5 juillet 2010

Immense, certes… Infini, sûrement pas !

Posté par Paul dans la catégorie : philosophie à deux balles .

Je me mets à la place du premier bûcheron qui a contemplé les forêts du Canada : des arbres à perte de vue, une marée de verdure qui fuit vers l’horizon, disparait derrière une colline pour mieux surgir au faîte de la suivante. Comment aurait-il pu imaginer, ce brave colon, que la saignée à blanc qu’il allait opérer, laborieusement, à l’aide de sa cognée, viendrait à bout d’une immensité pareille ? Même si on l’avait informé qu’il n’était que le premier et que des milliers d’autres viendraient à sa suite, munis d’outils de plus en plus perfectionnés. Difficulté pour l’esprit humain d’apprécier une grandeur à partir du moment où elle excède un seuil (sans doute variable d’un individu à l’autre). Les avancées technologiques ne sont pas seules responsables d’un tel massacre organisé. Derrière la machine, il y a un cerveau (plus ou moins autonome) qui commande ou bien exécute les ordres que d’autres cerveaux, tout aussi humains, lui ont intimés. Couper la totalité ou presque de la forêt primaire du Canada ! Vous auriez raconté ça à un trappeur, il y a quelques siècles, il vous aurait ri au nez ! Je parle des arbres, mais je pourrais évoquer aussi les saumons dans les grands lacs à la frontière des USA (on s’en servait pour fertiliser les champs, tant il y en avait) ou les troupeaux de bisons que l’on massacrait à la mitrailleuse puis que l’on laissait pourrir sur place…
Comment imaginer qu’un seul sac en plastique, un unique et misérable petit détritus, jeté au milieu des vagues de l’océan, arriverait un jour à constituer un ilot considérable, une pollution détestable et mortelle pour la faune marine… Incapacité, pour l’esprit humain, de raisonner au-delà d’une certaine échelle, plus que volonté de nuisance…
Cette impossibilité d’évaluer les conséquences d’un acte, à partir du moment où il est reproduit un grand nombre de fois, permet à tout un chacun de minimiser l’impact de ses propres pratiques : incapacité de passer de l’individuel au collectif, des conséquences jugées bénignes de l’acte individuel aux effets catastrophiques du même acte multiplié à l’infini. Il ne s’agit  pas forcément d’une attitude égocentrique (ou anthropocentrique diraient certains) forcenée, mais du manque de capacité du cerveau humain à appréhender les grands nombres.

Le problème est le même, que ce soit la distance de la Terre aux plus proches planètes habitables ou la longueur du voyage qu’il faudrait faire dans le temps pour rencontrer d’aimables dinosaures ou les ancêtres de nos végétaux actuels.  Cette difficulté à appréhender l’immensité des distances spatiales ou temporelles est tout à fait palpable chez les enfants : leurs grands parents auraient très bien pu vivre à l’époque des Gaulois, et les Celtes chasser les brontosaures.  Lorsqu’on a l’occasion d’aborder quelques notions de ce genre, un peu complexes, avec eux, on se rend vite compte du problème : invention de la voiture, châteaux forts et druides se situent grosso modo dans la même zone temporelle, c’est à dire « avant ». Il y a aussi un « avant-avant » dans lequel la majorité d’entre-eux situent l’homme des cavernes et les dinosaures, point final. Le déroulement de l’histoire humaine se limite à trois ou quatre grandes périodes et c’est tout. Lorsqu’on demande à un enfant de huit ou dix ans si la voiture existait du temps de Louis XIV, il marque toujours un temps d’hésitation avant de répondre. Il en est de même pour les distances. Leur appréciation se limite bien souvent à : ici, un peu plus loin, très loin, très très loin. « Jeudi, je suis allé voir mémé, on est resté au moins une heure dans la voiture ; elle habite très loin. » « Plus loin encore il y a Paris et l’Amérique, et très très loin il y a les planètes ».
Du côté des adultes, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’appréciation des distances et des durées n’est guère plus rigoureuse. Dans le meilleur des cas, seule la succession chronologique est en place, pas l’échelle des temps. Le deuxième conflit mondial a duré moins d’une dizaine d’années ; le Moyen-Âge s’étale sur un millénaire. Le nombre d’événements que l’on a mémorisé pour ces deux périodes est à peu près le même. On va parler dans les livres d’histoire de la vie des paysans à l’époque médiévale : on balaie ainsi d’un geste large la succession d’une cinquantaine de générations.
Du coup, il n’y a pas lieu d’être surpris par les réactions individuelles aux problèmes de pollution. Un terrrien se déleste d’un kilo de déchets ; lorsque ses six milliards de concitoyens ont fait la même chose, on se retrouve avec un tas de six millions de tonnes d’ordures à gérer. A part les photos plutôt suggestives des rues de nos villes quand il y a grève des éboueurs, vous arrivez à vous représenter un amoncellement pareil ?

A une certaine époque, avec un copain, on s’amusait à délirer sur les mécanismes de base du capitalisme. On se projetait fabricants des célèbres goûters biscuités au chocolat (dont je ne citerai pas le nom), en Chine comme il se doit. Le raisonnement était simple : on a le gouvernement dans la poche ; chaque citoyen de ce pays est obligé de consommer au moins un gâteau à son petit déjeuner. On inscrit ça dans le petit livre rouge du parti. Imaginons qu’on fasse 1 centime de bénéfice par pâtisserie avalée… Eh bien le total grimpe à un milliard de centimes de bénéf tous les matins (ça se passe à une époque où les Chinois étaient un peu moins nombreux que maintenant)… Vu que les prix des denrées de première nécessité se sont envolés, ça pourrait donner facilement dix millions d’euro dans le tiroir caisse. On n’était pas les seuls à délirer puisque, à peu près à la même époque, dans les débuts de l’informatique à gogo, un employé de banque s’était amusé à un jeu identique. Il s’agissait simplement d’arrondir les soldes des opérations bancaires (ces millièmes ou dix millièmes de dollars ou de francs – la troisième ou la quatrième décimale). Les excédents étaient virés sur un compte fictif qui capitalisait ainsi une somme largement impressionnante. Certes, me direz-vous, notre affaire de biscuits chocolatés c’était une approche de l’économie un peu simpliste et un résultat financier soumis à un contexte bien particulier… Cela avait au moins le mérite d’offrir une représentation des quantités à peu près gérable.. Quoique… Dix millions d’euro de bénéfice, je ne vois pas trop quoi faire avec, comme ça, au débotté (laissez-moi quelques jours de réflexion avant de m’adresser un chèque !). Vous ne vous êtes jamais imaginé que si une centaine de vos copains vous adressaient un chèque de 30 euro tous les mois vous n’auriez plus besoin d’aller « bêtement » travailler ???

En fait, l’être humain a tellement de mal à gérer les grands nombres qu’un jour on se retrouvera trop nombreux sur cette petite planète et qu’il faudra envisager de construire des tours d’habitation dans les Parc Naturels pour héberger tout le monde. Peu réaliste me direz-vous ? Au moment où vous lisez ce billet grâce au réseau Wifi du Club Méméd, il y a combien de corps autour de vous, vautrés sur la plage ? Au fait, vous vous situez où ? Première ou deuxième couche ? Pour bronzer (et pour respirer d’ailleurs), mieux vaut celle du haut !

Alors on fait comment si l’on ne peut pas comprendre ? On peut essayer d’imaginer la résolution d’un problème à une échelle moindre mais déjà importante… Avec les enfants, on peut recourir à un jeu idiot : mettre un caillou chaque jour dans une cuvette remplie d’eau. Le moment où il n’y a plus de place pour l’eau arrive assez vite, même si les pierres sont petites, surtout si l’on réalise cette expérience avec un groupe classe de 25 élèves (non, pardon, 30, Châtel est passé par là). Ce que je fais n’a qu’un impact limité, mais ce que je fais, les autres aussi ont le droit de le faire… genre « un verre ça va », « dix papiers gras, bonjour les dégâts ». L’imagination, puis la morale, vont venir au secours de notre déficience intellectuelle. Cela évitera peut-être le spectacle que l’on découvre au bord des petites routes, vers chez nous, lorsque le tracteur broyeur est passé pour couper l’herbe… « Dix papiers gras ça va, mais cent paquets de clopes bonjour les dégâts ». Le chanteur Michel Bühler (que j’apprécie beaucoup) a une mignonne petite chanson à ce sujet… Ça s’appelle « Les Poissons Sont Des Cons » et ça peut s’écouter sur son disque « Passant »…
Morale ne veut pas forcément dire coercition. L’exemple montre qu’à partir du moment où « il est interdit de », l’esprit humain cherche à contourner cet interdit… Quoique… je me demande quelle est l’efficacité de la menace figurant sur les panneaux dressés le long des routes au Québec : un marteau, une enclume et la somme de 100 dollars indiquée pour quiconque s’amuserait à jeter des ordures par la fenêtre de son véhicule… C’est un pays étrange… Les képis censés contrôler tout cela on ne les voit guère, que ce soit en ville ou en campagne, contrairement à notre France nationale où l’on a parfois l’impression de vivre dans un pays occupé par les uniformes… En tout cas, c’est propre dans l’ensemble, même lorsque l’on divague ailleurs que dans les parcs nationaux ou provinciaux… Mais bon, je ne me vois guère, compte-tenu de ma philosophie plutôt libertaire, dans la position du crétin réclamant sans cesse plus de policiers pour surveiller tout et n’importe quoi. Rassurez-vous, vous n’écoutez pas JPP sur TF1 ou DP sur France 2, vous lisez bien « la Feuille Charbinoise », ce blog biblique qui résout tous les problèmes à coup de prêches sonnants et trébuchants….

Le problème n’est donc pas simple. Il va nous falloir bientôt partager l’espace à neuf milliards (je sais, je rabâche puisque j’en parle déjà dans une autre chronique), en prenant soin du fait que chacun mange à sa faim mais pas trop, ne boive pas trop d’alcool, coupe du bois de façon raisonnable, ne fusille pas plus d’un bison par siècle… . Certes, les fabriques de biscuits chocolatés seront autogérées et personne ne vous obligera à en manger un tous les matins, mais il n’en reste pas moins que neuf milliards de gâteaux, de bananes, de yaourts ou de portions de frites, ça fait beaucoup. Il va falloir sacrément planifier tout ça si l’on ne veut pas que les famines à répétition (et les conflits qui les accompagnent inévitablement) ne ramènent l’espèce humaine à une quantité de spécimens mentalement gérable. Le groupe de musiciens « les Cow-Boys Fringants » a écrit un jour une mignonne petite chanson à ce sujet… Ça s’appelle « 8 secondes » et ça peut s’écouter sur leur disque « La Grand-Messe ». Ne me remerciez pas de vous proposer un accompagnement musical « d’ambiance », c’est tout naturel. Je perçois la culture un peu de la même manière que j’élabore un plat de lasagnes : une couche de… suivie d’une couche de… Rien à voir avec la confiture : je n’ai rien à étaler ! Certains vont se plaindre que sur un sujet aussi sérieux (pour ne pas dire grave) je n’arrête pas d’intercaler des remarques déplacées entre deux propos d’une profondeur douteuse. Ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de classer ce texte dans la catégorie « philosophie à deux balles ». Il ne me reste plus qu’à déterminer si les balles correspondent à des dollars US, des Francs suisses ou des Euro en perdition. Choix cornélien.

J’en reviens à mes moutons, avec beaucoup d’à propos. Il y en a sûrement parmi vous qui s’amusent à compter les moutons pour s’endormir… Creusez vous la cervelle et faites travailler vos méninges ! Vous souvenez vous du plus grand nombre de moutons que vous ayez réussi à compter ? 1487 ? 2010 un soir de grande insomnie ? Ce n’est même pas la population du bled le plus proche de chez moi. Essayez d’imaginer ce que ça aurait donné si vous étiez allé jusqu’à dénombrer la population de Shangaï ou de Mexico ! Un petit exercice de calcul pour vous exercer : cinq litres d’eau par chasse d’eau, cinq chasses d’eau par jour et par habitant, 19 213 200 habitants (non pardon, 19 213 500, 19 214 000…)… Combien de litres d’eau chaque jour ? Vous avez déjà vu les chutes du Niagara dans un documentaire ? Comparez le débit des chasses d’eau de Shangai et le débit du Niagara… Amusant comme comparaison… Ne comptez pas sur moi pour vous donner la réponse. Cela fait déjà (grosso modo) 30 274 560 minutes que je respire un air de plus en plus pollué et je fatigue ! A la revoyure… Il vous faudra patienter au moins quatre ou cinq mille minutes. Sachant que l’on compte environ 60 moutons à la minute, d’ici là, vous serez sans doute profondément endormis.

Je vous abandonne sur ces propos lénifiants. Excusez le côté un peu décousu, désordonné de cette chronique, mais le fil conducteur était si long que je me suis perdu avant d’en trouver l’extrémité. Ce n’est pas très grave, et puis, après tout,  « philosophie à deux balles », ça vaut ce que ça vaut !

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