13 mars 2017

Regards divers sur le paysage

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour... .

Tant de manières d’observer le paysage qui nous entoure ! L’œil du naturaliste, celui du géologue, du peintre, du photographe ou de l’historien, ont une perception différente des éléments qui constituent notre décor. Rien n’empêche qu’elles soient complémentaires, même si l’exercice n’est pas toujours évident !

signalisation Avec le recul du froid et des intempéries, et juste avant l’offensive printanière des travaux au potager, le temps est venu pour nous de reprendre les longues randonnées dans notre jolie contrée. L’un de nos terrains de vagabondage préféré (parmi d’autres !), c’est le plateau de Crémieu, en Nord-Isère, où l’on découvre des kilomètres de sentiers balisés dans des zones intéressantes à arpenter pour des raisons diverses. Petite parenthèse : une fois n’est pas coutume, j’applaudis des deux mains à cette initiative du Conseil Général de l’Isère, et je témoigne de mon respect pour les bénévoles qui ont soutenu ce projet en effectuant le balisage sur le terrain. Résultat : des cartes très lisibles pour les randonnées pédestres et des kilomètres de chemins préservés de la voracité de certains propriétaires soucieux d’agrandir leurs parcelles par n’importe quel moyen. Les chemins ainsi repérés sont largement fréquentés par piétons et cyclistes et témoignent de l’intérêt d’une telle réalisation.

murets dalles de pierre J’aime la nature (sans N majuscule – j’en ai assez que l’on « divinise» tout et n’importe quoi). Quand je me balade, j’apprécie d’entendre le bruissement des feuilles, les chants d’oiseaux, le ruissellement de l’eau ; cela me plaît aussi d’observer les fleurs, les pierres, de remarquer des traces insolites… Rien ne me fait plus plaisir que d’admirer la silhouette majestueuse d’un arbre ancien ou les formes fantaisistes d’un jeune arbrisseau cherchant sa place au soleil parmi les aînés. Quelle joie lorsque l’on peut surprendre la silhouette d’un renard en fuite ou la course d’un chevreuil ! Mais – quel que soit le lieu où je me promène – j’aime aussi rechercher l’empreinte de l’homme dans le paysage… Chemins empierrés, parfois depuis l’époque gauloise, murets édifiés à grand peine pour retenir la terre des talus élevés, terrasses abandonnées, si nombreuses dans nos vallées montagnardes, dont la forme s’estompe peu à peu dans le paysage ; découvrir, au détour d’un sentier, la silhouette d’un vieux moulin en ruine ou les restes difficiles à percevoir des campements de charbonniers. Dans certains endroits, le patrimoine est plus riche qu’ailleurs et les vestiges que l’on peut y découvrir bénéficient d’une signalisation généreuse : fontaines romaines aménagées, anciennes chapelles, granges médiévales… Rares sont les communes qui ne cherchent pas à mettre en valeur leurs trésors historiques. Mais en d’autres lieux, il faut l’œil d’un détective pour découvrir les marques du travail de nos ancêtres : simples réalisations de la vie quotidienne, n’ayant pas le prestige d’un aqueduc ou d’une chapelle romane. Quelques recherches livresques s’avèreront peut-être utiles pour documenter la balade. Il m’a fallu un certain temps par exemple pour comprendre l’utilité de certains pylônes singuliers que l’on trouvait au sommet des collines et apprendre qu’ils servaient autrefois de sémaphores pour guider les avions. De manière générale, le patrimoine industriel ou agricole intéresse moins les visiteurs d’un jour que les vestiges historiques, qu’ils soient religieux ou militaires.

etang de Ry vanne Pour moi cette quête du passé ne se limite pas aux édifices routiers ou agricoles ; elle se veut très large. L’historien amateur que je suis a du travail ! J’aime par exemple rechercher les indices du passage d’une voie ferrée ou la trace dans le paysage d’un ancien bâtiment industriel. Si l’on est quelque peu attentif à ce que l’on peut observer autour de soi, on va certes découvrir les trous laissés par les pics sur les troncs d’arbres morts, ou les entassements d’aiguilles de pin de gigantesques fourmilières, mais on pourra observer que, dans nos contrées, l’empreinte humaine est omniprésente (ce n’est pas le cas dans un pays comme le Canada par exemple). Cela ne me gêne aucunement de savoir que le paysage a été largement modulé par la main de ceux qui ont habité des lieux maintenant déserts. Ces marques anciennes d’occupation sont – contrairement à notre empreinte contemporaine – souvent très discrètes. Les murets de pierre sont redevenus de simples amoncellements, les murs en pisé (terre argileuse très utilisée localement en construction) se sont peu à peu effacés… La raison de cette intégration parfaite de la ruine dans le paysage est simple : l’emploi de matériaux que l’on trouvait sur place et que l’on a généralement simplement déplacés et « arrangés ». L’occupant des lieux parti : la végétation a repris ses droits et a réorganisé le décor à sa façon. Le muret a été absorbé par le talus ; la dalle de pierre a été recouverte par la terre ; les racines des arbres se sont chargées de démantibuler les constructions un peu plus savantes.

Peyrusse vieux pont Ce genre de découverte m’émeut en général profondément. J’ai pris grand plaisir à me promener en des lieux comme Quirieu (un site médiéval proche de chez nous) ou comme Peyrusse-le-Roc, découvert en Aveyron l’automne dernier. J’imagine, parfois avec peine, le travail qui a été accompli, avec les moyens du bord, le temps passé, et la satisfaction ressentie une fois l’œuvre du bâtisseur achevée : le plaisir d’avoir un abri plus confortable, de pouvoir franchir un ruisseau à pied sec ou de voir, pour la première fois, tourner la roue d’un moulin entraîné par l’eau vive du torrent. La joie aussi de voir circuler les premiers wagons sur une voie ferrée construite à grand peine ou de contempler ses champs cultivés rendus plus fertiles par une irrigation habilement conçue. Ma peine est bien souvent profonde aussi de voir toutes ces œuvres grandioses abandonnées d’un jour à l’autre, pour des raisons souvent fallacieuses. Non point parce qu’elles n’étaient pas fonctionnelles, mais parce qu’une éminence grise a décidé que ce n’était plus « rentable » ou bien que les habitants du lieux, attirés comme des papillons par la lumière, ont cru que la vie serait plus facile ailleurs. Je ne peux voir, sans un pincement de cœur, ces kilomètres carrés de terrasses que l’on entrevoit dans les vallées provençales ou cévenoles. Le terrain a été modelé, pendant des siècles, par des mains d’hommes, de femmes et d’enfants : il fallait, chaque année, replacer les pierres du muret, boucher les trous, remonter la bonne terre arable dans des sacs, sur le dos, pour regarnir les parcelles dévastées par les orages. On emploie couramment l’expression « déplacer une dune de sable à la petite cuillère » pour décrire un tel labeur et elle prend, dans le cadre de ces travaux agricoles routiniers, toute sa valeur.

IMG_2926 Dans le Massif Central, on peut découvrir les vestiges de voies ferrées qui ont été construites mais jamais achevées, alors qu’il ne restait que des rails à poser sur des plateformes parfaitement bâties et solidement étayées. C’est le cas par exemple de la ligne qui va du Puy à Lalevade d’Ardèche. Viaducs, tunnels, galeries ont été édifiés pour rien. Aucune locomotive n’a jamais cheminé sur ces voies : de nombreuses vies humaines ont été sacrifiées sans raison sérieuse autre que la cupidité des investisseurs. On ne faisait bien souvent que peu de cas des conditions dans lesquelles travaillaient les terrassiers… Alors, respect ! Respect pour ce patrimoine que l’on a trop souvent tendance à faire disparaître à grand coups de bulldozers.

voie sarde aiguebelette  Autre exemple de vestige singulier : on trouve, pas très loin de chez nous, en Savoie, d’anciennes routes de circulation, appelées « voies sardes », qui ont été construites, mètre après mètre, au temps du royaume de Piémont-Sardaigne. Elles reprenaient parfois le tracé de chemins plus anciens… Lorsqu’elles ont été préservées, on peut admirer la précision du travail effectué pour ajuster les pierres, les unes à côté des autres et les stabiliser pour qu’elles résistent au passage des roues ferrées des charrettes. Il arrive parfois qu’une circulation intense ait laissé ses marques et que de profondes ornières aient été creusées dans des pierres que l’on pensait pourtant inusables. En Italie, dans le sud de la Toscane, ce sont parfois les falaises qui ont été entaillées pour permettre le passage d’une « via cava ».

blocs de pierre abandonnes Une telle lecture du paysage stimule l’imagination et il m’arrive souvent, en balade, de poser un pied devant l’autre en essayant d’imaginer qui, dans le passé, pouvait emprunter cet itinéraire que je suis maintenant en me guidant avec une carte d’état-major… Faites cet effort d’ouvrir votre regard sur le paysage. Je ne vous demande pas de renoncer à la quête des champignons (je suis trop gourmet pour cela) ou de ne plus vous intéresser à la détermination des orchidées, à la forme des nuages dans le ciel ou à l’identification du chant de l’alouette. Non. Mais simplement vous dire que la carrière abandonnée découverte au détour d’un chemin forestier a une histoire et que l’un de vos ancêtres a pu s’user la paume des mains en un tel lieu, pour extraire les pierres de taille qui ont orné les belles demeures de la ville voisine, à moins qu’il n’y ait connu – pourquoi pas ? – le début d’une belle histoire d’amitié ou d’amour… Cela me donne envie de relire le « Chemin faisant » de Jacques Lacarrière. De la marche comme introduction aux joies de la lecture !

reste de moulin

5 Comments so far...

Rémi Begouen Says:

14 mars 2017 at 10:09.

Le beau récit que tu nous fait de ton coin me donne également envie de lire – à défaut de pouvoir, avec mes rhumatismes de 78 printemps, me balader – comme toi. Moi, ce serait de relire « histoire d’un ruisseau » du grand Élisée Reclus…
Merci de cette page déjà printanière!

lediazec Says:

14 mars 2017 at 11:06.

J’aime ta façon de regarder la nature. J’y suis à longueur d’année et ce qu’elle murmure au pied des torrents (grands ou petits), ou écoutant le roulis des galets au bord de la mer, m’apporte des sons que la lumière du lever ou du couchant éclairent de mille et une idées enregistrées dans les pupilles de l’inconscient pour un feu d’artifice permanent. La bonne journée, la mienne est déjà très belle.

Paul Says:

14 mars 2017 at 12:13.

@ Rémi – @ lediazec – merci pour votre commentaire en tout cas ! J’aime quand les commentaires viennent enrichir le « corps » d’une chronique et c’est bien le cas des vôtres. Quand j’étais jeune, il y a un siècle ou deux, j’ai assisté à la dispute « gentille » d’un couple. Lui voulait aller en promenade dans la nature, entendre le chant des oiseaux, renifler les champignons. Elle lui avait répondu : moi, dans la nature, je m’emmerde ; ce qui m’intéresse ce sont les traces de la présence humaine ! Sans être aussi radical, j’avoue que cette remarque m’avait interpellé et qu’elle a sans doute joué dans ma façon de percevoir les choses. Une autre fois, j’ai eu l’occasion de faire une balade « géologique » avec un collègue compétent et pédagogue (ce qui ne va pas toujours de paire) et je me suis rendu compte que ce qu’il nous donnait à voir ne correspondait pas du tout à ce que mon œil recherchait d’ordinaire.

la Mère Castor Says:

15 mars 2017 at 12:47.

J’approuve, abonde et applaudit, dans mon Auvergne chérie, nombreuses sont ces traces émouvantes bruissantes encore de la vie d’avant, si proche et si loin. Un jour avoir le nez sur les bêtes, un autre sur la flore, un autre encore sur les traces humaines, mais le plus souvent les suivre toutes en même temps, voilà ce que j’aime.

Paul Says:

15 mars 2017 at 13:04.

@ Mère Castor – J’espère qu’à force nos sentiers vont finir par se croiser ! Les traces virtuelles c’est une chose mais les empreintes de godasses dans la mousse fraiche c’est quand même autre chose !

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