Il y avait des bavards au Musée. On causait et les conversations n’étaient pas toujours intéressantes, voire instructives : on y parlottait parfois. Ces raisons avaient pour résultat qu’il était difficile d’y lire avec profit, sans être distrait par le voisin. Cet inconvénient n’était pas dû au hasard ni au manque d’activité du bibliothécaire. Mais, comme je l’ai laissé entendre, à l’exiguïté de la salle et, pour une part aussi, au trop grand nombre d’intellectuels fréquentant le Musée qui, sans étaler leur savoir, donnaient une impression d’infériorité aux ouvriers. Mais comme l’écrit André Sévry, il régnait au Musée du soir une atmosphère que l’on trouvait nulle part ailleurs. C’était en effet une ambiance de camaraderie qui, bien que ne correspondant pas au but initial fixé par Poulaille, ne manquait pas d’attrait.»

Parmi les projets qu’il est difficile de financer figure l’édition d’une revue. Celle-ci fera bien son apparition, mais en 1954, à l’initiative de Ferdinand Teulé et de Louis Lanoizelée. Un numéro consacré à Marcel Martinet. Ce sera le seul publié par cette équipe. Le projet revoit le jour l’année suivante en Belgique… mais l’idée est différente de celle de l’équipe du Musée du Soir. Une troisième série va paraître de 1957 à 1964. Celle-ci renoue avec le projet initial et elle est sous-titrée « Revue Internationale de Littérature Prolétarienne ». Son équipe de rédaction veille à l’indépendance du contenu vis à vis de toute chapelle ou parti politique. La publication est trimestrielle et diffusée sur abonnement seulement. Parmi les animateurs de la revue, voici ce que déclare René Berteloot :

«Nous étions intraitables sur ce point : l’authenticité sociale. C’est à dire que seuls les auteurs ouvriers ou paysans, écrivant sur leur condition, témoignant, pouvaient figurer parmi nos collaborateurs. Nous n’avons jamais dérogé à cette règle. Le nombre de signataires de nos différents sommaires, de Malva à Noguès, de Cluzel à Gornik, de Ligneul à Lanoizelée, de Bonnet à Poulaille, ou de Sabatier à tant d’autres, suffirait à prouver, si cela était nécessaire que la littérature ouvrière et paysanne existe bien, que si leurs auteurs étaient trop souvent méconnus, tout simplement nous entendions bien réparer cette injustice.»

Sources documentaires : en premier lieu, un article de Christian Porcher paru dans un numéro de la revue « Intinéraire » consacré à Henry Poulaille (difficile à se procurer malheureusement) – Un portrait d’Henry Poulaille sur le site du groupe Henry Poulaille de la Fédération Anarchiste – l’ouvrage de Thierry Maricourt « histoire de la littérature libertaire en France » – « Histoire de la littérature prolétarienne » de Michel Ragon – J’ai consulté également le site de l’APLO (Association pour la promotion de la Littérature Ouvrière),  « littérature ouvrière » –

 

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