15novembre2015

Ils le disent mieux que moi…

Posté par Paul dans la catégorie : Auteurs invités, autres points de vue.

…et je partage leur point de vue

Non, la France n’est pas une terre de paix

by Yannis Youlountas · 14/11/2015

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La récup’ des logos et des slogans n’a jamais craint les pires contradictions.

NON, LA FRANCE N’EST PAS UNE TERRE DE PAIX

En Grèce, par exemple, la France incarne actuellement le dépeçage du bien commun massivement bradé aux entreprises bleu-blanc-rouge qui viennent récemment d’accompagner Hollande en terre conquise : Vinci, Total, SNCF, Suez, Veolia, Bouygues, Thales, Lagardère, Dassault… Sans oublier EDF qui saccage la Crète.

En Afrique, où le néo-colonialisme frappe depuis cinquante ans, c’est encore pire : l’exploitation contrôle, sous-paie, endette, affame et assassine.

Non, décidément, la France n’est pas une terre de paix.

Tous les jours, en Grèce, en Afrique et ailleurs, des enfants s’évanouissent ou meurent de faim, des pères se suicident, des mères se prostituent, des jeunes descendent dans des mines ou s’exilent sous les coups du néo-colonialisme. La capitalisme fait rage et agite le chiffon rouge des fascismes politiques et religieux pour nous faire croire que nous vivons dans la paix, la liberté, l’égalité et la fraternité.

Mais tout cela n’est qu’un leurre, une énième guéguerre entre nos ennemis dont nous sommes, comme toujours, les victimes, à Paris comme ailleurs. Tant que le pouvoir sera entre les mains de la mort qui nous gouverne, qu’elle soit barbue ou cravatée, nous serons de la chair à canon, à bombe, à kalachnikov, à famas, à grenade offensive, à flash-ball, à emploi précaire, à licenciement, à malbouffe, à télévision, à discipline, à sanction, à humiliation, à prison, à expulsion, à dette privée et publique…

Avec le plus grand culot, le capitalisme nous appelle, aujourd’hui, à l’unité à ses côtés, en se prévalant de la paix. Mais nous ne sommes pas en paix. Nous ne serons jamais en paix avec lui.

Nous ne serons en paix que débarrassés, bien sûr, des fascismes politiques et religieux qui nous menacent et nous assassinent, mais aussi du capitalisme qui a causé plus de morts que toutes les autres idéologies réunies.

Nous ne serons en paix que débarrassés de tous les pouvoirs qui se font la guerre et nous font la guerre.

Nous ne serons en paix qu’en prenant nos vies en mains.

 lien vers l’article et ses commentaires

Faut vivre…

Claude Guillon

L'homme au stylo entre les dents

Avec les larmes aux yeux

Avec une pensée pour ces humains assassinés, à Paris, à Ankara ou sur un marché africain, ces jeunes gens souvent, ces jeunes filles dont les sourires adorables fleurissent sur Twittter et nous transpercent le cœur

Avec mille pensées pour celles et ceux qui se tordent d’angoisse, déchiré(e)s entre l’espoir, si tenace, et la tentation de commencer un deuil sans cadavre

Parce qu’il n’est pas raisonnable de penser sérieusement à mourir quand les balles sifflent, même si cela aussi est une tentation, oh! combien excusable (ça n’est pas moi qui…)

Parce que c’est le meilleur moyen, pour l’heure, de faire la nique aux assassins, nos assassins…

… et de témoigner contre leurs concurrents, hommes d’État, idéologues du patronat, politiciens moisis, philosophes au rancard, tortionnaires à cravate ou à turban, violeurs en Syrie, théologiens hallucinés, nostalgiques du troisième Reich, fanatiques minables de tous les bords, en surdose permanente de refoulements et d’aigreurs

Parce qu’il est bon, parfois, d’être aussi — comme disait Balzac — de cette opposition qui s’appelle la vie.

 

Attentats de Paris : Contre leurs guerres, nos solidarités

Alternative Libertaire
« Suite à ces attentats, nous allons assister à un déchaînement sécuritaire entretenu par des forces politiques qui surfent sur les peurs pour nous monter les uns contre les autres. »

Une vague d’attentats meurtriers s’est déroulée la nuit dernière à Paris et à Saint-Denis.

L’État français mène des guerres dans plusieurs pays (Libye, Mali, Syrie…) depuis des années. Ces guerres ont aujourd’hui des répercussions sur le territoire français.

Nous sommes confronté-es à des attaques dont l’objectif est de semer la terreur et d’attiser les clivages au sein de la population. Alternative libertaire condamne ces attentats : tuer des gens au hasard dans la rue et frapper aveuglément dans le seul but de faire peur est abject.

Ces attaques sont l’œuvre d’un courant politique — le djihadisme salafiste — dont les premières victimes sont les populations civiles du Moyen-Orient et qui, au cours des derniers jours, a déjà frappé à Beyrouth. C’est ce même courant politique qui continue de mener la guerre contre les forces progressistes kurdes en Syrie.

Suite à ces attentats, nous allons assister à un déchaînement sécuritaire entretenu par des forces politiques qui surfent sur les peurs pour nous monter les uns contre les autres.

D’ores et déjà, les populations issues de l’immigration et la minorité musulmane de ce pays commencent à être visées par des déclarations politiques et sont exposées à des représailles aveugles.

Ce n’est pas un redoublement des dispositifs liberticides qui empêchera de nouveaux attentats. L’état d’urgence, c’est la suspension de nombreux droits démocratiques, la légalisation de mesures répressives de grande ampleur à l’égard de différentes couches de la population qui n’ont rien à voir avec ces attentats.

Nous refusons que le gouvernement profite de l’occasion pour interdire les mobilisations syndicales et écologistes à venir.

[Extrait – article complet à cette adresse]

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11novembre2015

Eliacin Vezian, histoire d’un déserteur en 14/18

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Condamnation Vezian « Montpellier, 26 juillet 1918 -  Le nommé Eliacin Vézian, âgé de 32 ans, demeurant à Gallargues (« Galancès » est une erreur de typographie), a comparu hier devant le conseil de guerre de la 16ème région sous la double inculpation de désertion et d’intelligences avec l’ennemi.
Ayant déserté et passé en Espagne, l’inculpé collabora d’octobre 17 à avril 18, au journal « La vérité », feuille à la solde des Boches.
Sur le premier chef d’accusation, Eliacin a été condamné à dix ans de travaux forcés, sur le deuxième chef, la peine de mort a été prononcée. »

execution Le nombre de soldats français fusillés pour « insoumission, mutinerie ou désertion face à l’ennemi » n’est pas connu de manière précise. Les données fournies par les autorités militaires ne sont pas vraiment exhaustives. Il ne sera jamais possible de le connaître car seuls les « faits officiellement recensés » sont pris en compte dans les calculs. Les exécutions « déguisées » ne le seront jamais. On ne saura jamais par exemple combien de victimes ont causé les tirs d’artillerie effectués sur nos propres lignes pour obliger les soldats à abandonner leurs tranchées refuges lorsqu’ils n’avançaient pas assez vite au gré de certains officiers. On ne peut qu’estimer les pertes subies par des unités jugées « rebelles » qu’on a envoyées se faire décimer dans des assauts inutiles… Les renseignements sont difficiles à obtenir également concernant les insoumis et déserteurs. Ce que l’on sait c’est qu’il y en a eu beaucoup moins que prévu au déclenchement des hostilités. Il faut dire que peu de « poilus » imaginaient les horreurs réelles de la guerre avant de les avoir connues, et que les sanctions annoncées pour ceux qui refusaient de prendre les armes étaient terribles. La situation s’est nettement dégradée après quelques mois, puis quelques années de combats meurtriers (21 174 condamnations pour désertion en 1917, selon Wikipédia). La France détient le triste record du plus grand nombre de soldats fusillés « pour l’exemple », avec l’Italie : au moins 918 « cas » recensés dans l’hexagone (certaines sources évoquent le nombre de 1200). Certaines désertions particulièrement mélodramatiques ou singulières ont fait l’objet de récits plus ou moins romancés dans la littérature ou au cinéma, mais le sujet reste néanmoins peu évoqué. Tous les soldats exécutés n’ont pas encore été réhabilités.

Eliacin Vézian a déserté en 1916 et son histoire, peu rocambolesque, n’est connue que d’un petit nombre d’initiés. Je n’ai pas réussi à trouver de portrait photographique de lui pour illustrer cette chronique. Heureusement que certains de ses compagnons ont œuvré pour préserver sa mémoire ! Quant à sa « collaboration » avec un journal à la « solde » des « Boches », eh bien la suite vous permettra d’en juger !

temps nouveaux 1903 Eliacin, Gaston Vézian est né le 27 octobre 1886 à Gallargues, dans le Gard. Son père est employé des chemins de fer. En 1902, il est élève à l’école primaire supérieure d’Alès (Alais à l’époque). Il renonce à préparer le brevet car il préfère apprendre un métier manuel. Il devient arpenteur, remisier. En 1905, il exerce son métier pour le compte de la société de chemins de fer P.L.M.,  au Collet de Dèze, en Lozère. Il est domicilié chez son père, chef de gare à Ste Cécile d’Andorge. Ces informations sont connues (ainsi que quelques autres plus ou moins exactes) parce que le jeune homme possède une fiche de police dans le registre des anarchistes du Gard. Anarchiste, il l’est certainement, bien que son père fasse des pieds et des mains pour que la mention de son nom soit retiré de la liste. On se doute que le fait d’avoir un fils répertorié comme « anarchiste » ne doit guère aider un chef de gare pour son avancement ! Le nom de notre jeune agitateur apparait une première fois dans un numéro du journal anarchiste de Jean Grave « les Temps Nouveaux », daté de février 1903. Un groupe de jeunes est en cours de formation, Vezian est donné comme contact à Alais dans le Gard. L’année suivante, il est impliqué directement dans la constitution de la section du Gard de l’A.I.A. en 1904, puis il participe au congrès de la Libre Pensée à Paris en 1905. Il me faut donner quelques indications sur l’A.I.A., l’Association Internationale Antimilitariste. Cette ligue est créée en 1902 pour regrouper les militants révolutionnaires opposés à la guerre. Même si les anarchistes, et surtout les syndicalistes anarchistes, sont nombreux en son sein, les statuts de l’A.I.A. ne font pas explicitement référence à l’anarchisme comme but à atteindre mais ils évoquent clairement l’insurrection comme unique moyen pour répondre à un quelconque ordre de mobilisation. La section française de l’A.I.A. est domiciliée dans des locaux appartenant à la CGT et elle est dirigée, dans un premier temps, par le militant Georges Yvetot qui est également secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail. Toutes les personnalités influentes du mouvement ont pour origine la mouvance anarchiste. On voit donc que dès l’âge de 18 ans, Vézian a des fréquentations qui nous indiquent clairement ses choix philosophiques et politiques…

FCA_Conscrits En 1908, Il est toujours en France, puisqu’il assiste au mariage de sa sœur Valentine. Mais on ne trouve pas de trace de ses activités dans les archives de police. C’est sans doute après cet événement qu’il entame un long périple à l’étranger. Soif de voyage ? Envie de se faire oublier des services de police ?  Il quitte la France où il ne reviendra qu’à la veille de la guerre. Dans un premier temps, il obtient un poste de professeur de français à Cracovie (la ville fait alors partie de l’empire austro-hongrois). Mais sa tenue négligée, sa décontraction (et sans doute les références douteuses qu’il traine avec sa valise) ne plaisent pas aux autorités locales et l’emploi lui est refusé dès son arrivée. Commence alors pour Eliacin Vézian, une période d’errance, très mal documentée. Il va voyager dans divers pays, notamment Italie, Maroc et puis Espagne. Ses moyens de subsistance ne sont pas connus. Sans doute trouve-t-il quelques places de précepteur au long de son cheminement. Le 2 août 1914, lorsque l’ordre de mobilisation générale est publié, les recommandations de l’A.I.A. sont oubliées et Vézian, comme beaucoup d’autres camarades antimilitaristes, est incorporé.

Gedenkstaette_Hartmannswillerkopf Notre antimilitariste convaincu est affecté à une unité combattante de chasseurs alpins. Il participe aux terribles combats qui ont lieu dans les Vosges, sur le Hartmannswillerkopf (rebaptisé « Vieil Armand » après la guerre). Les affrontements les plus durs ont lieu entre janvier 1915 et janvier 1916. Les pertes sont terribles :  25 000 morts, majoritairement côté français. Les chasseurs alpins sont aux premières loges lors des combats. A l’issue d’une année d’affrontements meurtriers (dont on peut lire le récit détaillé sur Wikipédia), les positions sont redevenues les mêmes. Si j’insiste sur ce facteur, c’est qu’il permet de mieux comprendre l’état d’esprit du Chasseur alpin Eliacin Vézian lorsqu’il est enfin libéré pour sa première permission, après deux années passées au front. Il rentre à Gallargues, mais ne repart pas pour les Vosges. Il s’en va sur les chemins, vers le Sud, franchit la frontière espagnole et se réfugie à Barcelone. La guerre est terminée pour lui, mais ces années de liberté toute relative vont lui coûter cher. Le 26 juillet 1918, il est condamné à mort par le conseil de guerre de la 16ème région militaire (*).

1ere-guerre-mondiale-La-voix-du-peuple-juillet-1914 A Barcelone, Vézian rencontre un certain nombre de camarades français, qui, pour des raisons diverses, sont dans la même situation que lui. Au mois de janvier 1917, ces exilés créent un journal antimilitariste hebdomadaire intitulé « La vérité » (La Verdad). Le journal est rédigé en français et bon nombre d’exemplaires passent la frontière et sont diffusés clandestinement en France. Vézian collabore régulièrement au journal à partir d’octobre et rédige de nombreux articles. Les autorités françaises estiment que cette publication défaitiste et germanophile est financée par les services secrets allemands. Ceux dont les noms apparaissent dans les colonnes de ce « torchon boche » sont donc des traitres à la nation. L’accusation est grave : lors de la réunion du conseil de guerre à son sujet, Eliacin Vézian est condamné aux travaux forcés pour sa désertion, mais à la peine de mort pour sa collaboration à la soi-disant « cause ennemie ». Il est évident que le déserteur se bat pour qu’une insurrection générale mette un terme à la grande boucherie, et ce dans les deux camps bien entendu. Il ne faut pas oublier qu’en 1917 la révolution éclate en Russie, et que l’espoir d’une paix rapide pousse de nombreux soldats, français, anglais, allemands… à la révolte. Beaucoup de journaux espagnols ont été favorables à l’Allemagne, surtout au début de la guerre, mais les services secrets de l’Empereur n’avaient guère l’habitude de jeter l’argent par les fenêtres. Les opinions de Vézian n’ont pas changé depuis son passage à l’A.I.A. : rejet du militarisme, guerre à la guerre !

depart au bagne La guerre se termine, mais les gouvernements n’oublient pas de régler leurs comptes. Vézian est capturé lors d’une excursion dans les Pyrénées. Hasard, trahison et embuscade ? Les conditions de sa capture ne sont guère connues. Selon un bref article publié dans la revue « Les Primaires », il a été piégé par les services secrets qui ont profité de son amour pour la randonnée…  Le verdict rendu par le conseil de guerre est toujours d’actualité : il est condamné à mort et devrait être exécuté. La guerre a laissé de tristes souvenirs dans les esprits et pour apaiser les tensions dans le pays, un vent de clémence semble souffler dans les tribunaux. Le cas de cet anarchiste, insoumis et traître à sa patrie est rejugé par la cour militaire de Toulouse. Sa peine de mort est commuée en travaux forcés à perpétuité. Son crime de « collaboration avec l’ennemi » a été requalifié en « délit de presse ». En 1923, il est déporté au bagne en Guyane. Comme les autorités n’ont, semble-t-il, pas grand chose à lui reprocher, dans un premier temps, au bout de dix ans il est libéré du bagne, mais condamné à une assignation à résidence sur place, à Saint Laurent du Maroni. Il fait quand même partie du groupe anarchiste d’Aimargue dans le Gard ! En 1931, il publie dans le journal « Le libertaire » un article intitulé « Et la suppression du bagne ? ». Le pseudonyme dont il use est sans doute transparent pour les services de police et il est à nouveau placé sous surveillance rapprochée. Cela ne freine en aucun cas sa participation à la presse libertaire. En 1938 et 39, il collabore à nouveau au Libertaire, et signe ses articles de son véritable nom.

patrie_humaine Entretemps, une vaste campagne a eu lieu en France pour que notre « bagnard » soit définitivement libéré de toute assignation à résidence et qu’il puisse rentrer en métropole. Le Front populaire tient les rênes du pouvoir et on peut espérer une certaine clémence bien que les anarchistes ne soient toujours pas en odeur de sainteté. Les journaux « La patrie humaine » et « Le merle blanc » lancent une pétition qui recueille trois cent mille signatures. « La patrie humaine », sous titrée « Feuille de combat pour la paix » est un hebdomadaire qui paraît de 1931 à 1939. Son fondateur est Victor Méric. Parmi les collaborateurs on trouve les noms de Henri Jeanson, Robert Jospin (le papa de l’autre), Georges Yvetot (encore lui !), Victor Margueritte…, militants pacifistes connus dans le pays.
Un comité de soutien au déporté se met en place à Aimargue, mais le déclenchement de la deuxième guerre mondiale interrompt toutes ces actions. En 1946, le journal libertaire « Ce Qu’il Faut Dire » relance l’action et organise une souscription pour financer le retour de Vézian. Mais il est un peu tard pour que le rapatriement se réalise. L’ancien bagnard n’a plus la santé pour effectuer la traversée jusque dans son Gard natal. En mai 1963, le journal « Défense de l’homme » annonce le décès d’Eliacin Vézian à Saint-Laurent-du-Maroni. La date exacte de l’événement n’est pas connue.

Notes complémentaires
(*) à propos du déroulement des conseils de guerre, je vous conseille la lecture de cette page particulièrement éloquente. Vous trouverez, dans le même document, une référence précise à un cas où nos artilleurs ont arrosé nos propres tranchées sur demande de l’état major. Il ne s’agit pas d’une exception mais d’une pratique qui a été renouvelée sur plusieurs fronts.
Sources
Pour rédiger ce billet je me suis appuyé sur la notice publiée dans le « Maitron des anarchistes » (en ligne), sur un article publié sur le site catalan « anarcoefemèrides », sur le « Dictionnaire international des militants anarchistes » ainsi que sur diverses reproductions de journaux d’époque disponibles sur le site Gallica de la BNF.

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5novembre2015

Bric à blog aux couleurs indiennes, italiennes et automnales

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Dr. Vandana Shiva Un an de plus, ce jour, pour le scribouilleur et bientôt un de plus pour le blog, qui, apparemment, vieillit à la même vitesse que moi. J’en profite pour envoyer mes meilleurs vœux à ma conscrite Vandana Shiva. Mes convictions sont toujours entières, mais mon énergie bouillonne un peu moins que la sienne. On fait avec tout ça comme avec le temps du ciel : brouillard le matin, on attend l’éclaircie qui ne vient pas toujours… Dans l’un de ses derniers billets, Zoë, la conteuse de l’arbre à palabres  (mais non ce n’est pas elle sur la photo !), explique qu’elle évite de se brancher sur l’actualité le matin au réveil et préfère s’envoler dans le jour le cœur serein. Je ne résiste pas au plaisir de lui voler ces quelques phrases sympas :

« Le matin, je ne veux rien savoir de cette avalanche de malheurs qui tournent sur la planète, rien de rien. Je regarde le ciel, les arbres, le chat. Je me dis que j’ai beaucoup de chance d’habiter ce tout petit morceau de planète, pour l’instant préservé. Et j’ai quand même une pensée pour tous ceux que le sort et la folie des hommes ont jetés hors de leur vie ordinaire, exposés au froid, à la peur, à la haine. »

Moi je me jette avec élan sur la toile, espérant toujours (dans ma naïveté profonde) que l’espérance de liberté va enfin accompagner le soleil dans son voyage du jour. Mais en fait le rideau de plomb qui obscurcit l’horizon est juste bon pour se blesser les ailes. Peut-être vais-je suivre la voie de la sagesse et m’intéresser d’abord au spectacle des beautés naturelles qui m’entourent, plutôt que de boire le bouillon insalubre dont les dirigeants de ce monde veulent abreuver leurs peuples. Je n’en sais trop rien. Démêler le vrai du faux devient une tâche de plus en plus complexe. En attendant, je me livre encore une fois au petit jeu du bric à blog, celui de la chasse aux nouvelles qui m’ont ou qui peuvent intriguer les aventuriers suivant patiemment mes divagations…

dario-fo-5 Je trouve que ce beau texte de Dario Fo (auteur italien, prix Nobel de littérature), publié  sur Altermonde, prolonge bien cette introduction entre deux eaux. Je vous en livre la conclusion : « depuis toujours le pouvoir veut faire taire les voix dissidentes : mais dans un système sain, d’habitude il trouve une limite en ceux qui s’opposent à lui. Les intellectuels, un temps, guidaient l’opinion publique. Mais aujourd’hui, qui ose relever la tête ? » A vous de découvrir le début !

Dans le monde

Enfant-Palestinien arrestation Si l’histoire ne te convient pas ou ne sert pas assez tes arguments, pas de problème, arrange la ! C’est la dernière trouvaille sans doute des conseillers en communication de l’ineffable Netanyahu. L’holocauste est certes l’œuvre d’Hitler, mais si ce dictateur est allé aussi loin dans sa politique d’extermination des juifs, c’est la faute… aux Palestiniens…, en l’occurrence au Grand Mufti de Jérusalem de l’époque qui a conseillé au führer de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Fallait oser, mais il est vrai que plus un mensonge est gros, plus il a des chances d’être gobé par la grande masse des fanatiques, et la non moins grande masse des indifférents à tout. Comme dirait Dudule au café du commerce, « z’ont qu’à se péter la gueule entre eux, tant qu’ils salissent pas les trottoirs chez nous ! ». Mais l’humour n’est guère de mise dans une telle situation. Je vous invite à lire l’analyse parue sur le site « Les Mots Sont Importants ». Vous aurez quelques arguments pour contrer Dudule.
Au pays de « feu les droits de l’homme », chez nous, sur cette terre qui, paraît-il a vu naître Diderot, Rousseau et Voltaire, il est maintenant contraire à la loi d’appeler aux boycott des produits exportés par un Etat qui viole quotidiennement les libertés fondamentales et s’empare des terres de ses voisins… Je ne mentionne pas le nom de cet Etat du Moyen-Orient ; vous êtes assez grands pour le deviner tout seul. Il n’en reste pas moins que lorsque j’achète des pamplemousses, des avocats ou des oranges (entre autres), je regarde attentivement où ils sont produits et je choisis. Ça, j’ai encore le droit. L’église ayant fini par admettre que la terre tournait autour du soleil et qu’elle s’était légèrement trompée face à certains astronomes de la Renaissance, on peut espérer que la clique à Hollande fera marche arrière dans quelques siècles et comprendra (quoi ? je n’en sais rien !).

femme-kurde-soldat-syrie-visions-mag-620x350 Kurdistan syrien, une autre zone « chaude » de la planète. J’ai lu sur le site « la voie du jaguar » un texte intitulé « une épistémologie de la liberté« . Dépasser l’état-nation pour rétablir la paix au Moyen-Orient : voilà enfin une idée audacieuse. Mettre en place un nouveau mode de fonctionnement de la société qui échappe aux écueils les plus courants (autoritarisme, népotisme, racisme…), c’est le processus qu’ont entamé les militants kurdes des districts de Kobané, Cizîrê et Afrin en Syrie depuis qu’ils ont réussi à repousser les fanatiques de l’Etat Islamique. Un extrait du texte pour vous donner envie d’aller plus loin :

« En 2012, les Kurdes ont réussi à expulser les forces de sécurité syriennes hors des régions kurdes. Afin de combler le vide consécutif à ce retrait, le PYD a proposé de créer un nouveau modèle d’auto-administration. C’est le modèle qui fonctionne dans tout le Kurdistan occidental (Rojava, Kurdistan syrien), dans les trois cantons de Cizîrê, Kobané et Afrin. Ce type d’administration peut être qualifié d’administration politique non étatique, parce qu’il ne gouverne pas, il administre. La prise de décision part d’en bas (le peuple) vers le haut. Tous les gens peuvent s’exprimer directement dans les assemblées locales qui sont ouvertes à tous les partis politiques et à toutes les ethnies. L’écologie et le féminisme sont aussi des piliers importants. »

Dans mon assiette

elevage industriel porc Voilà que l’OMS ajoute, à son tour, un élément au débat « végétarien, non végétarien ». L’article publié sur Reporterre et intitulé « Voici pourquoi je remange de la viande« , va un peu à contre courant des tendances écolos actuelles. Quitte à me faire taper dessus une fois de plus, j’avoue que je partage les opinions et la conduite de l’auteure.  Je trouve qu’il s’agit d’une réflexion intelligente sur la question (intelligente au sens de argumentée et ne se limitant pas uniquement à un point de vue affectif). Je pense aussi que seul le modèle « polyculture/élevage » dans un cadre familial ou coopératif peut permettre le développement harmonieux de l’agriculture bio. Je comprends tout à fait les motivations des végétariens, mais je suis en désaccord total avec le véganisme très à la mode actuellement. Je reviendrai sur cette question, avec des arguments à l’appui, moi aussi, dans un futur plus ou moins proche selon mes préoccupations du moment. Le choix qui me paraît écologique c’est de consommer uniquement de la viande de qualité, lorsque l’on peut en connaître la provenance, et de n’en manger que des quantités raisonnables. Il faut aussi maîtriser les conditions d’abattage. On peut éliminer complètement la viande à condition d’équilibrer ses repas, et de consommer d’autres sources de protéines provenant de l’élevage, lait, œufs ou fromages. L’OMS est simplement en train de valider ce qu’énonçait, il y a plusieurs dizaines d’années, l’agronome Claude Aubert, dans son livre « l’industrialisation de l’agriculture ». Depuis pas mal d’années, je me pose des questions sur mes choix alimentaires ; je réduis progressivement la part de la viande dans mon alimentation, mais je reste un gastronome et je continue à ne pas mettre dans le même panier un bon camembert et des cubes de Tofu grillé !

elevage bio auvergne Bien entendu l’article publié sur « Reporterre » a fait des vagues. Le sujet est bientôt aussi polémique que le conflit israélo-palestinien (*). De nombreux lecteurs ont réagi aux propos de l’auteure, en bien ou en mal. La rédaction a fait une sélection parmi toutes ces réactions.
Toujours dans le même domaine, on peut lire sur « Basta » une belle démonstration du fait que l’élevage bio ça peut marcher et permettre au client de manger de la viande de qualité et aux agriculteurs de fournir une quantité de travail raisonnable et d’être rémunérés décemment. L’article présente un élevage porcin en Auvergne. Les esprits chagrins noteront que la côte de porc bio vendue sur les marchés locaux coûte deux fois et demi le prix de celle vendue dans les hypermarchés… Ma conclusion logique c’est que s’il faut en passer par là, et si c’est justifié, on mangera tout simplement deux fois et demi moins souvent de côte de porc. Quant au saucisson, eh bien on fera des tranches deux fois et demi plus fines ! C’est meilleur… Contrairement à ce que pensent certains végans (dont l’absence d’ouverture d’esprit me fait un peu peur), tous les éleveurs ne sont pas des sadiques et des assassins en herbe. Un peu de retenue permettra de progresser dans le débat !

Pour finir avec le contenu de mon assiette, il y a un autre sujet, moins polémique à aborder, mais très « tendance » aussi, le gluten. Je trouve, encore une fois, que Reporterre a publié une bonne synthèse à ce sujet : « Intolérance au gluten, la malbouffe est responsable« .

Culture anarcho-biologique

pic    Dan Tuffs (001 310 774 1780) De l’estomac, direct au cerveau ! Je suis, entre autres, un fan de la grande dame du roman américain qu’est Ursula Le Guin. Je trouve qu’elle est fort peu connue en France et lorsque je trouve enfin une étude intéressante qui lui est consacrée sur un site francophone, cela me fait bien plaisir. Signé Adeline Baldacchino, cet article publié sur « The dissident » et intitulé « Ursula le Guin, ou la politique en poésie« , fait le tour de l’œuvre extrêmement diverse de cette auteure prolifique. Dans l’un de ses derniers textes publiés, « Lavinia », Ursula K. Le Guin, renouvelle le genre du roman historique. Lavinia, épouse d’Enée, survivant de la guerre de Troie, raconte sa vie dans un petit village du Latium… Ce n’est pas le livre que je préfère d’Ursula Le Guin, mais je reconnais avoir éprouvé un plaisir certain à le lire. Parmi ses ouvrages les plus récents (traduits en français), je préfère la trilogie « Dons – Voix – Pouvoirs », et parmi les plus anciens, des titres comme « La main gauche de la nuit » ou « les dépossédés »… Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de découvrir son œuvre, je vous invite à le faire… Si votre niveau en anglais est suffisant, je vous propose d’aller faire un tour sur son blog. Je vous recommande notamment d’écouter le discours qu’elle a prononcé à l’occasion d’une remise de médaille littéraire importante… Je vous ai peut-être déjà fourni ce lien, mais bon, avec l’âge, faut pardonner le rabâchage !

A part ça, toujours dans le domaine de la littérature, j’ai appris la disparition d’Ayerdhal, le 27 octobre… Encore un mec bien qui disparait… La faucheuse fait vraiment n’importe quoi. Si elle a besoin d’une liste d’objectifs intéressants, je la lui fournirai sans peine, mais, de grâce, il faut qu’elle cesse de rayer des cadres actifs les gens que j’aime bien… Un bel hommage, à lire d’urgence, sur « Actu du Noir » : « Ayerdhal, merci pour tout« . Mon roman préféré : « Parleur ».

ALESSIO-LEGA Notre voyage en Calabre, m’a donné le goût d’approfondir mes connaissances en Italien : celles ci sont trop parcellaires et bien désordonnées, ce qui me pose de sérieux problèmes dans une conversation. Je me suis donc mis à lire quelques textes dans cette belle langue, notamment les articles de la revue « A » à laquelle je me suis finalement abonné. J’ai commencé aussi à écouter plusieurs chanteurs dont les textes me plaisent beaucoup : Fabrizio De Andrè (disparu en janvier 99), Marco Rovelli, Alessandro Lega, pour n’en citer que quelques uns. Comme j’ai besoin des paroles écrites pour comprendre, mes recherches sur la toile m’ont ramené vers un site que je connaissais déjà mais qui est particulièrement précieux dans le domaine de la chanson dite « engagée ». Il s’agit de « Antiwar’s song », ou, version italienne « canzoni contro la guerra » et même « chansons contre la guerre » dans la langue que je connais le mieux. Je vous indique le lien vers la chanson « la comunarda » de Marco Rovelli, mais les paroles ne sont pas traduites ! La base de données est colossale. Le site est hébergé et administré en Italie mais propose des chansons « piochées » sur tous les continents. Il s’agit d’un site contributif : personne ne vous interdit d’envoyer vos propres découvertes.

L’événement de ce bric à blog : une info ayant trait au « sport » !

jeux olympiques Mexico Il y a une photo qui avait fait couler pas mal d’encre lorsqu’elle a été publiée en 1968 à l’occasion des jeux olympiques de Mexico. On y voit trois athlètes sur un podium. Deux noirs qui lèvent un poing vindicatif, et un blanc qui pose bien gentiment… L’histoire de cet athlète blanc est maintenant connue, grâce à une étude publiée sur le site « démotivateur ». Elle n’est vraiment pas réjouissante et nous rappelle à quel point la question de l’apartheid a été et reste (sous une autre forme) brûlante à une époque pas si éloignée que ça. Le texte s’intitule « Voici la véritable histoire de l’homme blanc qui n’avait pas levé le poing« . Je ne vous en dis pas plus, si ce n’est qu’il ne s’agit aucunement d’un conte de fées.
De plus en plus de monde, autour de moi, se prend de passion pour la course à pied. Il paraît que quand on court beaucoup l’effet ressenti est le même qu’en fumant un bon p’tit joint des familles (et de culture bio). De là à ce qu’on découvre que la chaîne « Décathlon » dissimule un réseau de narcotrafiquants !

Ajouts de dernière minute : (*) de nombreux exemples pourraient étayer cette affirmation. Un qui me fait marrer : dans son dernier numéro, le mensuel CQFD a reproduit en photo un bombage sur un mur : « protégez un pissenlit, mangez les végans ». Ça n’a pas manqué. Quelques jours après, les locaux du journal étaient tagués : « sauvez du PQ, torchez vous avec CQFD »…
Pitain, j’ai pas noté le crédit des photos, ça craint

 

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26octobre2015

La « guerre des demoiselles », une révolte en Ariège au XIXème siècle

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

Quand la société civile s’oppose à la toute puissance étatique

revolte paysanne La relation entre le monde rural et la forêt a toujours été riche et complexe. Les privilèges de la noblesse s’appliquant aux vastes étendues boisées qui couvraient la France ont contribué à la colère des paysans et ont servi à alimenter le brasier de 1789/92. Si le ramassage du bois mort et la cueillette des châtaignes et des champignons étaient tolérés, l’abattage d’arbres sans le consentement du nobliau local, ou la chasse au gros ou au petit gibier étaient interdits et sévèrement punis. On pourrait croire que le passage de la monarchie à la République aurait réglé le problème et quelque peu égalisé les droits de tous les citoyens. Il n’en est rien ou presque. Une partie des forêts appartenant à la noblesse a été confisquée lors de la Révolution et vendue comme « biens nationaux ». De riches propriétaires ont acquis de vastes domaines et les gèrent à leur guise. Napoléon a « étatisé » les forêts qui étaient encore sous le contrôle des communes. L’Etat entend légiférer quant à l’usage qui est fait de son nouveau domaine forestier et priver les citoyens les plus pauvres des profits qu’ils pouvaient en tirer. Quant aux nouveaux « seigneurs » issus de la bourgeoisie, ils n’ont de compte à rendre à personne, et entendent bien exploiter les terres qu’ils possèdent à leur seul bénéfice. Bref, peu de changements par rapport à l’ancien régime…

code forestier En mai 1827 le gouvernement de Charles X promulgue une nouvelle loi, le « code forestier », sur l’usage qui doit être fait des forêts. Les paysans prennent conscience des limites à leurs droits qu’instaure ce texte à partir du moment où il est appliqué, en 1829. Dans les Pyrénées, et en particulier en Ariège, zone géographique où la survie de beaucoup de ruraux dépend de la forêt, la nouvelle réglementation provoque une révolte qui va s’étaler sur plusieurs années. Le Roi Charles X souhaite œuvrer en faveur de la forêt française que des siècles de surexploitation ont mise à mal. Il renforce les pouvoirs de l’administration forestière et prend, sans aucune concertation, des mesures particulièrement drastiques : interdiction des coupes de bois et de la pâture des animaux. L’Etat confisque la gestion des forêts aux communes qui en avaient la charge. Dans bien des lieux, forts de leurs nouveaux pouvoirs, les gardes forestiers se comportent en dictateurs sûrs de leur bon droit. Malgré la Révolution, la situation économique ne s’est guère améliorée dans les campagnes. Dans les vallées des Pyrénées, pauvres et reculées, la chasse, la cueillette, la coupe du bois de chauffe et la libre pâture des animaux sont des éléments indispensables à la survie du monde rural. Les gardes forestiers (que certains appellent « les salamandres » en raison des couleurs, jaune et noir, de leur uniforme) sont payés par l’état ou par les riches propriétaires. Leur salaire est très bas et ils n’hésitent pas à tromper les paysans pour arrondir leurs fins de mois : les exactions qu’ils commettent sont multiples et ils ne sont pas aimés. Il n’est pas rare, par exemple, qu’ils accordent des passe-droits aux paysans les plus riches, et rendent responsables les plus pauvres des délits qui ont été commis.

rh_trois_etranges_demoiselles_w250 Les troubles éclatent au printemps 1829. Ceux qui s’insurgent contre les nouvelles lois prennent l’habitude de se vêtir comme des femmes, de masquer leur visage, de porter perruque, bref de se transformer en « demoiselles »… Etrange carnaval ; excellent moyen aussi d’éviter de se faire attraper, car ce gouvernement a la main lourde à l’encontre de ceux qui se font prendre par la maréchaussée que les gardes forestiers ont pris l’habitude d’appeler à la rescousse. Le premier incident connu a lieu entre le 25 et le 30 mai 1829, dans la forêt de Saint Lary. Une vingtaine de gardes forestiers surprennent six bergers dont les troupeaux paissent dans les sous bois interdits. Ils décident de se saisir des troupeaux. Mauvaise idée ! Leur attitude agressive provoque un attroupement des paysans des villages voisins : une centaine d’hommes mal armés mais très remontés font obstacle à leur tentative de confiscation des animaux. Les gardes prennent peur et s’enfuient. Les paysans s’organisent pour développer leur système d’auto-défense, et… la meilleure des défenses étant l’attaque, ils commencent à s’en prendre, de nuit, aux représentants du pouvoir, mais aussi aux riches propriétaires et aux charbonniers qu’ils accusent de ruiner « leur » forêt. Les incidents se multiplient et la réaction du gouvernement ne se fait pas attendre : fermeté et répression. On remarquera au passage que le pouvoir politique n’a pas plus d’imagination en 2015 qu’en 1829. Seul l’équipement des « forces de l’ordre » a quelque peu évolué !

gendarme-1831 Les renforts de gendarmerie sont importants : quatre brigades et deux compagnies de ligne sont mobilisées et sillonnent la région de St Girons et de Castillon. Les insurgés, sachant qu’ils n’auront jamais le dessus sur des militaires armés, jouent alors la carte de la guérilla. Ils agissent surtout de nuit et choisissent plutôt l’affrontement avec les gardes forestiers plutôt qu’avec les gendarmes. Aux alentours du 15 août 1829, une situation analogue à celle du mois de mai se représente. Deux géomètres, plusieurs gardes et agents forestiers venus marquer une coupe dans la forêt de Buzan, découvrent un troupeau en train de pâturer. Une violente altercation se produit avec les bergers qui sont capturés. Les forestiers veulent conduire les contrevenants en prison, mais des habitants du village voisin ayant assisté à la scène donnent l’alarme. Le tocsin bat le rappel et une armée improvisée de « Demoiselles », armées de fusils, de fourches et de gourdin s’en prend aux représentants de l’administration. Les prisonniers sont, encore une fois, libérés par la force et les forestiers s’enfuient. Lorsque les gendarmes se présentent à leur tour pour enquêter, ils sont réceptionnés par un « comité d’accueil » tout aussi virulent et tournent casaque sans demander leur reste.

du-charbon-de-bois Les forestiers, insultés, menacés, malmenés ne sont pas à la fête et, le plus souvent, renoncent à accomplir les missions dont ils sont chargés. Plus le temps passe, plus les esprits s’échauffent et plus les menaces se font précises. On discute la hache à la main, et, en certaines occasions, les fusils font aussi entendre leur voix. Les succès des premiers affrontements entrainent une extension de la révolte, et, dès le début de l’année 1830, c’est pratiquement tout le département de l’Ariège qui est concerné. Les actions des « Demoiselles » sont de plus en plus audacieuses et déterminées : pillage de la tour Laffon à Boussenac (elle servait d’abri aux gardes), incendie des domiciles de plusieurs forestiers. Le premier incident grave a lieu au mois de mai. Lors d’un échange de coup de feu à l’occasion d’un coup de main contre le domicile d’un garde, à Saleich, l’un des assaillants, un jeune paysan d’une vingtaine d’années,  est tué d’un coup de fusil. En août, c’est le château de Gudanes, au dessus d’Ax les Termes qui est incendié. Le harcèlement est constant à l’encontre de l’adversaire : avant d’attaquer, d’incendier ou de piller, on affiche force placards dénonçant les méfaits de celui que l’on veut ruiner. Ces affiches sont parfois très menaçantes…

« Par ordre des Demoiselles supérieures, parvenons (prévenons) le peuple de la ville de Massat que le premier individe (individu) qui alougéra (logera) Fournié, sa maison sera démoulli la pière de dessus dessous. Nous parvenons les cler (les curés) de Massat quand les gardes iront dans les afourés (les forêts) dalér sounér ala gounie (sonner le glas : sonar l’agonia) pour héeux. Signée Mademoiselle Laporte. »

demoiselle en robe C’est aussi l’époque où les « Demoiselles », fortes de leur succès, commencent à parader. On défile à Balaguère le 24 janvier 1830 aux cris de « à mort les forestiers ! », puis à Massat le 17 février. Fifres et tambours améliorent l’ambiance… Ce portrait d’une troupe d’insurgés dressé par le notaire de Massat, Hippolyte Galy-Gasparrou, ne manque pas de pittoresque :

« Le chef avec qui je parlais était d’une taille très élevée, portait un jupon par-dessus son pantalon de bure grise, avait une peau de mouton sur la tête qui lui recouvrait la figure, où il avait fait trois ouvertures pour y voir et respirer; il portait un sabre de cavalerie légère. Un autre, armé d’une hache et d’une taille ordinaire, était recouvert d’une chemise resserrée par une ceinture rouge où était attaché un pistolet d’arçon ; il avait la figure barbouillée de noir, avec des poils de cochon implantés sur toute la figure, et principalement les sourcils et la lèvre supérieure; il était coiffé d’un vieux shako. Le reste de la troupe était à peu près costumé de la même façon. »

L’audience du mouvement s’élargit : les « Demoiselles » sont de plus en plus populaires ; pendant la deuxième moitié de l’an 1830, la révolte déborde le cadre du département. Après les charbonniers, les insurgés s’en prennent également aux Maîtres de forge et aux gros propriétaires. Les paysans sont convaincus que les mesures gouvernementales ont pour objet la confiscation de la forêt au profit de l’industrie naissante qui utilise des quantités de plus en plus colossales de bois. Ils n’ont pas tout à fait tort d’ailleurs. L’un des promoteurs du code forestier de 1827, le député Terrin de Santas argumente ainsi : « L’industrie dont la prospérité augmente tous les jours demande à nos forêts d’immenses ressources que les fouilles dans les entrailles de la terre ne peuvent remplacer, surtout pour la qualité du combustible ». Il faudra encore quelques décennies pour que la houille s’impose à la place du charbon de bois.

ladamiseletas Les « Demoiselles » bénéficient de la complicité, ou tout au moins de la passivité non dénuée de sympathie, des autorités locales, notamment des maires. De nouveaux renforts de gendarmerie sont envoyés mais ils ne sont guère efficaces. La troupe ne connait pas le terrain dans lequel elle se déploie. Les insurgés le connaissent à merveille : il s’agit de « leur » pays. En septembre, en vue d’apaiser les populations, une commission départementale des forêts est mise en place. Elle doit se mettre à l’écoute des usagers et veiller à ce que la loi soit appliquée de façon plus compréhensive. Mais cette initiative de l’administration ne calme que partiellement les esprits. Dès novembre, les troubles recommencent. En 1831, 1832,  et même des années plus tard, de nouveaux incidents ont lieu. le mouvement des « Demoiselles » n’a pas été vaincu. Disons qu’il se met en sommeil progressivement. Lorsque la société civile se met en guerre contre l’Etat, il arrive parfois que les citoyens ne soient pas les perdants…

demoiselles L’une des raisons pour lesquelles le mouvement des Demoiselles n’a pas été vaincu et a mis des années pour s’éteindre tient à son mode d’organisation. Contrairement à ce qui s’est passé lors d’autres révoltes paysannes (et j’en ai conté plus d’une sur ce blog !) le mouvement s’est développé de manière horizontale et n’a jamais été dirigé. Même si les premiers historiens, plus soucieux de faire entrer cette histoire dans la légende plutôt que de l’étudier avec sérieux, se sont empressés de créer quelques personnages de chefs de bande, de leaders charismatiques, les choses ne se sont pas déroulées comme cela dans les faits. Aucun personnage n’a joué un rôle vraiment prépondérant dans cette histoire. Les quelques victimes de la répression ont souvent été graciées lors de leurs procès, faute de témoignage ou de preuve qui permette de les condamner avec un minimum de sérieux. Point de martyr donc pour immortaliser la révolte. Quant aux mesures « économiques » (confiscations, amendes, saisies de troupeau), elles ont été d’une inefficacité totale tant la population concernée était pauvre. La Révolution de 1789 est passée par là et les idées ont un peu évolué. Certes cela n’empêchera pas la troupe de tirer sur le peuple lors des événements qui se produiront au cours du siècle, mais on n’est plus au Moyen-Âge et les droits du monarque, roi ou président, ne sont plus tout à fait les mêmes !
Il n’y a pas non plus de contenu véritablement « politique » aux revendications des « demoiselles » ce qui exclue d’emblée toute récupération par les professionnels de la chose (et ils existent déjà au XIXème siècle même si leurs moyens sont balbutiants par rapport à ceux de nos modernes édiles). De là à dire que la contestation ariégeoise n’a rien de politique, c’est un pas que je ne franchirai pas !

sources documentaires : assez nombreuses sur la toile, notamment un texte de Denis Wohmann publié en août 2010, qui m’a fourni plusieurs anecdotes émaillant ce récit. J’ai consulté également un texte de Georges Labouysse que j’ai également déniché sur le web.

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10octobre2015

Intermède calabrais

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

IMG_1597  Passer directement des chaleurs estivales à une fraicheur d’automne tardif, non, cela ne nous a pas convenu. Septembre étant souvent le mois de notre grande migration, nous avons décidé, après moult atermoiements, de partir pour la Calabre, chercher un peu de douceur climatique. Besoin de détente aussi parce que les derniers mois ont été passablement fatigants et éprouvants pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas ici.

IMG_1928 Après avoir hésité entre la Sardaigne et la Sicile, nous avons choisi la Calabre. Un facteur particulier a fait pencher la balance : c’était pour nous l’occasion de revoir un couple de jeunes « helpers » de la région de Tropea que nous avons logés l’an dernier, et avec lequel nous avons grandement sympathisé. C’est en leur rendant visite que nous avons commencé notre expédition. Je n’ai pas l’intention de vous communiquer mon journal de voyage et de vous tartiner des pages et des pages sur notre itinéraire. Je voudrais simplement communiquer quelques impressions, ou plutôt quelques ressentis sur cette province du Sud de l’Italie que nous connaissons plutôt mal en France.

Rien à dire sur le bord de mer : des plages, très belles, des constructions hideuses à perte de vue, en particulier sur la côte Est, le long de la mer Ionienne. Ici, comme ailleurs, le tourisme estival de masse fait des ravages considérables. Des milliers de logements ont été construits pour les « réfugiés climatiques » de l’été. Les trois autres saisons de l’année ils sont vides et on se déplace dans des agglomérations fantômatiques, rideaux baissés, volets clos, devantures de magasins barrées par de multiples sécurités. Rien à voir mais beaucoup à dire dans le chapitre récriminations. Je passe pour aujourd’hui !

IMG_1824 L’intéressant, c’est dans l’intérieur du pays qu’il faut aller le chercher, au pied des montagnes. Là sont établis les villages traditionnels. Ils ont été construits, pour beaucoup, au Moyen-Âge, pour servir de refuge aux habitants. La côte, après une période de prospérité à l’époque grecque, puis romaine, est devenue totalement inhospitalière à cause des raids successifs conduits par les pirates sarrasins, grands amateurs de pillage. De nos jours, les pirates viennent du Nord, d’Allemagne, de Hollande, de France, et les indigènes ont réinvesti la côte pour tirer le plus de profit possible de ces envahisseurs fortunés mais un peu naïfs. Quelques uns de ces bourgs anciens sont redevenus des coquilles vides. On parle de villages fantômes, car, parfois, tous les habitants ont disparu : tremblements de terre, émigration, bouleversements économiques ont provoqué la désertion de la population.

IMG_2021 Au centre de la Calabre se dresse un grand massif montagneux subdivisé en plusieurs zones : l’Aspromonte, la Silla… Les sommets se dressent à plus de 1400 mètres, et même si la province ne fait qu’un cinquantaine de kilomètres de large, peu de routes traversent le relief de part en part. Elles sont réservées aux amateurs de virages en épingles à cheveux (comme nous). La circulation la plus évidente se fait par la côte. Quand on veut aller vers l’intérieur, on prend une route perpendiculaire à la route côtière ; on monte ; on redescend. S’amuser, avec un doigt, à suivre le tracé d’un peigne, dent après dent, si l’on est patient. C’est le jeu auquel on se livre depuis une dizaine de jours, en ne prenant qu’une dent sur quatre ou cinq. C’est cette façon de voyager qui nous a permis de découvrir les villages magnifiques de Squillace, de Stilo ou de Gerace où je suis installé maintenant pour écrire ces lignes.

IMG_1941 Quand nous étions chez nous, nous pensions que la Calabre était une région torride l’été, plutôt désertique, et l’on s’attendait à voir plus de cailloux que de verdure. Erreur…! La province est plutôt verdoyante pour être aussi méridionale et elle ne manque pas d’eau. Les montagnes de l’intérieur sont recouvertes de forêts magnifiques de chênes, de hêtres, de châtaigniers, de pins… Il y a beaucoup d’eau dans le sol, souvent  en profondeur. A l’automne on ramasse des quantités de champignons. Les légumes, dans les jardins, sont resplendissants. Tout cela ne correspond en rien à l’image que nous nous faisions du paysage, idée qui s’était renforcée après notre périple en Sardaigne après un été bien sec. Certes, nous ne sommes pas en Normandie ou en Bavière, et l’on voit plus de moutons et de chèvres que de vaches ou de chevaux, mais après quelques journées de divagation dans les montagnes, je comprends que certains visiteurs du Nord prennent idée d’une installation définitive sur une terre aussi hospitalière.

IMG_1740 Nos journées sont marquées par de belles découvertes – nombreuses richesses historiques et archéologiques – mais aussi par de belles rencontres avec des gens amoureux de leur terroir. Nous pratiquons un tourisme au ralenti, comme c’est devenu notre habitude, et nous passons parfois un temps fou à explorer certains recoins. Je me dis alors que si nous continuons comme ça, il nous faudra plusieurs mois de séjour pour boucler le circuit pourtant très raisonnable que nous avons projeté de faire. Mais nous rentrons heureux de toutes nos courtes randonnées. J’ai parlé plus haut de Gerace et je crois que j’ai un coup de cœur pour ce vieux bourg historique. Ce n’est pas la première impression forte du voyage, mais il règne ici une ambiance plaisante et prenante, maintenant que la marée touristique estivale s’est retirée. En fait, l’afflux de touristes concerne surtout les stations balnéaires. La majorité ne s’éloigne des plages barbecues et des alignées de grilloirs solaires que si une publicité tapageuse est faite pour un lieu quelconque. En témoigne l’absence quasi totale d’infrastructure pour les grands parcs et réserves qui se trouvent dans l’intérieur des terres. Il est difficile de trouver des sentiers balisés si l’on veut faire une randonnée un peu conséquente, bien que de courageux efforts aient été faits dans les parcs. Des investissements considérables sont faits pour développer le tourisme balnéaire, de manière totalement « capitaliste » (je me refuse à employer le terme « d’anarchique » dans ce cas là, car il est plutôt synonyme « d’harmonieux » selon ma façon de voir les choses). De nombreux bâtiments sont à l’état d’épaves dans les marinas : commencés mais jamais achevés. Faut-il y voir la signature de la Crise ou celle de la Mafia ? Je n’en sais rien et ne me hasarderais pas à des conclusions hâtives.

IMG_2130 Histoire de faire un peu de place aux clichés mais aussi à une réalité incontournable, il est nécessaire de consacrer un paragraphe à cette Mafia locale, discrète et méconnue. La ‘Ndrangheta existe toujours mais semble plus intéressée par le trafic de drogues, les opérations dans l’économie réelle, ou, plus récemment, la gestion des problèmes d’immigration depuis le Moyen-Orient ou l’Afrique. Un fait d’actualité, plus ou moins récente qui laisse sa marque dans le pays : ils sont présents par dizaines, ces réfugiés, dans toutes les bourgades importantes, de Tropea à Cosenza ou Crotona. Ils trainent leur désœuvrement et leur ennui le long des routes. Bien que la Calabre soit réputée terre d’accueil – tant les brassages de population y ont été nombreux – la situation risque de dégénérer assez vite. Les structures gouvernementales sont débordées ; il y a des subsides de l’UE à grappiller ; toutes les conditions sont réunies pour intéresser des mafieux entreprenants.  Moins connue du grand public, la mafia calabraise est maintenant la plus puissante d’Europe. Selon Wikipedia (données déjà anciennes puisque datant de 2008), son chiffre d’affaires était de 44 milliards d’euro. Compte-tenu de l’importance de la somme, on comprend bien que l’activité criminelle dans les montagnes calabraises soit reléguée au rang de folklore. Les centres de décision se sont, pour beaucoup, déplacés dans le Nord du pays. Il est plus intéressant de s’occuper de près, des investissements réalisés à Milan pour l’exposition universelle de 2015 que de se contenter de rançonner le patron d’une discothèque.

IMG_2122 La région où nous séjournons ces derniers jours se nomme la « Locrisa » (autour de Locri, une ancienne colonie grecque particulièrement importante). Le paysage est très diversifié et en quelques kilomètres on a l’impression de passer de la Haute Provence aux Dolomites, avec un arrêt prolongé dans les grandes forêts de feuillus du Massif central. Au chaos rocheux d’un paysage sculpté par l’érosion, les secousses sismiques, ou le tracé chaotique des fleuves côtiers, succèdent de grandes et belles étendues boisées dans lesquelles on peut cheminer pendant des heures en admirant hêtres bien droits et vieux châtaigniers tortueux. Depuis la plupart des villages perchés, on aperçoit la mer dans le lointain – effet carte postale garanti – mais on se rend compte aussi à quel point la côte est bétonnée. On comprend que les Grecs, les Romains, les Sarrasins, les Normands, les Souabes, les Angevins et les Aragonais se soient disputés ce petit coin de paradis. Tous ces visiteurs successifs ont en tout cas laissé leur empreinte sur le paysage et les mélanges architecturaux dans les bâtiments anciens (surtout religieux) sont pour le moins amusant. Ici, par exemple, le Dôme de Gerace a été construit avec des éléments prélevés sur les temples grecs de la côte, ce qui explique les nombreuses dissemblances entre les colonnes qui soutiennent la nef (cf photo suivante) ! Les Normands se sont chargés de travaux de fortification que les Angevins ou les Aragonais ont ensuite assaisonnés à leur manière. De quoi distraire les archéologues et les castellologues en herbe…

IMG_1969 Le chemin de l’indépendance a été bien long à parcourir et il a été jalonné de luttes héroïques notamment contre la sujétion à l’Aragon lointain. On croise, au long des rues, des noms illustres comme celui de Tomaso Campanella. Des personnages bien réels ou issus de la mythologie sont aussi passés par là. Pythagore ou Ulysse (on ne manquera pas de s’arrêter à Scilla…) sont conviés au banquet de l’intelligence et de la joie de vivre qu’il ne faudra pas oublier d’organiser un jour, dans un des lieux magiques qui foisonnent dans l’Aspromonte. Quant à nous, nous profitons égoïstement de notre temps libre pour nous remplir les yeux et satisfaire nos papilles gustatives. A bientôt.

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23septembre2015

Ah bon ! Il y a toujours un bric à blog sur la feuille charbinoise ?

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Oui mais seulement quand l’armoire à confitures est pleine…

confitures  Mon rythme de publication est toujours au régime ralenti. La période estivale a été plutôt fatigante avec de gros chantiers et un défilé important de visiteurs. Le temps que je peux consacrer à l’écriture est trop morcelé pour que j’avance de façon efficace et la liste des chroniques inachevées s’allonge semaine après semaine. Du coup, certains thèmes effleurés il y a quelques mois me paraissent maintenant peu adaptés à l’actualité galopante ou sont sortis de mon champ de préoccupations immédiat. J’aimerais bien, pendant l’hiver, revenir à une périodicité plus régulière, mais je suis incapable de prévoir ce qui va se passer. Comme le travail intellectuel est pour moi un besoin aussi pressant que l’activité manuelle, je passe beaucoup de temps à lire. Ma liste de sites de référence s’est étoffée et ma revue d’actualité matinale est parfois bien longue. Je me demande si, à force, cela ne joue pas sur mes humeurs et si une pratique raisonnée de la politique de l’autruche ne me laisserait pas plus réactif aux événements…. une réflexion sur le militantisme durable en quelque sorte (tout ce qui est durable est à la mode en ce moment). Le blog « crêpe georgette » (joli nom pour un blog) propose une réflexion sur le militantisme sur internet que je trouve intéressante, d’autant que cette réflexion sur le militantisme s’élargit et que l’auteure se demande « c’est quoi militer ? ». J’ai parfois l’impression de perdre mon temps lorsque j’écris certaines chroniques et de pianoter sur des thèmes sur lesquels il n’y a plus rien à dire. J’apprécie parfois que l’on me rassure et que l’on me dise que ça sert à quelque chose de dénoncer une fois de plus les méfaits de l’argent roi, du cynisme triomphant, du pouvoir corrupteur et tutti anarcho quanti… Celui qui écrit ne sert pas forcément à rien… Un court extrait du texte de crêpe georgette (pour le reste, mieux vaut l’original que sa copie)  :

« Il n’y a pas de petit ou grand militantisme, de militantisme vulgaire ou digne. Et il n’y a certainement pas une façon de militer. Dès le moment où nous constatons les injustices que nous subissons, nous commençons à militer parce que le début de la conscientisation de classe est le début du militantisme. Qu’est ce que cela signifie ? Quand vous constatez que vous êtes victime d’une injustice et que vous comprenez que cette injustice n’est pas due à votre comportement mais émane de préjugés dus à votre genre/race/classe/etc alors c’est ce qu’on appelle la conscience de classe. Et cette conscience là va obligatoirement vous faire évoluer consciemment ou non. Et militer. »

rojava_1 Au cours de mes pérégrinations sur la toile, je me suis beaucoup intéressé à la question kurde et j’ai découvert le portail d’infos « Rojbas ». Cela fait des mois que je suis au plus près la situation dans le Kurdistan syrien. J’ai publié une chronique sur le sujet il y a quelques temps. Je suis maintenant avec beaucoup d’inquiétude la reprise des combats en Turquie. Sur Rojbas, vous pouvez lire « les raids des nervis du président Erdogan« . Cela vous donnera une petite idée de la situation dans le Sud-Est de la Turquie. Tous les moyens sont bons pour permettre au dictateur en herbe de ce si beau pays d’arriver à ses fins. Dans le « jeu électoral » en cours, la vie humaine n’a aucun prix (lire, en complément, un article paru sur le site « lundi matin« ).
Rojbas m’a permis aussi de découvrir un pan de la foi et de la culture islamique que je connaissais mal : l’Alévisme, un courant religieux dont le credo est fort éloigné de l’Islamisme radical. Il y aurait entre 150 et 200 000 Alévistes en France. En consultant ces informations, on se rend bien compte de la complexité de l’Islam et de la bêtise de ceux qui mettent tout et n’importe quoi dans le même panier. Ce qui est certain aussi c’est que les Alévistes n’ont pas la vie facile en Turquie même si la répression qui les concerne est plus subtile que celle qui matraque le peuple kurde depuis des dizaines d’années. Bref c’est intéressant mais ce n’est pas cela qui m’amènera à me convertir à une quelconque religion !

heure de la revolution Turquie, Syrie, Grèce… Je continue ma balade autour de la Méditerranée. La mascarade des élections est terminée en Grèce. D’aucuns commentent la fine stratégie de Tsipras, d’autres espèrent encore que le loup va sortir du bois. Le bruit assourdissant des abstentions (44 %) n’a en tout cas pas atteint les haut-parleurs des médias occidentaux. D’après un article récent du blog « Greek Crisis », la participation aux élections aurait même atteint 2,4 % dans un bureau de vote du Pirée (oui, vous avez bien lu 2,4 et non 24). Il s’agit d’un quartier populaire bien entendu. Mr Tsipras peut se vanter de bénéficier d’un large soutien parmi les travailleurs.
J’ai apprécié l’analyse plutôt combattive que l’on peut lire sur le blog de Yannis Youlountas. L’article s’intitule  : « L’heure des révolutions approche au Sud de l’Europe« . Je suis moins optimiste que lui, mais je partage l’une de ses convictions, c’est qu’il va se passer quelque chose. Nombreux sont ceux qui ont compris les paroles qui figurent dans l’un des couplets de l’Internationale (« Il n’est pas de sauveur suprême… ») mais trop s’attendent encore à ce qu’on les prenne par la main pour les conduire vers un monde meilleur. Quand une carte Joker est mal en point (celle de Tsipras en a pris un coup) ils en ont une autre toute prête dans leur manche. Ils semblent aussi ignorer que leurs adversaires sont des joueurs-tricheurs professionnels ! Ce qu’il nous faut ce n’est pas un atout supplémentaire ; ce qu’il faut avant tout c’est changer les règles du jeu… Une interview publiée sur le blog du Monde Libertaire permet à ceux qui n’ont jamais entendu parler ou qui connaissent mal Yannis  Youlountas de mieux cerner le personnage (à ne pas confondre avec l’autre, très médiatique, Yannis). Un court extrait de cet article dont j’apprécie beaucoup la lucidité :

Yannis-Youlountas « [...] L’autre problème de l’anarchie à l’épreuve du réel me semble dans sa rencontre avec les personnes qui la méconnaissent et, en particulier, sa confrontation avec celles qui partagent un autre point de vue, utilisent des outils parfois différents des nôtres et qui, bien souvent, n’ont tout simplement pas traversé le même type d’itinéraire que celui qui nous a conduits à plus de radicalité sur la question du pouvoir. Croyants, votants, réformistes, partisans de la non-violence absolue ou, à l’inverse, d’une violence révolutionnaire sans limite : les positions comme les nuances sont infinies. Sur le front des luttes, nous sommes fréquemment entourés de personnes qui, pour la plupart, ne sont pas sur la même longueur d’ondes, bien qu’actives, généreuses ou déterminées dans un projet commun. Ce qui pose le problème des limites de notre acceptation d’autrui et réciproquement. Où les poser ? De quelle façon ? Et que signifie une limite ? Comment ne pas tomber dans la compromission et le fourvoiement, ni, à l’inverse, basculer dans le sectarisme et le clanisme d’une énième avant-garde éclairée ? [...] Définir ce qu’on entend par révolution et comment on désire la faire est encore une mise à l’épreuve du réel de la pensée libertaire, par-delà les formules galvaudées, car cela nous rappelle qu’on doit partir du monde et de ses habitants tels qu’ils sont, et non pas seulement tels qu’on les désire. [...] »

apprendre Je disais plus haut que j’avais élargi la liste des sites d’informations que je consulte régulièrement. Parmi les nouveaux venus, « le p@rtage » un site qui publie de nombreux textes dont le contenu interpelle (beaucoup sont des traductions) dans divers domaines : histoire, écologie, géopolitique, littérature, philo… Une masse importante de sujets de réflexion, parfois un peu arides. Je parcours régulièrement aussi le sommaire de « Terrains de Lutte » dont j’ai déjà parlé. Ce site est axé sur les sciences sociales, ce qui ne l’empêche aucunement de coller à l’actualité. Extrait du texte de présentation du site : « Terrains de luttes est animé par des syndicalistes (CGT, Solidaires, FSU), des militant-e-s associatives/ifs ou politiques (Front de Gauche, NPA, Alternative Libertaire) et des chercheuses/eurs en sciences sociales. Nous travaillons de manière privilégiée avec des éditeurs indépendants (Agone, Le Croquant, La Dispute, Libertalia, etc.) ». Je crains un peu de m’égarer dans un tel dédale et je pense que je vais être obligé de faire des choix pour ne pas me limiter à un simple survol. Nous traversons décidément une période où l’on écrit beaucoup et sur tous les sujets. Soyons optimiste et considérons que nous posons peut-être là les bases d’un futur changement radical de l’eau et du décor du bocal bleu dans lequel nous essayons de nager librement !

IMG_7312 Restent les grands anciens, référence quasi quotidienne, dont les adresses figurent dans la colonne « liens » à droite : Altermonde, Reporterre, Libcom, Basta, l’En-dehors, Utoplib… et tant d’autres ! Mention spéciale pour « Seen This » qui est une devanture bourrée de marchandises souvent très alléchantes ! Beaucoup de blogs dont j’ai souvent parlé dans ces colonnes ralentissent leur rythme de publication et c’est bien dommage, mais il faut reconnaître que c’est parfois un travail usant. Après la rédaction d’une brochure sur « l’histoire des communications » que j’avais publiée dans la collection Périscope il y a pas mal d’années de cela, je continue à être attentif à la problématique des relations virtuelles. On parle toujours beaucoup de communication entre les individus, pourtant, je constate que ma boîte mail se remplit de plus en plus de messages commerciaux, ma boîte aux lettres postale ne reçoit que de plus en plus rarement des cartes postales ou des messages personnels… Il me semble aussi que la pratique du « blog » est moins à la mode qu’auparavant ; cette façon singulière d’écrire où l’on peut, sans se mettre martel en tête, précéder (entre autres) un discours souvent politique par quelques phrases sur ses propres états d’âme. Informer en disant « Je ». Tout cela prend sans doute trop de temps dans une société où seule la vitesse semble avoir une quelconque importance. J’ai pris très tôt le virage de l’informatique et du traitement de texte. Je reste en dehors de ces pseudos réseaux sociaux où l’on étale platitudes et faits inconsistants. « Je t’appelle, je t’écris, je t’envoie un « selfie » mais je n’ai rien à te dire… Veux-tu que je te lise la liste des confitures qu’il y a dans notre placard le 22 septembre 2015 ou que je partage avec toi ma photo en gros plan devant une carotte du jardin ? »

On enchaîne…

A400

Pixels ! Pixels ! et le papier dans tout ça ? Je vous causerai « livres » un peu plus tard car j’ai fait de belles découvertes ces derniers mois. Là c’est d’un journal dont je veux vous parler. Depuis des années, comme j’ai la chance de comprendre un peu l’Italien, j’achète quelques numéros de la revue italienne « A rivista anarchica ». Je m’aperçois en fait que j’en achète de plus en plus et je crois bien que je vais finir par m’abonner tant la revue est plaisante, à la fois sur le plan du contenu, et au niveau de la qualité graphique de sa présentation. « A » vient de publier cet été son quatre centième numéro et fait ainsi la nique à ceux qui disent que les anars sont incapables de faire quelque chose de durable (de beau et d’intelligent ajouterai-je aussi au passage). Ce numéro 400 est un véritable annuaire : 404 pages en noir et en couleurs, avec une iconographie somptueuse. La couverture présente un récapitulatif des 399 couvertures antérieures. Le sommaire est aussi varié que possible : luttes en cours (No TAV), textes d’Emma Goldman, cuisine ROM, fiches de lecture, pédagogie libertaire… Impossible de faire la liste des articles tant il y en a. Une remarque en passant : alors que l’on publie en France des livres sur l’anarchisme à 40 ou 50 euro, ce numéro « hors-piste » de « A rivista anarchica » ne coûte que 10 euro en Italie et 11 à l’étranger. Commande possible sur le site de la revue. Même si vous ne lisez pas la langue de Dante et de Michelangelo, vous pouvez l’acheter au moins pour les photos !

Les premiers signes de froidure se manifestent. Je vais essayer de me concentrer sur les belles couleurs du ciel et des feuillages en automne et ne pas trop regarder la boue dans laquelle nos pieds pataugent. Je crois aussi que l’on va faire une brève transhumance dans le Sud… Le conseil du mois : n’abusez pas du vin chaud, c’est encore trop tôt dans la saison !

NDLR – Rendons à César… Le dessin numéro 5 provient du site reseaunons.net.
A part ça : si le contenu de la photo numéro 1 vous aguiche, passez à la maison manger une tartine ! A la loupe, vous verrez que la confiture aussi s’appelle « la feuille charbinoise » (ma grand-mère calabraise disait qu’il ne fallait pas mettre tous ses œufs dans le même panier). Elle (la confiture, pas ma grand mère !) n’est commercialisée que dans nos estomacs et ceux de nos amis•ies.
Photo 6, dans notre cour : il y a celles qui battent des ailes, et celles qui admirent leur élégance.

 

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9septembre2015

La destinée tragique de Noe Itõ, féministe libertaire au pays du soleil levant

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

itoNoe3 Le premier jour du mois de septembre 1923, en fin de matinée, un violent séisme se déclenche dans la plaine de Kanto sur l’île de Honshu (la plus grande des îles constituant l’archipel du Japon). Ce séisme provoque de graves dommages dans les villes de Yokohama, de Shizuoka et de Tokyo. Dans la capitale, un gigantesque incendie vient parachever l’œuvre de destruction du tremblement de terre. La panique qui s’empare de la population prise au piège au milieu des nombreuses constructions en bois augmente encore le nombre des victimes, estimé à plus de cent mille. La furie destructrice des flammes est très bien évoquée dans le dernier film de Hayao Miyazaki, « le vent se lève ». Les habitants de Tokyo cherchent des responsables à leur malheur. De nombreuses rumeurs se répandent, souvent propagées par la presse. On accuse les minorités coréennes ou chinoises, résidant en ville, d’avoir allumé les foyers d’incendie pour accroître la panique et en profiter pour piller le pays. La police gouvernementale, elle, préfère accuser les « bandits » (terme choisi pour qualifier les opposants socialistes) d’être responsables de ces actes malveillants. Certains responsables vont en profiter pour régler leurs comptes avec les opposants politiques, socialistes ou anarchistes, dont ils veulent se débarrasser. Ainsi va disparaître, dans la tourmente, une jeune militante libertaire et féministe, Noe Itõ, victime de ses idées. Noe n’a que vingt-huit ans, et sa disparition prématurée met un terme à une vie militante débordante et sans aucun doute prometteuse. Cette chronique se veut hommage à une personne méconnue, mais aussi à ses camarades de lutte. Ce travail de mémoire me paraît nécessaire notamment parce que beaucoup de gens, à l’heure actuelle, ignorent même qu’existait un mouvement libertaire dynamique au Pays du Soleil Levant, au début du vingtième siècle.

Chicag0_1887 Cette brève introduction me donne déjà envie de faire une digression politique (qui n’en est pas tout à fait une en réalité). Combien de fois, dans l’histoire, les militantes et les militants les plus radicaux n’ont-ils pas été rendus responsables de méfaits ou de catastrophes réels ou imaginaires. Juifs, arabes, sorcières… ont payé leur dîme aux crédules et aux imbéciles, pendant des siècles. Plus récemment, la panoplie des coupables sur mesure s’est élargie aux mouvements politiques qualifiés « d’extrêmes ». De temps à autre, par exemple, le pouvoir ressort quelques lieux communs et crie haro aux anarchistes. Trop souvent la supercherie fonctionne et n’est dévoilée que trop tard pour les victimes. Sans vouloir dresser un « martyrologue », rappelons-nous quelques faits anciens, de l’attentat du Haymarket suivi de 5 exécutions d’innocents, à l’assassinat de Sacco et Vanzetti, sans oublier la mort sous les balles de Francisco Ferrer en Espagne ou le « suicide » de Pinelli que l’on avait rendu responsable de l’attentat fasciste de la gare de Milan. Il ne faut pas croire que ces faits appartiennent tous au passé et que nos « démocraties » modernes abandonnent le procédé. N’oublions pas les vociférations de feu Pasqua ou de notre cher Valls contre l’ultra-gauche et son comportement nihiliste. De Droite comme de Gauche, les politiciens usent des mêmes ficelles pour détourner l’attention de la majorité de la population des vrais problèmes. Il est parfois difficile de choisir à qui attribuer la palme du cynisme… N’oublions pas au passage – même si elle n’a pas la même ampleur – la farce de Tarnac, (comédie dramatique mise en scène par le ministère de l’intérieur précédent) que notre gouvernement de gauche-roudoudou voulait remettre au micro-ondes pour la réchauffer. La ligne TGV est sabotée : c’est la faute au méchant n@nar. C’est pratique, économique, et ça peut rapporter plus ou moins gros. Parfois ça vire au tragique ! Dans les prisons de Russie, de Biélorussie, de Grèce ou d’Espagne sont enfermés un certain nombre de compagnons ayant seulement commis le crime d’avoir des idées « non conformes ».

groupe de militants Au début du vingtième siècle, le mouvement anarchiste est très minoritaire mais bien représenté sur l’archipel nippon. Les militants, très actifs, traduisent et publient les ouvrages des penseurs de référence en Europe : Proudhon, Kropotkine, Bakounine… sont édités pendant la brève période de démocratie que connait le Japon sous l’ère Taishô. L’un des militants les plus influents du mouvement se nomme Ôsugi Sakae. Ce compagnon, très actif, va jouer un rôle important dans la vie de Noe Itõ. Après sa mort, le courant libertaire va connaître un déclin rapide au Japon. Les crises que traverse le mouvement en ce début de XXème siècle sont un peu les mêmes qu’en Europe et la stratégie évolue progressivement. L’implantation dans le mouvement ouvrier, par le biais des syndicats, remplace peu à peu l’action individuelle violente. La propagande écrite, l’incitation à l’action collective se substituent aux coups de revolver et aux explosions. Le courant libertaire japonais acquiert une dimension qui lui est propre. Il ne s’agit plus d’une simple importation d’idées européennes, mais on assiste à la genèse d’un courant philosophique et politique intégrant les particularismes locaux. Il ne faut pas oublier qu’au début du XXème siècle, le changement que connait la société japonaise est profond. le passage se fait, quasiment sans transition, d’un système proche de la féodalité à une société qui doit répondre aux besoins nouveaux de l’industrie toute puissante.

1150124-M Noe Itõ naît en 1895 dans le village d’Imajuku, dans le département de Fukuoka au Sud du Japon. Ses parents n’ont que peu de moyens financiers : la mère travaille dans les champs ; le père est employé dans une manufacture de tuiles. En 1903, Noe Itõ rentre à l’école primaire du village. Elle s’intéresse vivement à ses études, mais la situation économique de plus en plus difficile de ses parents ne lui rend pas la tache facile. Noe est envoyée chez son oncle, à Nagasaki, poursuivre une scolarité au cours de laquelle elle obtient de brillants résultats. A 14 ans elle est obligée d’arrêter sa scolarité et de travailler dans un bureau de poste pour subvenir aux besoins de ses parents. Cette situation ne lui convient guère. Elle reprend contact avec son oncle qui – entretemps – a déménagé à Tokyo. Celui-ci accepte de l’héberger et de l’aider à poursuivre ses études. Ce déménagement pour la capitale va marquer un nouveau départ dans la vie de la jeune fille : non seulement elle est inscrite dans un établissement plutôt progressiste, mais, d’autre part, elle va entrer en contact avec un mouvement pour l’émancipation de la femme qui est plutôt dynamique à Tokyo depuis ses débuts en 1870. L’une de ses compagnes, Hiratsuka Raicho a fondé le mouvement Seito et publie la revue « Seitosha » qui ouvre largement ses colonnes aux femmes pour qu’elles puissent démontrer leurs talents créatifs, dans le domaine des arts comme dans celui des idées politiques. A partir de 1913, Noe Itõ devient rédactrice régulière dans cette revue. Ses écrits témoignent de la radicalité de sa pensée : « Les Femmes Nouvelles font le vœu de détruire la morale réactionnaire et les lois élaborées pour le confort des hommes », écrit-elle dans l’une de ces publications.

Ito_Noe4 Un autre événement va précipiter sa « radicalisation ». En 1912, après avoir obtenu son diplôme de fin d’études, elle est contrainte de rentrer au village pour se marier. Il ne s’agit bien entendu pas d’un choix de sa part. Selon les usages en vigueur, il s’agit d’un mariage « arrangé ». Noe se voit contrainte d’épouser le fils d’un riche fermier. L’accord qu’elle a donné à ses parents ne va pas durer : neuf jours après le mariage, elle quitte son époux et se réfugie à Tokyo chez l’un de ses professeurs, Tsuji Jun. Pendant deux années, 1915 et 1916, elle devient éditrice de « Seitosha ». Elle traduit de nombreux textes en langue anglaise et notamment les écrits de la célèbre militante Emma Goldman (dont je vous ai parlé à plusieurs reprises dans ces colonnes). Noe est enthousiasmée par les écrits d’Emma. Noe fait le choix de l’amour libre et vit avec Tsuji Jun. Le couple a deux enfants. Son oncle est plutôt compréhensif (bien que cette union soit contraire aux usages) et il finance son divorce. Les revenus de la jeune femme sont en effet très aléatoires. La brève période démocratique qu’a connue le Japon s’achève. Dans les fichiers de renseignement, Noe Itõ est identifiée comme socialiste et risque sans cesse l’emprisonnement en raison des opinions qu’elle exprime. La revue « Seitoshi » évolue ; une partie des rédactrices, issues d’un milieu plutôt bourgeois, et se positionnant sur la ligne des « suffragettes » américaines, désapprouve les positions extrémistes du noyau qui se regroupe autour de Noe. Celle-ci devient directrice de la revue, et veille à ce que celle-ci représente l’ensemble de la mouvance féministe révolutionnaire sans être inféodée à aucune idéologie particulière.

oosugisakae C’est à cette époque, vers 1916, que Noe Itõ renforce ses relations avec l’un des militants les plus en vue du mouvement libertaire japonais, Ôsugi Sakaé. Les deux militants s’apprécient et finissent par former un nouveau couple, Noe se séparant à l’occasion de Tsuji Jun (la séparation se fait sans problème, son compagnon ayant choisi de vivre avec l’une de ses cousines). La revue Seitosha, en butte à une répression incessante, cesse de paraître. Noe s’identifie pleinement à l’idéal libertaire d’une société sans maîtres, sans esclaves et surtout sans Etat. Le couple vit dans des conditions difficiles et doit sans cesse changer de domicile pour échapper à la surveillance policière. Tant Noe qu’Ôsugi écrivent dans différentes publications anarchistes ; ils animent de nombreuses réunions avec des ouvriers ou des ouvrières en grève ; leur engagement pour la cause est total. En 1921, la jeune militante participe à la création de la « Société de la vague rouge », première organisation indépendante de femmes socialistes. Trois enfants, nommés Emma, Louise et Nestor, naissent de la nouvelle union. Outre son activité militante, Noe doit consacrer pas mal de temps à la vie de sa petite famille (d’autant qu’elle a aussi partiellement à charge les enfants conçus avec Tsuji Jun). Ôsugi Sakaé voyage : en 1922, il doit se rendre au congrès international des anarchistes à Berlin. Il fait étape en France (sous une fausse identité) et se fait arrêter par la police à l’occasion d’un meeting auquel il participe. Il est expulsé manu militari pour le Japon. En France non plus on n’aime pas les anarchistes trop bavards !

Seisme_Tokyo_1923 L’année suivante, 1923, survient le tragique événement dont je vous ai parlé dans le premier paragraphe. A la suite du gigantesque tremblement de terre, la loi martiale est proclamée, ce qui permet à la police de se livrer à tous les excès imaginables sans qu’il y ait de contrôle possible. L’heure des règlements de compte a sonné. Le 16 septembre, Noe, Ôsugi et le neveu de Noe, âgé de 6 ans, sont arrêtés et placés en cellule. Ils sont alors battus puis étranglés par les hommes sous le commandement du Lieutenant Amakasu. Les corps des trois victimes sont retrouvés, quelques jours plus tard, jetés au fond d’un puits. L’assassinat du jeune couple et du jeune enfant ne sont pas les seules atrocités commises par la police impériale. Celle-ci profite du désordre général pour punir  surtout les militants socialistes et quelques rares fauteurs de troubles. Les compagnons chercheront à venger la mort de Noe (âgée de 28 ans) et celle d’Ôsugi. L’année suivante, deux anarchistes tenteront, mais en vain, d’assassiner Amakusu. Ils seront arrêtés et condamnés à la prison à vie. L’un se suicidera et l’autre mourra de maladie dans sa cellule. Quant à Amakusu, ses supérieurs estiment qu’il a fait preuve d’un peu trop de zèle : il est condamné à une peine de prison modérée qu’il ne purge qu’en partie. Il réintègre l’armée où il fera une brillante carrière. Il se suicide en 1945 à la suite de la défaite impériale.

Sources documentaires pour cette biographie : un article sur « Alternative Libertaire« , un autre paru sur « A contretemps » et un dernier publié sur « libcom.org« . J’ai par ailleurs consulté l’étude sur l’anarchisme au Japon réalisé par Philippe Pelletier. Les photos illustrant l’article proviennent de banques documentaires diverses sur Internet. Noe Itõ apparait sur les photos 1 et 5 mais aussi dans le groupe de militants figurant sur la photo n°3 (5ème en partant de la gauche). L’image numéro 2 présente l’exécution des martyrs du Haymarket. Sur les photos 4 et 6, ce sont Hiratsuka Raicho et Ôsugi Sakaé qui sont à l’honneur. La photo numéro 7 donne une idée des ravages subis par la capitale du japon après le séisme et les incendies…

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29août2015

Heureusement qu’il y a les oignons !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie.

La Feuille Charbinoise déverse un flot de larmes de crocodile sur les drames de la rentrée et l’énormité de la tâche qui attend les militants écologistes après un repos bien mérité.

Pendant que vous bronziez, une multitude de petits faits dramatiques  se sont produits sur la scène médiatico-politique française. Un petit rappel pour que vous puissiez répartir votre chagrin à bon escient. Comme l’avait prédit ma grand-mère en l’an 2015 avant notre ère, la Gauche se divise (Heureusement, la Droite aussi, mais la Droite on s’en fout). La cause de cette situation est facile à percevoir, surtout si l’on prend EELV comme objet d’étude : il y a plus de candidats que de postes de chef, plus de culs à asseoir que de fauteuils disponibles. Il ne faut pas oublier cette évidence de base : si on se lance dans la politique politicienne, c’est qu’on a de l’ambition, surtout de l’ambition, parfois des idées. Une formation politique naissante est un bac à sable formidable pour celles et ceux qui préfèrent blablater à l’assemblée ou dans les salons plutôt que d’apprendre à lire à des marmots agités ou visser des boulons à la chaine dans une usine rutilante mais néanmoins peu épanouissante. « Tu devrais essayer coco ; l’écologie c’est une idée nouvelle, très à la mode… Avec les diplômes que tu as, et le cabinet de communication qui travaille déjà pour ton papa, tu devrais faire un carton ! ».

bouh-je-suis-triste Penchons-nous sur le cas des deux zigotos (Placé et De Rugy) qui viennent de quitter EELV, en invoquant pour motif de leur défection, le fait qu’ils habitaient un nid de gauchistes irresponsables et que malgré leur dévouement ils n’ont pu remédier à cet état de fait. Les lecteurs de ce blog savent que je n’ai que peu de sympathie pour la ligne politicarde de ce rassemblement d’écologistes de salon qui se nomme EELV (même si quelques brebis sympathiques ont rejoint le troupeau après avoir mal lu l’avertissement placardé sur la porte d’entrée). J’ai relu, avec grand plaisir, la description prémonitoire faite par Fabrice Nicolino en mai de cette année, sur son blog « ligne de force », ainsi que le portrait décapant qu’il avait brossé des deux zozos dont il est question aujourd’hui. Je ne résiste pas au plaisir de « piller » quelques idées dans sa chronique. Interrogé par la journaliste Anne-Sophie Mercier pour un portrait publié dans le monde en décembre 2011, Placé parle de lui pendant deux heures sans qu’apparaisse une seule fois le mot « écologie »… Un drapeau tricolore et un buste de Napoléon font partie des éléments de décoration de son bureau parlementaire… Apprenant la disparition du patron de Total, Margerie, JVP dresse un portrait larmoyant de ce « grand homme » : « Hommage à un grand capitaine d’industrie francais très lucide sur la situation de la planète et de l’avenir de l’ humanité ». Autant arrêter là, en rester aux couches superficielles, éviter de trop approfondir…

Ma source reste la même en ce qui concerne le député de Loire-Atlantique, ennemi juré des opposants à l’aéroport bidon de Notre Dame des Landes. On comprend qu’il ait peur des « gauchistes », ce grand admirateur de Bouygues, défenseur des tristement célèbres PPP (partenariat public privé) qui ouvrent la porte à tous les abus et à la soumission des institutions aux diktats des entrepreneurs ! Quels chemins tortueux ont bien pu conduire ces caniches étoilés, bêtes de concours, à côtoyer d’authentiques défenseurs d’une Nature dont ils n’ont rien à braire ? C’est le miracle des filières, des écoles d’administration, des études prestigieuses, des plans de carrière… On accumule quelques pépites puis on cherche dans quel domaine en pleine mutation on va les investir… L’extrême-droite ? Trop vulgaire, mauvaise connotation, et puis on a quand même une « sensibilité de gauche »… La sociale médiocratie ? Peu rentable comme investissement : il y a déjà tant et tant d’éléphants et de courants au sein du Parti roudoudou ! Et puis l’époque où le port du mégaphone dans les manifs étudiantes augurait d’une carrière fulgurante au PS est révolu… Passé de mode. Les cocos ? Trop vieillots… L’écologie, labellisée PEFC, c’est parfait :  équitable, durable, judéo-chrétien compatible, soluble dans de nombreuses nébuleuses. C’est une boîte de Pandore, ou mieux encore, un ensemble de poupées gigognes ; chacun peut tirer les ficelles dans sa direction ; l’essentiel c’est que tout soit recouvert d’une épaisse couche de badigeon… vert.

je-vous-le-jure Mon conseil ? Pour ceux qui ont encore une véritable sensibilité écologique, pour ceux qui pensent que lutte écologique et luttes sociales sont indissociables, pour ceux qui sont convaincus que seule une démolition systématique des rapports de domination entre les individus pourront permettre une avancée réelle vers un changement de société, on suit l’exemple des deux marabouts et on quitte le Titanic repeint en vert avant le naufrage définitif. Non, l’écologie n’est pas morte même si elle n’a guère de visibilité ces derniers temps. Les militants se battent sur le terrain et les lieux d’affrontement sont nombreux, un peu plus chaque jour tant règne le péril en la demeure. Ce ne sont pas les bulletins de vote, et le fait de savoir si les amis de Cécile Duflot feront 3,5 ou 3,6 % aux prochaines élections, qui sont importants. Ce qui compte, c’est de contrecarrer les projets de ceux qui sont – il ne faut pas l’oublier – nos véritables adversaires et non « de grands visionnaires » ou des « patrons formidables sur le plan humain ». Dimension incontournable pour ces combats : il faut qu’ils soient l’occasion de construire de nouvelles structures qui ne soient pas de pitoyables copies des anciennes, mais de réelles expérimentations de nouveaux liens sociaux et de nouveaux modes d’échange. Que l’expérience Syriza était nécessaire, malheureusement, qu’elle ait au moins le mérite de montrer ce que l’on risque lorsque l’on délègue son pouvoir avec un peu trop de légèreté à des gens – au choix – bien naïfs ou carrément peu scrupuleux.

D’autres événements bien plus dramatiques se sont produits au cours de ce mois d’Août, pendant que beaucoup avaient les yeux tournés vers la ligne bleue de l’océan et les doigts de pied en éventail. L’été, quelle belle saison pour les gouvernants ! Il n’y a pas de trêve pour les saloperies, et pendant que l’on amuse le public avec des guignoleries, les technocrates affutent la lame de la guillotine. EDF fait du rétropédalage en ce qui concerne l’augmentation de ses tarifs ; La Poste envisage de vendre ses timbres au prix de l’or en barre ; le brave contribuable se prépare à mettre la main à la poche pour sauver les ahuris d’AREVA ; j’en passe et des bien pires… Gare à la rentrée et ne perdez pas de vue ce qui se passe partout ailleurs dans le monde. Ne comptez pas sur les « frondeurs » du parti Roudoudou pour vous tirer de l’ornière. Ces dames et ces messieurs-là ne cherchent qu’une occasion pour passer du strapontin à un fauteuil plus confortable. Il y en a marre d’être les dindons du rembourrage et de servir de chair à canon pour les matelassiers. Qu’on se le dise ! Quant aux deux ineffables bouffons dont il était question dans cet article, ils peuvent toujours rejoindre le F.A.R.C. (Front Anarcho Rural Charbinois). Je leur offre deux postes très convenables même s’ils sont un peu salissants pour les mains. Pour les salaires, simplement, il faudra qu’ils se débrouillent pour choper une subvention auprès de leurs roses amis. J’ai pas de thune : je n’ai pas payé ma cotisation en 2015.

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22août2015

85 millions de réfugiés touristiques accueillis en France avec le sourire

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Humeur du jour.

65 mille réfugiés politiques créent un problème logistique et économique insoutenable.

Les chiffres sont terribles. Après avoir vaillamment résisté à un déferlement touristique sans précédent, notre pays risque une catastrophe d’une ampleur incalculable suite à l’afflux de réfugiés politiques venus des pays « en crise ». Une différence notable entre les deux vagues d’assaillants : les premiers ont une carte bancaire et des papiers en règle, les seconds n’ont plus que leur misère et leur courage à présenter aux autorités. On comprend facilement qu’une large majorité de nos concitoyens se soient mobilisés face à la première offensive, ouvrant à qui mieux mieux leur tiroir caisse pour répondre à l’afflux de devises étrangères. On peut comprendre aussi que seule une minorité bienveillante ait accepté de faire preuve de générosité à l’égard de gens qui n’ont même pas de quoi acheter une carte postale, alors que notre pays a tant de beaux produits à leur vendre : parfums, soieries, alcools fins, bijoux, robes de soirée… Si l’on écoute nos hommes politiques – dont les talents oratoires et la générosité gargantuesque ne sont plus à mettre en doute – le péril est en la demeure et notre économie est au bord du chaos. Tous ces individus, aussi analphabètes qu’amoraux, sont prêts à piller nos richesses nationales. La droite comme la gauche nous l’expliquent depuis longtemps : notre pays ne peut pas accueillir toute la misère du monde. J’ignorais – comme vous, sans doute – que la misère dans le monde se limite à soixante et quelques milliers d’individus.

A mettre en parallèle avec ces chiffres alarmants, la situation particulière du Liban : ce pays compte quatre millions et demi d’habitants et accueille un million et demi de réfugiés (principalement syriens – chiffres donnés par l’UNHCR). Chers tribuns hypocrites : là, je pense que l’on peut parler d’un réel problème économique – problème pour lequel la « communauté internationale », moins efficace que la « communauté de l’anneau », ne fait rien ou tout au moins pas grand chose. Conséquence de cette situation, le nombre de touristes munis de cartes bleues et de papiers en règle va en s’effondrant. On comprend l’angoisse des buralistes, des parfumeurs et des modistes : imaginez que la France soit amenée à accueillir 20 millions de réfugiés, soit le tiers de sa population ! Il est probable que Mme Michu, terrorisée par la présence de bandes désarmées de Syriens, Erythréens, Somaliens et autres barbares, n’aurait alors plus d’autre issue que de se réfugier au Liechtenstein. Chose étonnante sur laquelle les médias communiquent peu : la majorité de ces barbares exercent dans leur pays d’origine des professions telles que médecins, professeurs, infirmiers, avocats… Certes, beaucoup d’entre-eux ne parlent pas notre langue, mais les Français qui ont colonisé l’Afrique et l’Indochine connaissaient-ils les langues locales ?

On pourrait aussi se poser la question du fonctionnement démocratique de l’Europe et se demander comment il se fait que la Grèce (je crois que c’est ainsi que l’on nomme le « Village-vacances » des Allemands et des Français) supporte la plus lourde charge en matière d’accueil de réfugiés. Le seul « quota » que nos courageux gouvernants semblent avoir accepté c’est que « plus on est pauvre, plus on est généreux ! » Mais il n’est plus guère besoin d’épiloguer sur la démocratie dans l’UE : la comédie sinistre qui se joue chez les Hellènes a déjà fourni une réponse à cette question.

Comme c’est l’été et que visiblement les Français sont fatigués (notamment parce que la forte présence de touristes fortunés « oblige » à ouvrir les commerces le dimanche), je vous laisse en paix, et limite volontairement la longueur de ce billet ethno-philosophique. La  fin du mois d’Août semble être la période la pire pour les blogueurs ! J’espère – au cas où le nombre réel de réfugiés politiques se situerait aux alentours de 64 ou de 66 mille – que vous me pardonnerez l’inexactitude des données. Je n’ai aucune prétention à remplacer l’Encyclopédie Universalis.

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17août2015

Samuel Bellamy : portrait du « prince des pirates »

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Petites histoires du temps passé.

bellamylg« Soyez maudit, vous n’êtes qu’un sournois godelureau, de même que tous ceux qui s’abaissent à être gouvernés par les lois que les riches ont créées pour leur propre sécurité, car ces couards n’ont aucun courage si ce n’est celui de défendre ce qu’ils ont obtenu par leur filouterie ; [...] que soit maudite cette bande de vauriens rusés, et vous aussi, qui les servez, n’êtes qu’un ramassis de stupides poules mouillées. Ils nous calomnient, les fripouilles, alors qu’en fait ils ne différent de nous que parce qu’ils volent le pauvre sous couvert de la loi, et que nous pillons le riche sous la protection de notre seul courage ; ne feriez-vous pas mieux de devenir l’un des nôtres, plutôt que de lécher le cul de ces vilains, pour avoir un travail ? [...] Vous êtes la conscience du mal, vaurien, moi je suis un prince libre, et j’ai autant d’autorité pour faire la guerre au monde entier que celui qui a une flotte de cent navires sur mer et une armée de cent mille hommes sur terre ; voici ce que me dit ma conscience… »

L’auteur de ce discours, aussi vigoureux que pertinent, est un certain Samuel Bellamy, capitaine pirate, à un capitaine anglais qui refusait de se soumettre et de rejoindre les rangs de son équipage. A lire ces propos, on comprend la légende qui entoure ce personnage, dont la notoriété fut aussi fulgurante que de courte durée. Intéressons-nous un peu aux pirates dans la suite de ce billet estival.

305px-Flag_of_Edward_England.svg Au XVIIème ou XVIIIème siècles, les raisons qui font que l’on devient corsaire ou pirate, et que l’on quitte les sentiers ombragés de la légalité  sont parfois complexes. La destinée de Samuel Bellamy ne déroge pas à la règle ! Notre futur héros naît en 1689 à Hittisleigh, dans la province du Devonshire au Sud de l’Angleterre. Ses parents sont probablement des fermiers très pauvres. Il quitte sa famille et s’engage plus ou moins volontairement dans la marine à l’âge de treize ans (on manque de bras dans les bateaux et de nombreux matelots sont tout simplement kidnappés et enrôlés de force par des équipes de recrutement « musclées »). Il participe sans doute aux combats de la guerre de succession d’Espagne. Lorsque celle-ci s’achève, en 1712, il est déjà un marin expérimenté. La vie que lui offre sa province natale ne correspond guère à ses ambitions. Bien qu’il soit marié et père d’un enfant, il abandonne la ville de Canterbury où il s’est établi, pour chercher fortune dans le nouveau monde. En 1714 ou 1715, il élit domicile dans les environs du Cape Cod, sans doute à Eastham. Il cherche un moyen de faire fortune rapidement avant de rentrer au pays comme il l’a promis (peut-être un peu vite !) à son épouse. En ce qui concerne les débuts de son existence au Nouveau Monde, de vastes zones de flou subsistent et les différentes chroniques qui sont consacrées à sa biographie se contredisent parfois. Son projet serait de s’installer comme « pilleur d’épaves ». Nombreux sont les gallions espagnols chargés d’or et de marchandises précieuses qui ont coulé dans les flots de l’Atlantique, au large des côtes américaines. Il se dit qu’un bon moyen de trouver de l’argent serait d’aller repêcher tout cet or là où il dort paisiblement. Encore faut-il, pour cela, posséder un minimum d’équipement, à savoir au moins un bateau. Etant totalement dépourvu d’argent, il doit donc intéresser quelqu’un de plus fortuné à ses projets.

black sam bellamy Deux rencontres vont modifier le cours de sa vie en 1715. Il s’associe à Paulsgrave Williams dont il fait la connaissance à Rhode Island. Il aurait, au préalable rencontré  à Eastham, une très jeune femme, Maria Hallet, dont il est tombé éperdument amoureux (nouveau monde, nouvelles amours !). La nécessité d’impressionner sa nouvelle égérie (et surtout les parents de celle-ci !) a sans doute eu de l’influence sur sa volonté de mener ses projets à terme, vite et bien. Très vite, les deux nouveaux associés s’aperçoivent que les choses sont moins simples en mer qu’elles ne le sont sur le papier. Ils repèrent quelques épaves dont les cargaisons ont déjà été repêchées. On imagine mal pourquoi les Espagnols auraient abandonné à la fortune du temps des chargements d’or que d’autres de leurs galions pouvaient repêcher ! Par ailleurs, il est évident que Bellamy n’est pas le seul à avoir eu cette idée ! Les premières opérations conduites n’aboutissent à aucun résultat intéressant. Tant Samuel que son associé Williams ne sont rongés par les scrupules. Ils décident alors d’un changement brutal de stratégie : puisque l’on ne trouve plus de cargaison intéressante dans les épaves, autant s’attaquer aux bateaux qui naviguent encore et les soulager de leur chargement avant de les envoyer par le fond. L’envergure du projet n’est cependant plus la même et Bellamy se tourne alors vers la piraterie. Les membres de la confrérie sont nombreux en Amérique centrale. S’ils font la preuve de leurs compétences, les deux compères n’auront aucun mal à trouver un équipage.

La_Buse Leurs premiers actes de piraterie ont lieu dans la baie du Honduras en Mai 1716. Les débuts sont beaucoup plus prometteurs que la « pêche aux épaves ». S’il n’a que 27 ans, Bellamy est un capitaine audacieux. Il commande une unité composée de deux petits voiliers avec lesquels il arraisonne un navire marchand anglais. Il contraint le commandant de ce bateau à le déposer sur les côtes de Cuba et entre en contact avec deux célébrités de l’époque, Henry Jennings et Benjamin Hornigold, fondateurs de la République des Pirates des Bahamas. Bellamy et Williams débarquent à un moment où l’entente entre les deux grands capitaines n’est plus à l’ordre du jour.  Coup de poker réussi, nos deux nouveaux venus s’emparent d’une partie du trésor de Jennings et se joignent à la flottille de Hornigold. Bellamy devient capitaine de la « Mary Ann ». Ils se séparent vite de leur nouvel allié et débauchent l’un de ses capitaines, Olivier La Buse. Il faut dire que Hornigold est de plus en plus impopulaire à cause de son refus d’attaquer les navires anglais. Du coup, les occasions de pillage se font rare et le « gang des trois » décide de faire voile à part.En novembre 1716, ils capturent le « Sultana », un navire de commerce anglais et Bellamy en prend le commandement. Williams se voit attribuer le « Mary Ann ».

305px-Whydah-gold Leur victoire la plus spectaculaire a lieu en Mars 1717, lorsqu’ils s’emparent d’un navire de trois cent tonneaux, le Whydah. Le butin est considérable : or, argent, au moins 20 000 livres sterling. « Cela suffit pour faire notre bonheur à tous ; il est temps de retourner à terre ! » aurait-il déclaré à ses hommes. Bellamy prend le commandement de ce somptueux bateau qu’il décide de rapatrier dans le port d’Eastham. Il est facile d’imaginer le prestige qu’il espère gagner auprès de sa nouvelle « blonde » (genre « regarde chérie, je suis parti sur une bicyclette et je reviens avec une Harley ! ») Entretemps, Bellamy est devenu une nouvelle fois papa. Le sait-il seulement ? Le plus triste c’est que l’enfant n’a pas vécu.

300px-Whydah-model Malheureusement il semble que l’ange protecteur des pirates n’ait pas été favorable au projet de celui que l’on commence à appeler « le prince des pirates ». Pris dans une tempête terrible au large du Cape Cod, le Whydah est détruit et coule à pic. Deux survivants sont repêchés sur un équipage de 145 hommes ; notre valeureux capitaine n’en fait pas partie. Ainsi disparait, le 26 avril 1717, Samuel Bellamy (*). De belles légendes commencent à circuler à son sujet. Certains pensent qu’il n’est pas mort dans le naufrage et le voient réapparaître quelques années plus tard dans les environs de Cape Cod. Le nouveau venu, Sam Bellamy, accomplit quelques exploits, puis il est capturé par les autorités et pendu haut et court en 1720, après un procès en bonne et due forme. Fabulation… Imposture… Rien ne permet de faire vraiment la part entre légende et réalité. Quant à la belle Maria Hallett, elle serait devenue folle en apprenant le naufrage et la mort de son bien aimé. Ce que l’on peut se demander en conclusion, c’est comment se fait-il qu’un homme soit devenu aussi populaire après une carrière de pirate ayant duré moins de deux années ? La chose est surprenante et mérite quelques réflexions supplémentaires.

dramatic bellamy Il semble qu’au cours de sa brève période de notoriété, notre homme ait largement fait sien un certain code d’honneur des pirates, et qu’il ait été particulièrement indulgent avec les équipages des bateaux qu’il capturait. Aucun massacre inutile, plutôt des offres d’emploi ! Bellamy a su rapidement estimer la valeur d’un bon marin. Les quelques propos qu’on lui a attribués montrent également que le « Prince des pirates » avait aussi une certaine conscience politique, et rêvait d’une société plus juste que celle contre laquelle il était en révolte (cf citation en préambule). De là à le qualifier de « Robin des bois » des mers, comme l’on fait certains de ses équipiers, il y a sans doute un peu d’exagération. Le code tacite des équipages de bateaux corsaires ou pirates imposait cependant une répartition assez sociale des butins. Le comportement de chaque matelot était pris en compte dans le calcul des parts et les blessures de guerre largement indemnisées. Contrairement à ce qui arrivait aux membres d’équipage des navires de la « Navy » anglaise ou de la « Royale » française, un marin estropié était débarqué mais bénéficiait d’une aide matérielle qui lui permettait de survivre dans des conditions décentes. Quant au capitaine, il avait sa part sur les prises, mais ses revenus n’avaient rien de comparable avec ceux de nos modernes capitaines d’industrie. Le « parachute doré » de fin de carrière était plus souvent une corde de chanvre qu’une rivière de diamants. La stabilité de son emploi n’était pas assurée non plus : nombre de commandants de navires étaient choisis au consensus ou élus par leurs équipages. Un capitaine qui multipliait les abus d’autorité et ne respectait pas les règles établies de manière collective pouvait être destitué. Cela s’est produit…

Les historiens de marine estiment que Samuel Bellamy a capturé environ 50 navires, ce qui représente un butin colossal pour une période d’activité aussi courte. On comprend que l’homme ait eu envie de prendre sa retraite aussi jeune. On peut en conclure aussi que même au début du XVIIIème siècle, le système de retraite par « capitalisation » n’était pas la panacée ! Bonne sieste à l’ombre des palmiers…

Compléments instructifs : (*) l’épave du Whydah a été localisée en 1984 par le plongeur Barry Clifford à faible profondeur. Les objets récupérés lors des fouilles sont exposés dans un musée à Provincetown dans le Massachusetts. On y trouve des armes, des joyaux, une cinquantaine de canons et divers équipements de marine.
Samuel Bellamy a un fan club très actif aux Etats-Unis. Le site internet de ce groupe mérite un détour ainsi que la galerie de photos avec de bonnes bouilles bien rondouillardes de pirates pas trop inquiétants ! Autant vous prévenir tout de suite : l’adhésion à la société n’est pas vraiment donnée…
Puisque cette chronique a trait à la piraterie, je ne vous dirai point à quelles sources je suis allé piller toutes ces informations et toutes ces illustrations. Sachez qu’elles sont nombreuses !

 

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