6février2014

6 Février 1919 : à Seattle, c’est la grève générale !

Posté par Paul dans la catégorie : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

« La soi-disant sympathique Grève de Seattle était une tentative de révolution. Qu’il n’y ait pas eu de violence n’y change rien… L’intention à peine voilée, était le renversement du système capitaliste; ici aujourd’hui, et demain partout… Certes il n’y eut ni de coups de feu, ni bombes, ni tués. La Révolution je le répète, ne nécessite pas de violence. La grève générale, comme elle fut appliquée à Seattle est en soi l’arme de la révolution, elle est d’autant plus dangereuse car elle est paisible. Pour réussir elle doit pouvoir tout arrêter : stopper le cours normal de la vie de la communauté… Ce qui veut dire court-circuiter le gouvernement. Et c’est là le seul but à atteindre, par tous les moyens possibles. »

C’est en ces termes que s’exprime le maire de Seattle, en février 1919, à l’issue d’un mouvement de grève qui a mobilisé une centaine de milliers de travailleurs et paralysé la ville pendant plusieurs journées. Au cours des vingt premières années du siècle, les grèves ont été nombreuses dans les grandes villes industrielles des Etats-Unis… Nous allons voir en quoi celle de Seattle, brève mais intense, se distingue des autres mouvements. Elle ne fut pas la plus longue, sûrement pas la plus violente, mais fut l’une de celles qui inquiéta le plus les autorités gouvernementales et le patronat, tant elle contenait en germe les principes d’organisation d’une société nouvelle à laquelle une fraction importante des travailleurs aspirait alors. Pendant les cinq journées que dura le conflit, les travailleurs impliqués dans le mouvement jetèrent les bases d’une nouvelle organisation sociale à l’échelle de la ville.

Le contexte social et politique

iww Le premier conflit mondial vient de se terminer. Les conséquences sociales de l’engagement militaire des Etats-Unis ont été lourdes pour les travailleurs : conditions de travail aggravées, salaires bloqués, arrestation massive de tous ceux qui appelaient à la « non intervention », avec des condamnations atteignant parfois plusieurs dizaines d’années de prison. Un vent de révolte souffle dans les usines, et l’attentisme prudent du syndicat majoritaire, l’A.F.L. (American Federation of Labour), ne peut suffire à contenir la colère des ouvrières et des ouvriers. Divers mouvements de grève éclatent dans le secteur du textile, de l’aciérie, des transports et témoignent de la montée rapide des tensions sociales. Mais ces débrayages, dans lesquels les dirigeants de l’A.F.L. sont bien souvent débordés, restent pour l’essentiel des grèves passives, sans espoir autre que celui d’obtenir une augmentation des salaires ou une diminution de la journée de travail. Un autre syndicat, I.W.W. (International Workers of the World), dont les membres et les sympathisants sont surnommés les « wobblies » a une certaine influence dans la population ouvrière. Les leaders et les adhérents des I.W.W., syndicat ouvertement révolutionnaire, sont la bête noire du patronat et du gouvernement. Contrairement à la majorité des responsables de l’AFL, ceux des IWW ont appelé à la révolte face à la guerre. Cette attitude a pour résultat que tous les leaders importants du syndicat croupissent encore en prison au début de l’année 1919. Mais cela n’empêche pas les idées défendues par ces hommes et ces femmes courageux de bénéficier d’une audience indiscutable. Il est difficile de chiffrer le nombre de militants qui suivent la politique anti-autoritaire et souvent proche des idées libertaires des IWW. Pour échapper à la répression, certains travailleurs sont membre de leur syndicat professionnel, adhérant à l’AFL, mais défendent clairement les positions des IWW. Cette situation, fréquente dans de nombreux centres industriels, est également présente à Seattle.

La ville a connu un développement industriel impressionnant depuis le début du siècle. Les lignes de chemin de fer de la compagnie Nord-Pacifique permettent l’acheminement du bois exploité dans l’intérieur du pays vers la côte. Le port de Seattle, bien protégé au fond de sa baie, devient très vite un lieu privilégié pour le commerce et la transformation du bois. De nombreux travailleurs migrants, notamment des Japonais et des Chinois, s’installent dans la ville, même si les conditions de travail offertes par l’industrie du bois sont particulièrement difficiles et les salaires très bas. Seattle sert également de lieu de transit pour tous ceux qui voyagent vers le Nord, vers les mines d’or récemment découvertes en Alaska. Dans ce milieu particulièrement foisonnant, les syndicats, notamment les IWW, réussissent plutôt bien à implanter leurs idées. Face à un lobby patronal organisé pour maintenir les salaires au plus bas en jouant sur la précarité des emplois, les militants syndicaux œuvrent à développer une conscience de classe au sein du prolétariat, et à organiser « un grand syndicat » (One Big Union) pour disposer d’un outil de lutte puissant.

Enfin, en toile de fond, ne pas oublier la Révolution d’octobre 1917, en Russie, qui a permis le réveil d’un espoir immense au sein de la classe ouvrière dans tous les pays industrialisés. A Seattle, peut-être plus encore qu’en d’autres villes, circulent des milliers de brochures dépeignant la situation dans l’ancienne Russie des Tsars.

Le déclenchement de la grève de Seattle

Seattle shipyard Le 21 janvier 1919, le mouvement débute dans les chantiers navals. Quelques semaines après la signature de l’armistice de novembre 1918, les travailleurs ont réclamé une augmentation de salaire pour les employés des chantiers de construction, ainsi que pour les dockers. Les propriétaires des chantiers ont accepté de satisfaire partiellement à cette revendication, mais uniquement pour certaines catégories de salariés qualifiés (histoire de jouer la division au sein du mouvement). Le gouvernement US, lui, s’est carrément opposé à toute augmentation, menaçant les chantiers de Seattle de cesser les commandes si les propriétaires « lâchaient du lest ». Cette information est parvenue aux instances syndicales et a littéralement mis le feu aux poudres. Les trente cinq mille ouvriers du port se mettent en grève illimitée, le 21 janvier. Ils sont particulièrement remontés. Leur colère, tant à l’égard des patrons que du gouvernement, est grande. Très vite, les grévistes lancent un appel à la solidarité et à la grève générale. Leur demande est accueillie favorablement dans l’ensemble des usines et des services publics. Un comité de grève générale est constitué. Chaque syndicat de base est représenté par trois délégués élus, ce qui fait que le comité comporte environ trois cent membres. Pour rendre le fonctionnement plus efficace, un conseil restreint de 15 délégués est élu. Ce conseil, ressemblant beaucoup à celui mis en place pendant la Commune de Paris, va veiller au bon déroulement de la grève et assurer un bon fonctionnement de la municipalité. Les travailleurs sont majoritairement conscients du fait qu’ils doivent prendre possession de leur outil de travail et montrer leur capacité à gérer leur cadre de vie, si possible dans de meilleures conditions que celles assurées par les autorités municipales.

Seattle_General_Strike Il est difficile de mesurer la part prise dans le déclenchement des événements par les militants des IWW. Il ne semble pas que leur implication soit directe : le syndicat a été rudement malmené pendant les années de guerre et, depuis le déclenchement des événements en Russie, considéré avec de plus en plus de méfiance par une frange de la population. On ne peut pas cependant, ne pas reconnaître l’empreinte des idées que les Wobblies répandent depuis des années, notamment dans le programme d’action du comité de grève. Le travail de propagande effectué a laissé des traces et une large fraction de la classe ouvrière syndiquée, même les adhérents à l’AFL, semble convaincue de la justesse des idées qui ont été énoncées. A la fin du conflit, les autorités rendront les IWW entièrement responsables du mouvement, ce qui fournira un prétexte bien commode pour une répression particulièrement féroce à l’égard des militants les plus radicaux. La manière dont la grève s’organise émane en grande partie de la base, même si tous ne participent pas de la même manière. Les travailleurs japonais soutiennent le mouvement de grève sans s’impliquer particulièrement.

La « commune de Seattle » : cinq  jours d’autonomie

Seattle-strike Le 6 février à dix heures du matin, toutes les activités cessent dans la ville, sauf celles qui sont nécessaires à la sécurité et à la salubrité des quartiers (les pompiers soutiennent le mouvement mais restent à leur poste) et celles que les grévistes mettent sur pied pour répondre aux besoins de première nécessité. Comme l’indique l’historien Howard Zinn dans son « histoire populaire des Etats-Unis », les blanchisseurs continuent à travailler mais seulement pour les hôpitaux ; trente-cinq lieux pour la distribution du lait sont mis en place dans les quartiers ; plusieurs cantines géantes sont installées (elles prépareront jusqu’à trente mille repas par jour). Une milice est constituée pour assurer la sécurité et éviter dégradations ou pillages. Ses membres sont choisis parmi les vétérans de la guerre, mais aucun d’eux ne jouit de prérogative particulière et leur fonction se limite au maintien de l’ordre, sans faire usage de violence. Le journal « Union Record » de Seattle publie un poème émouvant, signé « Anise » et qui retranscrit bien l’ambiance des événements :

« Ce qui les effraie le plus c’est que rien ne se passe ! Ils s’attendent à des émeutes, possèdent des mitrailleuses et des soldats, mais ce silence souriant les inquiète. Les hommes d’affaire ne comprennent pas ce type d’arme. [...] Mon frère c’est ton sourire qui ébranle leur confiance dans les armes. C’est la benne à ordures qui parcourt les rues, marquée « exemptée par le comité ». Ce sont les distributions de lait qui s’améliorent chaque jour et les trois cents ouvriers, vétérans de la guerre, maitrisant les foules sans fusils, car toutes ces choses parlent d’un nouvel ordre possible et d’un nouveau monde dans lequel ils se sentent étranger. »

cuisine des grevistes La grève se déroule pacifiquement. Les soldats envoyés par le gouvernement se contentent d’observer, dans un premier temps. Les possédants se terrent dans leurs appartements de luxe transformés en abris provisoires : nul ne les inquiète.La vie est ailleurs. L’activité se poursuit partout où son arrêt aurait pu mettre les travailleurs en danger. Le gouvernement et les patrons ne l’entendent pas de cette oreille. D’importantes pressions sont exercées sur les leaders syndicaux nationaux (ceux de l’AFL) pour que ceux-ci interviennent sur les responsables locaux et les incitent à torpiller la grève. La production organisée par les capitalistes s’est arrêtée à Seattle mais les travailleurs s’organisent pour nourrir la population, s’occuper des enfants et des malades et faire régner l’ordre. Les minutes des décisions prises par le conseil de grève ont été conservées et il est impressionnant de voir avec quel sérieux la gestion a été assurée, sachant qu’en plus les membres de ce collectif étaient, pour l’essentiel, de simples travailleurs. Il a fallu traiter et trouver une solution à des centaines de problèmes, chaque habitant de la ville (employeurs inclus) étant autorisé à déposer une demande d’exemption aux mesures de grève, à condition de fournir un motif valable (Les autorités du port sont ainsi autorisées à faire charger un bateau qui transporte des marchandises urgentes pour le gouvernement, car aucune notion de « profit financier » n’est en jeu…).
Cela ressemble trop à une prise de pouvoir par les travailleurs. L’ombre des Soviets et de la Révolution russe plane sur la ville. Cela ne peut durer. Une contre propagande effrénée se met en place, ainsi qu’en témoigne le document ci-après. Il s’agit à la fois d’expliquer aux travailleurs qu’ils sont manipulés par les bolcheviks, mais aussi que leur mouvement est condamné d’avance à échouer.

Remise au pas et fin de récréation pour les travailleurs

strike has failed Le mouvement de grève générale cesse, cinq jours après avoir commencé… Seuls les ouvriers des chantiers navals, à l’origine du mouvement, maintiennent quelques temps leur débrayage. Cet arrêt brutal d’un mouvement qui semblait pourtant bien lancé est surprenant et mérite qu’on s’attarde un peu à en comprendre les causes. Quelles raisons poussent les grévistes de Seattle à interrompre leur action ? Certes un millier de soldats fédéraux campent aux portes de la ville, mais ils ne sont pas intervenus. Le maire de la ville a fait prêter serment à deux mille quatre cents adjoints extraordinaires pour mâter la rébellion, mais ces forces de l’ordre mercenaires n’ont pas bougé non plus. Selon le comité de grève, deux facteurs jouent un rôle essentiel : les pressions exercées par les dirigeants fédéraux du syndicat majoritaire, l’AFL ; la difficulté à passer à la « vitesse supérieure » et à palier aux difficultés logistiques que génèrent l’arrêt des activités de la ville et les difficultés d’approvisionnement. Que va-t-il se passer en cas de blocus ?  L’hétérogénéité de la classe ouvrière, et notamment le grand nombre de langages différents parlés par les immigrants ne simplifie pas l’organisation au quotidien. L’attitude de certains leaders syndicaux pose aussi question : dès le début du mouvement ils n’ont qu’un souci, celui de l’interrompre. Il n’y a pas véritablement de « front uni » entre le  comité de grève et l’état-major local de l’AFL, et il y a risque que le mouvement s’effiloche. Plusieurs syndicats d’entreprise appellent dès le deuxième ou le troisième jour de débrayage à la reprise d’activité. Seule, la détermination de la base les pousse à changer d’avis. Lors du vote organisé le 8 février, la majorité des délégués, après avoir consulté leur base, votent la poursuite du mouvement. On pourrait dire que le problème des grévistes de Seattle, c’est – entre autres – le manque de détermination d’une large fraction des dirigeants syndicaux.

Au niveau fédéral, la bureaucratie syndicale centralisatrice n’apprécie guère ce mouvement « parti de la base » et se méfie comme de la peste de la toute nouvelle autonomie des ouvriers, de plus en plus méfiants à son égard. Le président de l’AFL, Samuel Gompers, est indubitablement plus proche des hautes sphères du pouvoir que de la vie quotidienne des bûcherons et des dockers de l’état de Washington. Le président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, fait preuve de la plus grande fermeté, et il est prêt, comme en d’autres lieux de conflit social, à faire appel aux forces de police et à l’armée pour réprimer et maintenir l’ordre social. Les grévistes de Seattle ne peuvent tenir longtemps s’ils restent isolés, et la solidarité des travailleurs ne dépasse pas le cadre de la ville. Les responsables élus semblent quelque peu dépassés par l’ampleur du mouvement : mieux vaut arrêter avant qu’il n’y ait un bain de sang…

IWW dessin Les choses rentrent donc dans l’ordre, sans qu’il y ait de charge de police, de mitraillage de la foule ou d’arrestations massives, contrairement à ce qui s’est passé lors d’autres conflits sociaux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas d’actes répressifs : les autorités décident de faire payer les pots cassés aux Wobblies et aux « Rouges » en général. Trente-neuf syndicalistes, membres des IWW sont arrêtés et accusés d’avoir voulu « propager l’anarchie ». Divers locaux sont perquisitionnés, notamment ceux des IWW, ceux du Parti Socialiste et une imprimerie au service des travailleurs. Pour le mouvement syndical américain en général et pour les IWW en particulier ce n’est que le début d’un vaste processus de répression. Tous les moyens seront bons pour désorganiser le mouvement syndical : peines de prison, lynchage, exécutions sommaires vont devenir monnaie courante. Le gouvernement a bien compris à quel point la situation sociale est explosive. A Seattle, la vie reprend son cours, mais cela n’empêchera pas les dockers de se mobiliser à nouveau, notamment à l’automne lorsqu’ils refusent – action symbolique de leur part – de charger des armes destinées aux Russes blancs de l’Amiral Kolchak…

Sources documentaires principales : plusieurs sites internet mettent à la disposition des lecteurs (surtout anglophones) des textes intéressants. C’est le cas notamment du site « Libcom.org » sur lequel vous pouvez consulter au moins deux pages différentes : « http://libcom.org/history/seattle-general-strike-1919″ d’une part, « http://libcom.org/history/seattle-general-strike-1919-jeremy-brecher » d’autre part (extraits d’un ouvrage de Jeremy Brecher). A consulter également « http://www.laborhistorylinks.org/chronological.html » et « http://depts.washington.edu/labhist/strike/index.shtml ». A cette dernière adresse, chose rare, vous pourrez voir quelques images tournées pendant la grève, et un montage photo (lien direct sur la vidéo : » http://depts.washington.edu/labhist/strike/video.shtml »).
Un texte important sur le rôle joué par les IWW à Seattle a été traduit de l’anglais et peut être consulté sur le site du CATS (Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannérisation) de Caen. Ce collectif fait par ailleurs un travail remarquable et de nombreux autres textes peuvent être téléchargés sur leur base de donnée.
Le meilleur livre en français, sur la question, est « l’histoire populaire des Etats-Unis » de Howard Zinn, publiée chez Agone. Plusieurs pages sont consacrées à l’histoire de la Grève de Seattle.

 

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2février2014

Une droite aussi pitoyable qu’extrême…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

peur-ignorance-haine A force de taper sur la Gauche Roudoudou, j’en viendrais presque à oublier la Droite Radada, au risque de semer le doute dans l’esprit de mes lecteurs ou d’entretenir une équivoque qui n’a pas lieu d’être. Si je critique l’ersatz de socialisme qui nous est servi comme plat de résistance ces derniers temps, ce n’est pas par sympathie pour la clique réactionnaire d’en face. Je n’ai nulle envie de réclamer une assiette de cette daube mal réchauffée que nous servent actuellement les prophètes bien pensants d’une droite française méritant largement sa place dans l’Internationale de la Connerie (avec une majuscule). Il suffit de regarder les mots d’ordre affichés dans les manifs « pour tous » ou les manifs « contre » qui se succèdent actuellement, entre deux apéritifs franchouillards pour identitaires très identifiés… De quoi gerber… Je comprends que Jacquard ou Cavanna se soient fait la malle !

Si le mot « extrême » avoisine celui de « Droite » dans le titre que j’ai choisi, c’est qu’il devient de plus en plus difficile de démêler et de hiérarchiser les différents courants qui se déchainent pour attirer le chaland sur leurs stands de frites surgelées. Cela va du Pétainisme primaire, au libéralisme bien pensant, en passant par le catholicisme d’un intégrisme qui fleure bon l’Opus Dei, sans oublier les nostalgiques de la monarchie, ou les adorateurs d’Adolf et de ses différentes solutions finales. Cela est si vrai que l’on retrouve bras dessus bras dessous dans les manifs : des crétins congénitaux essayant de faire passer leur antisémitisme viscéral pour de l’antisionisme et leur lecture indigente du Coran pour une philosophie profonde, avoisinant quelques « Français de souche » (depuis une ou deux générations) rêvant de renvoyer de l’autre côté de la Méditerranée, tous les envahisseurs plus ou moins basanés dans des bateaux à fonds percés. On trouve aussi dans ce rassemblement aussi hétéroclite que nauséabond, des nostalgiques de (au choix) Jeanne d’Arc, Vercingétorix, Louis-Philippe, Goebbels, Pierre Poujade… Pour parfaire la mixture on saupoudre avec quelques « gauchistes » égarés qui n’ont vu que les pancartes « haro sur le PS » et qui se sont dit que l’occasion était bonne de défouler leur frustration récente. Ils ont voté « utile » pour des Hollande, des Eyrault, des Fabius, qu’ils estimaient dignes représentants du prolétariat et s’aperçoivent, mais un peu tard, qu’il s’agit là d’agents du MEDEF camouflés derrière un slip rose sans épines.

Que veut-elle cette mouvance de droite, réunissant, entre autres, Identitaires et Monarchistes, Fascistes bon teint et Catholiques intégristes ? Qu’est-ce qui peut bien pousser les opposants à Merkel, à l’écotaxe, au mariage homosexuel, à l’intervention en Syrie, à l’avortement, à Mme Taubira,  aux licenciements, à la mosquée du coin, au lobby sioniste… (j’en passe, la liste est aussi longue que folklorique),  à marcher au coude à coude et à étaler des slogans dont le seul point commun est le caractère primaire, généralement réactionnaire, sur des banderoles flambant neuves ? Vu le contexte européen, il est clair que tous ces gens pensent avoir le vent en poupe, mais ce n’est pas le seul déclencheur de ce déferlement conservateur.

N’ayant rien à reprocher sur le plan économique à nos braves Roudoudous qui mènent une politique aussi exemplaire que celle de leurs prédécesseurs de droite, il ne reste plus à ce conglomérat d’intérêts avariés, qu’ à mener une campagne haute en couleurs sur les agissements moralement pervers de la « Gauche Satanique ». Nos gouvernants actuels conduisent – selon eux – le troupeau immaculé de la France profonde sur une voie directe pour l’enfer… Je ne peux résister à l’envie de vous donner un échantillon de tous ces graves problèmes qui préoccupent nos édiles droitifiantes. Les jeunes, quand ils auront fini de se masturber à l’école et d’apprendre par cœur les textes des écrivains décadents, deviendront homosexuels, n’iront plus se marier à l’église et feront des enfants non baptisés avec des femmes (ou des hommes) de couleur. Les femmes impures avorteront à tour de bras, se mettront en couple avec d’autres pêcheresses puis réclameront des fécondations selon des méthodes réprouvées par la morale, et adhèreront à des syndicats de prostituées pendant que leurs enfants traineront sur le trottoir. « Oui Monsieur, Hollande, Peillon et toutes ces femmes ministres avec des noms à coucher dehors, c’est ça qu’ils veulent ! ». Le programme d’action de tous ces braves gens est simple et facile à mémoriser : ne plus payer d’impôts ; ne plus entendre parler de réfugiés politiques, d’immigrés, de Juifs, d’écologistes, de pro-européens… Il faut que le nombre de fonctionnaires soit divisé par 100, mais que leurs enfants aillent dans des classes qui ne soient pas surchargées (de Maghrébins) ; le bureau de poste de leur quartier doit être ouvert la nuit, le dimanche et fermé seulement pour les fêtes religieuses nationales approuvées par le Vatican ; il faut que les trains roulent sur le corps des chemineaux grévistes  et que l’on crève les pneus du scooter de François Hollande ; la préférence nationale doit s’appliquer à tous ceux qui voteront comme eux aux Municipales…

Comme ils ne veulent surtout pas qu’on les confonde avec la Gauche, ils ajoutent à leur discours quelques autres mesures « radicales » : il faut réduire les charges patronales encore plus que les Bolcheviks roses actuellement au pouvoir ne le font, baisser les impôts des commerçants, augmenter ceux des fonctionnaires et financer la sécurité sociale avec une taxe réservée aux mères célibataires, aux prostituées étrangères et aux homosexuels fortunés. On doit impérativement laisser les frontières perméables aux mallettes de billets mais installer une filtration efficace contre les envahisseurs Roms venus de Mongolie extérieure… Ils sont d’accord avec les Palestiniens pour dénoncer le caractère impérialiste de l’Etat sioniste d’Israël, mais aussi avec le gouvernement israélien pour qu’il les débarrasse de tous les Arabes et de tous les Noirs. L’essentiel c’est que tout cela se déroule loin de chez eux. Quant à l’Afrique, cet immense Disney-Land, il n’y a qu’à rapatrier les mines de diamants et d’uranium en France, dans un coin pas trop peuplé, et laisser les tribus anthropophages gérer leurs problèmes entre elles. S’il faut envoyer l’armée pour des missions humanitaires, que ce soit la légion étrangère, et que ces expéditions soient financées non pas sur nos impôts, mais sur une taxe spéciale prélevée sur les transactions financières, taxe ne concernant que les monarchies arabes et les banques juives bien entendu. Quant à la télévision, que toutes les chaînes soient privatisées, que l’on envoie les journalistes d’Arte dans un camp de rééducation chez Poutine et que sa sainteté JP Pernaud devienne ministre de l’information à vie.

Côté culturel ils ne savent pas trop ce qu’il faut faire, car ils ont encore quelques contradictions internes à gérer avant d’élaborer un programme, mais ils savent tout ce qu’il faut interdire. Certains préconisent de s’inspirer des conseils de Mr Himmler, un expert en la matière, d’autres pensent que l’on a suffisamment de bonnes idées dans l’hexagone pour ne pas faire appel à un métèque. Globalement, ils sont particulièrement fiers de certaines de leurs idées : rétablir l’enseignement obligatoire de la bourrée auvergnate à l’école ; utiliser les musées d’art contemporain pour créer des centres de rétention pour les immigrés clandestins (ils auront le droit de faire des coloriages à l’endroit ET à l’envers des tableaux pour s’occuper) ; diviser par dix le nombre des livres édités pour protéger les forêts et l’esprit de nos jeunes ; rendre obligatoire la messe du dimanche pour les bons croyants ou la gymnastique collective pour les autres. Comme ce sont des démocrates dans l’âme, ils estiment qu’une dispense pourrait être accordée à ceux qui préfèrent voir un match de foot à la télé en buvant une mauvaise bière d’importation.

Tout cela pour vous montrer que si la Gauche a quelques idées perverses, la Droite, elle, est prête à explorer un champ d’initiatives tout aussi nouvelles que salutaires. Leur conseil du moment : profitez des élections à venir pour faire le grand ménage… et rappelez-vous ce qui est prioritaire : défendre notre identité nationale avec un I et un N enluminés, pour ne pas dire luminescents ! Ça c’est l’opinion des plus modérés, jupes plissées et costume-cravate. D’autres lorgnent avec envie sur les agissements de certains de leurs confrères nationalistes en Ukraine…

Bref c’est pitoyable, mais notez que – pendant que l’on nous amuse avec toutes ces conneries – la grande braderie sociale continue. L’actualité ne se limite malheureusement pas aux errements conjugaux présidentiels, à l’enseignement de la masturbation en maternelle, aux prouesses verbales nauséabondes d’un comique en perte de vitesse, ou autres niaiseries médiatiques…

NDLR : un seul dessin, volé à « La Belette » sur son blog « fédérer et libérer ». Pas d’autre illustration de circonstance car je n’ai nulle envie de reproduire des photos de tous ces cons manifestant en portant des banderoles qui me donnent la nausée. Vous ne méritez pas ça, même si, du coup, la mise en page est un peu indigeste !

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29janvier2014

« Tierra y Libertad » – Californie, frontière mexicaine, 1911 (2)

Posté par Paul dans la catégorie : pages de mémoire; portrait de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Deuxième partie : portrait de Ricardo Florès Magon

Cette chronique fait suite à celle publiée le 17 janvier sur le soulèvement révolutionnaire des Mexicains en Janvier 1991, publié à l’occasion du vingtième anniversaire de l’insurrection de l’EZLN.

Dans la première partie de cette étude, je vous ai présenté le déroulement chronologique de l’insurrection mexicaine de 1911. Il est largement temps de revenir sur le portrait de celui qui a été l’un des principaux instigateurs des événements, d’autant que son nom a laissé moins de souvenirs dans l’histoire que celui de ses contemporains, Emiliano Zapata ou Pancho Villa.

portrait-de-RFM Ricardo Florès Magon est né le 16 septembre 1874 à Eloxochitlán au Mexique et il est mort en 1922, dans des conditions plus que suspectes, au pénitencier de Leavenworth dans le Kansas aux Etats-Unis. Son existence fut relativement brève mais bien remplie ainsi qu’en témoigne sa biographie. Rien ne destine ce fils de militaire à devenir un militant révolutionnaire, ardent défenseur de la cause des peones mexicains. Il commence des études pour devenir avocat, mais abandonne cette carrière prometteuse de magistrat pour se lancer dans la lutte politique et s’opposer au régime dictatorial du Général Porfiro Diaz. Il devient journaliste et fonde un premier journal d’opposition qu’il intitule « le Démocrate ». La première action qui lui vaut une certaine notoriété est la discours qu’il prononce lors d’un congrès du Parti de la Libre Pensée à San Luis Potosi, en 1901. A cette occasion, il dénonce violemment la dictature de Diaz et provoque un certain émoi dans une assemblée plus habituée à des diatribes anti-cléricales qu’à une implication aussi prononcée dans la vie politique nationale. Pour Ricardo Florès Magon, Porfiro Diaz est le principal responsable de la misère dans le pays. Le tyran est en train de vendre l’économie du pays aux financiers de Wall Street (déjà !) et rien de bon ne peut sortir d’une telle politique pour le peuple mexicain. A la suite de cette « esclandre » le journaliste doit quitter le pays et se réfugier aux Etats-Unis. Le journal « le Démocrate » est bien entendu interdit.

Ricardo_y_Enrique_Flores_Magon Ce changement de résidence ne compromet en rien les projets éditoriaux du journaliste. Avec l’aide de quelques amis et de son frère Enrique, il reprend la publication d’une nouvelle revue, « Regeneración » et affiche clairement ses convictions anarchistes et communistes. En 1906, il fonde le Parti Libéral Mexicain, organisation qui sera à la base d’insurrections révolutionnaires successives jusqu’en 1911. Cette idée de création d’un « parti » lui sera par ailleurs souvent reprochée par la suite… Pour de nombreux libertaires, le qualificatif de « parti » est associé au parlementarisme, et cette conception de la politique n’est guère en vogue dans le milieu anarchiste européen en particulier. Ricardo est néanmoins reconnu comme une personnalité importante du mouvement, un écrivain de talent, un théoricien de premier ordre. Il est apprécié pour ses capacités à ne pas diverger de la ligne de conduite qu’il s’est tracée, mais aussi par la rigueur de ses propos et son aptitude à ne pas s’écarter des problèmes essentiels. Exigeant à l’égard de lui-même, il l’est aussi à l’égard de ses amis, de ses collaborateurs, et ne supporte guère la contradiction. Son idéal révolutionnaire passe avant toute chose et il est prêt à tous les sacrifices pour qu’un changement profond se réalise dans la société mexicaine.

Madero-es-un-traidor Il est amusant de lire le portrait qui est dressé en 1906, de ce « dangereux » révolutionnaire par un détective de l’agence Pinkerton infiltré dans le PLM (source : revue « Itinéraire » consacrée à RFM) : « [...] – Qu’est-ce que vous pouvez dire de plus sur M. Magon ? – Que c’est un journaliste très intelligent, travailleur, actif, ordonné ; qu’il ne s’enivre jamais, qu’il tape très bien à la machine ; qu’il se fait respecter des personnes qui l’entourent ; qu’il a un caractère très résolu et énergique, et que la cause qu’il poursuit le fanatise avec ce fanatisme brutal et dangereux que possèdent les anarchistes… ». A partir de cette période, les autorités mexicaines ont clairement compris qu’elles ont un homme (ou plutôt une famille, car le rôle de son frère n’est pas négligeable non plus), à abattre. Tout va être mis en œuvre pour se débarrasser de ce militant courageux et opiniâtre. Ricardo Florès Magon n’est pas à vendre. Son allié d’un jour, le politicien Madero, va s’en rendre compte à ses dépens. Lorsqu’en 1911 il propose à Magon une amnistie et la vice-présidence du Mexique, en échange de son alliance, le leader du PLM l’envoie gentiment promener. Plus tard, en 1920, alors que le leader du PLM croupit dans les geôles US, le gouvernement mexicain décide de lui allouer une pension. Le prisonnier la refuse : il n’attend rien d’un gouvernement quelconque. En effet, malgré sa situation physique déplorable, Ricardo Florès Magon ne transige pas avec ses principes. Cela transparait dans cet extrait d’une lettre adressée à un ami à la fin de sa vie, alors qu’il pourrit dans une cellule de pénitencier :

« Au palais de justice, on a dit à Me Weinberger que rien ne peut être fait pour intercéder en ma faveur si je ne demande pas pardon. Cela scelle mon destin. Je deviendrai aveugle, je pourrirai et je mourrai entre ces horribles murs qui me séparent du monde, parce que je ne demanderai pas pardon. Je ne le ferai pas ! Durant ces vingt-neuf années de lutte pour la liberté, j’ai tout perdu, même la possibilité de devenir riche et célèbre ; j’ai passé de nombreuses années de ma vie en prison ; j’ai connu la route du vagabond et du paria ; je suis presque mort de faim ; ma vie a été en danger à plusieurs reprises ; je suis en mauvaise santé ; en deux mots, j’ai tout perdu, sauf une chose, une seule chose que je fomente, chéris et conserve avec un zèle fanatique, et cette chose, c’est mon honneur de combattant.
Demander pardon signifierait que je regrette d’avoir osé renverser le capitalisme pour le remplacer par un système basé sur la libre association des travailleurs, pour produire et consommer, et je ne regrette pas cela. J’en suis plutôt orgueilleux. Demander pardon signifierait que j’abdique de mes idéaux anarchistes ; et je ne me rétracte pas, j’affirme. J’affirme que si l’espèce humaine arrive un jour à jouir d’une véritable fraternité, liberté et justice sociale, ce sera à travers l’anarchisme. Ainsi, mon cher Nicolas, je suis condamné à devenir aveugle et à mourir en prison ; mais je préfère cela plutôt que de tourner le dos aux travailleurs, et d’avoir les portes de la prison ouvertes en échange de ma honte. [...]. »

tierra-y-libertad-theatre Après l’échec du soulèvement de basse Californie en 1911, l’ancien leader du PLM, se réfugie aux Etats-Unis. Il s’occupe à temps plein de la revue Regeneración (même pendant la période où il est emprisonné) et travaille à la rédaction de nombreux autres textes, notamment plusieurs pièces de théâtre. Ricardo est l’un des précurseurs du théâtre populaire mais ses pièces (y compris les deux plus importantes, « Tierra y Libertad » et « Verdugos y Victimas ») sont très vite oubliées, contrairement à leur auteur qui figure au Panthéon des militants révolutionnaires mexicains. Compte tenu de l’acharnement répressif dont est victime Magón, il faut dire que leur diffusion se fait de manière quasi clandestine. Ses œuvres complètes (incomplètes) ne seront d’ailleurs publiés qu’après sa mort. Quant au journal « Regeneracion », en 1912, il possède une certaine audience puisqu’il est tiré à plus de 12 000 exemplaires. Cette notoriété ira en se dégradant par la suite. A partir de 1917, le tirage diminue et la parution devient plus aléatoire. L’état de santé de son rédacteur en chef va en se dégradant. Les séjours répétés dans les prisons, d’un côté ou de l’autre de la frontière, sont largement responsables de cette dégradation.

en-prison En 1918, Ricardo rédige et publie, en collaboration avec Librado Rivera, son ami, un manifeste adressé aux camarades anarchistes du monde entier. La sortie de ce nouveau brûlot n’est pas du goût des autorités et va signer l’arrêt de mort de la revue « Regeneracion ». Depuis l’entrée en guerre des Etats-Unis en Europe, il est dangereux de lancer des appels à la paix et de faire état d’un antimilitarisme trop poussé. La répression ne tarde pas à s’abattre sur les deux auteurs. Ils sont arrêtés le 21 mars 1918. Ricardo ne reverra jamais la liberté. La justice a la main lourde : tous deux sont condamnés à vingt années d’enfermement pour « sabotage à l’effort de guerre des Etats-Unis ». Ils sont enfermés au pénitencier de Leavenworth. Le 21 novembre, à l’aube, il est retrouvé mort dans sa cellule. Les autorités concluent à une mort par crise cardiaque. Les témoignages de ceux qui sont en relation étroite avec le détenu, notamment son compagnon Librado Rivera et son frère Enrique, permettent de douter de ces conclusions. Il est pratiquement certain que le militant révolutionnaire a été assassiné par le chef de ses gardiens. Son corps porte des marques évidentes de strangulation. Le 22 novembre 1922, le parlement mexicain vote le paiement du rapatriement du corps de Ricardo au Mexique. Ses compagnons, à leur tour, refusent. Ce sont les cheminots mexicains qui prennent en charge le retour de la dépouille mortelle dans son pays natal. A chaque ville étape du parcours, des milliers de travailleurs viennent rendre hommage au défunt. Les drapeaux noir et rouge fleurissent dans les rassemblements. Librado Rivera est libéré en octobre 1923 et rentre vivant au Mexique. Il publie à son tour un journal et œuvre à faire connaître les écrits de son camarade.

Pancho-Villa-9518733-2-402 Comment se fait-il que Ricardo Florès Magón ait laissé une empreinte moindre, dans la mémoire sociale, que d’autres personnages contemporains d’une envergure nettement moins conséquente ? Il est possible d’apporter des réponses très diverses à ce questionnement. Certains éléments sont probablement liés à son caractère propre… S’il est un théoricien important, et si grande que soit sa détermination dans l’action, l’homme ne possède pas un charisme exceptionnel. Ainsi que je l’ai signalé plus haut, il est coléreux, plutôt rigide, et n’accepte guère que l’on discute ses idées ; rien dans ces caractéristiques ne correspond vraiment aux aspects bon enfant, diplomate, habile négociateur que l’on trouve souvent attachés aux tribuns les plus populaires. D’autres facteurs sont sans doute liés à l’intégrité de son éthique anarchiste. L’homme ne se perçoit ni comme un leader, ni comme un quelconque « gourou », et a parfaitement compris les tares qui s’attachent peu à peu aux aspects autoritaires du leadership. S’il reste partiellement dans l’ombre, c’est sans doute aussi pour laisser volontairement la place à d’autres : il a parfaitement intégré les notions de rotation du pouvoir, de mandat limité, de responsabilité devant tous, notions qui constituent l’une des bases fondamentales de la pratique limitée du pouvoir chez les anarchistes. La fidélité inébranlable à son idéal explique pour une bonne part le fait qu’il soit resté, pendant de longues périodes, un homme de l’ombre, réfractaire à toute célébrité.

"Regeneracion" : couverture du numéro de septembre 1910

« Regeneracion » : couverture du numéro de septembre 1910

« Que chacun d’entre vous soit son propre chef pour que nul n’ait besoin de vous pousser à continuer la lutte. Ne nommez pas de dirigeants, prenez simplement possession de la terre et de tout ce qui existe, produisez sans maîtres ni autorité. La paix arrivera ainsi en étant le résultat naturel du bien-être et de la liberté de tous. Si, à l’inverse, troublés par la maudite éducation bourgeoise qui nous fait croire qu’il est impossible de vivre sans chef, vous permettez qu’un nouveau gouvernant vienne une fois encore se poser au-dessus de vos fortes épaules, la guerre continuera parce que les mêmes maux continueront à exister et à vous faire prendre les armes : la misère et la tyrannie. » (RFM)

Références bibliographiques. Comme toujours, les sources utilisées pour rédiger cette chronique sont nombreuses. Je serais cependant en tort si je ne mentionnais pas, en premier lieu, le travail remarquable réalisé par l’équipe de la revue « Itinéraire ». Le numéro 9/10 publié au 1er semestre 1992, propose un ensemble remarquable de documents sur RFM. Je m’en suis abondamment inspiré. Cette brochure est difficile à trouver, mais si vous avez l’occasion de tomber dessus chez un libraire d’occasion ou dans une bibliothèque, ne manquez pas de vous y reporter, à condition bien entendu, que la vie de ce personnage illustre, quoique singulier, vous intéresse un tant soit peu ! Parmi les autres sources je signale aussi le site Libcom.org qui publie de nombreux documents historiques.

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23janvier2014

Dassault Aviation, un p’tit milliard d’euro par ci, un p’tit milliard d’euro par là : ça fait mal !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.

Armee_de_l'Air_Rafale Ça fait mal au moins deux fois : d’abord parce que cet argent est destiné à améliorer le chasseur Rafale, fleuron fané de l’industrie militaire française (avec le char Leclerc, autre « merveille » technologique) et qu’il s’agit donc d’investir dans des armes de guerre… Pour moi qui suis généralement pacifiste et radicalement antimilitariste, cela me scandalise que l’argent versé à l’état par le biais des multiples impôts que je suis contraint de payer aboutisse dans les caisses des marchands d’arme. Les « forces pour le maintien de la paix » et autre « contingent à vocation humanitaire », vous m’excuserez mais je n’y crois pas, et je n’y croirai jamais. Il suffit de faire la liste et d’examiner en détail la situation des zones de conflit où les grandes puissances sont intervenues avec un objectif de « pacification »…

tableau exportation armes

Nous traversons – paraît-il – une période de crise qui justifie un démantèlement et un saccage sans précédent des services publics : éducation, hôpitaux, transports ferroviaires…. J’en passe et des meilleures. Si l’on fabrique des armes c’est pour les vendre et donc pour s’en servir… Et dans ce domaine, le recyclage fonctionne à plein régime. Les fusils d’assaut passent de mains en mains, pour équiper, à la fin du compte, des bandes armées, des milices, des tueurs professionnels. Même périmée une mitrailleuse reste une mitrailleuse ! Elle ne s’enraye jamais lorsqu’il s’agit de tirer sur des civils… De même que ne s’enraient jamais les discours haineux et racistes pour provoquer tous ces massacres… Il ne reste plus à nos braves politiciens, de tous les bords soit dit en passant, qu’à verser des larmes de crocodile sur les nouveaux malheurs qui frappent jour après jour les zones les plus misérables de la planète. Ne pas oublier que notre beau pays est le troisième marchand d’armes de la planète. Les « droits de l’homme » n’ont qu’à bien se tenir !

GSSA affiche Mais ça fait mal aussi parce que l’on sait pertinemment que cet investissement c’est de l’argent public jeté dans un puits sans fond. Le Rafale est un nouveau Concorde, un objet industriel invendable (*), pour lequel la France n’obtient que des promesses de contrats jamais matérialisés. Beaucoup de pays s’y sont intéressés puis ont finalement penché pour d’autres choix. Mais l’entreprise Dassault Aviation ne court aucun risque et n’a aucune raison de ne pas persévérer dans cette voie sans issue. De toute manière, le contribuable est là, fidèle au poste, pour contribuer à la rentabilisation des projets les plus insensés. Ce milliard d’euro du dernier contrat s’ajoute en effet aux trente-cinq déjà versés par l’Etat français pour développer, finaliser et désespérément tenter de rentabiliser ce projet onéreux. Cette pratique devient une mode dans le secteur privé d’ailleurs… On construit une autoroute, elle n’est pas rentable : on demande à l’Etat de renflouer. Le libéralisme et la concurrence sur les marchés, ça va pendant un certain temps, mais il ne faut pas exagérer. Dans la société dont rêvent nos capitalistes, l’Etat conserve deux prérogatives essentielles : boucher les trous dans la trésorerie et maintenir l’ordre à tout prix. Quand une banque est en faillite, elle devient publique ; quand elle est sur le point de réaliser des profits, on la privatise… Les banques irlandaises sont soi-disant tirées d’affaire… Il faut voir ce que cela a coûté aux contribuables de ce pays !
Que rêver de mieux ? On procède de la même manière pour les services publics en suivant les bons conseils des institutions européennes. On segmente un secteur d’activités puis on offre les tronçons les plus rentables aux investisseurs privés.

bon-sang-de-bon-sang Que le Rafale ne soit pas vendable parce qu’il est trop cher ou parce que les Etats-Unis ont usé de pressions pour bloquer les ventes de notre merveille industrielle nationale, je m’en moque. Que la diplomatie française ait été maladroite, ou que le dieu de la guerre ne soit pas favorable aux cocardes tricolores, ne m’intéresse guère. Je n’ai pas l’intention de rentrer dans un débat de spécialistes, là n’est pas mon propos. J’aurais bien du mal à départager tel ou tel missile en ce qui concerne ses effets chirurgicaux. Ce que je constate c’est que cet appareil n’est produit que parce que le gouvernement français le commande, aux frais du contribuable, sans qu’il n’y ait de débat ni que les coûts réels de cette opération ne soient examinés en détail. La situation est exactement la même pour le char Leclerc ou pour nos centrales nucléaires dernière génération. Rappelons pour mémoire que c’est un rapport de la Cour des Comptes, avant tout, et non l’opposition des écologistes, qui a entraîné la fermeture de la centrale nucléaire de Malville (un autre gouffre financier, de grande ampleur lui aussi), une fois que l’on a été bien certain que la Défense Nationale n’aurait pas besoin du plutonium produit sur le site.

La nouvelle de cette commande d’avions n’a pas provoqué de réaction particulière dans les médias. Personne ne s’étonne qu’on ait les moyens de maintenir voire même d’augmenter les dépenses militaires courantes alors que d’après nos gouvernants il faut économiser l’argent public euro après euro. Il faut dire que les dépenses militaires c’est sacré, aussi bien pour la Gauche que pour la Droite. Il n’est question ni de désarmement ni d’abandon d’une quelconque puissance militaire même si celle-ci fait parfois sourire. Nous avons besoin d’un corps d’armée bien équipé et réactif, ne serait-ce que pour assurer la surveillance des chasses gardées de nos entreprises. La Françafrique par exemple n’appartient pas au passé ; elle a simplement changé de logo. Le bon noir rigolo à la chéchia des boîtes de Banania fait un peu désuet. Les fûts de minerai radioactif noir et jaune d’Areva sont plus dans la ligne actuelle.

valeursactuelles-une1 Certes le gaspillage de l’argent public on y est habitué, il n’y a qu’à voir la multiplication des Grands Travaux Inutiles… Je constate aussi que les seules dépenses qui provoquent l’indignation de nos éditorialistes et autres experts sont celles concernant le relèvement des minimas sociaux ou l’augmentation du budget de l’Education Nationale. Dans ces cas, on pousse des cris d’orfraie, et l’on dénonce la gabegie. Rien par contre en ce qui concerne le coût journalier de l’intervention de nos forces spéciales au Mali, en Lybie ou en Centrafrique. Comme quoi le concept de gaspillage est une notion toute relative aussi à celui qui s’en empare ! Si vous souhaitez vérifier ce que j’énonce, amusez-vous à taper « gaspillage de l’argent public » sur votre moteur de recherche favori ; passez ensuite dans la rubrique image et observez les unes des journaux qui font leur « choux gras » avec la soi-disant défense du contribuable (« Valeurs actuelles », « Capital », « le cri du contribuable »…) et dites-moi combien vous avez relevé de titres concernant « Dassault Aviation », ou de manière plus générale « les dépenses militaires » !

En tout cas, l’année 2014 démarre sous de meilleures auspices pour la famille Dassault et les autres marchands d’armes que pour les habitants d’une liste impressionnante de pays dévastés par des guerres qualifiées, au gré du vent, de civiles, de religieuses ou bien d’ethniques. Merci à toutes ces bandes armées qui s’entretuent par civils interposés, cela permet d’écouler les stocks, de maintenir l’emploi dans un secteur au moins de notre industrie nationale : celui de l’armement ! Je vous invite à relire les paroles de la chanson « le fondeur de canons » de Gaston Couté. Un siècle s’est écoulé ; rien n’a changé ; on n’entend guère ce genre de textes dans les émissions de variétoche de la télé-poubelle !

Notes : (*) Précisons que ce point de vue n’est pas partagé par certains « grands » médias largement financés sur des fonds publics. « Le Figaro » ne manque pas de s’extasier sur la magnificence de cet engin guerrier, ses performances impressionnantes, sa capacité à entreprendre des frappes plus chirurgicales que jamais, à classer sans doute dans la même catégorie que « La Joconde » de Léonard de Vinci tant ses lignes sont élégantes. Ne pas oublier au passage que « Le Figaro » appartient à la famille… Dassault !

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17janvier2014

« Tierra y Libertad ! » – Californie, frontière mexicaine, 1911 (1)

Posté par Paul dans la catégorie : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

Préambule

zapatistas_1 Nous fêtons ce mois-ci le vingtième anniversaire du soulèvement zapatiste au Chiapas.

« Le 1er janvier 1994, les communautés zapatistes créent la surprise avec un soulèvement armé et l’occupation de sept villes du Chiapas. Le « Ya Basta ! » zapatiste a ébranlé le Mexique et le monde entier. Depuis 1994, les communautés zapatistes construisent leur autonomie en s’organisant elles-mêmes, en répondant aux besoins des peuples indiens en matière de santé, d’éducation, d’agriculture, de culture…, en créant des structures démocratiques incluant tous les habitants et en se dotant des moyens nécessaires à leur défense. Le 21 décembre 2012, 40 000 Zapatistes ont créé la surprise en occupant 5 des principales villes du Chiapas… dans l’indifférence totale des médias français. Cette année, ils ont invité des milliers de personnes du monde entier à connaître de plus près leur expérience en partageant la vie des villages rebelles, à l’occasion de « l’Escuelita zapatista ». Vingt ans ont passé et les Zapatistes sont toujours là ! Nous avons décidé de fêter en janvier 2014 le vingtième anniversaire du soulèvement zapatiste pour briser le mur du silence des médias et informer largement sur cette expérience de résistance au capitalisme. Pour nous, ce n’est pas un modèle à reproduire tel quel mais un encouragement à trouver les chemins propres à nos territoires, à nos cultures. » (texte publié sur le site du CSPCL)

A cette occasion, la Feuille Charbinoise a décidé de vous parler d’un soulèvement plus ancien ayant eu lieu au Mexique, et moins connu que les événements récents, bien que l’anniversaire évoqué dans le texte d’introduction ci-dessus ne soit guère évoqué dans les médias ! L’histoire est un peu longue et il me paraît souhaitable de la traiter en deux parties : les événements de 1911 (ci-dessous) ; un portrait de leur instigateur, Ricardo Flores Magon (dans un second temps).

Première partie : une expérience méconnue de communisme libertaire en 1911

Ricardo Flores Magon_rebeldia « Tierra y Libertad» ce slogan souvent associé au mouvement zapatiste ou aux expériences de collectivisation rurale pendant la révolution espagnole, est en réalité apparue en Basse Californie, en janvier 1911, dans le sillage d’une tentative révolutionnaire conduite au Mexique par les partisans du militant anarchiste Ricardo Florès Magon. Petit retour en arrière de 103 années !

Au début du XXème siècle, la situation sociale est le pour le moins instable au Mexique. Le pays est gouverné depuis 1876 par un dictateur, Porfiro Diaz, qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’état militaire. Cet homme sans scrupules dirige le pays d’une main de fer. Le peuple est réduit en esclavage ; l’économie est ouverte aux investissements étrangers. Les capitalistes européens et surtout étatsuniens trouvent sur place une main d’œuvre bon marché qu’il est facile d’exploiter à outrance. La répression policière est constante et particulièrement sévère ; la liberté de la presse est réduite au minimum ; les élections truquées ; la corruption est la règle de fonctionnement universel. Face à cette situation le prolétariat des villes et des campagnes ne baisse pas les bras, et les tentatives d’insurrection sont nombreuses. Un courant d’opposition s’organise autour de quelques personnalités marquantes… C’est sur ce terreau fertile que vont se développer les idées communistes et révolutionnaires et que des leaders charismatiques comme Emiliano Zapata, Pancho Villa, Francisco Madero ou Ricardo Flores Magon (dont je vais parler un peu plus longuement dans ce texte) acquièrent une plus ou moins grande célébrité. Le cinéma à la sauce hollywoodienne a fait ses choux gras sur le dos de toutes ces péripéties révolutionnaires qui vont se dérouler dans le paysage politique mexicain dès l’année 1906. Le « bandit mexicain », au cœur aussi grand que le sombrero, est un personnage incontournable du grand écran ; les idées qu’il défend à la pointe du fusil le sont un peu moins. La tentative révolutionnaire de 1911, qui précède de 6 années la révolution russe, est la plus intéressante à étudier, car il s’agit d’une première tentative concrète de changement profond de la société mexicaine. L’instigateur de cette insurrection se nomme Ricardo Florès Magon, l’un des principaux dirigeants du PLM (Parti Libéral Mexicain) et le fondateur de la revue Regeneración. Ricardo apparaît sur les premières illustrations de cette chronique. Sur le second portrait, son frère Enrique figure à ses côtés.

Hermanos_flores_magon Tout le travail préparatoire de l’insurrection à venir doit se faire dans la clandestinité et bien souvent depuis l’étranger. Un mouvement d’inspiration libertaire relativement puissant s’est développé au Mexique à la fin du XIXème mais la répression conduite par le régime de Diaz en est venue assez facilement à bout. Les militants qui ont échappé à la mort ou à la prison ont dû se réfugier aux Etats-Unis. Il y a en fait peu de liens entre les nouvelles organisations qui vont surgir à l’occasion des soulèvements après 1906 et les militants qui ont agi une trentaine d’années auparavant.  Peu de liens physiques car le temps a passé, peu de lien mémoriel également, ce qui explique sans doute la répétition de certaines erreurs. Ce n’est pas un facteur propre aux révolutionnaires mexicains. Chaque nouvelle génération de militants a un peu tendance à faire très vite table rase du passé. Les événements ne se reproduisent pas de façon mécanique, mais les erreurs stratégiques aboutissent souvent à des échecs sanglants.

Il faut attendre l’année 1906 pour que le couvercle de la marmite soit vraiment prêt à exploser… Le 1er juillet, le PLM a publié son programme et appelle les travailleurs à se soulever. L’espoir qui anime l’état-major du parti c’est qu’en s’emparant d’un certain nombre de lieux stratégiques, les groupes de militants armés donneront l’exemple et que l’incendie social gagnera peu à peu les grandes villes et l’ensemble des campagnes. Les premières tentatives insurrectionnelles ont lieu en 1906, 1908 puis fin 1910 : elles échouent, entre autres, à cause du déséquilibre des forces en présence. Les forces armées loyalistes sont massivement présentes en Californie et, de l’autre côté de la frontière, le gouvernement étatsunien n’hésite pas à prêter la main aux troupes de Diaz. Les militants du PLM tirent partiellement la leçon de ces premiers échecs et améliorent leur organisation, en particulier la liaison entre les groupes de part et d’autre de la frontière.  Un gros effort de propagande est fait en direction des villes ouvrières. En janvier 1911, avec le soutien des militants des IWW (syndicat libertaire étatsunien), l’insurrection est lancée en Basse Californie. La date est choisie aussi en relation avec les partisans du leader réformiste Madero qui comptent s’appuyer sur le mouvement en cours pour renverser Diaz et mettre en place un gouvernement social démocrate.
Magon et les militants du PLM se méfient de Madero qui, en bon politicien, a surtout des ambitions personnelles à satisfaire. Le proche avenir va montrer que cette méfiance est plus que justifiée ! Le programme du Parti Libéral Mexicain est très proche des idées anarchistes dans son énoncé : les travailleurs n’ont rien à attendre d’un quelconque gouvernement ; ils doivent imposer leurs idées eux-mêmes, sur le terrain, et s’emparer du pouvoir économique et politique. Pas de révolution visant à remplacer des gouvernants par d’autres, mais une révolution sociale émancipatrice.

Regeneracion On retrouve ces idées exprimées de façon encore plus claire dans le manifeste publiés par le PLM en 1911. On peut remarquer, dans ce document, la ressemblance avec le ton et le style imagé qui ont fait la célébrité des textes de la récente EZLN et du Sub Commandante Marcos. Jugez en d’après ces quelques lignes :

« Capital, Autorité, Clergé : voilà la sombre trinité qui fait de cette belle terre un paradis pour ceux qui sont arrivés à accaparer dans leurs griffes par l’astuce, la violence et le crime, le produit de la sueur, des larmes, du sang et du sacrifice de milliers de générations de travailleurs, et un enfer pour ceux qui avec leurs bras et leur intelligence travaillent la terre, conduisent les machines, construisent les maisons, transportent les produits ; de cette façon, l’humanité se trouve divisée en deux classes sociales aux intérêts diamétralement opposés : la classe capitaliste et la classe ouvrière. [...] Entre ces deux classes sociales il ne peut exister aucun lien d’amitié ni de fraternité, parce que la classe possédante est toujours disposée à perpétuer le système économique, politique et social qui lui garantit la tranquille jouissance de ses pillages, tandis que la classe ouvrière fait des efforts pour détruire ce système inique, pour instaurer un milieu dans lequel la terre, les maisons, les moyens de production et les moyens de transport soient d’usage commun. »

16discursos Le PLM doit faire entendre sa voix singulière dans un paysage politique plutôt encombré. Nombreux sont les autres groupes ou groupuscules qui souhaitent renverser le dictateur Diaz, pour tirer la nappe de leur côté et profiter de la naïveté populaire. Les promesses vont bon train, notamment du côté des partisans de Maduro : « renversez le dictateur, nous nous occuperons de tout après ! » (propos que l’on entendra par la suite sur de nombreux fronts, notamment lors de la Révolution espagnole de 1936…). Sur le terrain, les premiers objectifs fixés sont atteints pour les militants du PLM.  Le 29 janvier un groupe armé s’empare de la ville de Mexicali, non loin de la frontière avec les USA. Ce coup d’éclat embrase en effet le pays : deux bandes armées, sous les ordres de Villa au Nord et de Zapata au Sud tiennent en échec l’armée de Porfiro Diaz. Les forces révolutionnaires se consolident et le PLM bénéficie d’un certain nombre de soutien, à l’intérieur du pays comme à l’étranger. Mais les libéraux « libertaires » de Magon vont se faire doubler sur la droite. Le 13 février Madero rentre au Mexique, s’autoproclame leader de l’insurrection, affiche clairement sa volonté de s’emparer du pouvoir et exige que le PLM se mette sous ses ordres. La rupture est alors totale entre les deux tendances. Dans un premier temps, le PLM consolide ses positions. En avril, Madero fait appel aux troupes de son allié, Pancho Villa, pour contrer les Magonistes. Une violente campagne de presse se déclenche, tant du côté mexicain que du côté étatsunien pour dénigrer le travail réalisé sur le terrain par les militants du PLM. Leurs adversaires tentent de faire jouer la fibre nationaliste des Mexicains en insistant sur la présence de nombreux mercenaires étrangers dans les troupes de Magon. Washington décide clairement de soutenir Maduro. Aux yeux du gouvernement US, ce personnage lui paraît beaucoup plus malléable, et par conséquent plus fiable que le dangereux révolutionnaire Ricardo Flores Magon, pour remplacer le président Diaz dont les jours paraissent comptés !

Francisco Madero

Francisco Madero

Des dissensions surgissent au sein même du Parti Libéral. Certaines personnes, parmi lesquels deux dirigeants, font défection et rejoignent les rangs des réformistes. Le PLM, jugé trop « jusqu’auboutiste » perd aussi des soutiens dans les rangs socialistes aux Etats-Unis. La propagande porte ses fruits…  Malgré cela, au printemps, les Magonistes du PLM consolident leurs positions en Basse-Californie. Les villes de Tecate et de Tiguana sont conquises le 8 mai. Des mesures concrètes sont prises pour mettre en application le programme du PLM. Les propriétaires des grandes haciendas sont expulsés. Dans les entreprises de chemin de fer, la journée de travail est réduite à huit heures et les salaires augmentés. Entre temps Madero a pris effectivement le pouvoir et entend bien éliminer tous ses concurrents. Il sait qu’il bénéficie de l’aide du gouvernement US et que ce facteur va l’aider grandement dans sa reconquête. Une armée fédérale se met en marche pour affronter les militants armés du PLM. Le 22 juin les forces magonistes sont vaincues et chassées de l’importante ville de Tijuana. C’est le début de la débâcle, et la répression va être terrible car le nouveau gouvernement entend bien se faire respecter à n’importe quel prix… « Attendez que nous ayons pris le pouvoir ; les réformes viendront après ! » La fraction la plus misérable du peuple mexicain va comprendre, mais un peu tard, ce que valent les promesses des politiciens !

ricardoFloresMagon Ricardo Flores Magon est arrêté aux Etats-Unis et déféré devant la Cour Fédérale de Los Angelès pour avoir porté atteinte à la neutralité politique des Etats-Unis. Les troubles ont affecté l’ensemble de la Californie et les problèmes sociaux ne sont pas toujours arrêtés par les frontières ! Il est condamné à deux années de prison et libéré en avril 1914. Pendant qu’il séjourne derrière les barreaux du pénitencier de l’île Mac Neil, il envoie un courrier à son épouse dans lequel il demande aux militants de son organisation de se joindre aux autres forces rebelles du Mexique pour assurer la diffusion des idées du mouvement. Il ne s’agit point là d’une compromission quelconque, puisque lui-même a refusé le poste de Vice-Président du Mexique que lui proposait Madero en février 1911 pour acheter sa collaboration. Le cheminement de la pensée de Ricardo Flores Magon n’a pas toujours été bien compris, surtout à l’étranger (beaucoup de militants anarchistes, en France notamment, lui reprocheront par exemple d’avoir constitué un parti), mais son courage et son honnêteté ne sauraient être mis en doute. Nous reviendrons dans une seconde partie sur le portait de ce personnage important de l’histoire mexicaine.

 

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13janvier2014

Bric à blog passablement givré

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

C’est janvier, le temps des guirlandes est terminé, pre(ô)nons de bonnes rés(v)olutions.

Je préfère ne pas évoquer dans ce bric à blog, certains sujets d’actualité, ramenés sur le devant de la scène par des médias ravis d’amuser le chaland, et qui rebondissent à hue et à dia dans la blogosphère. L’objet du débat est alors bien trop valorisé à mes yeux, même par ceux qui pensaient nuire. Inutile d’apporter une pierre à certains cairns. Mieux vaut chercher quelle zone du paysage on cherche à estomper grâce à ce brouillard artificiel. Comme disait ma grand-mère pékinoise, « quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Ce sera ma première sentence moralisatrice pour 2014. Amen.

 La seule sentence de ce bric à blog, peut-être pas ! Je vais me permettre une petite digression politique quant au contenu de plusieurs blogs sur lesquels j’ai eu l’occasion de me promener. Je m’aperçois par exemple que je viens de donner un violent coup de frein, juste avant de vous recommander un site dont les orientations me paraissent finalement bien troubles ! Le confusionisme (et non le confucianisme) règne de plus en plus en maître… Au grand dam de certains (dont je fais partie), l’extrême droite pille allègrement des contenus qui étaient jusqu’à présent propriété privée de la mémoire ouvrière (et donc cogérés par la gauche). Il est vrai que c’est le grand n’importe quoi idéologique… On trouve l’excellent ouvrage de l’intellectuel libertaire Normand Baillargeon (« auto-défense intellectuelle ») vivement recommandé par un site qui ne cache pas ses sympathies pour le FHaine ; j’ai eu l’occasion d’entendre l’hymne de la CNT « a las barricadas » sur un site nazionaliste hongrois ; la révolte des Canuts est revendiquée par certains groupes de nos fascistes nationaux bien pensants… Je dois me pincer pour croire que je ne rêve pas. Mais l’inculture historique et politique fait aussi des ravages sur des sites qui s’auto-considèrent comme écologistes ou « de gauche »… On amalgame allègrement des ingrédients qui ne viennent pas vraiment des mêmes horizons… Au nom de « l’indignation » on mixe allégrement poujadisme, populisme, et colère de la base. L’ineffable Louis Pauwels se refait une jeunesse ; les théories « conspirationnistes » invoquent tout et n’importe quoi pour apporter de l’eau à leur moulin ; on invite les extra-terrestres à venir boire le café ; on dialogue avec l’au-delà, et on s’imprègne des vibrations cosmiques en s’asseyant le cul sur la bruyère. Il y a des jours où je regrette presque la bonne vieille classification « droite-gauche », car elle avait le mérite de simplifier (un peu trop sans doute) le cheminement idéologique ! Grâce aux clics de blogs en blogs, on part en voyage en direction du « rêve libertaire » et on se retrouve à contempler les défilés nazis à la porte de Brandebourg. C’est bien de chercher de nouvelles voies pour la révolution à venir, encore faut-il posséder les garde-fous suffisants pour ne pas s’embourber dans des ornières peu fréquentables. Je n’appuie toutes ces assertions d’aucuns « liens », appliquant l’adage énoncé dans le premier paragraphe : mieux vaut ignorer que porter sur le devant de la scène en croyant dénoncer…

 Revenons à des choses plus sympathiques. Le film « la voix du vent – semences de transition », découvert sur Utop’Lib est un beau film documentaire à regarder impérativement car il est porteur d’espoir et que nous avons besoin d’une bonne dose d’optimisme pour garder le cap par les temps qui courent. Il est possible de télécharger le fichier de la version française ce qui permet de prendre son temps et de le regarder en plusieurs étapes. Il s’agit du récit du voyage « initiatique » de deux amis, l’un Français, l’autre Espagnol, le long de la côte méditerranéenne de l’Espagne, à la rencontre de celles et ceux qui essaient de changer leur vie… Ce que je trouve intéressant c’est l’ouverture à différents types d’expérience, même s’il y a une nette mise en avant du retour à la terre, au détriment des expériences de collectivisations de sites industriels ou artisanaux. Ce qui m’a surpris c’est le peu de références au passé, en particulier aux multiples expériences d’autogestion, pendant la révolution de 1936. Cela rejoint ce que je disais dans le paragraphe précédent. Je comprends le rejet des « isme » par la nouvelle génération militante ; je déplore encore une fois le rejet des références historiques. En tout cas, ce film m’a ouvert des portes. Il m’a permis (entre autres) de découvrir les écrits d’une jeune auteure écologiste espagnole, Esther Vivas, que je trouve très intéressants. Un certain nombre de ses textes sont traduits et traitent de sujets d’actualité. On peut les lire sur son blog en français. Elle a écrit plusieurs ouvrages en catalan. L’un d’entre-eux au moins est aussi traduit : il s’agit de « En campagne contre la dette » aux éditions Syllepse.

 Puisque nous parlons des écrits d’une écologiste, terme qui a l’avantage de ne pas présenter des marques de genre, j’en profite pour vous signaler que cette question du masculin et du féminin dans la langue française me préoccupe, même si elle n’est pas au premier plan des questions que je me pose… J’ai lu à ce sujet un dossier intéressant sur le blog « Genre ». L’article s’intitule  féminisation de la langue. Il pose le problème des choix syntaxiques à opérer si l’on veut éviter la masculinisation systématique des noms de métier, une quelconque hiérarchisation, ou une lourdeur excessive des phrases. Féminisation des mots (auteure), écriture double avec une barre oblique  « / », un tiret « - » ou des parenthèses  « () », utilisation d’un point typographique médian  « · », obtenu par une combinaison de touches (sur mon clavier « option-majuscule-F »)… Les choix sont nombreux et sujets à polémiques. J’opte finalement de plus en plus pour le point médian. La question fera peut-être sourire quelques lecteurs mais je partage l’opinion de l’auteure : il est temps de mettre fin à l’invisibilité du féminin. Cette singularité de notre langue continue à surprendre les francophones. Quand j’étais gamin j’ai mis longtemps à comprendre que toutes les girafes n’étaient pas des femelles et tous les éléphants des mâles. Il m’a fallu quelques années de plus pour trouver incongru qu’on dise une ou un dentiste, mais qu’il n’y ait probablement pas de femmes qui soit « ingénieur » ; j’en connaissais pourtant qui étaient sacrément ingénieuses !

 A propos d’auteure, je vous signale deux découvertes sonores. La première a pour origine une personnalité (qui, espérons le ne sera pas prochainement récupérée par l’extrême droite !) ; il s’agit de Louise Michel. La seconde est une jeune fille totalement inconnue que nous avons eu la chance de rencontrer grâce aux échanges « helpx » à domicile. Les éditions Frémeaux ont publié en 2008 un CD contenant des textes de lettres écrits par Louise Michel à son ami Victor Hugo ainsi que quelques réponses de l’écrivain. Anouk Grinberg prête sa voix avec talent à la grande Louise ; Michel Piccoli remplace Victor Hugo, momentanément indisponible. Le résultat est très plaisant, très émouvant dirais-je même ; la diction très particulière d’Anouk Grinberg et la passion qu’elle exprime accentue le côté dramatique des textes de la militante anarchiste. Le CD peut toujours être acheté à la « librairie sonore« . On peut aussi le télécharger en MP3 et écouter des extraits sur « VirginMega » ou sur « Qobuz« . Cette dernière formule est moins onéreuse (désolé pour les liens commerciaux, comme le fait remarquer le site « Utop »lib » auquel j’ai piqué cette information !).
Notre amie Rose Goossen, grande voyageuse parmi tant d’autres, chanteuse talentueuse, a mis en forme plusieurs CD contenant les chansons qu’elle interprète. Son répertoire est très varié : classiques de la chanson à paroles française, du folk-song américain, mais aussi chants traditionnels turcs, italiens, et même swahilis… Elle a mémorisé et choisi d’interpréter ces textes au gré de ses voyages et de ses rencontres. Nous lui devons cette belle soirée que j’ai conté un jour sur ce blog à propos de la richesse des échanges help’x. Un soir que nous étions en liaison avec notre fils, séjournant en Australie, hébergé dans un orphelinat pour kangourous (ce n’est pas lui qui était orphelin dans l’histoire !), elle a chanté une berceuse pour faire plaisir au petit marsupial auquel notre rejeton voyageur donnait le biberon. Magie d’internet permettant une rencontre multi-continentale puisque Rose est canadienne. Ecoutez ses chansons, sa voix rauque et chaleureuse, sur le site « Miss Rose« . Vous pouvez télécharger un disque entier ou bien quelques morceaux, en versant la somme de votre choix (pas de prix fixé – sa démarche n’a rien de commercial !) pour soutenir ses projets de voyage non pas seulement autour des paysages du monde mais à la rencontre des gens d’un peu partout…

 Puisque nous voilà embarqués dans la musique, je vous propose de vous détendre en regardant une vidéo sympa. Il s’agit de la présentation d’une « Flash mob » (ciel encore un anglicisme !) qui a eu lieu  à Lannion pendant les fêtes. Peut-être avez vous déjà visionné cette séquence qui a été signalée sur de nombreux autres sites. De peur que vous ne manquiez ce moment festif bien chaleureux, je préfère risquer la redite et vous le donner à nouveau. Mon lien provient du blog « Cailloux dans l’brouill’art » dont je vous ai parlé dans mon précédent « bric à blog ».
Séquence « histoire et émotion », je vous invite à aller visiter le blog du « Denver post », journal étatsuniens, qui propose une évocation photographique des événements survenus à « Wounded Knee » de 1890 à 1973. Les documents sélectionnés, pour la plupart mal connus, proposent un récit de ce qui s’est passé sur le lieu de cette réserve indienne, du massacre de 1890 au soulèvement de 1973 conduit par les militants de l’AIM (American Indian Movement). Il s’agit là d’un rappel sans doute nécessaire de la façon dont la culture blanche occidentale s’est imposée en Amérique comme ailleurs, et des difficultés qu’éprouvent les populations ainsi normalisées à faire valoir leur propre héritage culturel et leurs droits.

 A ceux qui pensent que j’exagère un peu en tapant sans arrêt sur le dos des médias « officiels », que ce soit télé, radio, presse papier ou internet, je suggère d’aller lire sur ACRIMED ce dossier instructif concernant le reportage publié par une équipe du magazine  « Envoyé spécial » au sujet du quartier de la Villeneuve à Grenoble. Les habitants ainsi que plusieurs associations du quartier se mobilisent pour dénoncer le côté caricatural de cette présentation de leur milieu de vie, et la manière dont les aspects positifs ont été gommés d’une soi-disant enquête menée tambour battant pour dénoncer une fois de plus « un quartier pourri ». Deux des personnes interviewées dans l’émission se plaignent de la façon dont leurs propos ont été manipulés au montage. Suite à la fin de non recevoir opposée par la direction de France 2 (les associations demandaient un droit de réponse dans l’émission, mais se sont heurtées à un silence assourdissant), une plainte a été déposée pour diffamation publique. Vingt-six minutes pour réduire à néant le travail qui a été effectué sur le terrain afin de revaloriser l’image du quartier à l’extérieur, mais aussi la façon dont les habitants eux-mêmes appréhendent leur vécu au quotidien. Quand on pense que certains journalistes sont outrés d’être mal accueillis dans les cités alors qu’ils viennent « exercer leur métier ! ». Il y a du souci à se faire sur la façon dont ils conçoivent leur devoir d’informer…

 Heureusement qu’en notre bas monde il est encore quelques esprits rebelles ! Coup de chapeau à l’un de mes dessinateurs de BD préféré – j’ai nommé Jacques Tardi – qui vient d’envoyer paître les Jeanfoutres qui voulaient lui faire l’aumône de la « légion d’honneur ».« Etant farouchement attaché à ma liberté de pensée et de création, je ne veux rien recevoir, ni du pouvoir actuel ni d’aucun autre pouvoir politique, quel qu’il soit. C’est donc avec la plus grande fermeté que je refuse cette médaille ». Lisez le billet publié à ce sujet sur « Altermonde sans frontières ». Cela fait chaud au cœur en ces périodes de compromissions nombreuses et de vague à l’âme idéologique. Jacques Tardi n’est pas le premier, ni le dernier j’espère, à refuser ces oripeaux de reconnaissance. Son dernier opus est consacré à son père prisonnier pendant la seconde guerre mondiale dans un stalag en Germanie. Je vous en reparlerai.
Il s’agit en tout cas d’une info suffisamment plaisante pour clore ce « bric à blog ». Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter de bonnes lectures et de bonnes vibrations musicales.

NDLR – Quelques photos « maison » prises dans notre environnement proche, en décembre et janvier, histoire de vous donner envie de voyager ! Il n’y a pas que des stations de ski dans les Alpes…

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6janvier2014

Du pain et des jeux, comme disait l’autre…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.

 Enfin, du pain, pas trop, si l’on en juge par l’évolution de la crise pour ceux qui n’occupent pas les barreaux les plus hauts de l’échelle sociale, ou alors il faut aller le chercher aux restaus du cœur ; des jeux, un max, si l’on en juge par le programme des réjouissances à venir… Choisissez vos paradis artificiels : jeux olympiques d’hiver en Russie, Coupe du Monde de football au Brésil, à moins que vous ne préfériez attendre celle qui aura lieu en Russie en 2018 ou au Qatar en 2022. Tout dépend de vos critères de sélection : pays où la mortalité sur les chantiers est la plus élevée, pays où l’on méprise le plus les droits de l’homme, pays où les travailleurs sont traités pire que des esclaves ? Vous avez l’embarras du choix… Les paradis artificiels sont de plus en plus nombreux et l’on n’a même plus besoin d’une pipe d’opium ; la misère des uns à moins que ce ne soit la fortune des autres suffisent à faire rêver.

L’organisation de ces rencontres internationales nécessite des chantiers colossaux et génèrent des profits sans limite pour les géants de la planète qui se partagent le gâteau. Tous les moyens sont bons pour assurer des gains financiers maximum, d’autant que l’on sait que les gouvernements locaux, éblouis par les retombées médiatiques de tel ou tel événement sportif, ne feront rien pour contrarier les esclavagistes des temps modernes. Du coup tous les moyens sont bons aussi pour influencer des instances dirigeantes que ce soit dans le milieu du foot ou ailleurs… A de multiples reprises, on a pu s’apercevoir que leur cœur penchait du même côté que leur portefeuille. Histoire d’éclairer un peu ce paysage qui n’est guère reluisant, faisons un petit tour d’horizon des pratiques en vigueur dans les endroits où auront lieu les prochains spectacles de cirque. Cela n’a rien de rassurant. Les arènes sont déjà ensanglantées avant même que les gladiateurs n’y aient posé leurs sandales. Histoire de ne pas être taxé de parti pris, je vais me contenter de suivre l’ordre chronologique annoncé.

 Petit tour à Sotchi, dans le Caucase russe, au bord de la Mer Noire, où auront lieu, au mois de février 2014, les prochains jeux olympiques d’hiver. Malgré tout le mal que se donnent les autorités russes pour « blanchir » le paysage, les informations sur les conditions dans lesquelles s’achèvent les divers chantiers commencent enfin à circuler. Plusieurs ONG ont dénoncé les conditions de travail misérables des ouvriers embauchés par les entreprises impliquées. Le budget annoncé (plus de cinquante milliards d’euro à ce jour, soit cinq fois le budget initial) est suffisamment colossal pour attirer les spéculateurs en tout genre. La plupart des travailleurs de Sotchi viennent de l’étranger. Ils sont venus en Russie attirés par l’annonce de contrats de travail mirifiques dont ils n’ont jamais vu la couleur. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés face à une réalité peu reluisante : conditions de travail infernales, règles de sécurité non respectées, papiers d’identité saisis par les autorités, salaires non payés pendant des mois, violence et emprisonnement lorsqu’ils tentaient de faire valoir leurs droits. En fin de parcours lorsque l’on n’avait plus besoin de leurs services, ils ont été expulsés manu-militari. Human Right Watch s’appuie sur un certain nombre de témoignages pour étoffer son dossier. L’ONG cite par exemple le cas d’un ouvrier ouzbek, Nourmamatov Koulmouradov. L’homme a travaillé pendant une année à la construction du centre destiné à abriter les journalistes étrangers. Il n’a jamais été payé, puis il a été emprisonné le 11 septembre pour défaut de visa, puis expulsé le lendemain sur décision du tribunal… Au mois d’octobre un autre ouvrier s’est cousu les lèvres pour essayer d’attirer l’attention des médias sur le fonctionnement des chantiers.  Les habitants de Sotchi non plus ne sont pas à la fête : coupures d’électricité, routes défoncées par les engins, vastes espaces agricoles réduits à néant… Ne parlons pas d’un quelconque bilan environnemental, on n’en est pas encore là ! Le seul choix du site est une aberration : la région de Sotchi possède l’unique micro climat sub-tropical de l’immensité russe. On peut se demander à quoi serviront par la suite les cinq patinoires géantes construites à l’occasion des jeux. Mais il paraît que la ville est l’un des endroits privilégiés par le Président Poutine pour se reposer pendant ses brèves vacances. En tout cas les conflits d’intérêt entre les différents oligarques qui constituent la cour rapprochée du tout puissant président ne manquent pas de rappeler ce qui se passait à la cour impériale. Quant à ceux qui souhaitent jouer les empêcheurs de saccager la nature en paix, comme Evegueni Vitichko, leur séjour derrière les barreaux est assuré… Ce militant écologiste a été condamné à trois ans de prison avec sursis pour avoir dénoncé les dommages causés au patrimoine naturel par les travaux en cours ; cette peine vient, récemment, d’être transformée en prison ferme.

 Un petit survol de l’Europe et de l’Océan Atlantique et nous voilà au Brésil pour aller taper dans un ballon rond sous les ovations du public. On pourrait croire que l’homme de la rue brésilien serait ravi de l’honneur qui est fait à son pays ; c’est du moins ce que laissaient entendre les diverses filiales médiatiques des multinationales : des gens souriants, très festifs, ces Brésiliens. Donnez leur la samba, le carnaval et le foot, et ils vous fichent royalement la paix. Vous pouvez alors vous concerter tranquillement à l’ombre des palaces de verre : politiciens corrompus, policiers nostalgiques du bon vieux temps des dictatures, hommes d’affaires sans scrupules, tous unis pour un même combat. Que la fête commence pour les coffres-forts ! Les violentes émeutes qui ont eu lieu au printemps dernier dans les grandes villes du Brésil ont fait entendre une note plutôt discordante. Les jeunes qui défilaient dans les rues auraient préféré avoir du travail plutôt que des stades géants, des écoles plutôt que des complexes hôteliers, des enseignants et du personnel hospitalier plutôt que des hôtesses d’accueil et des policiers casqués. Ces manifestations ont ramené sur le devant de la scène les problèmes économiques que posent dans les pays accueillants ces festivités sans lendemains. Plus de dix milliards d’euro sont engloutis dans la rénovation ou la construction de nouveaux stades ainsi que dans la mise en place d’infrastructures adaptées à la venue de touristes fortunés qui ne sauraient se contenter du régime de misère que vivent des millions de Brésiliens. L’une des réflexions que l’on entend le plus souvent dans la bouche des gens interrogés par les journalistes c’est que l’argent public pourrait être mieux employé. Plus de 300 000 personnes sont descendues dans la rue à Rio de Janeiro au mois de juin pour dénoncer cette gabegie. De nombreuses irrégularités ont été dénoncées dans les passages de marché entre le gouvernement et les entreprises engagées dans les travaux de construction. A Rio de Janeiro, le prix des logements s’est multiplié par cinq en quelques années et les infrastructures utiles à tous ne bénéficient pas des sommes dépensées pour la Coupe du Monde. Nul besoin de rallonger les lignes de métro qui desservent les quartiers défavorisés : leurs habitants n’auront pas les moyens de se payer une place dans les tribunes et devront se contenter des retransmissions télévisées de la grande messe sportive internationale.

 On peut boucler ce tour d’horizon au Qatar… L’échéance est plus lointaine… Les matchs de foot n’auront lieu qu’en 2022 mais la coupe de l’horreur économique déborde déjà. Pour donner corps à leur folie des grandeurs les Emirs ont fait venir des milliers d’ouvriers depuis les pays tels que l’Inde, le Pakistan ou Ceylan, leur habituel vivier de main d’œuvre à bon marché. 90% de la main d’œuvre est constituée d’ouvriers immigrés. Il serait plus juste d’utiliser le terme « esclave » plutôt que celui d’ouvrier quand on découvre, au fil des jours, la situation sur les chantiers. Selon le journal le Monde, du 4 juin au 8 août 2013, soit une période de deux mois, 44 travailleurs népalais sont morts sur les chantiers : « Jeunes pour la plupart, ils ont été victimes d’attaques et insuffisances cardiaques ainsi que d’accidents sur leur lieu de travail. » Selon la Confédération internationale des syndicats, si un tel rythme de mortalité continue, ce seraient alors plus de 4000 ouvriers qui seraient condamnés d’ici à 2022. Les conditions de travail sont inhumaines : température extérieure atteignant parfois 50°, refus d’accès à l’eau potable, logements déplorables (jusqu’à douze personnes dans de petites chambres), nourriture insuffisante et de mauvaise qualité… La situation est telle que même la Fédération internationale des Footeux commence à trouver que c’est exagéré et que cela va nuire à l’image du sport… Il est temps d’y penser ! Quant aux autorités gouvernementales du Qatar, elles ont « lancé une enquête »… Je vous laisse imaginer l’impact environnemental du gigantesque chantier. Quant à son coût prévisionnel, il s’élève à cent cinquante milliards d’euro, sans tenir compte du problème que vont poser les températures si les matchs ont lieu en plein été comme c’est prévu…

 Cinquante milliards d’un côté, dix d’un autre, cent cinquante par ailleurs… tout ceci ne représente que des coûts prévisionnels, non des bilans financiers définitifs… Plus de deux cent milliards si je compte bien, sans doute trois cents au bout du compte. Un peu cher comme paradis artificiel non ? A ceux pour qui, comme pour moi, ces sommes énormes ne représentent rien, sachez que cela représente plus que le PIB d’un pays comme la Grèce, l’Irlande ou le Pakistan… Que l’on ne vienne pas après cela me bassiner avec les vertus humanistes du sport collectif, ou encore moins avec l’idée que la loi du marché est la seule permettant d’assurer un développement harmonieux de la planète. Je ne suis pas d’un naturel violent, mais il ne faudrait pas trop m’asticoter. Un jour je vous parlerai des Olympiades organisées à Barcelone en juillet 1936 par le Front Populaire. Cela sera sans doute la première chronique sportive publiée sur ce blog, mais l’intérêt du sujet vaut bien un petit effort rédactionnel ! Cette idée d’organiser un boycott des J.O. de Berlin, de refuser de parader devant les leaders nazis, de participer à une rencontre véritablement populaire avait quelque chose de plutôt sympathique, bien éloignée de la corruption, de la fraude et des malversations actuelles… Certains sportifs venus aux Olympiades sont d’ailleurs restés aux côtés des Républicains pour combattre le fascisme, comme ce footballeur polonais qui déclara : « Nous étions venus défier le fascisme sur un stade et l’occasion nous fut donnée de le combattre tout court »… Mais je m’égare un peu…

 Si tout cela ne suffit pas à endormir les peuples on fera appel à une bonne vieille recette qui a toujours marché : le drapeau. Là aussi les lieux de villégiature ne manquent pas, si vous avez l’âme mercenaire, en attendant que l’on vous trouve un bon petit motif de haine, local, pas trop loin de votre chaumière. Les pantins de ce monde s’agitent : déploiement de forces, appels à la croisade, renforcement des budgets militaires (l’une des rares courbes économiques en hausse avec celle des possessions des plus fortunés)… Quel sera le prochain terrain de jeu planétaire ? Les paris sont ouverts. Le résultat, quel qu’il soit, me fait froid dans le dos. Le nationalisme a le vent en poupe et l’on s’intéresse de plus en plus à la paille qui traine dans l’œil du voisin.. La course aux matières premières n’arrange pas la situation. Certains découvrent que les ressources planétaires ne sont pas illimitées et se prennent de passion pour l’îlot rocheux boudé jusqu’à ce jour mais qui pourrait abriter quelques hydrocarbures bienvenus. Attendez un peu que les Chinois commencent à restreindre leurs exportations de « terres rares », histoire de faire monter un peu l’ambiance. Pour l’heure, les chars des démocraties occidentales zigzaguent entre les derricks de pétrole et les mines d’uranium. Depuis que le nucléaire nous a apporté « notre indépendance énergétique », nous sommes à nouveau passionnés par l’exploration de l’Afrique… Ah le bon vieux temps de l’AOF et de l’AEF, quand les petits Sénégalais apprenaient en chœur « nos ancêtres les Gaulois » ! Bref tout cela dégage des odeurs de plus en plus nauséabondes ; les pacifistes ont de sérieuses raisons de s’inquiéter !

Post Scriptum : j’ai une perception de l’avenir qui n’est parfois pas très optimiste, malgré tous les bons motifs de me rassurer que j’essaie de trouver dans l’actualité quotidienne. Ne prenez pas ce billet pour autre chose que ce qu’il est. Je n’ai ni l’intention de vouloir jouer les trouble-fin-de-fête ni la volonté de gâcher la digestion de vos agapes de fin d’année. Autant démarrer 2014 avec les pendules bien à l’heure et une vigilance accrue. Le péril à venir dépasse largement le cadre des Municipales !

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31décembre2013

Il faut y croire… et on y croit encore !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 

 

Présenter ses meilleurs vœux ça devient tartignole surtout dans le domaine politico-écologico-social tant les choses sont de plus en plus boiteuses. Mais il ne faut pas piétiner sauvagement certains usages, d’autant que cela me fait plaisir de souhaiter une bonne année à toutes les lectrices et à tous les lecteurs de ce blog. Certains·taines sont assidus à mes inepties depuis pas mal d’années et ils ont donc grand mérite… J’en profite aussi pour encourager tous les futurs révoltés à passer à l’action, sous réserve que leur colère ne se trompe pas de cible (en ce qui concerne les cibles on peut trouver quelques excellents conseils à ce sujet dans les nombreux blogs que je recommande périodiquement ou bien ici même !) et que leur indignation d’un jour ne retombe pas comme un soufflé au fromage abandonné sur un coin de table. Comme le dit si bien une chanson révolutionnaire assez célèbre : « il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni Mélenchon ». Enfin je crois que c’est à peu près ça…

Il faut rendre à César ce qui est à César… En ce qui concerne la suggestion de l’un des perroquets, je tiens à préciser que j’ai entendu cette « prédiction » dans la bouche d’un expert en économie du JT de France 2… Alors si c’est un expert qui l’a dit…

Il faut toujours aider son prochain : les mal-voyants peuvent cliquer sur l’image pour la voir plus grande, plus belle et saisir toute la substantifique moelle de l’opinion des volatiles. Que vous fêtiez le Nouvel An avec des épinards en branche et du Tofu grillé, ou avec du foie gras et des mollusques bien mous, mangez bien, buvez bien et marrez vous bien. On se retrouve dans quelques jours  : j’ai des conseils à vous donner pour les J.O. divers et avariés.

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24décembre2013

Il s’est pris un billet de parterre cause à un pessiau qu’était tout de bisangouin…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Le genre de brève que l’on n’entend plus guère dans les bistrots de par chez nous

 Je connais deux ou trois douzaines d’expressions en franco-provençal, patois de mon coin, dans le Nord-Dauphiné. Je n’en connais guère plus. Il m’est resté quelques uns de ces mots charmants qu’employaient les anciens dans leur parler de tous les jours quand je n’étais qu’un mioche… Ces gens là sont enterrés dans le champ de naviots comme dirait Gaston Couté et leur parler fleuri a disparu avec eux… Grosse perte pour la langue française, dégât bien plus important que si l’on abandonnait quelques unes de nos règles orthographiques tordues auxquelles s’accrochent les gars de l’académie comme des morpions à la toison d’or. Enfin ça sert à rien de chougner en bramant que c’était mieux avant. Il en reste pas moins que tous ces gars qui jactent un mot d’angliche tous les trois mots de chez nous, on aurait bien envie parfois qu’ils virent leur meule. Ça me donne au cœur tous ces anglicismes, même si ça me fait pas dégobiller. Nos cousins de l’autre côté de la flaque, leurs z’ont piqué des mots aux habits rouges, mais ils ont fait au moins gaffe de les estampiller à leur manière. Il paraît que tout ça c’est la faute à l’informatique. Y’avait pas les mots qui fallait dans le bon vieux patois de chez nous, alors on a pris les mots des autres pour remplacer.

 Notez bien que les mots qui voyagent je trouve ça sympa… Il paraît que Jacques Cartier quand il est arrivé à l’embouchure du Saint-Laurent il a rencontré des autochtones, les Mic-mac qui utilisaient quelques mots de basque… Tout ça c’était lié à une histoire de morue. Du pareil au même, ça fait plaisir, dans deux ou trois coins d’Europe non francophone, après avoir erré en bagnole dans une ville inconnue, de se retrouver au fin fond d’un « cul-de-sac ». Les Anglais nous ont piqué quelques mots qu’ils ont assaisonnés à leur manière. Ils n’ont pas le même complexe que nous, Français, qui cherchons à faire le plus « british » possible quand nous voulons avoir l’air « branché un max ». Avec les helpers anglophones (je ne suis même plus foutu de dire « aides ») que nous avons hébergés en 2012/2013, nous nous sommes souvent amusés à jouer à ces jeux de mots : médical et medical, garage et garage, orange et orange… Tous ces braves gens ne font aucun effort pour prononcer à la française, alors pourquoi faudrait-il que nous soyons complexés de se renseigner sur le nombre de « smiles » qu’on a gagné au loto SNCF plutôt que de s’appliquer à phonétiser « smile » comme si l’on habitait Brooklyn. Mort des langues régionales, invasion de l’anglais. Au Québec, la loi impose que les titres des films ou des séries télé soient francisés. On n’allume pas sa télévision pour regarder « StarWar » « Breaking Bad » ou « Real Humans ». Dans un texte récent, Michel Serres fait remarquer que l’on voit plus de mots anglais sur les murs de nos villes que de mots allemands pendant l’occupation. C’est pas que je regrette l’époque où toutes les cours d’Europe, de St Petersbourg à Londres jactaient la France, mais je suis pour la sauvegarde des espèces menacées, des wombats au différents dialectes du romanche (le romanche se parle en effet sous cinq dialectes différents)…

 Combat perdu d’avance ? Sûrement, si en plus on ne le livre pas. Francisons tout ce qui peut l’être… Là où le français s’est considérablement appauvri, retrouvons l’usage des jolis mots perdus. Au lieu de se moquer du français tel que le parlent les francophones, de la Réunion au lac St Jean, empruntons leur, avec politesse, quelques belles expressions pour rendre notre langue plus savoureuse. Je ne suis pas accroché au coq qui braille en haut de mon clocher, et je ne tiens pas particulièrement à imposer le patois local comme langue internationale… Disons simplement que comme les Québecois, j’aime placoter, me promener à brunante, lever le pouce quand mon char est en panne ou faire le tour du boisé en dessus de chez nous. Notez bien que je ne fais pas de favoritisme géographique : placoter me plait bien, mais aussi cancaner, jaboter, bavasser ou marner (enfin marner au sens que donnent à ce mot les Lorrains, plutôt qu’à celui qu’on retient vers chez nous). Autrefois, les gones faisaient l’école buissonnière par endroit, alors qu’en d’autres lieux ils gâtaient l’école, faisaient la fouine ou miégeaient allègrement… Autant je sabrerais volontiers dans ces règles orthographiques abracadabrantesques que j’ai dû enseigner à des élèves pendant une bonne trentaine d’années, autant je porte le deuil de tous ces mots que l’on enterre en procession derrière le curé. Ma peine est encore plus grande quand le rouleau compresseur du français standardisé voit ses dégâts renforcés par un second engin arrivé en ferribotte d’outre-Manche.

 Aucune colère contre les anglophones dans tout cela. De la colère juste contre les niais  qui ont gobé la mondialisation comme de la purée en flocons, mais qui n’ont jamais rien compris au mot internationalisme. L’anglais doit supplanter toutes les autres langues, comme outil d’échange international ? Pourquoi pas… Je n’ai rien contre, bien que je ne comprenne pas bien pourquoi l’anglais et pas l’hindoui ou le mandarin… Surtout quand on observe les courbes démographiques (dans quelques années, il y aura plus d’habitants au Pakistan que dans toute l’Union européenne…) ! J’aurais préféré l’espéranto, mais je n’ai jamais fait l’effort de l’étudier. Et puis l’espéranto c’était encore une langue passablement eurocentrée… Va pour l’anglais, c’est la langue que l’on utilise à la maison avec les voyageurs venus d’ailleurs pour observer nos mœurs exotiques… A mes yeux l’anglais a l’avantage de posséder différents niveaux de complexité, ce qui n’est pas le cas du français, dont les difficultés s’accumulent dès les premiers contacts. Mais cela n’empêche en aucun cas de continuer à parler un français pur souche, enrichi de mots empruntés dans nos parlers régionaux, dans l’inépuisable réserve de l’argot ou dans les différentes variantes de notre langue utilisées de par le monde. Ça je n’en démordrai pas. Plus une chose est importante dans un pays, plus le vocabulaire est riche… Savez-vous qu’il existe au moins une centaine de synonymes en français pour le mot « vin » ? De la même manière, les Inuits possèdent un grand nombre de termes pour qualifier la neige selon son état… Quand il effectue sa traversée à pied d’une partie de la France (« Chemins faisant »), Jacques Lacarière commence à dresser un inventaire du vocabulaire géographique utilisé dans les différentes régions du Massif Central pour décrire les paysages… C’est impressionnant pour nous qui ne connaissons plus que colline, montagne, vallée, rivière ou col…

 Bon, je sais que les festivités approchent et je ne vais pas tatasser plus longtemps sur un sujet sans doute un peu trop éloigné des huitres et de la dinde enmarronnée. Un conseil pour finir : avec tous les excès qui vous attendent, buvez bien mais n’allez pas vous barner le cul dans les fossés. Y’a pas que le char que vous risquez d’essampiller ou d’écarmailler ! Parce que des fois, le gnôlon ça carbasse ! Si vous êtes patafioles, mieux vaut rester pioncer au bercail ou alors faites quand moi, prenez du souci avant que les carottes ne soient cuites ! A bas le foie bras, poil au gras !

 

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19décembre2013

Un fauteuil, une p’tite verveine et un bon bouquin

Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; l'alambic culturel.

 Quelques suggestions pour traverser l’hiver sans attraper un torticolis du cerveau

Le fauteuil paraît incontournable à moins que l’on préfère lire sous la couette. La verveine peut être alcoolisée ou non ; un thé savoureux, un Armagnac ou un p’tit rhum agricole peuvent se substituer à la verveine (côté breuvage je suis assez tolérant, à part le gin-tonic ou le coca-cola qui n’ont pas leur place ici). Quant aux livres, je vous en ai suggéré quelques-uns il y a un mois ; je complète ma liste précédente avec quelques nouvelles découvertes ; pour une fois, ma sélection est composée d’ouvrages récents – pour tous les goûts (ou presque !), pour toutes les bourses, sauf les plus plates. Pour ne pas (trop) heurter les âmes militantes sensibles, on commence par du sérieux, on termine par du « récréatif ».

  »Viva la Social ! »
Collection America Libertaria, coédition Nada, Noir et Rouge et les Editions Libertaires, rédigé par un collectif d’auteurs (Joël Delhom, David Doillon, Hélène Finet, Guillaume de Gracia, Pierre-Henri Zaidman, avec une préface de Ricardo Melgar Bao). « Y’en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ! » disait ce bon vieux Léo… En tout cas, en Amérique du Sud, ils étaient présents, plutôt nombreux et plutôt vindicatifs, surtout dans les années 1860 – 1930, période dont traite cet ouvrage historique très intéressant à parcourir. « Viva la Social » dresse un portrait du mouvement anarchiste au tournant du XIXème siècle. L’ouvrage est organisé de façon géographique, avec un chapitre consacré aux pays dans lesquels les porteurs du drapeau noir et rouge étaient les plus présents. Une place particulière est accordée aux militantes avec notamment un chapitre très intéressant rédigé par Hélène Finet et intitulé « Ni dieu, ni patron, ni mari » consacré aux militantes les plus actives en Argentine. Ce texte détaille notamment l’aventure éditoriale du journal « La voz de la Mujer » et les heurts que la volonté de certaines femmes de ne pas rester sur le bord du chemin a provoqués jusque dans le mouvement libertaire lui-même. Certains compagnons n’appréciaient guère que leur « moitié » se mettent trop en avant. L’ouvrage montre aussi de quelle manière l’idée anarchiste s’est propagée dans le prolétariat urbain, souvent à partir des migrants et donc fréquemment dans les villes portuaires. Elle a connu aussi une implantation importante dans plusieurs zones agricoles, notamment au Mexique. Si vous n’avez jamais entendu parler de la « semaine tragique » de Buenos Aires, en janvier 1919, ou de la Commune d’Encarnación au Paraguay et que l’histoire d’Amérique du Sud vous intéresse, alors je pense que vous devez lire « Viva la Social », d’autant que le style n’a rien d’universitaire et qu’il est d’une approche facile. Il s’agit bien entendu d’un simple coup de projecteur et non d’un traitement exhaustif du sujet. Celui-ci est si vaste qu’il faudrait sans doute plusieurs gros volumes pour en faire le tour. La collection s’intitulant « America Libertaria », on peut espérer qu’il y aura des suites !

  « Francisco Ferrer, une éducation libertaire en héritage »
de Sylvain Wagnon, publié par l’Atelier de Création Libertaire. Francisco Ferrer, assassiné par l’église et la monarchie espagnole en 1909, est très vite devenu un « martyr de la cause républicaine », récupéré par divers courants politiques, et parfois encensé par des gens pour qui il n’avait guère d’estime. Son œuvre militante, le travail pédagogique qu’il a effectué à l’école moderne de Barcelone, et ses écrits politiques, ont souvent été mis de côté, « anesthésiés » pour ainsi dire par l’hommage post-mortem qui lui a été rendu. Peu de place a été accordée à ses idées à travers les multiples biographies qui ont été rédigées. Le livre de Sylvain Wagnon a pour objet de changer l’angle de l’éclairage sous lequel on a étudié la vie de ce grand personnage. « Travailler sur Francisco Ferrer, c’est s’attacher à analyser un mythe qui s’est construit sur une mort tragique. A travers cette fin, toute sa vie a été redessinée, réévaluée et parfois mystifiée ; un manichéisme rassurant et confortable a empêché pendant longtemps tout travail historique. Mais travailler sur Ferrer c’est surtout se poser la question de l’engagement et de l’action ; car Francisco Ferrer est avant tout un homme d’action qui a su organiser une pédagogie de combat, ou tout au moins une pédagogie de l’action… ». C’est donc un Ferrer théoricien et praticien pédagogique, libre penseur et militant anarchiste qui nous est présenté dans ces pages fort bien documentées. Un homme capable d’écrire dans la même journée un article pour la revue anarchiste « Huelga general » (« Grève générale ») et un autre pour le « bulletin de l’école moderne »… En seconde partie du livre figure une traduction de l’œuvre majeure de Ferrer, « L’école moderne », édition intégrale.
Excellent choix éditorial qu’a effectué là, comme souvent, l’Atelier de Création Libertaire. Cette maison d’édition, toujours aussi dynamique, fête cette année ses trente-cinq années d’activité et propose à cette occasion une vaste opération promotionnelle pour « arroser » dignement cet événement : tous les livres encore disponibles au catalogue (à l’exception de ceux parus en 2013) à moitié prix et franco de port.

  « Le niglo facétieux »
de Ricardo, aux éditions Wallada, recueil de dessins humoristiques. On commence par une petite devinette… Savez-vous ce qu’est un niglo ? – pause réflexion – Eh bien… un niglo c’est un hérisson chez les Tsiganes. Le héros de l’histoire, lui, il est sacrément facétieux. Il se moque gentiment des uns et des autres, des « gadjos », mais aussi des « Manouches », des « Gitans », des « Roms », des « Sinté »… comme les appelle au petit bonheur la chance monsieur Toulemonde. Ricardo, ou plus exactement Richard Viscardi, l’auteur, dessine au crayon depuis qu’il est tout petit, avant de découvrir, plus tard, la merveille de la couleur grâce à l’ordinateur. Les dessins publiés sont regroupés par thèmes : « les aires d’accueil », « les métiers traditionnels », « la débrouille », « les cousins de l’Est »… Selon les cas, l’humour est grinçant ou bon enfant… parfois très émouvant comme dans la poignée d’illustrations rappelant l’holocauste dont ce peuple maudit a été largement victime. Sur ce sujet, les éditions Wallada ont publié il y a quelques années, le très bon ouvrage « Les barbelés oubliés par l’histoire ». Je l’ai lu, attentivement ; j’ai commencé une chronique sur ce thème pour le blog et puis j’en suis resté là, un peu étourdi par l’ampleur du dossier et la difficulté de le traiter. La lecture du « Niglo facétieux » et les déversements de conneries racistes de ces derniers étés, me donnent grandement envie de m’atteler à nouveau à la tache et d’aboutir en 2014. En attendant, je vous recommande vivement de lire et d’offrir ce bel album. Le prix est un peu élevé pour un format BD (25€) mais l’impression et le support sont de grande qualité et je crois que c’est un effort à faire pour soutenir une petite maison d’édition qui marche clairement en dehors des sentiers battus.

  « L’art de mon voisin Totoro »
Si vous êtes comme moi un fan presque inconditionnel des films d’animation du japonais Miyazaki, alors vous aurez sûrement un coup de cœur pour « L’art de mon voisin Totoro », publié aux éditions Glénat. Les esquisses, les aquarelles, les crayonnés publiés sont vraiment magnifiques et le livre leur accorde une très large place ainsi qu’aux techniques diverses utilisées pour l’animation. « Mon voisin Totoro » est l’un des films les plus célèbres de Hayao Miyazaki, avec « le château dans le ciel » et « Princesse Mononoké », mais l’ensemble de son œuvre mérite d’être visionné. Les décors sont somptueux, les personnages attachants, et les scénarios font une large place à la mythologie japonaise abordée sous divers aspects. Miyazaki fait partie de la génération qui a été traumatisée par l’emploi de l’arme nucléaire à Hiroshima et à Nagasaki, et la dénonciation de la violence inutile et de la barbarie inhérentes à tous les conflits armés est une constante de son œuvre. Le réalisateur ne s’adresse pas qu’à un public enfantin ; certains de ses films ne conviennent absolument pas à des spectateurs trop jeunes… Je pense en particulier à des titres comme « Nausicaa et la vallée du vent », ou même « Princesse Mononoké » portés par une réflexion philosophique sur le comportement des humains vis à vis de la nature et de la violence. « Mon voisin Totoro » est certainement une très bonne porte d’entrée dans l’univers fantastique de ce grand cinéaste. Le film « Le vent se lève » sorti au mois d’août au Japon (et visible à partir du 22 janvier en France) est le dernier film de sa carrière a-t-il annoncé.

  « Mattéo »
Une bande dessinée de Jean Pierre Gibrat (en 3 volumes). Je ne suis pas un lecteur assidu de bandes dessinées. Certains se diront peut-être que découvrir Gibrat fin 2013 c’est enfoncer une porte ouverte…. En matière de lecture, je suis un peu comme cela, iconoclaste et peu respectueux des chemins tout tracés et des catégories bien balisées. J’ai eu grand plaisir à découvrir, volume après volume, la série Mattéo. Le personnage me plait ; sa personnalité est complexe ; ni héro ni monsieur Toulemonde… Comme tous ceux de sa génération, il est quelque peu bousculé par les événements : difficile d’avoir vingt ans en 1914, d’avoir été éduqué par un père anarchiste dont les propos, les actions, les idées, sont omniprésents dans son esprit… Un père disparu, une mère aigrie qui a intériorisé la misère dans laquelle elle se débat, un amour inaccessible (les classes sociales constituent des barrières bien réelles dans cette France du début du XXème siècle). Pour Mattéo les questions sont nombreuses et les réponses pas toujours évidentes : doit-il prendre le maquis, comme son père l’aurait fait ? Doit-il suivre la masse et partir pour le front pour en revenir estropié comme l’un de ses meilleurs amis…? L’histoire commence par une valse hésitation. Le personnage central ne sait quel chemin prendre, puis un jour il finit par choisir, sur un coup de tête, une direction dans laquelle il n’aurait peut-être pas dû aller. Dans le tome 1, il fréquente les tranchées, côtoie la bêtise des gradés jusqu’au jour où une blessure le fait revenir à la case départ. Hôpital, désertion, fuite en Espagne… Le feu d’artifice de la Révolution de 1917 éclate et notre Mattéo part pour St Pétersbourg envoyé par un groupe d’anarchistes espagnols qui veulent apporter leur soutien aux camarades russes. Les désillusions apparaissent bien vite ; la machine bolchevique, d’une redoutable efficacité, se met en place et gare à ceux qui ne veulent pas que leur rôle se réduise à celui de rouage bien huilé. Retour à la case départ dans les vignes du bordelais. Pourquoi continuer à risquer sa vie pour une Révolution dont il ne comprend plus les enjeux ? Sa désertion va lui coûter cher et sa déportation au bagne va l’occuper jusqu’au dernier épisode, jusqu’à la dernière envolée devrais-je dire : 1936, le Front Populaire, la Révolution en Espagne… Le récit de Gibrat est richement documenté et l’ambiance est toujours forte, que ce soit pour dépeindre un corps à corps amoureux dans les dunes de sable du Médoc, un assaut désespéré sous les obus allemands, ou une soirée de beuverie dans un appartement bourgeois de Pétrograd. Certainement l’une des meilleures séries que j’ai lues ces dernières années, avec « Le magasin général » ou « Hauteville house » (d’un genre totalement différent). Il ne me reste plus qu’à lire « Le vol du corbeau » du même auteur, qui se déroule pendant la deuxième guerre mondiale cette fois.

 Voilà, ce bref panorama d’avant les fêtes est terminé. Peut-être y trouverez vous matière à cadeau (pour vous ou pour les autres). Ce n’est qu’une sélection dans mes lectures récentes. J’ai lu beaucoup ces derniers temps ; les longues veillées hivernales favorisent cette activité ! Certains titres m’ont déçu, d’autres ne m’ont laissé aucun souvenir. Je ne vois pas l’intérêt de vous en parler. Je dois dire aussi que j’ai beaucoup relu histoire de me délasser… Je suis plongé par exemple dans la relecture des premiers volumes du « cycle des dragons de Pern », œuvre majeure de l’une de mes auteures de littérature fantastique préférée, Ann Mac Caffrey… Mais ce sont des livres qui sont parus il y a une trentaine d’années et je ne vais pas vous ennuyer encore une fois avec mes vieilleries… Ce qui me plait en tout cas, c’est que j’ai de solides réserves « à lire » pour résister à cet hiver qui s’annonce plutôt rigoureux…

 

 

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