29octobre2014

Le jardin se prépare à piquer un somme pendant les grandes froidures

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.

propos à bâtons rompus sur le petit monde végétal qui nous entoure et nous protège encore un peu…

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Le chêne de Bourgogne est mort au printemps – je vous ai déjà conté cette triste histoire - et cette après-midi nous l’avons coupé… Cinq ou six bûches tristounettes sur un tas de bois ; épilogue. J’en ai aussi profité pour couper deux bouleaux à papier. Je n’aime pas les arbres défunts, même si, au cours de l’hiver, on les remarque moins au milieu de leurs congénères. Il y aura de la taille à faire aussi : des branches sur un orme, sur un sophora pleureur…Plutôt que de larmoyer sur ces disparitions, j’ai plus envie de réfléchir aux nouvelles plantations… Côté « grands arbres », il va falloir devenir réaliste. L’espace est limité (on le trouve immense lorsqu’il faut l’entretenir, et ridiculement petit lorsque l’on parle d’ajouter encore quelques géants de la forêt !) et si l’on veut garder une emplacement ou deux pour les arbres parrainés, il va falloir freiner sérieusement les nouveaux projets. Heureusement qu’il reste les arbustes ou les arbres à faible développement. Là il y a encore du pain sur la planche, surtout si je veux développer l’aspect labyrinthe et la création de clos isolés les uns des autres. Je prévois donc quelques tracés de haies intérieures. Nous nous mettrons au travail au printemps car ce n’est pas évident de mettre en place beaucoup de végétaux en novembre : le sol est souvent trop humide et l’on ne sait pas quelles difficultés présentera l’hiver pour les nouveaux arrivants.

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Le mélange feuilles mortes – herbe fraîche est bon pour le mulch.

J’ai commencé aussi la dernière coupe de l’herbe pour l’année. Quand cela va commencer à geler, ce sera trop tard. En plus l’herbe est intéressante à ramasser pour le mulch en ce moment car elle est parsemée de feuilles mortes. Ces dernières sont utiles pour la fertilisation du potager car les arbres vont chercher la nourriture en profondeur et elles sont riches en sels minéraux qui font toujours défaut en surface. J’ai passé une nouvelle parcelle du jardin au motoculteur. Cet outil est décrié par une large frange des écolos ou par les adeptes de la politique du travail minimum du sol. C’est vrai qu’il bouleverse un peu les couches de terre superficielles et enquiquine un temps les micro-organismes. Je reconnais cette critique comme valable. Mais j’y oppose mes propres arguments : notre sol est facilement compact et les dents rotatives l’aèrent un peu. Elles complètent le travail des racines. Si l’on prend soin à la rotation des cultures, il ne se constitue pas de semelle de labour. Il est préférable de « nettoyer » un peu le jardin à l’automne, et lorsque l’on dépasse une certaine superficie de culture, l’usage de la grelinette ou de diverses houes est difficile à envisager. Certains confondent aussi les motobineuses, pouvant tourner relativement lentement, et les outils tractés derrière un gros motoculteur qui compensent leur manque de puissance par une très grande vitesse de rotation des griffes. Ce sont surtout ces derniers outils, genre rotovator miniature, qui sont utilisés en maraichage classique et donnent au sol une consistance quasi sableuse. C’est joli, mais mortel pour la faune de surface.

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moutarde récemment semée en engrais vert.

Au fur et à mesure que les dernières parcelles sont labourées, je les recouvre de mulch : herbe tondue mélangée avec des feuilles, plus paille et compost. J’enlèverai cette couche protectrice aux premiers jours du printemps pour permettre au sol de se réchauffer plus vite, mais d’ici là, mieux vaut éviter les lessivages excessifs avec les fortes chutes de pluie ou de neige. Cette solution est un compromis « spécial terres lourdes » entre le labour en grosses mottes suivi d’une exposition au gel pendant l’hiver, et la couverture intégrale qui asphyxie un peu trop notre sol particulier. Les parcelles qui ont été libérées dès les mois d’août ou de septembre sont maintenant couvertes d’engrais vert : phacélie et/ou moutarde. Cette solution est préférable au mulch ; encore faut-il que les planches de terre soient nettoyées suffisamment tôt. Pour la phacélie, j’ai semé un peu tard, et il est probable qu’elle ne se développera guère avant les premières gelées. Dommage car j’aime bien cette végétation et ces belles fleurs bleues. Quand les premiers frimas arrivent, la phacélie gèle rapidement et se dépose sur le sol en constituant un belle couverture protectrice. J’ai un faible pour ces deux engrais verts car ils ne se resèment pas trop, surtout lorsque leur semis est tardif, et qu’ils sont bien adaptés à notre biotope.

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Certaines récoltes sont un vrai plaisir pour les yeux.

On ne peut pas encore passer la tondeuse sous les pommiers car il reste un véritable tapis de pommes sur le sol. Nous avons eu une récolte abondante. Nous avons rentré ce que nous avons pu et offert les fruits tombés aux amateurs de compote. Mais les petites mains qui sont venues cueillir n’ont pas suffi à épuiser le stock. Je ne veux pas non plus en remplir la cave. Nous ne sommes pas vraiment équipés d’un fruitier en bonne et dûe forme et la conservation ne va guère au delà de mars. Cette année, à cause des pluies abondantes, la conservation des fruits et légumes sera plus difficile. Inutile de remplir des cagettes s’il faut ensuite trier des dizaines de kilos de fruits pour les mettre au compost. On fait ce que l’on peut et, cette année, on a fait un peu moins bien que les dernières années, du moins en matière de pommes. Les deux autres années on a eu quelques voyageurs hébergés pour nous aider. Cette année, on a stoppé l’accueil des helpers à la fin du mois d’août pour diverses raisons. Je vous rassure tout de suite, on dépasse la quarantaine de « migrants » accueillis en trois années, et on recommence de plus belle dans cinq mois. Ce manque de soutien extérieur a eu le mérite de nous montrer que nous avions un réel besoin d’aide et que l’on ne se transformait pas en auberge de jeunesse uniquement par altruisme !

Labour à l'ancienne, à faible profondeur, puis mulch en couverture.

Labour à l’ancienne, à faible profondeur, puis mulch en couverture.

J’ai testé quelques uns des concepts de la permaculture, même si je n’adhère pas à la conception philosophique assez mystique qui chapeaute l’ensemble des pratiques. L’idée d’éparpiller les cultures en différents endroits en mixant petits fruitiers et plants divers par exemple est sympa. En théorie, cela complique la tâche des prédateurs, surtout si l’on réalise des associations « qui vont bien ». J’ai testé aussi la culture en butte, bien que ce ne soient pas vraiment des buttes mais des bacs surélevés montés comme des buttes. J’ai utilisé bois mort, paille, compost, terreau, empilés selon la technique des lasagnes. Je ne peux rien dire sur le rendement à long terme bien entendu. A court terme, ce que je peux dire c’est que les campagnols terrestres, alias rats taupiers, ont bien profité de la situation et se sont constitué un habitat de premier choix avec nourriture à portée de mains. Ces maudits taupiers on en a de partout dans le potager et dans le parc d’ailleurs. Je prends cela avec philosophie car nous ne dépendons pas du potager pour nous nourrir, mais j’essaie d’imaginer la situation d’un paysan pour qui la terre doit être véritablement nourricière, en voyant les rongeurs prélever plus d’un tiers de sa récolte de pommes de terre… Pas de chance non plus en ce qui concerne l’abandon de la taille d’une partie de mes tomates. L’année a été mauvaise pour les solanées, certes, mais les « non-taillées » ont succombé deux fois plus vite que les autres. Je deviens de plus en plus méfiant à l’égard des adorateurs de Gaïa qui sont convaincus que notre bonne mère la terre va faire tout ce qu’il faut pour régler les problèmes. Rapaces, renards, blaireaux, hérissons, couleuvres, sont en voie de disparition massive, et le petit peuple des rongeurs a de beaux jours devant lui. Idem pour les limaces qui ont été légion cette année.

Le compost fabriqué au printemps est bon pour le service.

Le compost fabriqué au printemps est bon pour le service.

Côté légumes, le rendement a donc été moyen et la conservation n’est guère assurée. Du côté du jardin d’agrément, plusieurs nouveaux arbustes ont rejoint la collection, notamment un poivrier du Sichuan et un cédrèle, Acajou de Chine. Je ne sais pas si nous arriverons à récolter les étranges baies de poivre chinois sur le premier, mais en tout cas les jeunes feuilles sont comestibles et constituent une épice sacrément relevée ! On a déjà fait quelques essais au début de l’automne. Le cédrèle (cedrela toona) est intéressant pour ses propriétés médicinales, mais c’est surtout pour le bel aspect de son feuillage que nous l’avons choisi. Les Gojis plantés l’année précédente n’ont pas fructifié pour l’instant, mais cela ne m’a pas empêché d’en planter deux autres. Côtés arbustes nourriciers, j’ai aussi ajouté un plant de baie de mai, après avoir goûté l’un des fruits à la pépinière… A propos de fruits, ce que l’on m’avait raconté au sujet des amélanchiers lorsque je les ai plantés s’est avéré exact : les premières années nous avons eu toute la récolte pour nous… Depuis deux ans, il faut se bagarrer avec les oiseaux qui ont compris « l’intérêt de la chose » et se régalent avec les petites baies noires. Heureusement, il  en reste assez pour les confitures qui sont un véritable délice.

Quatre piquets pour délimiter l'emplacement du nouveau bac.

Quatre piquets pour délimiter l’emplacement du nouveau bac.

Je prépare un nouveau jardin en bac, avec du grillage à mailles fines au fond, mais aussi un couvercle grillagé sur le dessus, pour tenter de protéger au moins quelques plantes l’année prochaine. Les rats ont aussi leur hit-parade gastronomique ; les céleris, betteraves rouges, choux en tout genre et chicorées occupent la tête de liste. J’ai commencé aussi à mettre en place un agrandissement de la « rocaille », le jardin alpin. En fait, dans un grand espace vert, rien n’est jamais définitif… Des plantes meurent, d’autres se ressèment spontanément, certains massifs perdent de leur splendeur à cause des envahissantes ; il y a aussi des arbustes à déplacer parce qu’ils se retrouvent à l’ombre à cause d’un développement inopiné et accéléré de leurs voisins de palier. Bref, il est clair qu’un parc arboré ce n’est qu’une apparence de nature sauvage, mais ça me plait bien comme ça et les oiseaux ne boudent pas leur plaisir. Il y a plein d’espoir dans le panier pour 2015 : que les nichoirs mis en place au printemps soient occupés par exemple… A propos de nichoirs, il faut que je me dépêche d’installer les colliers de protection « stop-minous » que nous avons achetés à la LPO. La gent ailée n’apprécie pas les modifications de décor à la dernière minute ! Bon vent à tous, fin de la carte-postale de voyage postée depuis la maison.

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Les premières froidures ne perturbent pas les œillets.

Post Scriptum

J’ai rédigé cette chronique le week-end dernier et j’ai décidé de la publier bien qu’elle ne colle guère à l’actualité nationale du moment. Ces derniers jours, ma tête est un peu ailleurs. Je pense au jeune Rémy Fraisse qui est mort – pour défendre ses idées – sur le site du barrage du Testet. Je ne trouve pas les mots pour exprimer le dégoût que m’inspirent l’hypocrisie des politiciens, les magouilles des affairistes, l’absence totale de conscience de nos gouvernants de tous bords. De belles choses ont été écrites sur cet acte barbare. Je n’ai pas envie d’en rajouter.
Je préfère vous parler de mon jardin. Je ne me débine pas, j’assume…
J’ai une pensée aussi pour une autre manifestation,  inscrite maintenant dans le grand livre de l’histoire : un mort et de nombreux blessés lors des marches contre cet autre projet débile qu’était la construction de la centrale nucléaire de Malville dans notre région, en juillet 1977. Le jeune homme qui a perdu la vie à cette occasion s’appelait Vital Michalon. Cette aberration financière et industrielle n’a jamais fonctionné de façon probante. Nous trainons toujours son sarcophage dans notre sillon… Combien de victimes faudra-t-il encore avant qu’un véritable débat ait lieu avant de mettre en œuvre toutes ces réalisations incontrôlées qui ont pour effet principal de saccager une part supplémentaire de nature, et pour objectif de conforter les profits de quelques entrepreneurs peu scrupuleux ?

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21octobre2014

Ce qui se joue à Kobanê, dans le Kurdistan syrien…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Luttes actuelles.

Petit rappel géopolitique

CARTE KURDISTAN_0 Malgré les promesses des pays occidentaux, après la première guerre mondiale, la création d’un Etat Kurde n’a jamais abouti… sans doute parce que, à part les vingt à quarante millions de personnes concernées par cette décision, cette unité ne présentait que peu d’intérêt pour les « grands » de ce monde et que les Etats visés par un nouveau traçage des frontières y étaient particulièrement opposés. La présence de champs pétrolifères importants n’est sans doute pas étrangère à la décision de répartition d’un peuple possédant une histoire et une culture communes sur au moins quatre pays voisins. On trouve en effet une forte population kurde en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie. Les provinces majoritairement peuplées par les Kurdes dans ces quatre Etats sont voisines, et une unité géographique pourrait être constituée assez facilement. Deux autres communautés kurdes existent en Arménie, et, totalement à l’écart des précédentes, en Afghanistan. La situation des Kurdes n’est pas la même selon les pays où ils vivent. A des degrés différents ils ont été victimes de répression sévère et leurs velléités d’indépendance ont été durement contrées, notamment en Turquie. La décennie 1970-1980 a été particulièrement difficile pour le peuple kurde et selon une étude d’Anne Bernas publiée sur le site de RFI, cette période de l’histoire aurait pu être fatale à l’identité kurde, si une forte diaspora, dans de nombreux pays du monde, n’avait aidé à sa survie. Malmenés par le régime de Saddam Hussein, les Kurdes d’Irak ont pu bénéficier d’une certaine autonomie vis à vis du pouvoir central après la Guerre du Golfe. Le Kurdistan irakien a largement profité de cette situation pour se développer sur le plan économique et profiter des richesses de son sous-sol que convoitent maintenant les Islamistes intégristes de Daesh.

En Iran, il n’y a pas d’opposition armée comme en Turquie, mais la répression du pouvoir de Téhéran n’en est pas moins féroce. A la différence de l’Irak, les régions kurdes d’Iran sont parmi les plus sous-développées du pays. Une fatwa a été lancée en 1979 par les Mollah contre les Kurdes et depuis, tous les motifs sont bons pour éliminer les militants autonomistes les plus en vue, que ce soit dans le pays ou à l’étranger. Les droits élémentaires, civils et politiques, sont constamment violés. Le chômage, la passivité, la toxicomanie font des ravages dans la frange la plus jeune de la population. Côté turc, après un long conflit entre l’Etat et les militants du PKK, la situation semblait s’être un peu améliorée, mais les prises de position récentes d’Erdogan, ont rallumé la mèche d’un conflit qui n’est toujours pas réglé.
Le contexte syrien ressemble un peu à ce qui se passe en Irak. Depuis le début de la tentative de renversement du gouvernement despotique d’Assad par une large fraction de la population civile, les provinces kurdes bénéficient d’une certaine autonomie également.  Il semble qu’Assad ait manœuvré ainsi pour obtenir une neutralité partielle des Kurdes dans le conflit intérieur qui l’oppose à l’ASL (Armée Syrienne Libre) d’un côté et aux Islamistes intégristes regroupés au sein de Daesh de l’autre. Cette situation a permis de mettre en place d’importantes réformes sociales dans la province de la Rojava. Cet élément joue un rôle important dans le conflit en cours à Kobanê et permet de mieux comprendre le jeu des différentes puissances qui en sont partie prenante.

Une révolution en cours dans la Rojava.

manif soutien 2 Aucune raison stratégique majeure n’explique l’acharnement des intégristes contre l’enclave résistante de Kobanê. La ville et sa région proche ne possèdent aucune richesse monnayable et n’occupent pas une position militairement intéressante pour Daesh. Il semble pourtant que les Islamistes intégristes aient regroupé dans le secteur une large fraction de leur force militaire. La conquête de la ville devait, dans leur esprit, durer une semaine. Cela fait plus d’un mois et demi qu’une bataille acharnée se déroule dans les faubourgs et dans les rues mêmes de la ville. Les assaillants disposent de véhicules blindés et d’artillerie en quantité importante face à leurs adversaires sous-équipés. La frontière turque est proche et, ainsi que le montrent à longueur de temps les reportages dans les médias, l’armée turque assiste à la bataille depuis les hauteurs, sans intervenir le moins du monde. Cela c’est la version officielle. Dans les faits, il est clair que les préférences du gouvernement turc vont à Daesh. Pendant de longs mois, les insurgés de l’Etat Islamique ont bénéficié d’une généreuse porosité de la frontière. Ils ont pu ainsi faire transiter par la Turquie, sans aucun souci, des volontaires pour le Jihad, du matériel militaire et des blessés qui ont été secourus dans les établissements hospitaliers turcs. Bien que le gouvernement d’Erdogan ait officiellement rejoint la « croisade » américaine contre les Intégristes, les milices kurdes ne bénéficient pas des mêmes largesses. Les volontaires kurdes de Turquie, parmi lesquels de nombreux militants du PKK, ne peuvent rejoindre leurs camarades assiégés. Les armes, les munitions, le matériel hospitalier, indispensables aux défenseuses et défenseurs de Kobanê ne passent pas. De nombreuses émeutes ont eu lieu à ce sujet dans les villes turques où habite un fort contingent de Kurdes, pour dénoncer l’hypocrisie du gouvernement d’Ankara.

affiche solidarite Comment se fait-il que les Kurdes de Syrie soient aussi mobilisés pour défendre leur région ? La raison en est relativement simple : outre leur droit à l’autonomie, qui rejoint la revendication de l’ensemble des Kurdes des quatre pays, les habitants de la région de Kobanê, la Rojava, défendent également une révolution sociale à laquelle ils sont attachés. Cette révolution a débuté en juillet 2012 dans la ville même de Kobanê, qui joue, de ce fait, le rôle d’un lieu symbolique du changement. Les avancées ont en effet été considérables en matière de réforme économique, de vie démocratique, d’égalité des droits entre hommes et femmes… Tout un ensemble de valeurs qui déplaisent souverainement aux Jihadistes de Daesh. Ceux-ci sont bien décidés à remettre au pas une société qu’ils estiment largement déviante de leur système de valeurs pour une bonne part moyenâgeuses. Il a fallu que se déclenche leur offensive pour que l’on commence à examiner à la loupe les changements en cours au Kurdistan syrien. Le PYD (Parti d’Union Démocratique), homologue syrien du PKK turc, a initié et soutenu un certain nombre de réformes importantes. L’organisation de la province autonome s’est construite sur des bases fédéralistes. Des assemblées regroupant les habitants d’un même village, d’un même quartier, sans tenir compte d’un quelconque clivage religieux ou ethnique, ont été constituées, de façon à ce que les citoyens soient largement impliqués dans les décisions de gestion. Une large priorité a été accordée à des sujets tels l’égalité des droits entre hommes et femmes, le développement des services d’hygiène, de santé et d’éducation. De nombreux réfugiés, fuyant les zones de combat, ont trouvé refuge au Kurdistan. Il a fallu mettre en œuvre toute une dynamique pour contrer les préjugés de tel ou tel groupe et assurer une large participation de tous aux assemblées. Face à la menace représentée par les bandes armées de Daesh, le PYD a créé deux unités combattantes : les YPG, milice de défense du peuple et les YPJ, milices de défense spécifiquement féminines. Comme au temps de la Révolution espagnole, en juillet 1936, les femmes occupent en effet les mêmes places au combat que les hommes (En Espagne républicaine, cette situation a duré jusqu’à la prise en main par les Communistes et à la militarisation des milices). L’image de ces combattantes d’élite, « martyres de la cause », est largement mise en avant par la propagande kurde, les médias occidentaux étant « friands » de ce genre de situation.

miliciennes YPJ Le gouvernement turc refuse obstinément de fournir une assistance militaire aux milices kurdes, en raison de la proximité idéologique qui existe entre le PYD et le PKK. Le double jeu du gouvernement d’Ankara est évident : ne pas déplaire aux Américains et feindre de s’impliquer dans la « croisade » contre Daesh ; laisser les Islamistes Intégristes faire le sale boulot à la place de l’armée turque ; en résumé, un Kurde en moins c’est un problème en moins à résoudre en Turquie. Il ne faudrait pas que la société en cours de développement constitue un modèle trop attirant pour les Kurdes de Turquie, et que les idées municipalistes et fédéralistes fassent trop de chemin dans les mentalités. Selon certains camarades turcs en exil, l’idéologie même du PKK serait en train d’évoluer. Renonçant au Stalinisme à la sauce maoïste des origines, le parti s’intéresserait de plus près à des idées moins directives et moins centralistes. Un certain nombre de militants et de cadres du PKK et du PYD auraient lu, entre autres, les ouvrages du théoricien libertaire américain Murray Bookchin. Tout en restant prudent dans cette analyse, certaines pratiques auxquelles recourt le PYD en tout cas, montreraient une nette influence des idées libertaires. Même si les situations n’ont rien de comparable, un autre parallèle peut être établi avec l’Espagne républicaine de 1936, le combat semble mené à la fois pour sauver l’indépendance et la transformation sociale en cours. Cela tranche avec ce qui est la position « classique » : battons-nous d’abord, on verra pour quels objectifs ensuite. Je suis convaincu que cette confusion des objectifs, à la fois militaire et social, est l’une des raisons qui explique la résistance des Républicains espagnols et leur adhésion plutôt large aux idées anarcho-syndicalistes soutenues à l’époque par le syndicat majoritaire CNT.

En Syrie, le clivage entre l’Armée Syrienne Libre, l ‘ASL, bénéficiant d’une large sympathie auprès des gouvernements (et donc des médias) occidentaux, et les Kurdes est important. Certains dirigeants de l’ASL ont même accusé les Kurdes de jouer le jeu du pouvoir et de soutenir Assad en sous-main. La réalité est tout autre : les Kurdes ne veulent plus du régime dictatorial des Assad, mais ne veulent pas plus la constitution d’une République Arabe de Syrie, ce qui constitue l’objectif de l’ASL. Le terme « arabe » est en trop. L’alliance aurait sans doute été possible en vue de constituer une République Syrienne, de type fédéral, au sein de laquelle les particularités de chaque peuple auraient été respectées. Le fait qu’Assad n’ait pas voulu déclencher un affrontement avec les Kurdes, mais ait au contraire cherché à les caresser « dans le sens du poil » montre simplement l’habileté tactique du dirigeant de Damas. Cette absence totale de finalité commune entre les diverses composantes de l’opposition au gouvernement de Damas explique en grande partie l’échec du « printemps arabe » en Syrie.

Perspectives pour les Kurdes

manif soutien Il est encore trop tôt pour parler de l’évolution de la situation militaire sur le terrain. Après avoir été ignorés longtemps par les gouvernements occidentaux, les milices du PYD sont enfin largement prises en compte. Les interventions aériennes de la coalition dirigée par les Etats-Unis ont un effet positif sur le terrain, surtout depuis que les objectifs de ces bombardements sont fixés en coordination avec l’état-major de la Résistance. Mais il ne faut pas oublier, comme nos braves journalistes bien pensants ont tendance à e faire, que c’est  avant tout le courage des miliciennes et miliciens qui a permis, sur le terrain, de ne pas perdre la ville de Kobanê. Cette issue du conflit aurait d’ailleurs des conséquences particulièrement catastrophiques pour les civils kurdes, pris en étau entre deux armées qui ne leur veulent pas du bien ! Le rapport de forces semble s’améliorer pour les combattants kurdes ; malgré l’inertie d’Ankara, un certain nombre de livraisons d’armes et de munitions ont eu lieu. Les opérations aériennes de l’US Air Force se font en liaison avec le QG des milices, au sol, et leur efficacité en a été améliorée. Les Kurdes ne veulent surtout pas d’une intervention de l’armée turque car ils savent d’avance quelles en seraient les conséquences. Ankara pourrait occuper la zone afin de constituer une zone tampon « neutre », bloquant toute communication entre les différentes populations kurdes. La Turquie souhaite une frontière plus imperméable de façon à ce que, si la trêve nationale venait à être rompue,  les combattants éventuels du PKK ne bénéficient plus de refuge en Syrie ou en Irak comme cela a été le cas lors de la longue guerre précédente. Une seule chose intéresse la Turquie : que toute perspective d’un quelconque état kurde soit mise définitivement à l’écart.

Si l’on souhaite que les changements sociaux mis en œuvre dans la Rojava perdurent, il est essentiel que la libération de cette province soit accomplie par les femmes et les hommes des milices kurdes. Pour obtenir ce résultat il faut bien entendu que les volontaires kurdes de Turquie, d’Iran, d’Irak ou d’ailleurs puissent les rejoindre librement, et que ces forces armées populaires soient correctement équipées. Discours bien militariste pour le pacifiste que je suis, mais, compte-tenu du contexte actuel, je ne vois guère d’autres débouchés pour sortir de la crise. Le problème principal c’est que toute victoire militaire est en général lourde de conséquences dans les régions concernées. Les milices présentent un intérêt (parmi d’autres) dans une telle situation ; issues du peuple, pour lui permettre de se défendre, elles ne doivent avoir aucun caractère de permanence et se dissoudre quand elles n’ont plus de raison d’être. Il n’existe pas d’Armée garante d’une quelconque Démocratie. Les rapports de force en Turquie, en Egypte, au Myanmar ou ailleurs illustrent bien cette vision des choses… Il ne s’agit pas de remplacer une quelconque idole par une autre et d’idéaliser une situation qui ne doit être qu’une simple phase de lutte. Pour finir je dirai aussi qu’il faut souhaiter que le PKK et le PYD poursuivent leur évolution idéologique. Si le changement est bien réel, il faudra alors prêter attention non plus aux sigles et aux dirigeants mais au travail réel du peuple sur le terrain pour se prendre en main et améliorer son quotidien.

L’engagement de tous ces hommes et femmes déborde largement le cadre d’une lutte de libération nationale et mérite d’être connu et soutenu.

Postambule :

Cet article d’actualité est inspiré notamment par un texte publié sur « Alternative Libertaire » et un autre publié sur le site « ideas and action’s blog » repris sur Libcom. La documentation a ensuite été complétée en consultant divers articles sur le site « anarchistes solidaires du Rojava » et sur « Réseau d’information Libre de la Mésopotamie », notamment le texte d’André Métayer, « La lutte du Kurdistana Rojava (Kurdistan occidental) ». Les illustrations proviennent de ces diverses références.

 

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14octobre2014

Une légende bugiste, deux châteaux en ruines…

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; vieilles pierres.

A la découverte de deux ruines médiévales du Bas-Bugey, Chatillonnet et Crapéou

Prétexte à préface avant préliminaires

Petit retour aux « vieilles pierres » façon de décourager un peu ceux qui pensent que ce blog est « trop comme ceci » ou « pas assez comme cela ». Futile ? Certainement pas puisque cela m’intéresse ! Après tout, les grincheux doivent s’habituer… On est ou on n’est pas « une encyclopédie désordonnée » ! Et puis je trouve que ça fait longtemps qu’Oncle Paul, ce personnage d’emprunt délicieusement réactionnaire, ne vous a pas charmés de ses belles histoires. De surcroit, il me faut encore un peu de temps pour boucler ma chronique sur un arbre balaise, le mélèze, ainsi qu’une petite fiche biographique sur Stig Dagerman, écrivain suédois de l’après-guerre, que je suis en train de lire en long en large et en travers (pour ceux qui suivent, Stig Dagerman, je vous en ai déjà parlé un peu dans la chronique sur Etta Federn)… Encore un personnage diablement intéressant qui a tiré sa révérence trop tôt…

Préambule à quelques déambulations

Montcarrat Crapeou Les édifices médiévaux relativement bien conservés et méthodiquement fouillés permettent de faire progresser pas à pas notre connaissance du fonctionnement de la société à cette époque. Ils ont le défaut de ne plus guère receler de mystères ! Les ruines à l’abandon ont le mérite de permettre à notre imagination de vagabonder librement et de mettre en place les histoires les plus fantastiques dans des décors reconstitués à notre guise. Le territoire de notre pays regorge de bâtiments anciens, chapelles romanes, ruines romantiques de castels abandonnés, grandes bâtisses pompeuses de la Renaissance entretenues à grands frais ; chacun peut y trouver son intérêt et son plaisir. Le mien consiste à essayer de reconstituer la longue ligne de fortifications qui se dressaient à la frontière entre Savoie et Dauphiné, notamment dans la région qui est relativement proche de chez moi. J’ai fait récemment deux belles découvertes : une maison forte assez peu connue, celle de Montcarrat, qui se dresse au-dessus du hameau de Crapéou dans la commune de Conzieu (Ain) et un château-fort démoli à la Révolution, celui de Chatillonnet.
De la maison forte dite de Montcarrat ne subsiste qu’une tour complètement ruinée ; elle se dresse au sommet d’un petit éperon rocheux qui domine le hameau de Crapéou, à Conzieu. On l’aperçoit de la route si l’on est un tant soit peu attentif au paysage.
De Chatillonnet, bâtisse imposante dominant la rivière du Gland, non loin du sympathique village de Saint Bois (Ain), il ne reste plus que quelques traces dans le paysage.

Ces deux bâtisses appartenaient à deux familles différentes selon les documents que l’on peut encore découvrir dans les archives départementales et nationales. Le lien entre elles : une légende qui trouve son origine au beau milieu du XIIIème siècle, période pour laquelle on trouve malheureusement peu d’éléments permettant de de se faire une idée de la véracité des faits sur lesquels elle repose… Je vous propose un bref voyage à cette époque, avant de faire un état des lieux servant de décor à l’histoire.

La parole à l’Oncle Paul…

vaillant chevalier « En ce temps-là, vivait dans la maison forte de Crapéou, un chevalier nommé Hugues de Montcarrat. Il avait épousé la fille du Comte de Groslée, dont le château se dressait sur les bords du Rhône, sur l’autre versant de la montagne. La châtellenie de Crapéou était de faible étendue, mais le chevalier et sa dame, aussi belle que vertueuse disait-on, menaient une vie prospère et paisible. Mais un jour, la situation changea brutalement. Son beau-père qui était aussi son suzerain lui fit savoir qu’il devait s’équiper et prendre monture pour se joindre à la croisade que la noblesse française entamait pour répondre à l’appel du bon roi Louis. A cette époque, on ne pouvait esquiver les commandements de la Sainte Eglise romaine et puisqu’il fallait partir, et bien Hugues de Montcarrat obéit. Il serra sa tendre épouse dans ses bras puis s’en alla, au pas tranquille de son cheval, rejoindre les hommes d’armes qui se regroupaient plus loin sur les bords du fleuve. Sa femme, jeune et amoureuse, conçut un grand chagrin de cette séparation, mais elle prit son mal en patience et attendit le retour de son vaillant chevalier.

Mansourah2 L’armée des croisés remporta la bataille de Mansourah, mais les pertes furent importantes. Malgré la victoire, le roi fut fait prisonnier ainsi qu’un grand nombre de nobles qui l’accompagnaient. Hugues de Montcarrat faisait partie de ces malheureux chevaliers capturés par le Sultan Al-Mu’Adham. Les jours passaient et les perspectives n’étaient guère réjouissantes. L’inactivité, l’ennui, l’éloignement de sa bien aimée le rongeaient. Finalement, pour obtenir la liberté de ses mouvements, notre héros accepta la proposition que lui faisaient ses geôliers : il abjura sa foi et se convertit à l’Islam. Sa faute ne s’arrêta pas là ! Très vite il tomba amoureux de la fille du Cheikh Abd El Nader El Morana, nommée Sanira. Grande fut la passion qui unit les deux amants ; si grande que Hugues réussit à convaincre Sanira de s’enfuir avec lui… Les modalités de leur évasion, les péripéties de leur voyage retour ne figurent point dans la légende. Ce que l’on sait, c’est qu’un beau jour ils arrivèrent en vue de la tour de Crapéou. Les années avaient passé et le chevalier avait quelque peu oublié sa douce et tendre épouse. Les retrouvailles ne furent guère chaleureuses. Si peu enthousiastes même que Hugues de Montcarrat finit par enfermer sa première épouse dans l’une des tours du château voisin de Châtillonnet. La belle n’était point trop mal lotie, puisqu’il semble, selon les notices historiques, que ce second château qui se dressait sur une colline au voisinage du ruisseau du Gland, non loin du petit village de Saint Bois, était une assez belle demeure.

chateau-de-groslee Il n’est point très évident de nos jours d’endosser le costume d’un Comte à l’époque médiévale, mais il est assez facile quand même de s’imaginer quel fut le courroux de la belle famille, lorsque la situation fut connue ! La conception du mariage n’était pas vraiment la même en pays chrétien qu’en terre musulmane. Quant à l’abjuration de sa foi, sa parentèle se demanda si le fol chevalier n’avait point été un peu trop exposé au soleil du désert. Le Comte de Groslée réunit le ban et l’arrière ban de la famille et laissa le choix à l’infidèle (au double sens du terme) de retourner en Terre Sainte pour s’amender, ou de perdre la vie dans les plus brefs délais. Il semble que Hugues de Montcarrat n’était point trop contrariant et, sans surprise, il choisit de participer à une nouvelle expédition contre les Sarrasins. De la belle Sanira on n’eut plus de nouvelles… Fut-elle expédiée « ad patres » pour simplifier la situation ; mourut-elle de chagrin quand elle sut que son héros l’abandonnait ? Ce que l’on sait c’est que l’épouse « légitime », celle que l’on nommait la « dame de Châtillonnet » resta dans sa tour et recommença à coudre, à broder et à filer la laine, comme il était séant de le faire pendant que son bonhomme rompait quelques lances de l’autre côté de la grande bleue. La légende ne précise pas si elle détricotait la nuit ce qu’elle tricotait le jour…

serafini_mort_saint_louis Le noble chevalier converti puis reconverti, rencontra un nouvel obstacle sur la route de sa croisade. Il contracta la peste, la terrible peste noire qui faisait des ravages dans les rangs des fidèles partis pour trucider les infidèles.
Selon les conteurs qui se l’approprient, la légende prend alors deux itinéraires différents. Le chevalier mourut loin là-bas au Moyen-Orient. Quand elle reçut le télégramme annonçant sa mort, sa vieille, mais toujours tendre et amoureuse épouse, se jeta dans la rivière et mourut noyée dans les flots. Depuis ce jour, son fantôme, devenu dame blanche, hante la vallée du Gland, aux jours et heures où les spectres ont l’habitude de le faire. Point de dame blanche ! clament d’autres ancêtres à la veillée. Le galopin en armure, bien qu’il soit pestiféré comme pas deux, rentra à la maison et contamina tout son entourage. Beaucoup de ses proches et de ses moins proches moururent ; sa belle épouse faisait partie du lot. Lorsqu’il succomba à son tour à la terrible maladie, le remord le prit (il était temps !) et son âme ne put trouver le repos. Depuis, c’est son fantôme à lui qui terrorise les petits et les grands aux environs des ruines de Châtillonnet. Le doute plane donc au sujet du sexe du fantôme. Cette situation se prolongera sans doute jusqu’à ce qu’un expert en fantôme puisse expertiser l’OSNI (l’Objet Spectral Non Identifié).

 Retour à la bonne vieille réalité historique et compléments architecturaux sommaires

4069-6782 Les événements historiques mentionnés dans la légende se sont bien déroulés à la période indiquée. Pour simplifier le récit, ils sont quelque peu adaptés. La bataille de Mansourah a eu lieu en juillet 1250 lors de la septième croisade. Mais en réalité, c’est lors de la bataille suivante, à Fariskur que Saint Louis a été capturé ainsi que la fine fleur de la chevalerie présente à ses côtés. Lors de la huitième croisade ce n’est pas la peste mais la dysenterie qui emporta le roi. Petit problème dans la chronologie de la légende : une vingtaine d’années séparent les deux croisades (7ème et 8ème) ; ce qui fait que la gente épouse de Hugues de Montcarrat a été bien patiente car il a fallu du temps à son mari avant qu’il ne se décide à s’amender !
Le décor de l’histoire est tout à fait réel lui aussi, mais de ces deux vieilles bâtisses servant de toile de fond à cette belle légende du Bugey, il ne reste plus que quelques pans de murs difficiles à discerner dans le paysage.

Ruines de Montcarrat La plus mal documentée dans les archives est la maison forte de Crapéou à Conzieu. Quant à une lecture des pierres, elle est difficile ; il faudrait pour cela procéder à un sérieux débroussaillage dans un premier temps. Les seuls vestiges visibles sont ceux d’une tour. La configuration des lieux laisse penser que les constructions étaient sans doute plus étendues que ce que l’on peut en voir. Je ne veux pas énumérer ici les familles propriétaires de cette maison forte. Point de Montcarrat dans la liste, n’en déplaise à nos conteurs locaux. Cela n’empêche que dans certaines sources documentaires on appelle cette tour de Crapéou, château de Montcarrat… Le premier propriétaire connu du fief est la famille de  Cordon, bien connue dans l’histoire locale et plus particulièrement Guillaume II de Cordon, dont le nom apparait dans un acte de vente de 1410. Avant cette date les propriétaires ne sont pas connus… Peut-être y-a-t-il eu un Montcarrat au préalable ? Les archives n’en conservent aucune trace… La tour passe ensuite de main en main pour aboutir dans celles des prieurs de Conzieu, le village voisin. L’église est alors propriétaire du lieu jusqu’en 1789. L’intérêt d’une telle possession est avant tout économique : la vallée du Gland est prospère et sans histoires. Comme beaucoup d’autres châteaux, Crapéou est confisqué comme bien public pendant la révolution, vendu aux enchères et transformé en carrière de pierres. Si vous passez dans le coin, après avoir jeté un coup d’œil aux ruines de la tour, ne manquez pas de visiter l’église de Conzieu : elle est superbe.

chateau-de-chatillonnet

La documentation est beaucoup plus abondante à propos du château de Châtillonnet, sur la commune de Saint-Bois. Deux raisons principales à cela : Châtillonnet est une bâtisse beaucoup plus importante ; pendant plus de trois siècles le fief reste dans les mains d’une seule famille, celle des Seyssel, à propos de laquelle on possède de nombreuses archives. La date de construction, sans doute contemporaine à celle de Crapéou, n’est pas connue, mais on sait qu’en 1474, après son mariage avec Louise Allamand, Jean de Seyssel fait de Châtillonnet sa résidence principale. il faut croire qu’il ne craint pas les fantômes ! Je vous fais grâce de la généalogie des Seyssel ; il est possible de la consulter aux archives départementales de l’Ain (numérisées pour une bonne part). La destinée de Châtillonnet est la même que celle de Crapéou : confisqué comme bien public à la Révolution, le château est abandonné et livré au pillage, car il est jugé en trop mauvais état. Quelques belles pierres ornent les maisons des manants dans les villages voisins. Au début du XIXème siècle, un artiste local le représente sur un tableau très romantique… Au début du XXIème siècle, il est encore mentionné sur le dépliant des routes touristiques de l’Ain, mais difficile à repérer !

Seul le petit ruisseau du Gland continue à couler, paisiblement, indifférent aux péripéties de l’histoire humaine. Je ne sais si ses eaux servent toujours de cachette à la dame blanche, fille du Comte de Groslée dont on ignore le prénom. Par contre il alimente toujours la belle cascade de Glandieu qui mérite un détour si vous passez dans le coin ! La légende, eh bien il est plaisant de l’entendre conter. Comme toutes les légendes elle se tisse en entremêlant vérités historiques et péripéties romantiques, pour notre plus grand plaisir.

Illustrations : la quatrième et la dernière gravure proviennent du fonds des archives départementales de l’Ain. Les photos 1, 7 et 8 ont été prises par l’auteur de la chronique ; elles présentent l’état actuel des ruines de Montcarrat-Crapéou et de Châtillonnet

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Châtillonnet est dans un état lamentable ; rien de comparable avec l’état des ruines au début du XIXème ! Comparez avec l’illustration précédente !

 

 

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6octobre2014

Allemagne, Espagne, France… le long combat pour la liberté d’Etta Federn

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

portrait On trouve des articles et des ouvrages, en allemand, en espagnol, en anglais… mais rien en langue française au sujet de Marietta ( » Etta « ) Federn, écrivaine, éducatrice, militante féministe et anarchiste, résistante. Mais notre pays a parfois la mémoire courte et l’a rangée dans le classeur des « oubliés », bien que l’un de ses fils, Hans, soit « mort pour la France » comme on dit, en combattant dans les rangs de la Résistance. On pourrait dire, pour se consoler, qu’elle a bien eu de la chance de ne pas se retrouver dans un camp d’internement en 1939, comme bon nombre de réfugiés politiques de langue allemande, juifs ou communistes ou parfois (quelle horreur !) les deux à la fois. Un certain nombre de ces internés ont été livrés directement aux Nazis, grâce aux bons soins du gouvernement de Vichy. A la libération, en 1945, la mort de son fils au champ d’honneur (comme on disait alors quand les maquisards sont passés du statut de terroriste à celui de héros), lui a permis d’obtenir la nationalité française ainsi qu’une modeste pension pour survivre. Je voudrais réparer une partie de cet oubli et vous conter l’histoire de cette militante dont on ne peut qu’admirer le courage et l’opiniâtreté.

FAUD syndicat libre allemand Etta Federn est née en 1883 à Vienne dans une famille juive bien intégrée de la bourgeoisie de la capitale autrichienne. Sa mère, Ernestine, militait, entre autres, pour le droit de vote pour les femmes. Son père était médecin. Elle avait quatre frères et une sœur : Paul fut célèbre dans le milieu de la psychanalyse ; Karl devint homme de loi ; Walter se lança dans le journalisme. Etta reçut la même éducation que ses frères et s’orienta vers la littérature et les langues étrangères. Très indépendante d’esprit, elle s’éloigna de son milieu familial et émigra à Berlin. Elle compléta ses études en rédigeant une thèse sur Faust. Elle gagnait sa vie en donnant des cours et surtout en effectuant des traductions d’ouvrages. Elle maitrisait alors le Yddish, l’Anglais, le Français, le Danois, le Russe et, bien entendu, l’Allemand. A cette époque elle fournissait un travail considérable. Ses talents littéraires reconnus, elle fut embauchée comme critique littéraire par le journal « Berliner Tageblatt ». Elle est à l’origine de traductions très diverses : Aleksandra Kollontai, Hans Christian Andersen, William Shakespeare… Au cours de ces années, elle entra en contact avec le mouvement anarchiste allemand et se lia d’amitié avec de nombreux activistes. Elle s’inscrivit et milita à part entière au syndicat F.A.U.D. (Union des Travailleurs Libres d’Allemagne, anarcho-syndicaliste). Elle rencontra aussi d’autres personnalités du mouvement anarchiste, notamment Emma Goldman, Max Nettlau, le couple Mollie Steimer et Senya Flechin. Elle devint l’amie de Rudolf Rocker et de sa compagne, Milly Witcop. Ce fut un passage particulièrement heureux dans sa vie. Etta se maria à deux reprises, une première fois à Vienne en 1916, la seconde à Berlin, mais se sépara rapidement des partenaires qu’elle avait choisis. De son premier mariage, avec Max Bruno Krimsee, thérapeute et pédagogue, elle eut un premier fils, prénommé Hans, né en 1918. De son second mariage avec Pierre Paul Kohlhaas naquit un second garçon, Michael. Ses deux enfants la suivirent dans la plupart de ses pérégrinations et partagèrent une bonne part de ses mésaventures.

portrait3 Sa situation se détériora avec la montée du Nazisme. En 1927, elle rédigea et fit publier une brochure sur le ministre libéral Walter Rathenau de la République de Weimar pour dénoncer son assassinat par l’extrême-droite. A la suite de ce travail, elle reçut de nombreuses menaces de mort et les Nazis firent pression sur les journaux pour lesquels elle travaillait pour qu’ils se séparent de cette collaboratrice « juive » et « communiste » de surcroit. La capacité d’intimidation du parti nazi était suffisante pour que de nombreuses portes se ferment et elle eut de plus en plus de difficultés à vivre de son travail. Pratiquement sans revenus, elle quitta Berlin en novembre 1932, moins d’une année avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Elle s’installa à Barcelone avec ses deux enfants, Hans et Michael. Honneur tragique : le 10 mai 1933, ses livres furent jetés sur les bûchers allumés par les Nazis et son nom figura en bonne place sur la liste des personnalités indésirables sur le territoire du futur grand Reich. Elle avait alors 49 ans. Dans un premier temps, elle bénéficia, pour s’installer, de l’aide financière des compagnons libertaires encore présents à Berlin. Lorsque sa position dans la capitale de la Catalogne fut enfin consolidée, elle put fournir à son tour une aide aux militants qui fuyaient la répression du régime nazi. Nombreux furent les émigrés politiques allemands qui s’installèrent en Espagne comme en France dans ces années-là. Une partie de sa famille avait émigré aux Etats-Unis et l’aidait aussi à vivre, avec ses enfants, en lui versant régulièrement une petite pension. Etta Federn apprit le Castillan, puis le Catalan et commença à collaborer à la presse locale. Elle rentra en contact avec le mouvement libertaire espagnol, mais ses activités militantes restèrent relativement discrètes jusqu’au déclenchement de la révolution de juillet 1936. En Espagne aussi, les anarchistes n’étaient guère en odeur de sainteté, surtout après les troubles dans les Asturies en 1934. Son appartement servait néanmoins de point de ralliement à tous les exilés allemands présents en ville. Elle faisait partie du  » 11club « , cercle de discussion libre auxquels participaient de nombreux artistes et intellectuels catalans.

escuela_cenu1 Juillet 1936 à Barcelone… Après l’échec du coup d’état fasciste dans la capitale de la Catalogne, la situation changea du tout au tout et Etta fut emportée dans la vague d’enthousiasme qui souleva les milieux populaires et les militants révolutionnaires. Elle adhéra sans tarder au mouvement « Mujeres Libres » qui regroupait les anarchistes féministes espagnoles. Elle rédigea de nombreux articles dans le bulletin de l’organisation. S’inspirant des méthodes préconisées par le pédagogue Francisco Ferrer, elle s’investit largement dans l’éducation des femmes et donna de nombreux cours à la Maison des femmes travailleuses, centre culturel créé par Mujeres Libres dans un quartier populaire de Barcelone. Ce lieu, hautement symbolique, permit l’alphabétisation de 600 à 800 femmes. En 1937, elle participa, avec d’autres militantes, à la création de quatre écoles libertaires dans la petite ville de Blanes. Elle en devint directrice et adhéra à la Fédération locale de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat de tendance anarchiste). Ces écoles se chargeaient de l’éducation des enfants mais aussi de la formation de nouveaux professeurs pour les écoles laïques qu’il fallait créer un peu partout ; une pépinière en quelque sorte ! Il faut dire que le défi était de taille : 52% d’analphabètes dans la population, 60% d’enfants non scolarisés. L’œuvre réalisée par le CENU (Conseil de l’Ecole Nouvelle Unifiée) est admirable. Un premier bilan fut dressé en juillet 1937. Malgré l’effort de guerre, près de 5000 professeurs avaient été nommés dans les écoles, et près de 80 000 enfants avaient été inscrits, plus du double que l’année précédente. La qualité de l’enseignement délivré avait beaucoup progressé aussi. Là aussi, la tâche était immense pour libérer le peuple de la tutelle des écoles confessionnelles. Certaines mesures importantes furent appliquées telle la fermeture des orphelinats où les enfants étaient particulièrement maltraités. Ces enfants étaient maintenant mélangés avec leurs camarades dans les écoles de village nouvellement créées. Beaucoup suivaient les principes de l’école moderne du pédagogue libertaire Francisco Ferrer. Etta Federn a eu sa part obscure dans ce travail et elle l’a accomplie avec détermination, sur le terrain, sans trainer dans les couloirs des ministères, dans les antichambres de la célébrité.

mujereslibres Fin 1937, elle quitte à regrets son poste à Blanes. L’influence des militants communistes est croissante et elle ne supporte pas la surveillance dont elle fait l’objet ainsi que les autres militants de la CNT.  Elle revient à Barcelone, où elle se sent moins isolée et plus en sécurité, afin de poursuivre ses activités éducatives et militantes. Son fils aîné Hans est au front ; il combat contre les fascistes, au côté des Républicains. Il est lieutenant. En 1938, Etta rédige un livre, intitulé  » Mujeres de las Revoluciones « , qui est édité par Mujeres Libres. Il s’agit de la biographie d’une douzaine de femmes militantes révolutionnaires (Emma Goldman, Inga Nalbandian, Madame Roland, Lily Braun, Mrs. Pankhurst, Angelica Balabanoff, Rosa Luxemburg, Charlotte Corday, Ellen Key, Vera Figner, Isadora Duncan et Alexandra Kollantai). Ce livre est réédité en Allemagne en 1997 sous le titre  » Revolutionär auf ihre Art « .

version allemande Mais la situation s’aggrave. Les Républicains perdent du terrain. Barcelone est bombardée quotidiennement et cela devient de plus en plus difficile d’y résider. Il faut fuir à nouveau le fascisme. En avril 1938, Etta Federn se réfugie à Paris, mais le répit n’y sera que de courte durée. Par chance, en septembre 1939, la famille échappe aux convocations qui entrainent l’internement par le police de tous les ressortissants étrangers, quel que soit le motif pour lequel ils ont demandé l’asile politique à la France. Deux années à peine depuis la fuite de Barcelone et le bruit des bottes nazies se fait entendre sur les Champs Elysées. Nouveau déménagement, à Lyon cette fois, en zone non-occupée, mais elle doit se cacher dans un couvent proche de la ville où elle restera basée jusqu’en 1945. Malgré son courage et sa combattivité, Etta est au bout de ses forces, épuisée par l’énergie qu’il lui faut dépenser pour assurer sa survie. Elle trouve cependant la force de rentrer dans la Résistance qu’elle aide par divers travaux de traduction, de rédaction, de distribution et de liaison entre les petits groupes de militants éparpillés. Elle va payer un lourd tribut à la guerre. Elle y laisse le peu de santé qu’il lui reste et elle perd son fils aîné Hans. Celui-ci s’est engagé dans le maquis du Vercors et meurt, lors de combats à Charavines, en août 1944. L’écrivain suédois Stig Dagerman écrit un texte en mémoire de cette disparition :  » à la mémoire du capitaine Jean « . Cet hommage est publié en suédois, puis en français dans un recueil d’œuvres de Dagerman intitulé « Printemps français ».

L’ autre fils d’Etta, Michael, combat au côté des partisans dans les Pyrénées et survit à la guerre. Les éléments biographiques dont on dispose sur Michael sont encore plus réduits que ceux concernant Hans !
Etta Federn, à bout de souffle, revient à Paris. Elle traverse ses dernières années dans la plus extrême pauvreté. Le sacrifice de son aîné lui a valu d’obtenir la nationalité française, ainsi qu’une pension symbolique. Elle meurt en 1951. Les sources divergent quant à la date exacte de sa disparition : 9 mai ou 29 septembre. C’est dire l’état d’isolement dans lequel elle se trouve. Elle laisse, dans ses archives, une traduction inédite des balades tziganes de Garcia Lorca, l’un de ses auteurs préférés. Sa vie exemplaire est la source d’inspiration du personnage de deux romans suédois : l’un de son ami Stig Dagerman, l’autre de Arne Fosberg. Je suis admiratif devant le parcours accompli par cette femme et la constance remarquable par rapport à ses idées et à ses principes dont elle a fait preuve au cours de son existence. Ils sont nombreux, ces femmes et ces hommes, qui ont traversé la première moitié du vingtième siècle, victimes directes ou indirectes du Nazisme, du Fascisme ou du Stalinisme. J’ai déjà évoqué le destin de quelques uns et de quelques unes d’entre eux et je compte bien poursuivre cet inventaire parfois difficile. A ce propos, et en guise de conclusion, je vous invite à aller lire la chronique que mon amie internaute Zoë a consacré à Elizabeth Eidenbenz et à la maternité d’Elne dans les Pyrénées en 1939…

NDA – Cette chronique doit beaucoup (mais pas seulement !) à l’article paru en anglais sur Libcom.org, rédigé par Nick Heath. Parmi les sources utilisées en complément pour ma recherche, mujeres sin fontera, en espagnol, et anarco ephemerides, en catalan. Ces divers sites m’ont fourni une partie des illustrations utilisées. A cette liste il faut ajouter également Anarquista ER-FL, dictionnaire de militantes et de militants centré surtout sur les photos, les dessins et les articles de presse. Toutes les adresses utiles figurent dans la liste permanente que vous pouvez consulter dans l’index du blog. J’aurais souhaité développer certains points de cette trop courte biographie, et ajouter des précisions quant à l’action du « capitaine Jean » dans le maquis du Vercors et les conditions de sa mort à Charavines, en Isère, mais je n’ai trouvé aucune information solide sur ces questions. Si quelqu’un a la possibilité de me fournir des indications complémentaires, je les accepterai avec plaisir !

stig dagerman Post Scriptum (7 octobre) – Je viens de terminer la lecture de l’hommage de Stig Dagerman « au capitaine Jean ». Cela m’amène à procéder à quelques rectifications dans le texte ci-dessus concernant Hans Federn. Hans a combattu au sein de l’armée républicaine jusqu’aux derniers jours de la Résistance et a été enfermé pendant quelques temps dans les camps de concentration obligeamment offerts aux réfugiés espagnols. Pour échapper à l’enfermement, il a accepté de rejoindre la légion étrangère en Afrique du Nord. Il est ensuite rentré en France (date inconnue) et a rejoint les rangs de la Résistance, à Lyon, non loin du lieu où résidait sa mère. Il est devenu chef d’un réseau de Résistants sous le pseudonyme de Capitaine Jean, puis de Jean Portal. C’est au cours d’une mission pour ce réseau qu’il a été abattu par les Allemands, sans doute à Charavines. Dagerman ne mentionne pas son passage dans le maquis du Vercors, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas été. Un court extrait du texte magnifique de l’écrivain suédois : « … une stèle a été élevée à l’endroit où il est tombé et, maires, sous-préfets et curés en tête, toute la région est venue lui rendre hommage sous les traits de celui que, dans une certaine mesure, il avait décidé d’être : le loyal défenseur d’une liberté évidente. Mais on lui rendait surtout hommage sous les traits de quelqu’un qu’il ne voulait pas être : l’un des nombreux héros de son pays, tombés au combat. Mort pour la patrie. »

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30septembre2014

bric à blog automnal et éclectique

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Bouffe

salades charbinoises Un bilan intéressant de la bio en France sur Reporterre : « L’agriculture bio décolle et s’installe dans les habitudes des Français. » Le titre résume assez bien l’article. En tout cas, il y a du chemin à faire si l’on veut rattraper notre retard sur les pays « en pointe »… Avant de se retrouver dans la queue du peloton, ces dernières années, la France occupait le haut du podium. Mais ça, c’était il y a une quarantaine d’années. Depuis, les lobbies agro-industriels ont bien travaillé ! La conversion du traditionnel vers le bio est un casse-tête assez risqué et beaucoup d’agriculteurs hésitent à franchir le pas. Du côté de l’agriculture bio, ce sont les « Yakas » qui font des ravages. Trop de croyances (parfois farfelues), trop de certitudes, et parfois un brin de mépris à l’égard du restant de la profession n’encouragent pas les reconversions. Je reviendrai sur ce sujet.

© Toshiba

© Toshiba

La Société Toshiba, au Japon, s’occupe activement de nos lendemains qui chantent et a lancé la construction d’une « usine à légumes » dans la banlieue de Tokyo. L’idée géniale de ce projet : produire des salades à la pelle sans ne plus tenir compte d’aucun élément naturel… Il n’y aura plus ni saison, ni terre, ni insectes, ni lumière naturelle. Tout sera artificiel… Avec un peu de chance, si l’ordinateur régule comme il faut les besoins nutritifs, la température et l’hygrométrie, plus besoin de pesticides. Formidable non ? Reste plus qu’à cloner en grande série les humains qui vont vivre avec. L’avenir est follement excitant si ces prédictions technocratiques se réalisent. Altermonde publie l’article du Canard enchaîné à ce sujet. D’autres medias en ont parlé sans donner beaucoup plus de précisions. L’intérêt d’un tel projet (selon ses promoteurs) ; il y en a plusieurs : continuer par exemple à produire de la nourriture en zone radioactive ou ne plus dépendre des aléas climatiques… J’ajouterais aussi continuer à bétonner de plus en plus de terres agricoles. Bien entendu la concurrence se bat sur le même créneau. D’ici quelques années on aura le choix, non pas entre Saupiquet et William Saurin, mais entre Sony, Toshiba, Bayer ou Microsoft ! Le terrorisme du futur ? Introduire des rats mutants dans un tel environnement.

thon-blanc  »Que cache votre boite de thon ?  » Question et réponse sur le site de Greenpeace. Le boycott étant l’une des armes économiques les plus efficaces dont nous disposons, n’hésitons pas à l’utiliser… Le problème n°1 c’est de faire passer l’information. Le problème n°2 c’est que le secteur alimentation devient de plus en plus souvent le parent pauvre dans le budget des personnes qui sont obligées de compter pièce à pièce. Or les marques qui respectent des critères de pêche corrects, sont trop souvent les plus chères du marché. La solution, comme pour la viande de porc ou d’autres produits dont l’origine doit être soigneusement contrôlée : diviser la consommation par deux !

Guerre

solidaires kurdes Comme je le faisais remarquer dans une chronique antérieure et néanmoins récente, ça pète tous azimuts, à la grande joie des marchands de canon. Sale temps pour les Kurdes de Syrie par exemple, coincés entre le jeu politique particulièrement trouble du gouvernement turc, le soutien remarquablement mou de la « coalition internationale » et la volonté d’extermination caractérisée des excités sanguinaires qui se prétendent porteurs des valeurs d’un Coran dont ils ont une lecture bien singulière. Vu de la position très confortable de l’observateur extérieur, on a bien l’impression que les « alliés » de ce peuple kurde qui lutte depuis des années pour son indépendance, ont une forte envie de laisser les illuminés massacrer tranquillement… quitte à dénoncer plus tard le martyr des uns et la barbarie des autres. Erdogan champion de l’hypocrisie, ce n’est pas la première fois que l’on s’en aperçoit. Dans le Kurdistan syrien, autour de la ville de Kobané, aujourd’hui menacée, la population expérimentait un projet confédéral démocratique, prônant le respect des minorités ethniques et religieuses et l’égalité entre hommes et femmes. Cette orientation nettement révolutionnaire inquiète au plus haut point le gouvernement turc ; quant aux Etatsuniens, ils voient rarement d’un bon œil les révolutions qu’ils ne téléguident pas… Quant aux médias de par cheu nous, ils ignorent purement et simplement la dimension politique du problème, fascinés qu’ils sont par les préparatifs de croisade religieuse… Des infos à glaner sur le site actukurde.fr (article de Maxime Azadi). Une large fraction de l’extrême gauche turque se mobilise pour contrer l’offensive de « l’état islamique ».
Heureusement que l’Arabie Saoudite est notre allié indéfectible. Dans ce pays, 22 personnes ont été exécutées par décapitation au mois d’août. J’irai ailleurs pour mes prochaines randonnées…

Religion

erreur-404-not-found Le site « Athéisme.org » entre en hibernation après dix-huit années à produire une critique totale de toutes les religions. Le texte fourni en justification de cette attitude est très intéressant, à la fois concis et percutant. Je ne vais pas m’amuser à le paraphraser et je préfère vous donner le lien pour que vous le consultiez si les questions religieuses vous préoccupent. Il a le mérite de soulever un double problème bien réel… Je suis persuadé que la question de l’athéisme reste parfaitement actuelle, même si elle est délicate à traiter, en raison de son instrumentalisation par une fraction de l’extrême-droite.

Du même tabac, si l’on peut dire, une infographie troublante publiée en français par Slate, sur la profonde humanité des religions. Quels sont les cas dans lesquels les grands textes religieux pleins d’amour considèrent que votre attitude désobligeante mérite la peine de mort ? Ils sont nombreux, exception faite pour le bouddhisme, plus modéré semble-t-il. Méfiez-vous du terrain sexuel qui est passablement miné. Il ne fait pas bon commettre le pêché d’adultère qui peut causer votre mort par lapidation chez les Islamistes, ou vous transformer en aliment pour chiens chez les Hindouistes. Les chrétiens quant à eux sont moins directifs mais penchent quand même pour la peine capitale. Heureusement, selon les religions, l’application à la lettre des ordres divins n’est pas toujours à l’ordre du jour… Voici le lien pour consulter cette passionnante étude : « un guide de la colère divine « .

Pour compléter ce programme de réjouissances ou plutôt pour conclure, je vous invite à vous reporter à l’excellente analyse de Patrick Mignard sur le blog « Fédérer et Libérer ». Le texte s’intitule  » L’enfer et le paradis  » et traite, entre autres de la barbarie et de sa relation dans l’histoire avec les religions monothéistes.

Prison

free_hammondOn parle un peu (mais pas beaucoup) des personnalités jugées encombrantes par l’Oncle Sam, des gens comme Bradley Manning ou Edward Snowden. Le cas de Jeremy Hammond, bien que rentrant lui aussi dans la catégorie « vigies de la démocratie », est passé carrément sous silence par les médias occidentaux. Cela fait plus d’une année que ce méchant pirate informatique, informateur du réseau Wikileaks, croupit dans les prisons américaines. Et ce n’est pas terminé puisqu’il a été condamné à dix ans de prison pour s’être attaqué à quelques bastions du renseignement américain. Je suis autant amnésique que les autres et c’est un petit tour sur un site maintenant en sommeil, « l’atelier médias libres », qui a rafraichi ma mémoire. J’ai relu avec plaisir la déclaration devant les juges de ce jeune militant d’autant qu’elle est traduite dans la langue que je pratique le mieux. On trouve dans ses propos l’expression d’idées auxquelles j’adhère volontiers… Un petit avant-goût :  « Les actes de désobéissance civile et d’action directe pour lesquels je suis condamné aujourd’hui sont en accord avec les principes de communauté et d’égalité qui guident ma vie. J’ai piraté des dizaines de sociétés de haut niveau et des institutions gouvernementales, comprenant très clairement que ce que je faisais était contraire à la loi, et que mes actions pourraient m’envoyer dans une prison fédérale. Mais je sentais que j’avais l’obligation d’utiliser mes compétences pour dénoncer et lutter contre cette injustice, et de mettre en lumière la vérité. »
Je regrette qu’il n’y ait plus de nouvelles publications depuis presque un an sur l’atelier médias libres. Le sujet est important et mérite toute notre attention. A défaut, voici l’adresse d’un site de soutien à Jeremy Hammond, créé par ses amis, histoire d’avoir des infos plus récentes.

Géographie et Géopolitique

Patrick Geddes Je suis déjà allé une fois ou deux sur le site « visionscarto ». Cette fois j’y suis retourné un peu plus longuement pour lire un texte sur « Patrick Geddes, le géographe anarchiste qui inventait la nation écossaise « . Patrick Geddes était un compagnon d’Elisée Reclus dans son aventure géographique. Il fréquenta aussi un autre géographe anarchiste, Pierre Kropotkine. C’était un sacré bonhomme et je pense qu’il mérite largement une chronique plus détaillée dans ce blog. J’y songe sérieusement ! Patrick Geddes était l’un de ces savants « touche à tout » comme je les apprécie (genre Humboldt par exemple dont j’ai eu l’occasion de parler dans un lointain passé). S’il est célèbre pour ses travaux d’aménagement urbain, et pour son approche novatrice de l’idée de progrès social et économique, l’homme s’intéressait également à la biologie, à l’anthropologie et à la sociologie. Ses biographes rappellent qu’il a été fortement influencé dans sa jeunesse par la lecture de « l’histoire d’un ruisseau » d’Elisée Reclus. Les deux chercheurs avaient le souci commun d’élaborer un globe terrestre de grande dimension qui permette de donner une représentation la plus précise possible de notre planète. L’objectif était de présenter ce maxi globe lors de l’exposition universelle de 1900. Leur démarche échoua faute de financements suffisants. Selon ces trois géographes (Geddes, Kropotkine, Reclus) l’aménagement des ensembles urbains devait être totalement revu : de nouveaux quartiers devaient être aménagés dans la banlieue des villes, beaucoup plus verts, bénéficiant de tous les équipements facilitant la socialisation et le partage de la culture. Leur approche de la géographie était en premier lieu sociale. On peut consulter aussi avec profit l’étude de Frederico Ferretti sur la revue M@ppemonde n°108.

musee mappemondes vienne Un grand merci à Clopin qui me transmet le lien suivant. Il s’agit d’une page web présentant vingt-deux cartes surprenantes… Et c’est vrai ! J’ai passé un moment à les examiner, les unes après les autres. Soit il s’agit du thème choisi qui est surprenant. Soit il s’agit du résultat obtenu auquel on ne s’attendait pas du tout… Cela va de la géolocalisation des plus grosses fortunes aux Etats-Unis à l’âge moyen de la population par pays, en passant par la place qu’occupe un être humain dans notre coin de l’univers, joliment baptisé Laniakea… Bref, une mine d’infos ! Certes c’est très centré sur les Etats-Unis, mais on n’est pas obligé d’être grognon… J’en profite pour illustrer ce paragraphe avec une photographie que nous avons prise lors de notre visite du Musée des globes terrestres à Vienne, en Autriche ; un grand moment de plaisir ! L’un des murs de la maison est maintenant orné d’un grand planisphère sur lequel nous avons fait figurer, à l’aide de petits drapeaux, l’origine géographique de tous les voyageurs apprentis jardiniers que nous hébergeons depuis trois années. Une belle façon de voyager aussi…

addenda (1/10/14)

A peine bouclé et publié que je découvre deux nouveaux textes passionnants à vous proposer… Plutôt que d’attendre un mois ou plus, je préfère vous proposer les liens tout de suite. « Comment on a interdit aux enfants de marcher » sur le site Terraeco… Etude passionnante… Prenez la peine de lire jusqu’au bout. Braves petits, ils iront en vélo électrique dans les salles de musculation d’ici quelques années ! Je pourrais ajouter à cet étude le fait qu’il y a déjà quelques années de cela j’avais remarqué que plus de la moitié des enfants de dix ans que j’avais en classe confiaient leur cartable à papa-maman à la sortie de l’école. Quand ils ne le faisaient pas, c’est l’adulte qui leur proposait…

Sur le blog de Floréal un très bon billet sur le communautarisme, complétant ce que j’ai dit dans les paragraphes « guerre » et « religion ». Le texte a été écrit il y a une quinzaine d’années par Jean-Victor Verlinde et il n’a pas pris une ride depuis (malheureusement…). Inutile que je paraphrase l’auteur. Lisez et dites-nous ce que vous en pensez. Cela me rappelle de belles discussions avec un copain plutôt routard dans les années 70/80. A cette époque, il me disait avoir vu des paysages et des monuments, sur les routes du Pakistan, de l’Afghanistan, et d’ailleurs, que l’on ne verra plus jamais… Ce ne sont point les outrages du temps qui sont coupables, mais l’imbécilité de l’homme lorsqu’il se cache derrière un drapeau et/ou un uniforme.

 

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23septembre2014

« Les indignés » : un groupe anarchiste à Vienne (Isère) à la fin du XIXème siècle

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; tranches de vie locale.

Je laisse l’introduction de cette chronique aux bons soins d’Elisée Reclus :

Reclus« Je pourrais vous citer la petite ville du monde où, toutes proportions gardées, les anarchistes constituent le groupe le plus considérable et le plus sérieux. Le nom ne fait rien à l’affaire, et je ne le dirai pas parce que les circonstances économiques peuvent faire passer demain la prééminence à quelque autre cité. Ce qui importe c’est de savoir le pourquoi de cet état de choses. Or dans la ville dont je vous parle vivent plusieurs ouvriers intelligents et studieux qui ont eu la chance d’être jetés en prison, comme révolutionnaires, et d’y avoir passé plusieurs années. En rentrant dans la vie civile, après avir consacré leur temps de captivité à l’étude et à la discussion sérieuse, ces ouvriers ont eu une autre chance, celle de trouver un travail suffisamment rémunéré qui leur assurait à la fois le pain et le loisir nécessaire pour le travail intellectuel. L’industrie prospère dans cette ville ; en outre elle est organisée de façon à laisser l’ouvrier maître de son propre établi ; l’abrutissante usine avec sa discipline féroce et son inepte division du travail ne l’a pas encore asservi. Ainsi toutes les conditions heureuses sont réunies pour donner une valeur très haute à ce groupe d’amis : intelligence, étude, alternance régulière du travail et du loisir, liberté personnelle. Les résultats ont été merveilleux. Impossible de voir et d’entendre ces apôtres sans comprendre qu’un nouveau monde se prépare, conforme à un nouvel idéal. » (lettre écrite par Reclus en juin 1888 à Renard professeur à l’Académie de Lausanne) »

Vienne2  Je pourrais laisser le soin aux lecteurs de déterminer le nom de la ville dont parle le célèbre géographe anarchiste… Je ne le ferai pas ; d’une part, la réponse est donnée dans le titre de la chronique ; d’autre part les indices fournis dans la lettre ne sont pas suffisants pour deviner la réponse. Il est intéressant par contre de donner quelques justifications au choix de cette grosse bourgade industrielle de l’Isère pour une courte plongée dans le mouvement anarchiste à la fin du XIXème siècle. Régionalisme sans doute puisque mes racines sont iséroises, mais pas seulement. La taille de la ville ainsi que la composition sociologique de sa population sont intéressantes. Le sujet n’est pas trop vaste et peut être abordé de façon synthétique au format plutôt restreint d’une chronique. La ville permet de se faire une idée assez représentative de l’influence du mouvement anarchiste en province, à l’époque où le gouvernement républicain tente de le criminaliser par tous les moyens. C’est l’époque aussi où les anars tentent de galvaniser les masses en multipliant les actes violents : attentats, tentatives d’assassinat vont devenir monnaie courante (surtout après 1890). Une partie des théoriciens du mouvement est convaincue qu’il faut montrer l’exemple au peuple et que du nuage des explosions jaillira un monde meilleur. Erreur tactique due sans doute à une impatience et à un optimisme exagérés sur l’imminence du changement révolutionnaire… Les militants tendent le cou à la guillotine et la répression de toute cette agitation est sanglante… Mais à Vienne, pendant la décennie 1880/90, nous sommes encore loin des Princes, des ministres et des riches banquiers. Le quotidien de la population, c’est avant tout d’arriver à survivre et l’ennemi numéro 1 c’est le riche, le patron, l’exploiteur. Dans les usines de tissage qui dominent le paysage industriel local, les conditions de travail sont dures ; les salaires sont réduits à la portion congrue (la vision de Reclus me parait un peu… optimiste !) Nous revenons presque un siècle et demi en arrière, mais déjà, à cette époque là, le profit des actionnaires passe avant tout !

fichiers-de-police D’après les fichiers de renseignement de la police – dont le sérieux ne saurait être mis en doute (!) – le mouvement anarchiste est particulièrement actif sur Vienne. Reclus n’est pas le seul à émettre cette opinion ! Plusieurs groupes vont coexister ou se succéder, suivant les circonstances, pendant la décade 1880-1890. Le groupe des « indignés » est l’un des plus virulents, et, du coup, l’un de ceux sur lesquels la police est la mieux renseignée. Il y a aussi « les Insurgés », « La Révolte », « les Insoumis », plus tard « les Cerises ». L’affinité joue un grand rôle dans la formation des groupes ; il s’agit rarement de divergences entre les uns et les autres mais plutôt d’un regroupement géographique. Les groupes de province ne semblent guère concernés par les désaccords idéologiques et tactiques qui surviennent à Paris entre différents mouvements et personnalités. Le groupe « les Indignés » comprend une vingtaine de membres actifs en 1882. La majorité d’entre-eux sont ouvriers ou ouvrières dans les usines de la ville, avec une forte implantation dans le tissage. Ce nombre correspond au noyau permanent du groupe et ne tient pas compte des sympathisants. De 1882 à 1890, année où a lieu la grande manifestation du 1er mai (dont j’ai déjà parlé dans une autre chronique), les effectifs et l’influence du groupe sont croissants. Cette progression est due en particulier au travail de propagande intense réalisé par le camarade Pierre Martin, grand ami d’Elisée Reclus (il fait partie de ces « plusieurs ouvriers intelligents et studieux » auxquels le savant fait allusion). Le groupe de Vienne possède de nombreux contacts avec des militants dans d’autres villes, un peu partout en France, mais aussi à Genève (la Suisse a servi de refuge à de nombreux militants lors de la répression qui a suivi les différentes « Communes » de 1871). En 1881, Pierre Martin est délégué au congrès de Londres pour la reconstitution de l’Association Internationale des Travailleurs. Au congrès de Genève de 1882, le groupe envoie deux représentants.

Proces_66_juge Les échanges sont fréquents entre Vienne et Lyon. Nombreux sont les militants qui transitent de ville en ville, au gré des poursuites judiciaires par exemple, pour brouiller les cartes. Saint Etienne et Le Creusot, autres centres industriels régionaux, sont également des pôles d’attraction importants. L’engagement politique ou syndical se paie cher auprès des employeurs et les listes noires circulent dans les milieux patronaux. Quant à la police et à la justice, elles sont aux ordres ! En janvier 1883, à Lyon,  a lieu le célèbre procès des 66 intenté contre les anarchistes. Le motif de comparution des 66 prévenus est simple : être des militants déclarés de la première Internationale ouvrière, l’A.I.T., association considérée comme « hors la loi » par la législation française. Toutes les « personnalités » du mouvement présentes à Lyon ou dans sa région comparaissent au banc des accusés. Le gouvernement veut « casser » l’agitation révolutionnaire qui se développe. A côté de célébrités comme Pierre Kropotkine sont aussi condamnés des militants moins connus comme Pierre Martin ou Michel Sala du groupe de Vienne. Les condamnations sont lourdes ; quatre ou cinq ans de prison pour les meneurs ; de 6 mois à 3 années de prison pour ceux qui sont considérés comme simples adhérents aux idées criminelles. Certaines peines sont réduites en appel. Ces condamnations n’ont que peu d’effet sur le développement du mouvement sur Lyon et la région. L’activité des « Indignés » va croissante. Il faut dire que les motifs de revendications sont nombreux, tant la situation sociale se dégrade. Sur Vienne, les militants multiplient les interventions : contre l’armée, contre les élections…, mais aussi appels à la grève dans les usines et les ateliers…

Ane-Elu Plusieurs campagnes sont engagées pour prôner l’abstention lors des élections. En 1884, un dénommé Bardin, militant du groupe déjà fiché par la police, se présente comme candidat et appelle ses futurs électeurs à ne pas voter pour lui ! Lors des Législatives en octobre 1885, « les Indignés » font parler d’eux dans la presse régionale ainsi que dans les chaumières. Une grande affiche s’étale un peu partout sur les murs de la ville. Le texte a été relevé par l’un des journalistes du « journal de Vienne et de l’Isère » : « Paysans, ne vous nommez plus de maîtres, ne votez plus pour ces menteurs, faites le vide autour de ces candidats trompeurs de la confiance populaire, conservez votre activité d’homme et votre énergie morale pour faire ce qu’ont déjà fait vos pères, il y aura bientôt cent ans: la RÉVOLUTION et la BATAILLE contre ceux qui sont riches, la RÉVOLTE contre ceux qui exploitent. — Proclamons bien haut : la terre à celui qui la travaille , la machine à celui qui la conduit ». Bien que la majorité des militants soient issus du milieu ouvrier, et que le groupe n’ait – semble-t-il – pas d’implantation en milieu rural, l’affiche s’adresse également aux paysans. En juin 1887, même combat : cette fois ce sont plus de cinq mille manifestes anti-électoraux qui sont distribués à la population.

Ce sont les grèves et manifestations du premier mai 1890 qui vont correspondre à l’apogée de la célébrité des « Indignés » sur Vienne. Je ne vous conterai point en détail le déroulement de cette journée glorieuse puisque je l’ai déjà fait longuement par ailleurs. Le patronat et le pouvoir politique sont bien conscients de la gravité de la situation, puisque les militants anarchistes étant impliqués dans l’organisation ou ayant participé à cette journée d’action vont être à nouveau lourdement sanctionnés par la justice. Le procès a lieu le 8 août à Grenoble. Dix-huit inculpés comparaissent devant la cour, hommes et femmes, âgés de 16 à 42 ans, presque tous et toutes ouvriers et ouvrières dans le tissage.  D’autres ont eu la bonne idée de quitter Vienne au plus vite avec armes et bagages ; c’est le cas de Bardin qui va se réfugier à Londres pendant cinq années. Toussaint Bordat a préféré déménager à Paris, puis à Narbonne, avec sa compagne. Les condamnations prononcées sont lourdes encore une fois. On ne fait pas de cadeaux aux anarchistes ! Un cas par exemple : Jean-Pierre Buisson ; il a été arrêté le jour même de la manifestation et il est inculpé « d’excitation au meurtre à l’encontre d’un commissaire de police ». Il est jugé « coupable » et condamné à un an de prison et cinq ans d’interdiction de séjour.

attentat-Caserio-340x395Ce procès a de lourdes conséquences pour le groupe des Indignés qui va disparaître progressivement du paysage politique viennois. Les militants les plus actifs sont en fuite ou en prison… Cette fois, le gouvernement a frappé au bon endroit ! L’agitation va se poursuivre au cours de l’année 1891, puis s’étioler peu à peu. La moyenne d’âge des militants devient plus élevée : la plupart dépassent la quarantaine d’années et le renouvellement par le bas ne se produit pas ou presque. « Les indignés » vieillissent ! La décennie 1890 va être aussi caractérisée par un changement d’orientation tactique. Nombreux sont les militants qui se lancent dans la propagande par le fait : les attentats se multiplient sous toutes les formes. A Lyon, en 1894, l’assassinat du Président Carnot va rendre la position des anarchistes encore plus inconfortable dans la région. La répression se fait de plus en plus féroce. Les « lois scélérates » vont mettre le mouvement à genou pour quelques années, et les anarchistes vont temporairement perdre la place qu’ils occupaient au sein du mouvement ouvrier. Une partie de ceux qui sont en désaccord avec les nouvelles méthodes d’action individuelle changent d’orientation politique et viennent grossir les rangs des Guesdistes et se lancer dans le parlementarisme. C’est le cas d’Alexandre Orcelin par exemple qui va rallier les rangs des socialistes et devenir correspondant à Vienne du journal « Le peuple ». Cela ne l’empêche pas, en août 1890 de prendre la parole lors d’un grand meeting à Grenoble pour soutenir ses camarades anarchistes emprisonnés.

arrestation mouvementee Intéressons-nous un peu plus en détail à ces hommes et ces femmes qui se battus pour faire connaître leurs idées. Des hommes certes – j’en ai déjà mentionné un bon nombre dans ce billet – mais des femmes aussi en proportion non négligeable si l’on en juge d’après les rapports des indicateurs de police. Il y a par exemple Fanny Martin, la compagne de Pierre, l’emprisonné perpétuel. Mais il y a aussi Marie Huguet (24 ans), Jeanne Tavernier (16 ans), Jeanne Béal (19 ans), que l’on va retrouver au tribunal à Grenoble ; Françoise Oriol, Marie-Louise Gagelin, Adrienne Fustier, Rosalie Chastan… femmes en colère qui prennent une part déterminante à la manifestation du premier mai 1890 en entrainant leurs collègues ouvrières à débrayer et à manifester. Ne pas oublier aussi, histoire de remettre les événements bien en place, que le discours de Louise Michel, lors du meeting organisé avant la journée fatidique, a sans doute donné toute son ampleur à la journée d’action ! Certaines de ces militantes ont pour compagnon un homme du groupe ; pour d’autres, l’engagement est individuel. Elles ne figurent pas dans les dictionnaires et les bases de données car leur passage sous les couleurs de l’anarchie a été trop bref ou trop discret. Police et Justice les traitent avec le plus profond mépris : créatures de mauvaise vie se contentant de suivre leur compagnon dans la débauche. Leur action, comme celle de beaucoup d’autres militants anonymes a pourtant eu une grande importance !

palais d'injustice Il y a d’autres personnages pittoresques dans le groupe des Indignés :  Fagès, Tennevin, Bordat… méritent qu’on leur consacre quelques lignes !
Victor Fagès, ancien militaire de carrière, blessé lors du conflit de 1870-71. Il est en partie infirme, ce qui ne l’empêche pas de gagner sa vie en travaillant dans l’industrie drapière à Vienne. Pendant la décennie 1880-1890 il est un des piliers du mouvement dans la cité ouvrière. Il est étroitement surveillé par la police qui le considère comme particulièrement dangereux. En 1882 cet agitateur convaincu lance une souscription pour offrir un « révolver d’honneur » à un ouvrier de Roanne qui a tiré sur son patron au cours d’une grève…
Tennevin, comptable originaire de la région parisienne, n’était pas présent le jour de la manifestation, mais il est accusé par le Président du tribunal d’avoir « mis le feu aux poudres » par ses discours enflammés. Sa plaidoirie consiste en un long exposé des théories anarchistes, avant qu’il ne rétorque au Juge : « Si j’avais l’influence que me prête l’accusation, il y a longtemps que la vieille société aurait vécu !»
Toussaint Bordat est un « vieux de la vieille » ; il est de tous les combats à partir de 1878… ce qui explique sans doute le fait qu’il déménage à la cloche de bois après les événements du premier mai. Comme Martin, il a été impliqué dans le procès des 66. Son éloquence en a impressionné plus d’un. Un journal de Vienne, « le Moniteur », commente ainsi sa plaidoirie devant le tribunal : « Si nous ne partageons pas leurs opinions, admirons le caractère de ces hommes que la loi vient de frapper. [...] Quelle éloquence que celle de Bordat ! ». Après divers démêlés avec la justice lyonnaise, il se réfugie à Vienne où il ouvre une petite librairie en octobre 1887. Il essaie de lancer un journal local, « la Lanterne », mais la tentative échoue. Il reste fidèle à ses idées libertaires jusqu’à la fin de sa vie.

anarchiste contre republique Après cette décennie mouvementée et une période d’accalmie, le mouvement libertaire a connu d’autres développements par la suite sur Vienne, et surtout Lyon et sa région. Ce bref historique d’un groupe très actif de 1880 à 1890 sur une petite ville a cependant le mérite de montrer l’influence des idées libertaires sur le mouvement ouvrier d’une petite ville de province. Plus le milieu étudié est réduit, plus grande est la visibilité des événements qui s’y déroulent…

NDLR – Des erreurs sont possibles dans cette chronique, notamment des confusions au niveau des prénoms qui ne sont pas toujours identiques d’une référence à une autre. Les changements d’identité ou l’usage des pseudonymes étant relativement courants, les indicateurs se trompent parfois !
Parmi les principales sources documentaires utilisées, je citerai « Le dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone (Maitron) » – « Le mouvement anarchiste de 1870 à nos jours », document rédigé par Anne Leo Zevaes – « Les anarchistes contre la République » de Vivien Bouhey.

Je n’ai pu malheureusement consulter la thèse de Madame Reynaud-Paligot, « une décennie parmi les anarchistes viennois », qui fait référence sur le sujet.

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15septembre2014

Rêvons un peu d’espaces lointains difficiles à atteindre

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie.

« Aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays d’Utopie n’y figure pas. »

vers l'horizon Je souscris volontiers à cette proposition, sans la revendiquer puisqu’elle a déjà un lien de paternité étroit avec l’écrivain anglais Oscar Wilde. J’approuve également la phrase moins célèbre qui vient compléter cette idée : « Le progrès n’est que l’accomplissement des utopies ». Non que toutes les utopies que j’ai pu découvrir dans la littérature m’aient franchement enthousiasmé, mais parce que le terme « utopie » est trop souvent utilisé avec une connotation négative, soit par ceux qui ont eux-mêmes édicté les règles du jeu en cours, soit par ceux-là mêmes qui voudraient les renverser, mais qui ne cessent de dénoncer « les utopistes irresponsables ». Une proposition de transformation radicale de la société paraît toujours utopique au moment où elle s’ébauche ; à peine est-elle énoncée que ceux qui craignent le plus ses conséquences se hâtent de la ranger dans le placard des chimères. Vous rêviez du communisme ? Voyez ce que cette idée a donné en Chine ou en Russie ! Mieux vaut vous atteler à des projets plus raisonnables : une vie meilleure est à portée de livret d’épargne, de clé à mollette ou de baïonnette suivant les époques et la situation géopolitique. Voilà le discours de « l’être raisonnable », face à l’idéaliste qui cherche à atteindre des espaces apparemment inaccessibles même en se dressant sur la pointe des pieds. Et pourtant ce sont ces idées-là qui font rêver et qui sont aussi, à mon avis, moteurs du changement social. Surtout quand ceux qui les conçoivent ont les pieds dans la boue ou les mains dans le cambouis…

derriere-les-barreaux Ce qui est surprenant en fait, c’est qu’il ne faut que peu de choses pour qu’une base solidement établie ne se renverse, pour que folie ne devienne raison, pour que les barreaux des prisons ne s’entrouvrent. La colère populaire est souvent imprévisible. Maintes fois, au cours de l’histoire de l’humanité, une brèche s’est ouverte, un brèche laissant espérer des horizons nouveaux… Le drame c’est que fréquemment aussi, une fois le brasier éteint, une nouvelle tenture est venue masquer le ciel et l’horizon, une draperie parfois plus lourde que l’ancienne, plus opaque, plus cruelle pour ceux qui ont tenté à nouveau de la déchirer avec leurs ongles. L’être humain a la capacité de se libérer ; il n’a pas celle d’empêcher ses semblables de construire une nouvelle geôle. Les milliers d’années, à la fois si longues et si brèves qui se sont écoulées depuis les débuts de l’Histoire (avec un grand H) ont démontré que nous ne savions que passer d’une dépendance à une autre, et non point devenir autonomes. Certes, la loi des séries a son importance, mais rien n’est inéluctable. Il faut trouver le grain de sable qui viendra enrayer la machine. Trouver de nouvelles issues : avoir une autre destinée que chasser un oppresseur pour implorer un autre de venir prendre sa place ; une autre éthique que celle qui consiste à briser un tabou pour en construire un autre immédiatement derrière ; se convaincre qu’on n’a pas besoin d’un Guévara, d’un Chavez, d’un Castro ou même d’un Mélenchon pour rêver à de nouveaux horizons (je fais pas mal d’emprunts à la liste des leaders Sud-Américains car ils ont été nombreux, depuis quelques décennies, à alimenter le panthéon des révolutionnaires romantiques !). Rares sont ceux qui, jusqu’à présent, ont vu plus loin que la lumière du brasier purificateur. Rares sont ceux qui ont compris que lorsqu’on renversait un chef, ce n’était pas pour en aduler un autre, mais pour mettre en place une structure sociale dans laquelle le lien d’autorité n’aurait plus de raison d’être ; chaque individu, en liaison avec les autres, devenant alors seul maître de son destin. « Ma liberté commence où commence celle des autres » aurait précisé Michel Bakounine, l’un des phares de l’anarchie… que même le bicentenaire de sa naissance n’a pas suffi à remettre sur le devant de la scène.

des fleurs dans la rocaille Lors de chacun des soubresauts révolutionnaires qu’ont connus les trois derniers siècles de notre histoire, il est des individus particulièrement clairvoyants qui ont compris ce fait essentiel : ce n’est point de chef ou de gouvernement qu’il faut changer, mais de mode de relation sociale. Toute dictature instaurée, même si elle n’est que temporaire dans l’esprit brumeux de l’idéologue qui l’a engendrée, n’œuvre qu’à sa propre continuité. Que cette dictature soit exercée par une classe sociale, un collège de technocrates jugés compétents, un esprit machiavélique, ou une junte militaire, cela ne change rien à la problématique. Ce n’est pas un hasard si la Révolution d’Octobre 1917 a abouti aux délires staliniens. Bakounine (encore lui), quelques décennies avant le triomphe du Léninisme : « Les marxistes prétendent que la dictature, seule – leur dictature bien évidemment – permettrait d’exprimer la volonté populaire. Notre réponse est celle-ci : nulle dictature n’a d’autre objectif que sa perpétuation et elle ne peut conduire qu’à l’esclavage du peuple la tolérant ; la liberté ne peut résulter que de la liberté, c’est à dire de la rébellion du peuple laborieux et de sa libre organisation. »

anarchia Au risque de décevoir les partisans d’un Grand Soir brutal et définitif qui éliminerait d’un revers de manche toutes les tares de l’humanité, ferait table rase de toutes les injustices et permettrait l’émergence d’un homme nouveau tel un phénix jaillissant de ses cendres, je pense qu’il vaut mieux investir nos maigres forces dans de nouvelles démarches. Changer la société pour changer l’homme est un credo sympathique qui semble avoir failli par le passé. Faute d’idées vraiment nouvelles et surtout d’expérience pratique en ce qui concerne le chantier de construction à venir, l’homme s’est contenté de se forger de nouvelles chaines, et ceci souvent avec enthousiasme. Le fait que le capitalisme privé devienne capitalisme d’état n’a rien changé ou presque dans le quotidien des travailleurs, d’où leur méfiance, puis leur rejet à l’égard de la parodie de socialisme qui s’est installée dans les Pays de l’Est.
Qu’en est-il de la démarche inverse ? Changer l’homme pour changer la société me paraît également être une démarche risquée car trop théorique.
Sans doute y-a-t-il une nouvelle dialectique à trouver entre ces deux lignes de conduite qui semblent diamétralement opposées. Je ne rentre pas dans l’étude détaillée de ces deux cheminements idéologiques ; Gaetano Manfredonia l’a fait dans son excellent ouvrage « anarchisme et changement social » paru aux éditions ACL en 2007. J’essaie de poser quelques jalons pour baliser un autre itinéraire de pensée, à la lumière de mon expérience et de mes lectures.

altra guerra Les schémas de respect et de soumission à l’ordre établi sont beaucoup plus solidement installés dans nos têtes que l’on ne le croit souvent, et il n’est pas évident de les remettre en cause de façon durable. On ne change pas facilement une structure mentale que les rapports avec les parents, les éducateurs, les étages supérieures des diverses hiérarchies auxquelles nous avons été confrontées ont longuement œuvré à mettre en place, parfois par machiavélisme, mais le plus souvent par simple reproduction du modèle dominant. Il semble bien que l’esprit humain ait peur d’une certaine forme de vide et que notre souci premier, lorsque nous réussissons à nous détacher d’une chaîne, soit d’en rechercher une autre, histoire de consolider et de simplifier notre relation au monde. L’autogestion d’une tâche n’est pas une idée qui sourit à tout le monde et la simple obéissance paraît parfois bien plus reposante. Obéir évide de décider, et présente aussi, de manière sournoise, l’avantage d’avoir un tiers à qui s’adresser en cas de faillite de la décision. Trop d’expériences autogestionnaires ont échoué parce que le simple principe de la rotation des tâches ne fonctionnait pas. Le travail était toujours confié à la même personne, estimée plus compétente. La victime systématiquement désignée trouvait alors tout à fait normal de bénéficier d’avantages en guise de contrepartie à la charge de travail supplémentaire qui lui était attribuée. Dans ce cas, la direction « collégiale » devient alors une simple chambre d’enregistrement, et le « chef » reste humain et compréhensif tant que ses subordonnés nouvellement instaurés ne lui cassent pas trop les pieds et ne perturbent pas trop ses petites manies.  On pourrait placer à ce stade la célébrissime citation de La Boétie… Mais je ne voudrais pas rabâcher.

Plus on va acquérir d’expérience en matière de destruction de rapport d’autorité, plus facilement on esquivera les pièges qui vont se présenter au fil du temps. Il est donc essentiel d’expérimenter dans une sphère de proximité, à petite échelle, les lois que l’on souhaiterait voir opérer dans un champ social plus vaste : entreprise, commune, syndicat, groupe d’action revendicative, sont d’excellents champs expérimentaux. Rotation des tâches, mandat impératif, contrôle permanent, limitation en durée de l’exercice d’une délégation sont autant de principes qu’il faut tester et affiner au quotidien. Si l’on ne réussit pas à mettre en place de nouvelles règles de fonctionnement dans un collectif réduit, il y a peu de chances qu’elles soient viables dans une communauté plus vaste. Des expériences ont eu lieu au cours de l’histoire populaire ; mieux les connaître permet d’éviter certains écueils.

Horace_Vernet-Barricade_rue_Soufflot Se pose alors la question du « point de rupture ». Jusqu’à quel stade le fruit va-t-il accepter le développement de vers en son sein, avant de mettre en marche ses mécanismes d’auto-défense ? La date anniversaire du 11 septembre chilien est là pour nous rappeler que lorsque l’ordre établi mondial estime que la ligne rouge a été franchie, il n’y a que quelques pions à déplacer sur l’échiquier pour rétablir la situation… Exit Salvador Allende avec l’aide de l’armée et le soutien actif du gouvernement étatsunien… Bienvenue Pinochet et de longues années de souffrance. Jusqu’à quel point l’ordre économique mondial peut-il supporter qu’un pays ne devienne ingouvernable à cause de la multiplication des structures économiques parallèles, de la désobéissance civile généralisée, et le désintérêt d’une large fraction de la population pour ce qui se passe dans les hautes sphères de la politique ? La réponse nous ne la connaissons pas encore, mais il est deux vérités qu’il ne faut pas oublier : l’internationalisme incontournable de la subversion et la recherche de formes nouvelles d’auto-défense (la non-violence tactique et non formelle en fait partie à mon avis). Nous ne ferons pas l’économie d’une rupture de type « révolution » ; il est simplement important de se dire que la forme que prendra celle-ci reste encore à inventer, et que les schémas de 1789, 1848 ou 1917 ne sont plus forcément applicables à notre réalité actuelle. Il est probable que des pavés continueront à voler, mais ce n’est pas sur une barricade que la naissance d’une société nouvelle aura lieu ! Cette idée est un miroir aux alouettes aussi dangereux que le parlementarisme. Il nous faut – d’urgence – d’autres perspectives que le fusil ou le bulletin de vote !

Ungovernable Je constate, avec une satisfaction profonde, que les idées libertaires ne sont point passées de mode, bien au contraire. Non seulement la rue en témoigne, si l’on est un tant soi peu attentifs aux revendications portées par les Indignés lors des mouvements revendicatifs ces dernières années, mais l’actualité éditoriale également… A peine sorti le « Maitron » des anarchistes aux éditions de l’Atelier, dictionnaire des militants francophones, travail colossal s’appuyant à la fois sur la toile et sur le papier, que l’on annonce une « Histoire mondiale de l’anarchie« , éditée en commun par Arte et Textuel. La chaîne de télévision annonce d’ailleurs un documentaire en deux parties, « Ni dieu ni maître » en 2015…

En guise de conclusion provisoire, je dirai que ce qui me paraît une approche positive dans cette affaire, c’est de mettre en place, dès à présent, les bases d’une société différente, en espérant que les réalisations et les valeurs prônées soient suffisamment claires, vigoureuses et convaincantes, pour pousser vers la sortie ce monde capitaliste ancien qui nous asphyxie (en démontant par ce faire le mythe selon lequel il s’agit soi disant du seul modèle social possible, sans alternative) ! Il va falloir retrousser les manches très haut et être nombreux à le faire. Nombreux sont les carcans à faire vaciller. Un vœu pieux pour terminer : puisse la jeunesse qui s’est investie dans les divers mouvements d’insoumission de ces dernières années, ne pas retomber dans les mêmes ornières que les générations précédentes.

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1septembre2014

Le bric à blog estival a pris l’eau de toute part pour s’abreuver

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Marchands de canons

non a la guerre Je ne sais pas quel sera le bilan « touristique » de cet été agité sur le plan météorologique, mais il y a au moins une catégorie de commerçants et d’industriels qui peut se frotter les mains, ce sont les marchands et les fabricants d’armes. Eux ne connaissent pas la crise ! Palestine, Irak, Lybie, Ukraine, Syrie… à feu et à sang… Les grossistes en munitions de tous formats se frottent les mains et se congratulent mutuellement dans les salons feutrés où ils ont l’habitude de se rencontrer. Un grand merci aux gouvernements occidentaux, à celui des Etats-Unis en particulier. Dans la plupart de ces pays où la mort vous guette à chaque coin de rue, le gendarme du monde est venu faire un tour pour expliquer aux autochtones attardés ce que c’était que la démocratie. La démocratie c’est comme la religion : ce sont des affaires qui marchent ! Tous les prétextes sont bons pour se flanquer une bonne raclée mutuelle. Les camps de réfugiés prolifèrent, la malnutrition et la famine s’installent durablement. Les guerres invisibles se multiplient elles aussi à grand renfort de drones et de satellites ; on distribue les « permis de tuer » avec beaucoup de libéralité, en Afghanistan, au Pakistan, au Nigeria, au Yémen, au Soudan… milices et drones font la loi. Obama, le « pacifiste », doit détenir le record du nombre d’exécutions sommaires sans jugement. Les techniciens militaires américains, basés au Nouveau Mexique, en Arizona ou ailleurs, se livrent à un jeu vidéo grandeur nature passionnant. Quant aux Israéliens, ils sont passés à l’échelle supérieure : un missile par ci, un missile par là, ça va bien un moment, mais il y a un stade où les avions tueurs sans pilote ne suffisent plus et il faut bien dérouiller un peu les chenilles des chars, sinon à quoi serviraient tous ces budgets militaires à la con ? D’autant qu’on n’en revient pas au corps à corps comme dans l’antiquité mais qu’on joue à distance avec des interrupteurs et des boutons poussoirs : et hop un hôpital, et tac une école, et zou un autocar. Zut on s’est trompés ! Merde c’était un avion civil ! Les ordures, ils cachaient leurs munitions dans les caves d’une école ! Désolés pour la bavure, on avait pourtant envoyé un SMS cinq minutes avant !

drone americain en action Apparait dans le décor géopolitique une nouvelle star, l’EIIL,  semblant détrôner l’organisation Al Quaïda passée de mode. Chose étonnante, cette singulière « bande armée » alignerait des dizaines de milliers de combattants suréquipés. Rien que du bon pour les supermarchés de la mort ! Qui finance cette bande d’hystériques ? Les analystes estiment que les soutiens sont très discrets : l’Arabie Saoudite, alliée de la première heure est devenue méfiante ; la Turquie interviendrait en sous-main, trop contente que les Kurdes soient quelque peu malmenés ; l’essentiel des fonds proviendrait de « riches donateurs anonymes » des Etats du Golfe.

Je vous recommande quelques « lectures saines » à propos des thèmes évoqués ci-dessus :
• « Guerre Pourquoi ? » un texte du GIPRI (Institut International pour la Paix de Genève) repris par Altermonde ;
• « Les six grands exportateurs d’armes » un texte publié sur le site d’Amnesty International (d’après des données plus récentes, il faudrait en ajouter un septième : Israël) ;
• « Israël ne veut pas de la paix » traduction d’un article du journaliste israélien Gideon Levy ;
• « La guerre c’est la santé de l’Etat » sur le site de la Fédération Anarchiste…
• Des infos au quotidien sur la situation en Cisjordanie et sur la Bande de Gaza sur le site de l’Agence Medias Palestine , que j’ai découvert récemment…

Politicaillerie

bye-bye-Montebourg La dernière sortie de Marie-Noëlle Linemann m’a fait bien rigoler ; avec beaucoup de bonté d’âme, elle a perfidement fait remarquer que si notre bon Président comptait seulement sur le soutien du MEDEF pour gouverner, il allait avoir du souci dans les mois à venir. Je tiens à préciser en plus que les gens du MEDEF sont des gens peu fiables, et plutôt jusqu’auboutistes et que Saint François risque d’avoir à reculer de plusieurs cases encore sur l’échiquier social sans être bien certain de leur faire plaisir. La scolarité jusqu’à seize ans est une stupidité dans un pays où l’on s’apprête à rouvrir de nouvelles exploitations minières jugées peu rentables par le passé. Et si l’on  renvoyait tous ces gosses de pauvres à la mine pour assurer le plein emploi ? En attendant ces lendemains qui chantent (pour le patronat) si l’on remettait sur la table la question d’un SMIC réduit ? Un mois de travail pour payer un mois de loyer et pour la bouffe on va aux restaus du cœur…
Les coups bas se succèdent et les rats semblent décidés à quitter le Titanic avant même que l’on ait eu le temps d’embarquer femmes et enfants. Après les « personnalités de Gauche » extérieures au PS, après les « dissidents », c’est au tour des ministres qui voulaient être ministre à la place du ministre d’envoyer quelques coups bas là où je pense. Pauvre Hollande, il en deviendrait presque sympathique si derrière sa bonhommie apparente ne se dissimulait pas une crapulerie toute mitterrandienne. Répétez après moi (méthode Coué) : « je suis convaincu que l’austérité est la bonne voie et que la version numéro 2 des Valseuses va nous sortir de la mouise. » C’est bien… encore une fois !
Quelques bonnes pages à savourer sur la politique intérieure :
• « Pierre Gattaz hésite à mettre la pression sur le gouvernement »
• « Vous reprendrez bien un peu de dividendes » tribune de Luc Peillon publiée sur Libération

Brut de décoffrage et petits potins

peace1370  A propos des émeutes de Ferguson aux Etats-Unis, un très bon texte intitulé « Ce que cela signifie quand ils disent paix« . En anglais, mais les photos qui illustrent l’article valent à elles seules le déplacement si vous lisez péniblement la langue de Shakespeare.

Ne croyez pas qu’il n’y ait que le Parti toutsaufsocialiste dans ma ligne de mire. Ce n’est guère plus glorieux chez les écologistes de salon. Lisez l’analyse que fait Fabrice Nicolino du parti des Verts (E.E.L.V.) ; à lire sur Planète sans visa : « EELV, ce parti qui ne sert à rien« .  Comme je suis fondamentalement méchant, j’aime bien. En tout cas, ce texte que certains jugeront peut-être « cruel », est d’une lucidité sans appel. Nous en avons assez de la « politicaillerie » et la voix de l’écologie n’a pas besoin de ces guignols pour se faire entendre. Du balai.

Je visite régulièrement le blog de l’Amicale des amateurs de nids à poussière, sans doute parce que je dois en être un ! A lire ce mois, un article sur Marius Alexandre Jacob publié en 1905 par le journal « la vie illustrée ». Amusant de voir comment le sujet était traité à l’époque. Pendant l’été le blog consacré à Marius Jacob vous propose toute une rétrospective en musique et chansons sur la question de l’illégalisme, du bagne et des mauvais garçons. A visiter également bien sûr pour compléter votre culture musicale.

A lire aussi « 24 Août 1944 – 24 Août 2014 » sur le blog de Floréal : comment les anarchistes, interdits de séjour par Mr Valls sur la place de l’hôtel de ville pour commémorer la libération de Paris il y a deux ans, ont été conviés, tout à fait officiellement à participer aux cérémonies cette année… Les sautes d’humeur du pouvoir… Au fait, savez-vous pourquoi on tolère la présence de gens aussi peu fréquentables d’ailleurs ? Tout simplement parce que les premiers chars de la division Leclerc qui sont entrés dans Paris étaient conduits par des combattants espagnols, majoritairement anarchistes… Dans cet article, Floréal reproduit le discours de clôture de la cérémonie. Faute de temps, ce texte n’a pu être lu lors de la cérémonie… dommage ! Pour les amateurs d’histoire, tous ces événements sont contés en détail dans le livre de Evelyn Mesquida « La Nueve »… Quelques très belles chansons de Serge Utge-Royo évoquent divers épisodes de la Révolution espagnole et notamment cet épisode méconnu de la libération de Paris dans la chanson « un nuage espagnol » (disque « L’espoir têtu »).

Notre fiston voyageur-écrivain est reparti vers le Grand-Ouest américain par un nouvel itinéraire toujours aussi aventureux : avion, train, stop, bus… Tout cela est gentiment chroniqué à cette adresse. Cette nouvelle expédition a pour prétexte la mise en forme du tome 3 des « aventures du Pourquoi pas », récit en trois volumes d’un périple antérieur effectué au Canada et dans les Montagnes Rocheuses. J’en ai déjà parlé. Pour les retardataires ou les nouveaux venus, on trouve toutes les infos dans le blog de l’intéressé. Si ce n’est déjà fait, on peut même acheter les deux premiers volumes !

Pour finir, une belle maxime philosophique, d’origine grecque semble-t-il, que j’ai glanée dans une page sur la Toile (je ne sais plus trop où) : « une société devient remarquable quand les anciens plantent des arbres contre lesquels ils savent qu’ils ne pourront jamais s’adosser. »
Allez, c’est bon : je vous laisse méditer et pour ma part je vais continuer à planter, bien que la saison n’ait guère été encourageante ! Que d’eau ! Que d’eau !

"Le revolver noué" œuvre d'art de Carl Frederik Reuterswärd - photo envoyée par Lavande pour compléter ce "brig à glog".

« Le revolver noué » œuvre d’art de Carl Frederik Reuterswärd – photo envoyée par Lavande pour compléter ce « brig à blog ».

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24août2014

Si tu ne viens pas au livre, le livre viendra à toi…

Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; l'alambic culturel.

La magie des bibliothèques ambulantes

des-livres-et-des-nuages_81770533_1 C’est un superbe documentaire vu sur ARTE, « des livres et des nuages » qui m’a donné envie d’écrire ce billet… Le thème m’a séduit ; la réalisation ne m’a pas déçu… Conscientes de l’importance qu’il faut apporter à la lecture, des communautés rurales de la zone andine, au Pérou, se sont organisées pour mettre en place des bibliothèques de village tenues par des bénévoles. Pour renouveler le choix des livres proposé à l’appétit dévorant de nombreux lecteurs, les villageois ont organisé également un tour de rôle pour transporter – à dos d’homme – des séries d’ouvrages d’un endroit à un autre. Le réseau ainsi constitué a une grande influence sur la vie des communautés. La démarche dépasse largement le cadre relativement étroit qui est le sien à l’origine. Le personnage central de l’histoire, une jeune écolière amérindienne, est particulièrement touchant. Les « anciens » sont étroitement associés à ce réseau culturel et mis à contribution par les animateurs. A partir des récits oraux des uns et des autres, de nouveaux livres sont édités, permettant aux autochtones de conserver la mémoire de leurs traditions et de leurs coutumes. Renait ainsi une fierté qui a été bien maltraitée pendant des siècles d’occupation et de supériorité proclamée de la civilisation des conquérants. Le rythme du film est lent, mais cette lenteur correspond bien à la démarche de ces hommes et de ces femmes, qui arpentent les hautes vallées andines le dos lourdement chargé d’un gros baluchon de livres !

livres-tristounets Tout cela me rappelle en premier lieu le passage du bibliobus dans l’école de mon enfance. Nous possédions une bibliothèque scolaire. Elle contenait une quantité importante d’ouvrages mais l’ensemble était fort peu attrayant quand on le compare à l’offre que l’on trouve dans les centres de prêts actuels (médiathèques et autres centres documentaires). Les livres, recouverts de façon uniforme avec du papier kraft aussi brun que poussiéreux, s’alignaient sur des étagères d’armoires soigneusement closes. La seule indication que l’on pouvait percevoir c’était un numéro écrit à l’encre violette sur des étiquettes scolaires collées au dos des volumes. Il me semble que cette collection de livres, soigneusement choisis pour leur haute valeur éducative et morale, ne se renouvelait jamais. L’intérêt que l’on portait à la livraison (trimestrielle ou semestrielle, je n’en sais trop rien) d’un lot de nouveautés mis à disposition par la Bibliothèque Centrale de Prêt de l’Isère, était d’autant plus grand pour ceux qui – comme moi – étaient déjà des passionnés de lecture. Mes souvenirs d’école primaire sont assez vagues. J’ai dans un coin de ma mémoire l’image de lourdes caisses de livres en bois brut, des contenants semblables à ceux que l’on voit dans les films ou dans les manuels scolaires pour ranger les armes livrées aux Résistants. Le contenu de ces malles au trésor étaient sans doute présenté dans une armoire spéciale, sur divers rayons, en fonction de l’âge auquel nos professeurs estimaient qu’ils s’adressaient. Ce qui me perturbe un peu c’est que j’ai du mal à dater précisément ces événements et que je me demande, en écrivant, si je ne confonds pas avec ce qui se passait dans les premières écoles où j’ai été affecté en tant qu’enseignant… Il existait, dans les années 60, peu d’ouvrages  vraiment rédigés pour la jeunesse, et l’offre destinée aux jeunes adolescents et adolescentes se limitait aux grands classiques maintes fois réédités. Quand je vois la richesse des catalogues des éditeurs contemporains, je suis impressionné et sans doute un peu jaloux ! Que j’aurais aimé à l’époque dévorer les romans de Jean-Claude Mourlevat, Cathy Ytak ou Anne Pierjean. Heureusement que l’offre étriquée de la bibliothèque scolaire était complétée à la maison par les albums ou les petits livres de la Bibliothèque Rose que m’offrait ma sœur pratiquement chaque dimanche ! Comme j’avais la chance (?) d’habiter à l’école, je me souviens aussi des expéditions plus ou moins clandestines que j’organisais pour aller farfouiller dans les placards, « hors des heures d’ouverture », ce qui me donnait le privilège d’accéder à des rayons qui n’étaient pas forcément ceux auxquels j’avais accès aux heures légales… Mais ceci est une autre histoire !

bibliobus moderne Comme indiqué précédemment, j’ai eu l’occasion plus tard, arrivé à l’âge adulte, de croiser à nouveau la route du gros bus de la BCP de l’Isère. Dans les premiers temps c’était encore nous, les enseignants, qui sélectionnions les livres pour nos élèves. Je pense que mes propres critères de choix étaient simplement un peu plus évolués ou ouverts que ceux de la génération précédente de Hussards de la République, et que j’ai donné l’occasion aux enfants que j’avais en classe de découvrir des auteurs un peu moins classiques mais un peu plus attrayants. Très vite, sous l’impulsion des échanges qui se faisaient au sein du Groupe Freinet de l’Isère et de quelques collègues pionniers en la matière, j’ai aussi abandonné les tristes manuels de lecture de l’édition scolaire, pour partager avec les enfants, le plaisir de découvrir ensemble un « vrai » roman susceptible de leur donner vraiment le goût de feuilleter les pages. Du côté du « bibliobus », la prestation s’est démocratisée aussi. Dans la petite école trois classes où je travaillais dans les années 80, nous avions la possibilité de faire monter les enfants en petits groupes dans le gros camion. Chacun choisissait deux titres, puis je complétais la pile en y rajoutant quelques volumes intéressants auxquels les lecteurs en herbe n’avaient pas fait attention. C’était très enrichissant d’observer la tactique de chaque « client » pour opérer sa sélection. Pour certains c’était rapide : les couvertures les plus chatoyantes dissimulaient sans doute les récits les plus palpitants ; pour d’autres le choix était cornélien… il fallait abandonner à la sortie du camion 7 ou 8 livres parmi la dizaine que l’on avait dans les mains. C’est souvent parmi ces « rejets » de dernière minute que je prenais le choix complémentaire pour la classe. Dans la dernière école où j’ai travaillé, de taille beaucoup plus importante, nous avons pu installer un centre documentaire conséquent, après nous être longuement battus avec la mairie pour obtenir un crédit annuel suffisant pour assurer le renouvellement du stock et le remplacement des publications détériorées. C’était Byzance. Mais, pour une raison que j’ignore, nous n’avons plus eu droit aux visites du bibliobus. Je pense que compte tenu de la réduction des offres à caractère social des dernières décennies, les baisses de crédit ont imposé à la BCP de ne plus travailler qu’avec les petites écoles moins favorisées. En tout cas ceux qui claironnent dans les journaux que les enfants n’aiment plus lire auraient dû venir faire un tour dans notre bibliothèque ; ils auraient probablement révisé certaines de leurs idées toutes faites et évité d’alimenter les marronniers.

tournee automne Les souvenirs qu’évoque la transhumance des livres entre les villages de la Cordillère ne se limitent pas à l’école. A peine visionnée la dernière image du documentaire, le très beau récit de l’écrivain québecois Jacques Poulin, intitulé « La tournée d’automne » s’est imposé à ma mémoire. Parmi l’ensemble de l’œuvre de cet auteur que j’apprécie beaucoup, je crois que le récit de cette « tournée » d’un bibliothécaire de la ville de Québec, parcourant la rive Nord du Saint-Laurent, la région de Charlevoix, avec un bus chargé de livres, fait partie du trio de tête de mes préférés. Le camion du héros de cette histoire est tout à la fois : lieu de vie, lieu de rencontres humaines, lieu d’échanges littéraires… et je trouve cela fascinant. Les chemins de deux personnages singuliers vont se croiser au fil des pages : le récitant, « le chauffeur », amoureux des livres, dont les espérances déclinent et qui pense qu’une fois sa tournée terminée l’existence ne vaudra plus la peine d’être vécue… Marie, une femme embarquée dans la tournée au Québec d’une troupe de saltimbanques, une singulière fanfare française qui organise des spectacles de rue et tente de mettre du baume au cœur des villageois isolés.  Comme dans la plupart des ouvrages de Jacques Poulin, les livres et les chats sont omniprésents. Les rencontres et les incidents qu’ils provoquent viennent très souvent apporter une note de gaîté à certains passages teintés de nostalgie. Les moyens sont plus évolués que ceux dont disposent les paysans des Andes, mais le passage du bus tisse un lien social tout aussi important, même s’il semble plus futile. Il ne s’agit sans doute plus de sauver une culture – l’ambition est plus modeste ! – mais simplement d’offrir quelques instants de bonheur à des êtres isolés ou en butte aux misères provoquées par les aléas de la vie. Un très bel ouvrage…

bus2 Bibliobus donc… Au fait, savez-vous de quand date cette idée et qui en fut le concepteur ? Selon Wikipedia, Le système a été inventé par l’association des bibliothécaires français (cocorico !) et présenté lors de l’exposition coloniale de 1931. L’idée obtient un certain succès. En 1938, Henri Vendel, bibliothécaire à Châlons en Champagne, inaugure la première tournée de la « bibliothèque circulante » de la Marne. Plus de 350 communes sont ainsi desservies. Après la deuxième guerre mondiale, le dispositif sera adopté par de nombreuses bibliothèques départementales. Le système du bibliobus à la française s’appuie sur l’existence d’une bibliothèque centrale installée dans un bâtiment ouvert au public ; sa mission est d’élargir la zone d’action de la bibliothèque mère et de faciliter l’accès aux livres à ceux qui sont éloignés de la ville. Il ne se substitue en aucun cas à la bibliothèque fixe comme c’est le cas dans de nombreux autres pays. Si l’on accepte une définition plus large du concept de bibliothèque itinérante, on pourrait en attribuer la paternité aux colporteurs qui vendaient dans les villages les petits volumes de la « bibliothèque bleue » au XVIIème et XVIIIème siècles. Mais si l’on retrouve la notion du livre itinérant, on s’écarte de l’idée de base de la bibliothèque qui est celle de prêt gratuit ou à faible coût…
Maintenant, des bibliothèques itinérantes, on en trouve sous toutes les latitudes, sur tous les continents. Conscients des difficultés que présentait l’accès à la culture écrite dans de nombreuses régions défavorisées, des associations, des services gouvernementaux, ont en effet poussé à la création de bibliothèques itinérantes un peu partout sur la planète, ce système présentant l’avantage de nécessiter un investissement moindre que l’établissement de multiples bibliothèques fixes.

Dashdondog Jamba  Les réseaux de distribution, les modalités de fonctionnement de ces organismes nomades sont si nombreux qu’il est à la fois difficile et d’un intérêt limité de chercher à en dresser un catalogue. Quelques recherches sur la Toile m’ont cependant permis de faire de belles découvertes. Je vous invite par exemple à lire l’histoire contée par Dashdondog Jamba, auteur de livres pour enfants en Mongolie. Il raconte son expérience autour d’une bibliothèque itinérante qu’il a mise en place pour inciter les jeunes à la lecture. Les chiffres à eux seuls sont impressionnants : vingt-trois tournées effectuées – les premières à l’aide d’une charrette à cheval – une centaine de milliers de kilomètres parcourus, soit plus de deux fois le tour de la terre. L’aventure a commencé il y a longtemps déjà et certains de ses lecteurs ont maintenant quarante ans. Chaque étape du voyage est une nouvelle aventure : cent kilomètres parfois séparent deux camps de yourtes ; l’état du réseau routier et le climat ne sont pas toujours favorables à ces expéditions. La chaleur de l’accueil réservé au bus permet d’oublier bien des malheurs. La bibliothèque itinérante reste quelques jours dans la communauté. Pour inciter les enfants à se détourner de l’écran du téléviseur, l’auteur-bibliothécaire utilise différentes techniques d’animation. Il a ainsi composé un poème singulier qui décrit le bruit des mots… Parfois ce sont les marionnettes qui sont mises à contribution. Tout cela est bien plaisant à découvrir. Pour conclure cette chronique un peu désordonnée, je vous livre ces quelques lignes empruntées à l’auteur. Ce sont les derniers mots qu’il adresse aux enfants en quittant le campement :
« Si vous lisez des livres, vous deviendrez intelligent,
Si vous devenez intelligent, vous saurez vous servir de vos mains,
Si vous savez vous servir de vos mains, vous trouverez toujours de quoi vous nourrir. »
Merci à la BNF d’offrir de l’espace à d’aussi jolies histoires…

Source des illustrations – image 1 : extrait de « des livres et des nuages » réalisé par Pier Paolo Giarolo – image 3 « le guide du chemin de l’île » média citoyen du chemin de l’île,  bibliobus de la ville de Nanterre – Image 5 : site Orphée de la Bibliothèque des Bouches du Rhône, un bibliobus dans les années 60 – Image 6 : site BNF « Takam Tikou »

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8août2014

« Anarchists Against The Wall »

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Le travail remarquable d’un petit groupe d’activistes israéliens pour la défense des droits des Palestiniens

La tempête de feu et de destruction qu’a subi la bande de Gaza semble connaître un bref répit. Elément suffisant peut-être pour faire un pas en arrière et s’interroger sur le soutien qu’apporte le peuple israélien à l’action belliciste du gouvernement de droite ultra-conservatrice qu’il a élu. Les médias occidentaux nous vantent sur tous les tons l’adhésion d’une large majorité des citoyens à l’écrasement de toute volonté de résistance à l’occupation de la part des Palestiniens. Qu’une large fraction du peuple soutienne le massacre en cours, je veux bien le croire. Ce n’est pas la première fois que la propagande d’un régime totalitaire fait mouche. Je ne saurais trop vous recommander la lecture de l’analyse du journaliste franco-israélien Michel Warschawski, publiée dans le journal suisse « Le courrier » : « Pour Israël, l’ennemi c’est la négociation ». Dans son texte, l’auteur étudie avec finesse la stratégie du gouvernement Netaniahu, et les différentes réponses que propose la société civile.
Il existe en Israël un courant d’opposition minoritaire mais néanmoins très actif. Parmi toutes les organisations, connues ou méconnues, qui forcent l’admiration, car il n’est jamais facile d’aller à contre-courant dans un pays en guerre, j’ai choisi aujourd’hui de vous parler du petit groupe « Anarchists against the wall » (« Anarchistes contre le mur ») et du travail remarquable auquel se livrent ses militants depuis plus d’une dizaine d’années. Tous les Israéliens ne marchent pas au pas derrière les chars de Tsahal; tous les Juifs ne sont pas Sionistes. Evitons les amalgames rapides.

AATW image 1 Le jeudi 24 juillet 2014, une vingtaine de militants de cette organisation ont bloqué l’entrée d’une base de l’Armée de l’air, dans le Nord de Tel-Aviv. Les manifestant·e·s se sont allongé·e·s sur la route conduisant à cette base, le visage masqué de blanc taché de sang. L’objectif était de marquer, de façon non-violente, l’opposition aux bombardements meurtriers de la population civile de Gaza, et d’arriver à retarder, ne serait-ce que de quelques minutes, le décollage incessant des chasseurs-bombardiers. L’intervention de la police militaire ne s’est pas faite attendre et tous les manifestants ont été arrêtés. Certes, ce genre d’action peut paraître insignifiant, à l’échelle de la catastrophe humanitaire en cours, mais elle a le mérite de rappeler à l’opinion publique qu’il existe des voix divergentes. Plus d’une cinquantaine de refus d’incorporation ont été constatés : tous les jeunes israéliens ne souhaitent pas se souiller les mains en faisant le « sale boulot » pour le compte d’une bande de politiciens nationalistes, réactionnaires et tout aussi intégristes que leurs ennemis du Hamas. Ils n’ont d’autre choix alors que de se réfugier à l’étranger, se cacher, ou être jugés et emprisonnés. Afin d’attirer l’attention sur leur action, ils ont adressé une lettre collective au gouvernement, dénonçant les agissements honteux de l’armée israélienne dans les territoires occupés… Le nombre d’objecteurs de conscience refusant d’exercer un service armé s’élèverait à 2500 à 3000 jeunes par an, ces trois dernières années. Tant que l’opposition reste essentiellement orale ou écrite elle peut s’exprimer, au moins dans les médias plus ou moins marginaux. J’ai fait mention à plusieurs reprises de dénonciations véhémentes publiées dans les colonnes du quotidien travailliste Ha’aretz. Celui-ci fait relativement exception à la règle du « soutien sans faille à Tsahal ». On pourrait même se demander si certains de ces textes n’auraient pas été censurés en France, par nos médias zofficiels, soutiens quasi-inconditionnels de la politique du Likoud.

AATW image 2 Le mouvement AATW s’est constitué il y a une dizaine d’années, et a multiplié les actions « coups d’épingle » contre l’armée. Malgré la répression incessante, ses militant·e·s ne se sont jamais découragé·e·s, et leurs activités, toujours dérangeantes pour l’establishment, même si elles ne sont guère relayées à l’étranger, montrent qu’il y a quand même quelques grains de sable pour essayer de gripper le rouleau compresseur sioniste. Je voudrais dresser une brève rétrospective de leurs interventions les plus marquantes dans le paysage politique israélien, en précisant qu’il s’agit pratiquement toujours d’actions sur le terrain, la non-violence et la résistance passive étant les choix les plus fréquents de mode d’intervention. Quand on sait les risques que l’on court à s’opposer aux militants conservateurs, aux colons nationalistes et aux militaires de Tsahal, cette particularité mérite d’être signalée. Il est toujours plus facile de s’indigner sur le papier que face aux marionnettes casquées et armées. Les militant·e·s d’AATW sont intervenus fréquemment dans la zone du village de Bil’in. Situé en Cisjordanie, à 12 km à l’Ouest de Ramallah, ce village a été l’un des symboles de la résistance palestinienne contre la colonisation israélienne. En 2006, plus de la moitié des terres de ce village ont été confisquées et dévastées en vue de construire le mur de la honte ainsi que de nouvelles colonies. Des manifestations hebdomadaires de protestation ont été organisées sur une longue période. Les villageois, aidés par des activistes venus de tous les pays, ainsi que par des militants d’AATW, ont fini par remporter, en 2007, une victoire historique contre les occupants : la haute-cour israélienne leur a (pour une fois) donné raison et a bloqué l’extension des colonies existantes. La lutte pacifique menée par des militants déterminés a permis d’obliger l’état israélien à reculer, à démolir certaines constructions illégales et à modifier le tracé de construction du mur, de manière à ce que les terres que l’on a condescendu à bien vouloir laisser aux villageois palestiniens soient regroupées. Le Comité populaire de Bil’in et le mouvement « Anarchists Against The Wall » ont reçu, en 2008, la médaille Carl Von Ossietzky, attribuée chaque année par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme, aux organisations suscitant des initiatives qui font avancer les droits fondamentaux des citoyens de cette planète. Il s’agit là sans doute du premier coup de projecteur qui a été donné sur l’action d’AATW.

AATW image 3 Cette même année 2006, en novembre, une trentaine de manifestants ont occupé des tanks et des bulldozers dans un camp militaire à la frontière de la bande de Gaza  pour protester contre le massacre de Beit Hanoun. Les activistes sont montés sur les engins qu’ils ont recouverts de banderoles dénonçant les agissements de l’armée et de photos des victimes palestiniennes. Cette action s’inscrivait dans le cadre d’un mouvement national de protestation auquel participent d’autres groupes israéliens comme Gush Shalom ou Women’s coalition for peace… Les actions à Bil’in et dans la périphérie se multiplient et ne vont pas sans heurts. Une tour de surveillance est occupée en avril 2007 ; la police intervient sans ménagement et fait un emploi massif de gaz et de balles en caoutchouc. Plus de 20 militants sont blessés parmi lesquels la prix Nobel de la paix Mairead Corrigan Maguire, d’origine irlandaise.
En 2008, d’autres actions ont lieu dans le village de Ni’ilin, pour protéger l’intégrité des terres agricoles. Le bilan de ces actions est lourd : blessures, arrestations, emprisonnements… En juillet 2008, un vigile recruté par le ministère de la défense, n’hésite pas à tirer à balles réelles sur un cortège de manifestants désarmés. En 2009, le village de Ma’asara s’ajoute à la liste des lieux où ont lieu des démonstrations hebdomadaires pour témoigner de la résistance des Palestiniens au démantèlement de leurs communautés de vie. Sur le site de l’organisation AATW, les communiqués se suivent et se ressemblent : répression, arrestations, blessures par dizaines… La presse internationale est bien discrète sur les exactions commises par les colons et leurs soutiens institutionnels : maisons rasées, terres agricoles brûlées, plantations d’oliviers arrachées… La Résistance sur le terrain se poursuit cependant avec des méthodes non-violentes bien qu’il y ait parfois des dissensions entre les militants sur l’opportunité de continuer à jouer la stratégie du pot de terre contre le pot de fer.

AATW image 4 En novembre 2009, pour commémorer la chute du mur de Berlin, les militants démantèlent quelques éléments du mur construit à Ni’ilin. C’est la première fois, depuis qu’Israël a commencé la construction de la muraille, en 2002, que les opposants réussissent à en briser quelques éléments. L’un des participants, Moheeb Khawaja, a déclaré : « Il y a vingt ans de cela personne n’aurait pu penser que le mur qui séparait en deux la ville de Berlin pouvait être renversé. Pourtant, en deux journées du mois de novembre, cela a été fait. Aujourd’hui, nous avons aussi montré que cela pouvait avoir lieu ici et maintenant. C’est notre terre, derrière ce mur, et nous ne l’abandonnerons pas. Nous gagnerons pour une raison bien simple : la justice est de notre côté ».
Difficile de citer toutes les actions de solidarité auxquelles participent les militants d’AATW, tant elles sont nombreuses. La partie actualité du site internet de l’organisation est mise à jour lorsque c’est possible : trop à faire, trop peu de militants et l’action passe en priorité sur l’information… La liste des morts s’allonge aussi du côté des militants palestiniens. Chaque année on commémore le début de la résistance commune à Bil’in ; chaque commémoration donne lieu à de nouvelles arrestations… La non-violence tient toujours malgré les provocations de l’armée israélienne, dont certaines unités se sont fait une spécialité. En mai 2012, un officier israélien membre de l’unité d’élite Metsada chargée de missions « spéciales » de prévention, reconnait que ses hommes ont jeté des pierres sur les soldats israéliens présents à Bil’in pour forcer ceux-ci à faire usage de leurs armes contre les manifestants pacifistes…

AATW image 5 Ces dernières années, le gouvernement israélien a changé de tactique à l’égard de certains mouvements d’opposants solidaires avec les Palestiniens. La violence ne suffisant plus, les procès se multiplient et les amendes aussi, visant à asphyxier toute velléité de résistance. Sur son site internet, AATW a lancé un appel à la solidarité internationale pour faire face à des dépenses toujours plus nombreuses… Les besoins sont estimés à 1500 dollars chaque mois pour pouvoir fournir une assistance juridique aux militants et sympathisants arrêtés. La solidarité telle que la conçoit AATW ne s’arrête pas aux modestes limites de son groupe et les détenus palestiniens sont aidés chaque fois que cela est possible. Je vous invite à lire en détails la page « qui sommes-nous » rédigée par l’organisation. Elle a le mérite d’exister en version française. Le groupe AATW a le mérite aussi de débattre du rôle que peuvent jouer des militants issus du camp de l’occupant en solidarité avec les « occupés » et a tenté d’adopter à ce sujet une position originale. En aucun cas, les militants opposés au mur de l’apartheid ne doivent se substituer aux Palestiniens dans ce qui est leur combat. Ils n’ont pas un rôle moteur à jouer, mais doivent se présenter comme un appui. L’objectif de leur action est clair lui aussi : il ne s’agit pas, comme pour d’autres organisations, d’un combat mené pour que les citoyens israéliens puissent vivre enfin en paix, mais d’un combat pour que justice soit rendue au peuple palestinien. Ce choix situe l’engagement des militants d’AATW à un tout autre niveau sur le terrain, même s’ils ne se font aucune illusion sur leur importance numérique et sur leur impact face au rouleau compresseur de la machine de guerre israélienne.

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addenda – à propos de la non-violence, extrait du livre « anarchy alive » d’Uri Gordon (Editions Atelier de Création Libertaire 2012)
« L’action directe en Palestine-Israël soulève deux points spécifiques concernant la violence politique. [...] Aujourd’hui, les anarchistes israéliens et internationaux n’entreprennent que des actions non-violentes et Palestine. Ce choix de la non-violence joue là un rôle tout à fait différent de celui qu’il tiendrait dans un pays du G8, par exemple. Il prend place dans un décor constitué par un conflit extrêmement violent, dans lequel la lutte armée s’avère plus la norme que l’exception. En même temps, l’ISM et d’autres organisations (tout comme les lois internationales d’ailleurs) reconnaissent la légitimité de la résistance armée tant qu’elle ne s’en prend pas à des civils. D’une façon intéressante, la « diversité des tactiques » met, dans ce cadre, les anarchistes dans une position plus confortable que celle d’un pacifisme strict. En s’engageant dans des actions non-violentes, sans pour autant dénoncer l’opposition armée, les libertaires israéliens ont, à leur manière, accepté une certaine diversité des tactiques. Certes, dans ce cas, ce sont eux qui prennent l’option non-violente. Ils contrebalancent ainsi l’accusation consistant à avancer que ladite diversité n’est qu’un euphémisme visant à défendre la violence. Il s’agit aussi d’octroyer une visibilité, de faire en sorte que le public occidental puisse identifier des aspects de la lutte des Palestiniens qui ne sont pas violents.
Le second point concerne le degré, rare, de violence étatique que subissent les anarchistes israéliens et internationaux. Celle-là est à la source d’un grand nombre de stress post-traumatiques et d’épuisement dans leurs rangs… »

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