18 juin 2014

Retour au château de Bonaguil et en d’autres lieux médiévaux que j’affectionne…

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres .

entree dans Bonaguil Nous avons eu le plaisir, à la fin du mois de mai, de participer à un voyage organisé par le C.E.C.F. (Centre d’Etudes des Châteaux-forts) à la découverte des bâtisses médiévales du Lot et Garonne. Le congrès de cette sympathique association a été l’occasion de revenir dans un lieu qui a une forte valeur symbolique à mes yeux, le château de Bonaguil, non loin de Fumel et de la vallée du Lot. J’ai déjà consacré une chronique à cet édifice remarquable, construction quelque peu anachronique de la fin du Moyen-Age. J’ai plaisir à vous en parler à nouveau, car je crois que c’est ce château qui a joué le rôle de déclencheur dans ma passion pour l’étude des châteaux forts, maisons fortes et autres édifices construits entre le Xème et le XVème siècle de notre histoire. Mon intérêt déborde largement le cadre de la France de l’époque, et j’ai grand plaisir à arpenter les ruines d’autres pays d’Europe, de l’Autriche à l’Irlande en passant par l’Italie. Mon seul regret est de ne pouvoir, pour l’instant, élargir mon cercle de recherches en allant baguenauder dans quelques Etats du Moyen-Orient, dans lesquels il est difficile de se déplacer à sa guise par les temps qui courent !

Pourquoi revenir sur Bonaguil alors que j’ai déjà été relativement prolixe en détails dans ma première chronique ? Par nostalgie ? Sûrement pas ! Pour faire le point du chemin parcouru depuis janvier 2008 ? Peut-être, mais ce n’est pas la raison principale… Je ne crois pas non plus avoir plus de sympathie pour l’aristocratie de cette période de notre histoire que je n’en ai pour les tribuns actuels. Ce qui me plait dans les monuments anciens c’est leur harmonie, leur intégration dans le décor naturel (critère que l’architecture contemporaine semble ignorer totalement), et surtout l’admiration que j’éprouve à l’égard de tous ces bâtisseurs, habiles manouvriers, qui ont su tirer un si beau parti des matériaux qu’ils travaillaient ; sans doute un brin de romantisme aussi pour corser le tout ! J’ai fait quelques photos de la charpente d’un kiosque situé au cœur d’une petite bourgade (Bruch), en particulier d’un assemblage tenon-mortaise chevillé, sur lesquelles mon regard s’attarde chaque fois que je feuillette le dossier photo du voyage (voir dernière image de la chronique).

chateaux fantastiques J’aime beaucoup le terme de « passeur » appliqué à une personne qui m’a (nous a, vous a) permis de découvrir une nouveau centre d’intérêt et d’élargir le champ de ma (notre – votre) réflexion. Je crois que mon premier « passeur » pour la castellologie a été Henri-Paul Eydoux. Lorsque nous avons, ma compagne et moi, mis les pieds pour la première fois à Bonaguil, je venais d’achever la lecture des cinq tomes de ses « châteaux fantastiques ». Un second passeur, Max Pons, historien, nous a ouvert les portes de son « domaine réservé » ; en quelque sorte, il a achevé la fixation de ce nouveau « dada » dans mon esprit. Depuis cette époque lointaine, de l’eau a coulé sous les ponts-levis de nombreux autres édifices… Bonaguil est sans doute resté le monument le mieux conservé de toutes les ruines que j’ai collectionnées et inscrites dans mon palmarès. Je me suis aperçu ces derniers temps que j’avais un faible pour les monuments ruinés, un peu à l’écart des sentiers touristiques ou quelque peu négligés par l’histoire officielle. J’éprouve un intérêt moindre pour les châteaux dont l’occupation s’est poursuivie au fil des siècles et que les propriétaires actuels, parfois modestes descendants d’illustres familles, livrent à la vue des « roturiers » par le biais de visites tout aussi guidées que guindées. Dans ces chefs d’œuvres répertoriés au guide Michelin, il faut parfois chercher longtemps pour trouver quelques traces de la construction originelle. Le guide patenté préfère insister sur le lit à baldaquin dans lequel s’est prélassée Madame de Monpensier, plutôt que sur la petite fenêtre en ogive, admirablement construite, en pierres de taille savamment agencées, qui se blottit sous la toiture de l’une des tours…

touche pas a mon siege Non, moi ce qui me plait c’est plutôt le jeu de devinettes : quel pouvait bien être l’usage de cette salle ? ou pour quelle raison ont-ils placé une chapelle à cet endroit… Lors de ses derniers congrès, le CECF s’est consacré amplement à la datation des bâtiments par l’étude des encadrements de portes ou de fenêtres. C’est très technique, un peu rébarbatif, mais cela éclaire grandement la lanterne de l’historien amateur que je suis. Ce n’est pas la formation intensive que j’ai suivie pendant ces journées, ou la lecture de quelques brochures spécialisées, qui feront de moi un « expert » en la matière. Je l’ai dit d’ailleurs à plusieurs reprises dans ces colonnes, « l’expertise » ne m’intéresse guère. Ce que je voudrais c’est, avant de me réincarner sous une autre forme et sur une autre planète, bref avant de changer de continuum spatio-temporel, posséder quelques connaissances plus ou moins rudimentaires sur le monde présent ou passé qui m’entoure… Un désir plus exigeant qu’il n’y paraît : connaître une trentaine de constellations, d’oiseaux sauvages, de plantes médicinales, d’arbres pittoresques… ajouter à cela la capacité de différencier quelques roches, le plaisir de visiter quelques contrées pittoresques, le désir de lire et d’entasser dans des bibliothèques toujours trop petites des ouvrages savants ou non, mais toujours passionnants… En attendant que j’aie atteint mon objectif, éclairez ma lanterne sur un point : pour quelle raison le mouton figurant sur l’image en tête de paragraphe tient-il un os entre les dents et a-t-il l’air méchant ? Cette sculpture croquignolesque se trouve sur les stalles de la pittoresque église du XIème siècle de Moirax. Les sculpteurs de cette époque (*) connaissaient-ils les géniales BD de F’Murr ?

Bonaguil tour Retour à Bonaguil donc. Depuis notre dernier passage, des choses ont changé… Cela ne concerne pas l’édifice en lui-même qui a conservé la fière allure qu’il avait déjà il y a cinq siècles. Les divers travaux d’entretien ont su se faire discrets. C’est principalement la pression touristique qui a augmenté sur le site. Les visiteurs sont de plus en plus nombreux et je ne doute pas que lors de certaines journées estivales cette présence devienne carrément envahissante. Elle est loin l’époque où les premiers passionnés du lieu, Fernande Coste ou Max Pons, attendaient patiemment qu’un groupe de plus de deux ou trois personnes se constitue pour arpenter le labyrinthe des fossés, des galeries et des couloirs. Les séries télévisées ont mis « le moyen-âge » à la mode, et la visite d’un château « pour de vrai » est devenue un élément incontournable du parcours touristique. Contrairement à ce qui s’est passé ailleurs, les aménagements nécessaires pour canaliser « la horde » ne pèsent pas trop lourd à Bonaguil, et les marchands de souvenirs « made in ailleurs » ne se bousculent pas au portillon. La forteresse conserve l’un de ses aspects anachroniques du Moyen-Âge : elle ne se trouve dans le voisinage d’aucun axe routier important, et il faut faire un « détour » pour venir la voir (cinq cents années plutôt c’était un détour pour venir l’assiéger !). Certes un effort de communication important a été fait par les différentes officines touristiques locales, mais les promoteurs ont un peu de mal à vendre le produit car il n’y a ni parc d’attraction, ni zoo avec des dinosaures dans le voisinage ; pas de démonstration de tir à la bombarde, ni de banquet faussement médiéval organisé à la cime du donjon un jour d’orage… Rien que de la pierre, coco, et ça c’est parfois difficile à vendre. Certes mon rêve aurait été qu’il n’y ait pas de route goudronnée pour accéder au lieu saint et qu’une marche à pied de deux heures ait été nécessaire, comme pour certains châteaux des Vosges alsaciennes. Mais je me mets à la place des autochtones et je ne leur dénie pas le droit à certains aménagements. Bref, la situation se dégrade, mais pour l’heure Bonaguil n’est ni le Mont Saint-Michel, ni le palais du Louvres ! Notre visite a été guidée par un historien connaissant bien l’endroit, Yannick Zaballos, et nous avons eu grand plaisir à suivre son cheminement dans le labyrinthe des fossés et couloirs tout en écoutant son exposé solidement documenté.

Bonaguil defense Bonaguil est un château passionnant pour les historiens, même s’il n’a été le lieu d’aucun événement d’importance dans l’histoire de France. Il a été construit à la fin du Moyen-Âge, à une époque où les conflits entre puissances locales s’apaisent et où le pouvoir royal centralisateur s’affirme. Construit dans un lieu saugrenu, il ne présente aucun intérêt stratégique et n’a donc jamais été assiégé ou conquis. La construction a subi les outrages du temps ainsi que quelques modifications destinées à améliorer le confort intérieur ou à réduire les coûts d’entretien, par ses occupants ultérieurs, mais aucune restructuration vraiment importante. En fait ce château se présente comme un véritable catalogue du savoir-faire des architectes et des maçons en matière de stratégie défensive au XIVème et XVème siècle. Autre élément important, il démontre avec force ce qui était l’un des rôles prépondérant joué par ces édifices féodaux, à savoir l’affirmation du pouvoir et de la supériorité de celui qui le possédait. Face à la puissance qui se dégage du donjon, tour maîtresse de l’ouvrage, les manants sont prévenus : c’est bien en ce lieu que réside celui qui dirige leur destinée… De l’exercice du pouvoir à la folie des grandeurs il n’y a qu’un pas à franchir, et je ne doute pas que certains de nos politiciens modernes, de droite comme de gauche, auraient un grand plaisir à le faire !

moulin Barbaste Lors de notre bref séjour dans le Lot et Garonne, nous avons découvert d’autres merveilles comme le fort peu connu château de Perricard, le moulin fortifié de Barbaste ou l’église romane de Frespech. Grâce aux récits de notre guide, aux photos souvenirs que nous avons rapportées, ces lieux resteront sans doute gravés dans ma mémoire tant que celle-ci fonctionne encore un peu ! Problème majeur de tout voyage organisé, il y a des endroits dans lesquels nous aurions aimé trainer un peu plus longtemps et d’autres où nous aurions préféré abréger la visite. Mais nous connaissions les enjeux avant le départ, et ce voyage est avant-tout une invitation à revenir ! Il est difficile, lorsque l’on présente un monument, de trouver un équilibre entre les détails techniques, et la partie narrative, sur le mode conteur, qui permet de créer une ambiance. Ce parcours castellologique m’a permis d’enrichir mon catalogue de connaissances architecturales et c’est important. Il est plaisant de savoir un peu « lire les pierres » et dépister les erreurs les plus grossières dans la datation des bâtiments. Mon souci d’érudition se limite à ce stade, un peu comme vis à vis de la botanique. Les relations entre les plantes et l’homme, à travers leur culture, leurs usages, l’image qu’elles ont laissée dans notre inconscient, m’intéresse plus que le fait de mémoriser un inventaire de genres, de familles ou d’espèces. Mais quand on parle de plantes, il est utile d’être capable de les nommer précisément. Pas d’ethnobotanique sans rudiments de botanique ; c’est un peu la même chose pour la castellologie : quelques rudiments architecturaux sont nécessaires pour pouvoir placer intelligemment le château dans son contexte historique et social.

belle voute Une chose est en effet certaine, c’est que l’archéologie médiévale a beaucoup progressé ces dernières décennies et l’image que l’on se fait des édifices civils ou religieux de cette période aussi. Mais certains clichés ont la vie dure, comme celui des enduits qu’il faut impérativement faire disparaître pour retrouver le charme de la pierre nue bien jointoyée, « comme au Moyen-Âge ». Cette « pierre apparente » tant appréciée de certains amateurs était pourtant signe de dénuement, et dans les habitats les plus fortunés, on prenait soin d’enduire les murs avec des chaux, souvent colorées, qui rendaient les intérieurs (et parfois les extérieurs) plus plaisants à habiter. Un excès en appelant un autre, certains experts rénovateurs sont devenus des partisans acharnés du crépi épais qui serait – à leurs yeux – plus conforme. Il semble que la juste réponse se situe au milieu entre ces deux extrêmes (notre bon François Bayrou serait ravi) : le crépi utilisé au moyen-âge était léger, respirant, et laissait entrapercevoir la structure de pierre. L’usage de couleurs pastels ou d’un blanc bien franc, participait à l’éclairage des pièces de vie. En témoignent, les marches taillées sous certaines fenêtres, comme dans le donjon-porte de Bruch, dont la fonction principale était de renvoyer la lumière solaire vers le plafond vouté et blanchi, et participait à un éclairage d’ambiance particulièrement agréable…

Sur ces considérations hautement techniques, je vous abandonne à vos occupations. Mais je n’en ai pas fini avec les châteaux. Un de ces quatre, il faudra que je vous parle d’une autre belle bâtisse, dans ma région cette fois… Il s’agit du château des Allymes, dans le Bugey. Contrairement à Bonaguil, ce bâtiment, assez imposant lui aussi, a joué un rôle non négligeable dans l’autre guerre de cent ans que nous avons connue en Dauphiné, celle qui a opposé notre province au voisin savoyard. Mais, comme le disait si souvent « Oncle Paul » en conclusion de ses récits épiques, ceci est une autre histoire !

Note : (*) En fait les stalles datent du XVIIème siècle d’après mes espions.

un bel assemblage

 

One Comment so far...

fred Says:

20 juin 2014 at 12:36.

Concernant le mouton, c’est peut être une référence à l’agneau Pascal ?
cela ressemble à ce qu’on appelle une « miséricorde », un truc pour que les moines puissent y poser les genoux pour prier …

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