13 décembre 2012

Des « Tigres de Malaisie » au « Corsaire Noir », l’œuvre pittoresque d’Emilio Salgari

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures .

 Je termine la lecture du « Corsaire Noir » que j’ai acheté il y a quelques mois à mon bouquiniste favori : un bel ouvrage, publié dans les années 30  aux éditions Delagrave. L’histoire, genre western maritime,  m’a bien fait rigoler. Les ouvrages de Salgari, surtout les éditions anciennes, sont assez recherchés. Je vais tâcher de compléter ma série mais en prenant mon temps ; ma manie de la collection n’est pas poussée au point d’acheter n’importe quoi à n’importe quel prix !… Il y a un certain temps que je m’intéresse à cet auteur. Toute une série de titres ont été réédités dans la collection « Bouquins », mais j’ai surtout envie de me procurer les volumes anciens ; ils ont un charme désuet qui accentue leur côté pittoresque. Pendant longtemps, d’Emilio Salgari, je n’ai connu que le nom et je n’avais rien lu de sa plume. Comme je m’intéresse aux « romanciers populaires », de Michel Zévco à Gustave Le Rouge en passant par Paul Féval et autres titulaires de cette qualification, ma curiosité était quand même bien éveillée. C’est Paco Ignacio Taïbo II, brillant écrivain de romans policiers, contemporain, qui a provoqué l’ultime déclic avec la publication de son « retour des tigres de Malaisie », dans lequel il met en scène les principaux héros de Salgari dans une énième aventure, un sursaut post mortem bien distrayant. Bref tout cela m’a donné envie de m’intéresser un peu à la biographie de l’auteur et de vous faire partager ce que j’ai appris.

  Emilio Salgari, l’homme à la belle moustache sur cette photo,  est beaucoup moins connu en France qu’en Italie. Une bonne partie de sa production littéraire a pourtant été traduite dans de nombreuses langues et a donné lieu à des adaptations cinématographiques ou télévisées plus ou moins fidèles. Le personnage est haut en couleur, et quelque peu mythomane, ce qui fait qu’il n’est pas toujours facile de distinguer la part de réalité dans ce qu’il a lui-même raconté au sujet de sa vie. On possède quand même des informations à peu près fiables sur le déroulement de celle-ci. Il est né à Vérone, en 1862. Il a fait des études à l’institut naval de Venise, mais ne semble pas avoir vraiment réussi. Qu’il ait rêvé de naviguer, c’est une certitude ; la plupart de ses livres mettent en scène pirates ou flibustiers… Qu’il ait réussi à obtenir un quelconque diplôme dans la marine et vogué sur les océans, c’est beaucoup moins certain ! Il revendique pourtant fièrement le titre de « capitaine » Salgari et n’hésite pas à faire mention de son grade lorsqu’il signe ses premières créations. Son premier livre « Les sauvages de Papouasie » est publié en 1883. 82 romans et une bonne centaine de nouvelles, d’articles ou de chroniques suivent ce premier opus. La partie la plus intéressante de son œuvre a été écrite à la fin du XIXème siècle. Les textes qu’il fait éditer après 1901 sont plus irréguliers. A cette période Salgari sombre dans la dépression, et les difficultés matérielles qu’il rencontre le conduisent parfois à bâcler son travail. Une première tentative de suicide en 1910 échoue. La seconde, six mois plus tard, sera la bonne. Il semble qu’il ait choisi une mort spectaculaire, dans la droite ligne de son œuvre, puisqu’il se serait fait sepuku comme les samouraï japonais ! Il meurt ruiné, escroqué par ses principaux éditeurs et accablé par les problèmes familiaux. Avant de mettre fin à ses jours, il aurait fait cette proclamation tragique : «A mes éditeurs : A vous qui vous êtes enrichis sur ma peau, me laissant, ma famille et moi, dans une situation proche de la misère, je demande seulement qu’en compensation des gains que je vous ai procurés, vous vous occupiez de mes funérailles. je vous salue en déposant ma plume.»

 Ce que Salgari ne vit pas dans son quotidien, il le crée dans sa tête. Son imagination est fertile, y compris lorsqu’il parle de lui-même. Il ne s’agit point de vantardise mais d’un mélange permanent entre le virtuel haut en couleurs et le réel parfois difficile à supporter. Il n’hésite pas à évoquer sa vie aventureuse, ses longues croisières en mer ; il prétend avoir rencontré Buffalo Bill au Nebraska, avoir baroudé au Soudan et traîné dans les ports d’extrême-Orient. La réalité est beaucoup plus quelconque. Sa rencontre avec Buffalo Bill est bien réelle, mais elle a eu lieu à Vérone lors d’une séance de cirque. Le seul voyage qu’il ait fait en bateau est une traversée entre Vérone et Brindisi à bord d’un cargo. De cette équipée, il rapporte un certain nombre de souvenirs d’Extrême Orient achetés à des marchands rencontrés dans les ports. La réalité de son quotidien est beaucoup moins romantique : ses écrits ne lui rapportant pas de quoi vivre, il travaille dans un bureau à Turin. Il épouse Ida Peruzzi en 1892. Le mariage semble une réussite ; le couple aura quatre enfants. Celle qu’il surnomme affectueusement Aïda (en référence à l’héroïne de Verdi) a une santé mentale fragile et finira ses jours dans un asile d’aliénés.  Le prétendu aventurier n’est donc qu’un modeste employé de l’administration. Son sabre d’abordage n’est que virtuel et le décalage entre l’existence qu’il rêvait d’avoir et la platitude de son quotidien est certainement difficile à vivre : une charge familiale importante, des difficultés financières incessantes ! Heureusement qu’il y a les livres, les encyclopédies, les récits de voyage que d’autres ont rédigés et qui vont nourrir son imaginaire. Salgari n’est pas un plagiaire, loin de là ! Les heures qu’il passe dans les diverses bibliothèques de la ville lui permettent de s’évader quelque peu. Il s’imprègne de ses lectures de façon parfaite : certaines descriptions donnent l’impression que l’auteur a réellement visité les lieux dont il parle. Le phénomène n’est pas nouveau : l’un de ses prédécesseurs beaucoup plus célèbre, Jules Verne, a promené ses lecteurs dans les terres lointaines, en ne quittant guère sa péniche amarrée sur les rives de la Seine !

 Au fil des années et de l’évolution de son écriture, l’influence des autres grands maîtres du roman populaire se fait peu à peu sentir. Très vite, il crée des séries de romans avec des personnages récurrents comme le corsaire noir ou Sandokan qui resteront parmi ses héros les plus célèbres. Il n’y a pas véritablement d’engagement politique chez Salgari, alors que c’est le cas dans les écrits de jeunesse de Michel Zévaco. Il n’en reste pas moins que l’écrivain défend un certain nombre d’idées et de valeurs plutôt progressistes pour son époque, notamment son anti-colonialisme, qui se manifeste à plusieurs reprises au fil de ses différentes œuvres. Sandokan et ses hommes luttent pour l’indépendance de leur île, Mompracem, dont les Britanniques veulent s’emparer, mais, au-delà de ce combat, c’est pour l’indépendance de l’ensemble de la Malaisie qu’ils affrontent leurs adversaires.
Ses héros évoluent dans des décors certes conventionnels pour ce type de récit : la jungle, une île mystérieuse, les quartiers sordides des ports lointains… mais il sait donner un charme particulier à tous ces lieux. Ses héros ont tous un noble caractère ; ils sont généreux, courageux, romantiques en diable et il est rare qu’ils ne rencontrent pas, au cours de leur vie tumultueuse, une âme sœur avec laquelle leurs rapports seront terriblement conflictuels. Le corsaire noir tombe amoureux d’une femme quasiment parfaite. Elle n’a qu’un seul défaut, et le héros s’en aperçoit un peu trop tardivement : elle est la fille de son ennemi juré, de cet individu malfaisant qui l’a persécuté pendant des années, lui et sa famille. La vengeance du corsaire noir sera terrible et va ruiner cette passion naissante. Romantique à souhait, et bien distrayant si l’on est capable de prendre quelque distance avec le récit.

 Le même genre de mésaventure arrive au plus grand des héros créés par notre romancier :  Sandokan, « le tigre de Malaisie », comme le surnomment ses adversaires. Lui aussi est amoureux d’une noble et belle dame, Marianne, la « perle de Labuan ». Celle-ci est, comme il se doit, la nièce de l’un de ses ennemis mortels. Sacré personnage que ce Sandokan, sorte de Robin des bois du lointain Orient. Ses aventures sont innombrables ! Depuis sa base, l’île secrète de Mompracem, il a pris fait et cause pour les malheureux et les opprimés, notamment tous ces Indonésiens exploités par les colons blancs européens auquel il va créer mille et un ennuis. Bien entendu, ses ennemis sont aussi nombreux que sournois… Une armada entière est à ses trousses ; il lui échappe dans les brumes de la mer de Java… Le héros est parfois victorieux, parfois vaincu, mais dans ce cas, une ultime issue lui permet toujours de tirer son épingle du jeu. Les péripéties sont nombreuses et le lecteur s’inquiète à chaque page, s’il accepte de jouer le jeu.
Autre aspect progressiste de son œuvre, le rôle dévolu aux femmes est loin d’être de la simple figuration. Sans être féministe à proprement parler, Salgari donne un rôle de premier plan à ses héroïnes et leur fait vivre une existence à la hauteur de leurs aspirations. Les femmes de ses différentes sagas portent souvent la robe mais rêvent de pantalon ; elles n’ont qu’une envie, c’est de brandir un sabre d’abordage ou une solide rapière. Elles ont un sacré caractère et n’hésitent pas à prendre des risques inconsidérés pour tirer leur épingle du jeu. Le premier livre des aventures de Sandokan, « le tigre de Mompracem » paraît en 1900. Il connait immédiatement un important succès, sauf auprès des critiques littéraires qui dénoncent le style trop fruste de l’auteur. Il faut dire que le roman populaire est un genre littéraire qui n’a pas la cote, même si les journaux font leurs choux-gras de tous ces feuilletons qu’ils publient bien régulièrement pour appâter leurs lecteurs. Dix autres volumes racontent les aventures de Sandokan. Le dernier paraît en 1913, après le décès du romancier, et s’intitule « la revanche de Yanez ». L’écrivain Luigi Motta ajoutera quelques titres à la saga.

 C’est sans doute dans la série des aventures de Sandokan que Salgari expose le mieux ses sentiments anti-colonialistes. Les portraits qu’il dresse des nababs anglais ou hollandais sont impitoyables. On retrouve dans certaines descriptions les mêmes caricatures que celles qu’avait peintes, quelques décennies auparavant, l’écrivain hollandais Multatuli. Certains romans se déroulent dans un contexte plus original que les classiques histoires de pirates : guerre d’indépendance de Cuba, la guerre russo-japonaise… Même les croisades ne sont pas oubliées ! Capitaine Tempesta raconte l’histoire d’une jeune femme partie à la recherche de son bien aimé disparu en Terre Sainte pendant les croisades. Déguisée en chevalier, l’héroïne acquiert très vite la réputation d’un adversaire impitoyable sur les champs de bataille. Salgari s’essaie dans d’autres genres que le roman de cape et d’épée. « En bicyclette vers le pôle Sud » est plutôt une histoire fantastique : il n’y est point question de flibuste, de trésor ou de vengeance mais d’un voyage tout simplement extraordinaire.
L’existence d’Emilio Salgari n’a donc pas été facile. Son plus grand bonheur, en dehors de la naissance de ses enfants qu’il adorait, a été sans doute le plaisir qu’il a procuré à des centaines de milliers d’adolescents, lecteurs assidus de son œuvre. D’autres auteurs de romans populaires à succès de son époque comme Alexandre Dumas, Gustave Aymard, Mayne Reid on certainement mieux tiré leur épingle du jeu que lui… Même le plus trublion de tous ces écrivains, Michel Zévaco, finira ses jours dans une relative aisance matérielle que Salgari n’a jamais connue. En ayant écrit « le retour des Tigres de Malaisie », Paco Ignacio Taibo II lui a certainement rendu le plus bel hommage qu’on pouvait lui rendre !

références : sur Internet, le site rohpress.com, éditeur indépendant qui propose de nombreux ouvrages de Salgari, en anglais malheureusement. Le site « bibliothèque des grandes aventures » est riche en informations. A consulter également le site de la librairie Mompracem, qui possède un vaste rayon spécialisé dans le roman populaire et présente de façon détaillée de nombreux ouvrages. Autre source : « Le retour des tigres de Malaisie – Plus anti-impérialistes que jamais », roman de Paco Ignacio Taibo II, traduit par René Solis et publié aux éditions Métailié en 2012.
Pour enrichir vos connaissances sur l’ensemble des écrits de Salgari, je ne saurais trop vous conseiller également de visiter le site « La perla di Labuan« . Une seule restriction, il faut lire l’Italien !

 

2 Comments so far...

fred Says:

17 décembre 2012 at 14:56.

Râââ ! Sandokan ! le terrible tigre de Malaisie !
Que de souvenirs !
http://www.youtube.com/watch?v=_VBoD92ui70&feature=related

Paul Says:

18 décembre 2012 at 20:11.

Merci Fred… Finalement, je me demande si en 2012 la bonne littérature populaire n’est pas aussi méprisée qu’en 1912. Si au moins j’avais attendu le centenaire de sa mort à ce pauvre Emilio. Voyant l’abondance des réactions, je pense que mon prochain billet « littéraire » sera consacré à des révélations encore inédites sur le « Rouge et le Noir » de Stendhal… Après tout le fait divers qui a servi de base à cette histoire scabreuse s’est déroulé à 8 km d’ici !

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