27 août 2010

« Le Père Lapurge », chanson thérapeutique en onze couplets

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps .

Eh hop, une chronique anniversaire ! Merci « l’éphéméride anarchiste » pour l’idée. Merci Constant Marie pour une partie du contenu, et bon anniversaire en ce 27 août puisque tu aurais 172 ans si ta santé avait été aussi vivace que tes idées ! Je dédie cette chronique à tous ceux à qui cette période de rentrée « scolaire » et/ou « sociale » provoque des éruptions cutanées en chaîne. Rien de tel qu’une petite chanson empreinte de poésie pour éliminer ses pulsions meurtrières en fin de journée. Je ne vous propose cette chronique qu’à des fins thérapeutiques bien sûr, et ne vous invite nullement à passer aux actes. Je ne voudrais pas que la « Feuille Charbinoise » soit responsable d’une nouvelle épidémie d’hystérie au Ministère de l’Intérieur franco-français.

« Je suis le vieux père Lapurge
Pharmacien de l’humanité
Contre la bile je m’insurge
Avec ma fille Egalité.

J’ai ce qu’il faut dans ma boutique
Sans le tonnerre et les éclairs
Pour bien purger toute la clique
Des affameurs de l’univers.

Non pas que je sois convaincu que le moment soit venu de faire péter tous azimuths les pains de dynamite et autres marmites à clous, mais en ces temps indécents, le retour aux grands classiques soulage le système nerveux. Texte magnifique, bien d’actualité, musique entrainante, plaisante à jouer à l’accordéon… La chanson reste célèbre, mais son compositeur, lui, a disparu dans les fosses abyssales de l’oubli collectif. Entre deux couplets de ce pamphlet révolutionnaire réjouissant, vous ne m’en voudrez donc pas de « résurrectionner » le brav’gars qui l’écrivit à l’origine. Il se nomme Constant Marie. C’est un « communard », encore un, qui a bien failli laisser sa peau lors des combats dans les tranchées du fort de Vanves. Ce joyeux luron avait plus d’une corde à son arc puisqu’il fut tout à la fois ou successivement maçon, chansonnier et cordonnier. « Le Père Lapurge » est resté dans les mémoires. C’est son « bébé » le plus célèbre, mais il est également l’auteur d’un certain nombre d’autres chansons sympathiques comme « Dame dynamite », « la muse rouge » ou « l’affranchie ». Répertoire orienté, certes, puisque l’auteur ne cache point ses sympathies pour l’anarchisme ou pour « la propagande par le fait », très en vogue dans les milieux libertaires des années 90 (non, réfléchissez un peu, pas 1990 !). C’était l’époque où il ne faisait pas bon, lorsqu’on était banquier, monarque ou patron, se promener dans les rues, les mains dans les poches, ou se pavaner sur une calèche dans les avenues trop fréquentées. Ce fut aussi une époque que j’estime funeste pour les libertaires puisqu’elle permit à la bourgeoisie de faire cette assimilation hâtive « anarchisme = boum boum », toujours très en vogue aujourd’hui dans les salons du Ministère de l’Intérieur. Quand une bonne partie des militants remisa ses pains de nitroglycérine pour intégrer les bourses du travail et s’intéresser aux luttes ouvrières, il y avait du boulot à faire pour contrer la propagande déchaînée de la bourgeoisie… Il faut reconnaître cependant que certains jours, on apprécierait de voir disparaître quelques individus malfaisants dans un nuage de fumée purificatrice. Excusez ce dérapage violent et politiquement incorrect mais il y a des jours ou « une bonne purge » ça ne soulage pas que la tripaille…

Son mal vient des Capitalistes
Plus ou moins gras, à la ronger,
En avant, les gars anarchistes,
Fils de Marat, faut la purger.

J’ai du pétrole et de l’essence
Pour badigeonner les châteaux
Des torches pour la circonstance
A mettre en guise de flambeaux

J’ai du picrate de potasse,
Du soufre et du chlore en tonneaux,
Pour assainir partout où passent
Les empoisonneurs de cerveaux.

Constant Marie est donc né le 27 août 1838 à Sainte-Houvrince dans le Calvados. Il exerce la profession de maçon. De sa participation active à la Commune de Paris, il récolte une blessure qui va le contraindre à changer de métier et à s’installer comme cordonnier, rue de la Parcheminerie dans le cinquième arrondissement, un quartier populaire de Paris berceau de nombreux soulèvements. Sa participation aux activités de divers groupes anarchistes ainsi qu’aux fêtes et aux meetings, n’est pas du goût de la préfecture de police qui le fait surveiller activement. Il est arrêté le 1er juillet 1894 après une perquisition de son domicile. La police se saisit de nombreux documents : livres, brochures et manuscrits originaux de ses chansons. Il est inculpé « d’affiliation à une association de malfaiteurs » et reste enfermé plusieurs semaines à la prison de Mazas. A part la prose virulente qu’il emploie dans ses chansons, le Ministère de l’Intérieur n’a aucun élément pour l’inculper sur un quelconque autre motif. En 1901, un groupe d’artistes, poètes et chansonniers, prendra comme appellation le titre de l’une des chansons de Constant Marie : la Muse Rouge. A ce groupe appartiendront de nombreux personnages dont nous avons eu (ou dont nous aurons) l’occasion de parler ici : Gaston Couté, Eugène Bizeau, May Picqueray, Sébastien Faure, Maurice Doublier, Clovys… et bien entendu Constant Marie. Quelques décennies plus tard, Jacques Prévert et Pierre Dac feront aussi partie de ce groupe d’artistes informel et peu conventionnel au sujet duquel on peut lire l’intéressant ouvrage de Robert Brécy, intitulé « Autour de la Muse Rouge – 1901-1939 ».

J’ai des pavés et de la poudre
De la dynamite à foison
Qui rivalisent avec la foudre
Pour débarbouiller l’horizon

Le gaz est aussi de la fête
si l’on résiste à mes joyaux
au beau milieu de la tempête
je fais éclater ses boyaux

J’ai poudre verte et mélinite
De fameux produits, mes enfants
Pour nous débarrasser plus vite
De ces mangeurs de pauvres gens

Constant Marie est mort le 5 août 1910. Comme tant d’autres il a sombré dans l’oubli et une partie importante de son œuvre est restée méconnue. Certains chanteurs comme Marc Ogeret ont su redonner vie à ses chansons. Le Père Lapurge figure dans le disque « Chanson contre » sorti en janvier 1989. Contrairement à ce qui se passe pour d’autres chansonniers, la vie de Constant Marie est assez mal connue ; pour ce que j’en sais, aucun ouvrage biographique n’a été écrit et le peu de notices que l’on peut trouver à son sujet contiennent à peu près toutes les mêmes éléments. Sauf erreur de ma part, j’ai l’impression d’avoir fait le tour de tous les éléments biographiques connus ! Merci de compléter mes lacunes. Thierry Maricourt dans son « histoire de la littérature libertaire en France » ne lui consacre que quelques lignes. Certes, contrairement à Louise Michel par exemple, la production du « Père Lapurge » se limite à une bonne série de chansons révolutionnaires et il n’a jamais vraiment écrit de « littérature ». Peut-être se serait-il satisfait, après tout de cet anonymat, ou plutôt du fait que son « pharmacien de l’humanité » soit resté plus célèbre que son patronyme.

J’ai pour les gavés de la table
La bombe glacée à servir
Du haut d’un ballon dirigeable
Par les toits pour les rafraîchir

Voleuse et traître bourgeoisie
Prêtres et bandits couronnés
Il faut que d’Europe en Asie
Vous soyez tous assaisonnés

J’ai ce qu’il faut dans ma boutique
Sans le tonnerre et les éclairs
Pour bien purger toute la clique
Des affameurs de l’Univers. »

Vous voilà en tout cas pourvus d’une bonne chanson à interpréter lors du soulèvement populaire prévu pour le 7 septembre… En fait je crois que j’exagère un peu puisqu’il s’agit d’une énième grève de 24 h pour pleurer sur tout ce qu’on a perdu. Puisse « Le Père Lapurge » redonner un peu d’énergie aux mouvement sociaux, tout en sachant que le picrate de potasse ou la mélinite ne résolvent pas forcément tous les problèmes d’un coup de bâton (de dynamite) magique !

NDLR : On peut écouter « le père Lapurge » sur le site « MusicMe » ainsi que toutes les autres chansons du disque « chansons contre » de Marc Ogeret. On peut aussi trouver la partition pour guitare sur le site « la boîte à chansons ».

One Comment so far...

Eric Says:

30 août 2010 at 09:24.

Ravi de voir que l’Ephéméride anarchsite suscite une aussi sympathique chronique. J’en profite pour te signaler l’existence d’un article fort intéressant sur wikipédia à propos de l’histoire des goguettes, (sociétés chantantes). http://fr.wikipedia.org/wiki/Goguette

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