3 décembre 2012

Pauline Kergomard et les premiers progrès de l’école maternelle en France

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sur l'école .

  Lorsque l’on parle de la naissance et du développement de l’école laïque en France, il est des personnages dont le nom vient obligatoirement à l’esprit, comme Jules Ferry, Ferdinand Buisson, Jean Macé, François Guizot ; d’autres restent dans l’ombre, malgré l’importance du rôle qu’ils ont joué. C’est le cas notamment de Pauline Kergomard, une cousine d’Elisée Reclus, le géographe. Elle est considérée par beaucoup comme celle qui a le plus œuvré pour la création d’une école maternelle moderne dans notre beau pays. Nous possédons, dans notre bibliothèque, un gros ouvrage en deux tomes consacré à l’école publique française, datant de 1952, œuvre de militants « laïcs » et présentant à la fois l’histoire et l’organisation de l’institution : son nom n’y apparait même pas. L’école laïque, une affaire sérieuse donc une affaire masculine ? On pourrait le croire ! La liste est longue de ces femmes dont le rôle important apparait seulement au gré des études de ces dernières années (je pense à Emilie du Châtelet par exemple, déjà évoquée dans ces colonnes). Outre le fait de n’avoir jamais joué aucun rôle en politique, il faut dire que Pauline Kergomard s’est intéressée principalement à l’école maternelle, longtemps considérée comme une part négligeable du cursus éducatif « à la française ». Ceci explique sans doute cela (sans doute aussi le fait que l’on dispose d’aussi peu de portraits d’elle). Au gré de diverses recherches que j’ai effectuées, son histoire m’a pourtant paru fort intéressante et j’ai décidé de rédiger cette chronique. Les lectrices et les lecteurs assidus le savent : ce blog s’intéresse aux personnages hors du commun, notamment à ceux qui ont suivi des voies divergentes, souvent en opposition aux idées dominantes de leur époque. Ce blog s’intéresse aussi à la pédagogie et aux pédagogues. Il est de bon ton ces dernières années d’en dire le plus grand mal et de les rendre responsables de tout et de n’importe quoi, mais je n’aime guère suivre les boulevards tracés par la pensée dominante… En ce qui concerne Pauline Kergomard, l’emploi du terme pédagogue est parfaitement approprié car cette personne, bien qu’elle ait occupé un poste de premier rang dans la hiérarchie, ne s’est pas contentée d’un rôle administratif ; elle a réellement impulsé une vision nouvelle de l’éducation des jeunes enfants.

Portrait du pasteur Jacques Reclus (Musée Jeanne d'Albret - Orthez)

Pauline Kergomard nait le 24 avril 1838 à Bordeaux dans une famille de vieille souche protestante. Aucun événement au cours de son enfance ne semble la prédisposer à rentrer dans l’enseignement, sauf les deux années qu’elle va passer, à Orthez, chez son oncle et sa tante. Le pasteur Reclus et son épouse, les parents d’Elisée, habitent eux aussi dans le Sud-Ouest. Jacques Reclus prêche, médite et s’occupe de ses ouailles religieuses. Son épouse, Zéline, pour faire bouillir la marmite, a ouvert une petite école, dans le village de Castétarbe ; elle instruit les enfants des familles protestantes des environs et ses propres enfants. En 1840, la famille déménage à Orthez et Mme Reclus ouvre un pensionnat pour jeunes filles. L’établissement connait un succès certain. C’est à cette époque-là que Pauline s’installe chez les Reclus. Cette expérience explique sans doute le fait qu’elle devienne à son tour institutrice en 1856. Si elle déplore le manque de chaleur humaine de sa tante, elle apprécie par contre beaucoup son œuvre éducative. C’est sans doute dans cette école, sans emploi du temps et sans programme, qu’elle puise l’inspiration pédagogique qui la guide par la suite. A l’âge de 23 ans, elle s’installe à Paris, et se met à fréquenter à la fois la bourgeoisie de la capitale, et les milieux républicains anarchisants. Chez Elie Reclus (le frère d’Elisée), elle va faire connaissance avec Jules Kergomard, militant républicain et libre-penseur. Le mariage a lieu en 1863, malgré l’opposition de son père. La nouvelle Mme Kergomard a des idées bien arrêtées sur un certain nombre de sujets et elle fait preuve d’un esprit d’entreprise assez remarquable. Suivant l’exemple de ses parents d’Orthez, elle va ouvrir une pension pour jeunes filles ; elle donne des cours particuliers ; elle écrit divers articles, avant de se lancer dans la rédaction d’un roman… Ces dernières activités vont l’amener à côtoyer les grands personnages du milieu de l’édition. Hachette lui confie la direction de « l’ami de l’enfance » une revue destinée aux « salles d’asile ».

 Les « salles d’asile » sont l’ancêtre directe des écoles maternelles. Ces lieux d’accueil pour la petite enfance ont fait leur apparition en France à la fin du XVIIIème siècle. Leur vocation est plus sociale qu’éducative : il s’agit avant tout de soustraire les enfants des ouvriers des dangers de la rue et des mauvaises fréquentations. Les dames de la bonne société trouvent là l’occasion de satisfaire leur appétit pour les bonnes œuvres charitables. Les initiatives sont rares et il faut attendre les années 1830 pour que le nombre de « salles d’asile » ou « salle d’hospitalité » augmente véritablement, suivant l’exemple des « infant schools » du Royaume Uni. En 1831 est créé un lieu de formation pour les femmes chargées d’intervenir dans ce genre d’établissements. Il s’intitule « cours normal pour la formation des éducatrices ». Le coup d’envoi est véritablement donné en 1836, avec l’intégration de ces salles au Ministère de l’Instruction Publique. Cette école maternelle naissante dispose, au départ, d’une totale liberté d’évolution. Une première volonté de contrôle étatique plus strict se manifeste lors de la publication des lois Falloux en 1851, mais la liberté pédagogique reste entière. Le mouvement prend de l’ampleur sous le second Empire, notamment grâce à l’action de Marie Pape-Carpantier. Les salles d’asile deviennent officiellement « école maternelle » en 1881 sous la troisième République. Cette année-là aussi sont publiées les lois sur la gratuité de la scolarité. Un grand pas vient d’être franchi : l’école se libère de la tutelle religieuse (pour rentrer sous la tutelle de l’état, mais ceci est une autre histoire).

 Après cet intermède sur l’institution, revenons à la carrière de Pauline Kergomard. En 1879, sur les conseils de Ferdinand Buisson, elle passe le diplôme pour devenir Inspectrice des écoles maternelles. Dès le début de sa carrière, elle va mettre en avant un certain nombre d’idées pédagogiques novatrices. Sa conception globale de l’école rejoint celle de nombreux penseurs républicains de son temps : l’école est un instrument de progrès et de libération du peuple. Il n’est point de salut hors de l’instruction, sous réserve que cette instruction soit donnée en éveillant l’intérêt et la curiosité de ceux et celles à qui elle est destinée. Se situant dans la droite ligne de la pensée rousseauiste, elle est convaincue du fait qu’il faut respecter la liberté de l’enfance. L’éducation morale, essentielle, doit être prodiguée non de façon doctrinaire mais par l’acquisition de « bonnes habitudes » dont l’enseignant(e) se doit de donner l’exemple. Elle part donc immédiatement en guerre contre un certain nombre de dispositifs et de situations qui ne lui conviennent pas. Il n’est plus question de dressage et les claquoirs qui rythmaient le déroulement des journées dans les salles d’asile doivent disparaître. Il en est de même pour les gradins sur lesquels les élèves s’entassaient immobiles. Les enfants doivent avoir des activités naturelles, jouer et s’épanouir le plus librement possible. Elle multiplie les rapports dans lesquels elle dénonce les situations les plus désastreuses observées sur le terrain. Parallèlement à ces écrits administratifs elle rédige de nombreux articles, différents ouvrages, dans lesquels elle insiste sur la singularité de l’école maternelle. « L’école maternelle n’est pas une école au sens ordinaire du mot ». « L’école maternelle est un instrument d’éducation et non d’instruction ». « C’est la grande faillite de notre éducation maternelle : on y confond le développement intellectuel avec l’instruction ». Je remarque au passage que ces propos, tenus il y a plus d’un siècle, retrouvent toute leur actualité ces dernières années. A la demande de l’administration, mais aussi bien souvent des parents, on transforme de plus en plus souvent les classes maternelles en classe de « pré-primaire ». L’apprentissage de la lecture, des maths, de la discipline prend le pas sur l’éveil des sens, le développement de la curiosité voire même de la motricité fine. On veut précipiter les enfants, dès leurs plus jeunes années, dans la course à la réussite, en faire des compétiteurs acharnés… tant pis pour ceux à qui ce rythme d’enfer ne convient pas.

Ferdinand Buisson

L’un des premiers rapports qu’elle adresse au ministre, en 1882, est ainsi commenté par Ferdinand Buisson : « on n’a encore rien écrit d’aussi intelligent et saisissant, ni rien de plus vrai, je le crains à tous égards : voici un tableau authentique bien qu’humoristique ; est-il temps oui ou non d’entreprendre la réforme des salles d’asile, de la méthode, et de l’inspection ? » La manière dont elle conçoit sa fonction d’inspectrice est aussi significative : elle estime qu’elle fait ce travail non pour exercer une quelconque répression mais uniquement pour répondre aux besoins de formation. Elle insiste lourdement sur l’importance qu’elle accorde à la formation des directrices d’école maternelle. Une fois « réveillées », celles ci pourront dynamiser le travail de leurs collègues et impulser de nouvelles démarches de travail… Elle se bat également pour les conditions de travail des directrices et des institutrices, déplorant le fait que les consignes incitant à limiter à 50 le nombre d’enfants confiés à chaque enseignante ne soit pas respectées ; elle dénonce la médiocrité des salaires, les mauvaises conditions de travail, le manque d’hygiène dans les locaux scolaires… Elle va poursuivre dans cette voie jusqu’en 1917, date à laquelle elle prend officiellement sa retraite Malgré de nombreuses désillusions, elle reste optimiste jusqu’au bout de sa carrière et le fait qu’elle soit constamment sur le terrain donne à ses jugements une toute autre valeur. Nous sommes encore loin de ces hauts-fonctionnaires qui régentent la vie actuelle de l’Education Nationale en n’ayant plus mis le pied dans une classe depuis des dizaines d’années (ou n’y ayant jamais mis le plus petit orteil).

Son combat ne se limite pas à la pédagogie. En 1886, elle est la première femme élue au Conseil Supérieur de l’Instruction Publique, puis elle participe à la création des premières Universités Populaires. Dans le cadre de sa lutte pour l’émancipation des femmes, c’est surtout à la coéducation, à la création d’un enseignement de qualité pour les filles que s’intéresse Pauline Kergomard, plus qu’au droit de vote pour les femmes, question qui reste au second plan de ses préoccupations. Dès 1889, elle fait partie du Conseil National des Femmes Françaises, section « éducation ». Lorsque l’existence de l’orphelinat de Cempuis dirigé par le libertaire Paul Robin est remise en cause suite à une cabale des cléricaux, en 1892, Pauline Kergomard fait partie d’une commission d’enquête créée par le ministère. Le rapport très favorable rendu par cette commission n’empêchera pas la révocation de Paul Robin, mais l’enjeu du conflit dépasse largement le cadre d’un simple établissement scolaire. La guerre fait rage entre laïcs et cléricaux et la séparation entre l’église et l’état n’interviendra qu’en 1905.
Pauline Kergomard meurt le ll février 1925 à l’âge de 87 ans. Au cours des vingt dernières années de sa vie, son rythme d’activité ne ralentit guère. On la trouve engagée, dès 1901, au côté de Ferdinand Buisson, puis de A. Binet, dans les débuts de la Société Française de Psychologie. Elle s’en détache au bout de quelques années, n’appréciant pas que l’on considère les enfants comme des curiosités de laboratoire. En 1914 elle trouve encore l’énergie pour organiser un cours afin d’occuper les jeunes devenus oisifs à cause de la fermeture des usines.

 J’ai insisté, au début de cette chronique, sur les liens de Pauline Kergomard avec la « tribu » Reclus. Il est clair que la fréquentation de toutes ces fortes personnalités, de Zéline à Elisée en passant par Elie ou Onésime, n’est pas sans influence sur la façon dont elle a exprimée sa vision du monde. On ne peut côtoyer de tels personnages sans que l’échange ne laisse quelques traces ! La manière dont elle relate, avec passion, ses voyages en France et à l’étranger, son amour des paysages, montre par exemple son intérêt pour la géographie… Mais il est clair aussi qu’elle n’a jamais témoigné d’un quelconque engagement politique, que ce soit dans les rangs des anarchistes ou même ceux des socialistes de son époque. Son action s’est limitée au champ éducatif et à un militantisme féministe très axé également sur la question de la coéducation. Même si elle exprime des idées plutôt avancées en matière de justice sociale, notamment en ce qui concerne les droits des femmes, elle ne remet nullement en cause l’ordre établi. La révolution qu’elle préconise se déroule en premier lieu sur les bancs de l’école publique… Bien qu’étant contemporaine de la journaliste Séverine, par exemple, l’action des deux femmes n’est guère comparable. Il n’en reste pas moins que l’on ne peut être qu’admiratif devant l’œuvre qu’elle a accomplie et déplorer que certaines des idées qu’elle a émises ne soient pas systématiquement prises en compte un siècle plus tard.

« Laissez-vous convaincre ; c’est en faisant méthodiquement et sans défaillance l’éducation de la liberté que vous élèverez des êtres libres.  » (Pauline Kergomard)

sources documentaires : wikipedia, le site internet « si la pédagogie m’était contée » – différents ouvrages parmi lesquels « la mémoire des femmes », anthologie de Colette Bascou-Bance, « Elisée Reclus ou la passion du monde » d’Hélène Sarrazin, « Pauline Kergomard » de Geneviève et Alain Kergomard…

5 Comments so far...

la Mère Castor Says:

4 décembre 2012 at 15:39.

passionnant. (je suis fille d’une directrice d’école maternelle, alors…)

François Says:

5 décembre 2012 at 13:57.

Fascinant. Merci pour ce beau portrait.

Paul Says:

6 décembre 2012 at 15:54.

@ François et Mère Castor. Merci pour vos commentaires. Fille d’une directrice d’école maternelle, c’est une distinction tout à fait honorifique. C’est nettement mieux que fille d’amiral ou de maréchal nous voilà ! Fille de vigneron ça présente des avantages aussi, sauf si on n’aime pas les boissons alcoolisées…

florence Says:

29 mars 2013 at 11:12.

très bon article ! Étudiante en philosophie de l’éducation, je fais une recherche sur les maternelles, connaitriez vous les sources de l’image de l’asile, je souhaiterais la réutiliser ? Merci d’avance !

Paul Says:

29 mars 2013 at 13:14.

@ Florence – merci pour votre commentaire – Réponse par mail.

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